Part 6
--«... Mais nous voulons qu’avant de vous livrer à l’étude de cette loi sur l’instruction obligatoire en Poméranie, vous connaissiez notre sentiment sur un sujet si grave. Certes, le côté séduisant de ce projet ne nous a pas échappé. L’idée de ce développement du peuple par l’instruction est fort belle; c’est même, à notre sens, la plus belle utopie d’un législateur. Mais à côté de ce monde des Idées, qui est votre domaine, messieurs,--à vous de qui c’est la fonction d’émettre au jour le jour, devant le Gouvernement qui vous écoute, les théories émanant des fluctuations mentales du pays,--à côté de cette région abstraite où vous planez, il y a la réalité de l’organisme national; et c’est un champ d’expériences où ne réussissent pas toujours les systèmes élaborés dans le vague de la spéculation. Vous avez le droit de vous cantonner dans le rêve, mais ce droit n’appartient pas aux chefs d’État, qui tiennent entre leurs mains ces grandes réalités si absolues: les peuples. Et quelquefois, ce qui est vérité dans la pureté de vos belles conceptions, devient erreur en se réalisant dans la vie pratique. Nous craignons que la question actuelle ne soit dans ce cas. Nous avons observé les États qui, avant nous, avaient tenté la grande aventure où vous nous engagez; il ne nous a point paru qu’ils fussent plus parfaits, plus forts, plus heureux, pour avoir créé dans la basse classe des intelligences plus lucides, et répandu à profusion les bienfaits de l’Instruction. Physiquement ils ont connu au contraire une dépression, parce que l’esprit ne s’élève à un certain niveau qu’aux dépens de la puissance matérielle, cette puissance brutale qui est la base de la grandeur dans un pays. Socialement, ils n’ont pas acquis dans le sens pacifiant ce qu’on espérait. Au contraire, les haines entre les classes sont devenues plus violentes. Le serviteur s’est cru l’égal du maître, le maître a méconnu son seigneur. Partout a régné un désordre qu’ignorent les nations où, sans confusion, les graduations sociales sont délimitées. Nous savons que nous heurtons ici un état d’esprit qui se fait très violent dans notre pays, et qu’à beaucoup, aujourd’hui, cette confusion morale des classes plaît au contraire. Mais rappelez-vous qu’au blason de la Poméranie figurent un lion et une colombe: un lion parce que nos aïeux ont été forts, une colombe parce qu’ils ont été simples. Un état d’esprit est une chose transitoire sur laquelle le législateur ne doit pas s’appuyer; mais ces emblèmes éternels laissés dans l’histoire comme une empreinte par le génie même d’une nation, voilà sur quoi doit être édifiée la loi. Or, la simplicité n’est plus la vertu d’un peuple inquiet que mille soins divers occupent, ni la force, celle des générations que le travail cérébral anémie. Que dirait une mère si l’on s’emparait de son enfant, dont la complexion frêle lui inspire des inquiétudes, pour l’épuiser et le ravager par des études auxquelles il est impropre? Hélas! messieurs, qui est ici l’enfant, et qui est la mère? Qui est plus enfant que ce peuple, inconscient de l’austérité de sa vie, toujours rieur et satisfait, soit qu’il reste le grand nourricier de la patrie avec les laboureurs, soit qu’il arrache à la terre notre richesse nationale avec les mineurs! Mais aussi, qui est plus mère que nous dont toutes les secondes, toutes les pensées, toutes les forces, appartiennent à ce peuple poméranien, au nom d’une fonction tyrannique et douloureuse, mais qui fait notre orgueil, et qui procède mille fois plus de la Maternité que de la Royauté! O peuple bien-aimé! ta puérilité nous est sacrée comme nous l’est ton contentement; nous voulons te laisser vivre encore, demain comme hier, d’un morceau de pain et d’une chanson, notre main restant posée sur ton front d’ignorant pour te cacher les horizons qui troublent, les idées qui attristent, la science de ce qui tue. Nous voulons défendre ta naïveté contre ceux qui te feraient une âme tourmentée et malade; tu es notre fils préféré; brise la houille dans les cavernes, sème le blé au grand soleil des champs, fabrique obscurément tes merveilles dans les usines, sois la vie de la nation, mais sans le savoir. Qu’on laisse à tes armes la colombe à côté du lion, car la Destinée les a liés l’un à l’autre, et quand l’oiseau blanc s’envolera, le jour sera proche où doit périr ta force!»
Elle s’était émue un peu à la fin, en parlant; sa voix fatiguée était graduellement retombée aux notes basses et sourdes, mais pas un de ses mots n’avait échappé à son auditoire silencieux et recueilli. Quand elle se tut et s’assit, en ramassant les papiers où ses yeux avaient cherché des points de repère au long du discours, il y eut dans l’Assemblée une hésitation dramatique. L’ovation des royalistes fut timide. Dès qu’il s’agissait de la souveraine, on était décontenancé; il ne semblait pas décent de déchaîner un tapage brutal, et la frénésie un peu barbare du choc des mains paraissait hors de propos pour acclamer cette femme qui venait de tenir des centaines de personnes sous le charme, en prononçant des paroles à mi-voix. Ils avaient ce geste touchant d’applaudir, les mains levées vers elle, attitude inconsciente qui justifiait si bien le mot d’«Idole» qu’avait employé Saltzen. Mais un murmure désapprobatif et mal retenu montait de la gauche; tandis que le centre, habituel appui de la souveraine, malgré des frémissements, des inquiétudes et une émotion manifestes, gardait un silence glacial. Saltzen lui-même, dans ce mélange d’ironie et de sentimentalité, dont il était pétri, s’enlevait une larme du bout du doigt, tout en disant:
--Pas mal, le discours, pour avoir été écrit par Hansegel. A vous, Wartz, maintenant!
Mais il avait beau regarder Samuel, il ne pouvait deviner ce que pensait le jeune homme; personne n’aurait pu le deviner. Du coin de sa loge où elle ne le quittait pas des yeux, la pauvre Madeleine, tremblante, toute confiance perdue, sûre maintenant d’un insuccès terrible, sentait naître en elle pour son «grand homme» d’autrefois un genre d’amour spécial, un peu désenchanté, mais dépouillé de vanité: la tendre pitié des femmes. Toute la Délégation s’occupait de lui, à cette minute, fort désavantageusement. Les voisines de Madeleine en parlaient même tout haut, instruites par le président qui avait pris sur lui de changer l’ordre du jour, afin de permettre à l’Assemblée d’entendre immédiatement la réponse à la Reine.
--La parole, avait-il dit, est à monsieur le délégué Wartz, pour l’exposition de son projet de loi.
Et toutes les belles dames, saisies de curiosité, se penchaient pour le chercher du regard:
--N’est-ce pas lui?
--A-t-il du talent?
--Eh! eh! comme ceux qui ne s’en servent jamais.
--S’il avait un grain de bon sens, dit quelqu’un, après le discours de la Reine, il retirerait son projet... S’il parle quand même, c’est un homme fini; jamais il ne s’en relèvera.
Et serrée contre la draperie, très mince dans le drap sombre de sa jaquette, bien en face de la tribune, Madeleine vit son mari quitter lentement sa place pour en gravir les degrés.
Wartz la chercha des yeux; elle lui sourit; mais déjà il ne la regardait plus, attiré par l’autre femme, l’ennemie, qui le dévisageait là-bas à la tribune royale. On aurait cru les voir se défier...
Alors, de toute la salle, un murmure d’animosité monta contre le jeune homme. La droite, royaliste en cette minute, souhaitait peut-être moins son échec que ne le faisait son propre parti, la gauche, dont il avait déjoué toutes les ambitions, et le centre faisait chorus contre lui.
Une minute il demeura silencieux. Ses bras croisés ne se dénouèrent pas. Il allait parler sans gestes, sans effets. Un instant encore, il contempla ces yeux inquiets dardés sur lui par centaines. Puis sa voix s’éleva, jeune, puissante et grave:
--«Je demande, messieurs, une chose unique, c’est qu’un minimum de connaissances soit exigé de chaque enfant poméranien, avant que l’atelier, la mine ou les champs le prennent. Je demande, non point une culture impossible, mais quelques lumières, et ces connaissances préliminaires qui orienteront son jeune esprit vers des sphères inconnues aux illettrés. Je demande que, ne pouvant lui infuser la science, on mette entre ses mains l’outil pour l’acquérir, c’est-à-dire qu’on lui crée un cerveau avide de savoir et une intelligence aiguisée.
«Vous venez d’entendre contre mon projet de loi les arguments troublants d’une auguste bouche. Ils ne m’ont pas surpris, car je les avais prévus. J’accorde, messieurs, qu’une âme dégagée des limbes de l’ignorance, exposée toute nue aux âpretés de la vérité souffrira mille blessures, auxquelles les inconscients seraient invulnérables. Nous le savons tous, et si je songe à l’auditoire de lettrés, de savants, de penseurs, qui m’écoute, je sens bien inutile de rappeler cette misère supérieure de ceux dont l’esprit s’est élevé au-dessus de la masse. «Savoir, c’est penser, et penser, c’est souffrir!»
«Pourtant, messieurs, quel est celui d’entre vous, écrivain, homme de science, artiste, exerçant enfin l’un de ces métiers de l’esprit, qui ont fait de vous des délicats, des difficiles à satisfaire, quel est celui d’entre vous qui troquerait son sort contre celui d’un ignorant? Ah! dans vos villégiatures, les beaux soirs d’été, quand vous souffriez de vagues ennuis sans cause, en voyant le laboureur obtus et las, ruisselant de sueur, mais joyeux d’un appétit de bonne santé, rentrer chez lui en chantant, vous avez dit bien souvent: «L’heureux homme!» Eussiez-vous désiré prendre sa place, messieurs? Et si vous l’avez souhaité de bonne foi, si vous avez aspiré vraiment à redescendre dans ces couches épaisses, que n’avez-vous fait de vos fils des rustres?
«Mais je vois, au contraire, que plus marchent les temps et plus se chargent les programmes des cours dans les institutions où s’élève la jeunesse aristocrate. La tendresse de la bourgeoisie pour sa progéniture multiplie autour d’elle les dons de l’instruction. Vous orientez sans cesse vos enfants dans une voie intellectuelle plus haute. Pourquoi me dire alors que l’intellectualité est un fléau, quand vous vous en servez comme d’un bienfait?
«Mais quoi, messieurs, ce bienfait, vous le réservez à vos fils? Pourquoi donc en priver les fils de la plèbe? Serait-ce pour qu’un jour ceux-là pussent mieux dominer ceux-ci?...»
Quelque chose d’étrange avait, depuis qu’il parlait, saisi la salle. Sa voix au timbre indéfinissable, son débit lent et simple, son immobilité même, étaient impressionnants. Un silence absolu régnait, où vibrait sa parole. A cette dernière allusion qui visait la peur bourgeoise de la démocratie, la gauche frémit, et se ressaisissant, malgré elle applaudit. Le centre, silencieux, mais déjà ébranlé, écoutait, à la fois effrayé et séduit. Quant aux royalistes, ils attendaient encore que le tribun s’attaquât aux prérogatives royales pour faire éclater d’unanimes protestations. Alors, quand il eut cette conscience subtile et grisante que connaissent les orateurs, de posséder son auditoire dans le recueillement et la sympathie, une assurance extraordinaire envahit le jeune délégué. La folie de son idée lui revint, les mots abondaient pour la traduire; il en sentait toute l’exaltation et l’ivresse. Et l’on se rappela soudain les rhéteurs célèbres du Parlement poméranien, ces vieux délégués disparus qui incarnaient pour le pays l’art de la parole, et qu’on ne croyait plus remplacer à cette tribune.
Il dit d’abord le grand devoir de ne pas ôter au peuple, ce frère souffrant, cet instrument de dignité qu’est l’étude. Il dit la plus impérieuse obligation de ne pas lui dérober la vérité. Il montra, avec une éloquence sobre et discrète, qui fit frissonner l’auditoire, l’évolution humaine, les étapes infinies de la race dans son ascension lente vers le mieux moral, et la correspondance avec cette amélioration de l’espèce d’une plus large part de vérité entrevue. Que venaient faire, devant ce panorama gigantesque de l’humanité en marche, les misérables craintes d’une période transitoire inquiétante, alors qu’il s’agissait d’obéir à l’immense, à l’implacable mouvement d’«en avant» de la destinée humaine?
Le temps passait, le crépuscule hâtif des jours de janvier assombrit la salle. Une lumière mystérieuse jaillit pour continuer le jour, insensiblement; et Samuel Wartz parlait encore. Son discours, exempt de tout artifice oratoire, éclatant comme la voix même de la vérité, n’offrait à ses adversaires aucune faiblesse à laquelle ils pussent s’attaquer. La droite, recourant à l’argument des minorités, lança des imprécations d’impuissante colère. Mais sereine, sans lassitude ni désordre, la pensée du tribun se développait. Elle s’évasait du texte de cette loi qui en était l’assise, jusqu’au code complet de la révolution.
--Bourreau du peuple! Utopiste! interrompaient les royalistes, enfermés dans la casuistique de Béatrix et de Hansegel.--Est-ce avec ces rêveries qu’on gouverne!
Alors il parla de la période proche et qu’on devait prévoir à des signes fatidiques, où ce peuple serait appelé à se conduire lui-même. Une urgence troublante s’imposait de lui verser à flots la lumière. Et il lança, d’une voix qui tremblait d’émotion secrète, l’indiscutable statistique des illettrés en Poméranie, cette évocation d’une masse compacte, profonde et obscure, où gisait une force aveugle, sans orientation. Comme il criait cette phrase: «Des écoles! des écoles pour instruire le souverain de demain!» la droite affolée voulut couvrir sous le tumulte une vérité aussi intolérable. Il sentait en parlant les poings se tendre vers lui. Mais il calma cette effervescence avec la déconcertante maîtrise qui avait tout à l’heure subjugué les autres:
--Cette loi n’est pas mon œuvre, mais celle de la fatalité. C’est la loi de l’Époque. Si j’eusse manqué d’en écrire les termes, elle serait sortie d’elle-même de l’esprit national, et il s’en fût trouvé cent autres pour la dicter.
Et de même, sans attaquer directement la Reine par un seul mot, il établit tranquillement cette autre chose fatale: la République, de telle manière que, dilemme poignant, l’applaudissement à son discours, tout à l’heure, serait la grande répudiation morale, la première, signifiée à la souveraine, et le silence, au contraire, le désaveu de ce qui était pour la majorité ici la secrète foi politique.
Puis l’ascendant magnifique qu’il avait conquis sur cette Assemblée autorisant toute liberté, il finit sur le chant exalté de cette époque prochaine où le peuple libéré secouerait sa tutelle et serait son seul maître.
Wartz se tut.
Il avait remué dans les cœurs tous les sentiments de l’heure actuelle, cette maturité d’idées qu’avait évoquée Saltzen, et dont le fruit tombe naturellement. Il avait suscité des fois nouvelles, infusé de l’énergie aux tièdes, embrasé les fervents, fait couler la fièvre dans les artères. Cependant l’Assemblée demeurait silencieuse, acculée à cette obligation terrible de manifester contre la Reine ou d’étouffer son propre enthousiasme. Il se passa une de ces secondes historiques, où l’on sentit se poser dans la salle muette le grand cas de conscience national.
--Bravo! cria soudain Saltzen.
Et le feu prit à ces cerveaux trop surchauffés, le tumulte se déchaîna; l’admiration éclatait pour ce nouveau génie qui se révélait, pour sa jeunesse, son éloquence, sa personne même. On fut ivre, et Béatrix ne compta plus. En descendant les marches de la tribune, Wartz entendit monter l’assourdissante clameur de son nom répété, et il y avait des cris, des phrases entières que noyait le bruit; toute la Délégation était debout, et la droite royaliste, impuissante à protester, essayait de couvrir les acclamations par le tapage rythmé des règles sur les pupitres. Jamais le Parlement n’avait offert pareil spectacle; dans les tribunes, des discussions naissaient; les femmes penchées au dehors applaudissaient, grisées de cette nouvelle gloire qui se levait; et l’on vit tomber aux pieds du jeune orateur, en symbole d’hommage dont on ne pouvait juger en un pareil moment s’il était ridicule ou touchant, une rose de soie arrachée à quelque joli chapeau d’élégante. Et tout ce bruit de tempête fait de cris, de rumeurs sourdes, du grand houhou des délires publics, montait sans cesse, pendant que, régulièrement, en un mince tintement d’alarme, la petite sonnette présidentielle, aux mains du baron de Nathée, s’agitait sans qu’on l’entendît. Une seule personne, peut-être, la sentait lui résonner sinistrement dans l’âme, c’était la Reine. Hélas! la petite sonnette tintait le glas sur les beaux jours de la popularité, elle donnait l’avis effrayant des choses qui se préparaient. Comment imaginer l’angoisse de cette maîtresse d’État à cette minute critique! Ce grêle tocsin prophétique lui créait, sans doute, des visions sanglantes de révolution: la guerre dans les rues, les incendies, les atrocités dont est capable un peuple dément: et il sonnait encore le désagrègement social, la dislocation du trône, et ce qui fait l’épouvante des rois, leur honte sacrée: la chute dynastique. Elle avait reçu l’outrage national; le pays politique s’était détourné d’elle, et son blanc visage de cire, dans les chatoiements noirs du costume, n’avait pas eu la faiblesse d’un spasme. Ses yeux bruns, doux et puissants, regardaient toujours dans l’infini, mais elle, personne ne la regardait plus. Ses fidèles partisans même que la colère suffoquait pensaient cent fois plus à leur haine intransigeante qu’à l’océan d’amertume qui la submergeait.
Le triomphe de Wartz durait toujours. Si les acclamations faiblissaient, il en éclatait aussitôt d’autres plus impétueuses, et ce torrent venait l’atteindre à sa place, affaissé à son pupitre, le front posé sur son poing crispé. Ses amis l’entouraient maintenant, tous subjugués, comme des courtisans, flattant, moitié par instinct, moitié par entraînement, celui qu’ils écrasaient de leur colère tout à l’heure. Saltzen ne disait rien, mais son visage ruisselait de larmes; il ne cessait de regarder Samuel, fier de lui comme un père, et tout l’orgueil de l’ovation, c’est lui qui le savourait.
M. de Nathée parlait; tous ses mots se perdaient dans ce tonnerre. On eût dit un homme essayant de commander à l’orage. Tout à coup, le ministre de l’Intérieur quitta son banc et se dirigea vers la tribune. Béatrix le suivit des yeux, éperdument. Avec Hansegel, ce petit homme noir trapu et bougeant était son conseil; il pouvait être son salut; tout ce qui lui restait d’espoir, elle le mit en lui. Mais, au pied des marches, un incident arrêta le ministre, une de ces énigmes parlementaires que la foule ne peut comprendre et que le vacarme rendit obscure même aux politiciens. C’était Wallein, l’impétueux libéral, qui avait bondi derrière lui, puis le royaliste Stalberg. Et tous trois, la paume accrochée à la rampe, se disputaient la chaire avec une ardeur qui touchait à la frénésie. Ils durent s’injurier, mais rien ne s’entendit...
Après, ce furent des coups de théâtre successifs; la tragédie se précipitait. Quand le ministre eut gagné la tribune, le tapage atteignit son paroxysme; on criait: «Démission! Wartz ministre!» d’un unisson si puissant, qu’on eût pu croire à un chœur d’innombrables voix. Toute la gauche lança le grand cri de guerre: «Vive la République!» Et ce fut peut-être cet élan de folie, l’acte le plus vif de la journée, quand on songe que la Reine était présente, qu’elle entendait, et que c’était une part importante de la Poméranie qui lui jetait en public ce défi.
Les ministres, hués et injuriés par la gauche, reniés par le parti libéral dont ils étaient sortis, venaient de se décider à quitter la salle pour aller délibérer. On suivit des yeux avec enthousiasme ce premier acte de leur retraite. La défection la plus inouïe à leur égard était celle de ce même centre dont ils avaient toujours accompli la politique, et qui se retournait maintenant contre eux. Il ne régnait plus ici désormais ni mesure, ni logique; l’influence nouvelle qui venait de naître défiait tout raisonnement. On ne discute pas avec ces convictions spontanées et jaillissantes qui sommeillent au fond des cœurs, jusqu’au jour où sous un choc puissant elles s’exaltent en foi passionnée. Wartz semblait, par sa seule force, avoir imposé sa pensée à cette masse d’esprits; il avait seulement provoqué le choc déterminant du phénomène. Il avait emprunté son pouvoir à l’état inconscient des idées,--cette maturité mentale qu’entrevoyait Saltzen.--De même que la lumière ne prend son aspect que dans les substances qu’elle illumine, de même, l’éloquence du tribun n’avait trouvé sa véritable force qu’en rencontrant cet unisson mystérieux au fond des âmes. Son œuvre et sa gloire avaient été d’élever ces goûts secrets au-dessus du prestige de la Reine, dans ce parti libéral de qui la psychologie, à cette heure, était si curieuse.
La Reine, alors que tout luttait contre elle: la poussée spirituelle de l’époque, les idées, et ce prodigieux talent de Wartz, s’était défendue jusqu’ici par un argument unique: le prestige de sa personne. Elle se faisait voir; elle s’offrait aux yeux, avec l’attrait royal et l’attrait féminin confondus en un seul charme. Soudain, comme si elle eût eu honte de mendier ainsi les ovations et l’enthousiasme, elle changea d’attitude. C’était le besoin d’agir qui reprenait sa puissante nature, et aussi une colère profonde qui la ravageait invisiblement sous son masque hautain. Elle qui se sentait toute autorité et loi souveraine, au point que ce sens du pouvoir s’identifiait avec le sens même de son être, se voyait tout à coup méconnue, reniée et impuissante. Roi, elle eût fait un coup d’État, elle eût appelé la garde. Wartz aurait été maintenu par la force, et la prison du faubourg, où l’on enfermait les condamnés politiques, lui aurait servi de lieu de méditation pour peser à son aise la suprématie de la Liberté sur la Monarchie. Mais ce moyen masculin ne pouvait être celui d’une créature de force douce comme elle. Elle biaisa. Il fallait une digue au flot montant qui la menaçait, elle voulut le détourner par adresse. Elle jeta les yeux sur ces effrénés qui gesticulaient dans les bancs de l’enceinte: elle y cherchait la complicité d’un homme sans laquelle si peu de femmes peuvent agir. Son regard choisit Wallein, Wallein dont la politique nerveuse, faite d’impressions, d’impulsions, d’agitations, serait plus malléable, plus soumise à ses influences. Elle se savait sur lui un grand pouvoir; de plus, il était l’un des plus avancés au large dans la tempête d’aujourd’hui; elle tenait ce sensitif par les mêmes fibres que le tenait l’Idée nouvelle. Ce serait son ouvrier.
--Monsieur le président! appela-t-elle.
Cette faible voix éteignit les autres bruits, le grondement de la salle, peu à peu.
--Monsieur le président, voulez-vous transmettre à l’Assemblée ce désir de la Reine, que la séance soit renvoyée à demain?
La rumeur reprit, avec un mouvement effrayant de tous les visages vers elle:
--Non! non!...
Et le bruit des protestations se prolongeait, s’enflait, atteignait dans sa véhémence le pire tumulte de tout à l’heure. Le président parla encore, il parla d’égards dus à Sa Majesté, de lassitude, et le «non» vibrait toujours, opiniâtre, inflexible. Chose troublante et magique de voir cette progression tangible de la puissance changeant de main, abandonnant les autorités anciennes, allant vers les bases de la Nation, vers le peuple dont c’était ici la Délégation.
Les ministres revinrent. Les huées recommencèrent. Chacun d’eux s’installa à son bureau, et, d’une écriture plus ou moins prompte, rédigea la formule de démission. Il y eut un silence. Les délégués avaient repris leurs places. On les voyait accoudés à leurs pupitres, suivant du regard l’acte du ministère.
Les démissions mises en liasse furent portées sur-le-champ à la Reine; et comme par enchantement, la suspension de séance fut décidée. La Délégation entière s’engouffra dans les portes, dans les couloirs; la salle se vida. La Reine était partie. C’était l’entr’acte silencieux où le drame allait faire vers le dénouement la glissade vertigineuse. Il présidait à cette séance, comme à toutes les grandes scènes d’histoire, quelque chose d’inéluctable que les volontés humaines ne dirigeaient plus.
* * * * *
La dame en noir était maintenant assise dans le petit parloir des ministres, seule avec Wallein. Elle avait pris un fauteuil de bureau, autour duquel il la voyait ramener les plis en longs tuyaux brisés de sa jupe, et, debout, tout en l’écoutant, le délégué suivait machinalement, sous les mousselines de deuil du chapeau, les enroulements de sa jeune et somptueuse chevelure.