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Part 17

Ce furent les lourdes minutes tragiques d’un embarras qui pouvait n’avoir pas d’issue, qui n’en eût pas eu sans les idées exquises du bon Saltzen. Mais il était là; il pensait moins à son chagrin qu’au trouble de Madeleine, il voulut qu’elle sortît d’ici sans rougir, sans que rien chagrinât sa candide conscience de jeune femme, sans qu’un souvenir douloureux lui restât de sa visite chez lui.

Il dit:

--Maintenant, Wartz, nous allons discuter ce qui nous occupe. Seulement, ces sortes de choses ne regardent pas les femmes, et il nous faudrait être seuls.

--C’est vous qui me renvoyez, docteur, dit Madeleine.

Rien dans son âme timorée n’aurait pu retenir en ce moment sa reconnaissance pour cette triste ruse du vieil ami. Elle vint à lui, sachant bien que c’était pour la dernière fois qu’ils causaient ainsi sans contrainte, la dernière fois qu’ils se voyaient vraiment, et que déjà était posée entre eux la base de cette muraille mystérieuse dont elle avait parlé.

--Adieu, monsieur Saltzen, dit-elle... et elle était si émue que ses longues lèvres tremblaient en parlant. Je vous laisse avec Sam, souvenez-vous de ce que je vous ai demandé pour ce duel, souvenez-vous que j’ai bien peur pour _lui_.

--Oh! je me souviens toujours, moi, répondit Saltzen.

--Adieu, docteur, adieu.

Samuel, qui les épiait tous deux, qui dévorait leurs regards, leurs gestes, leurs mots, ne l’entendit pas répondre.

Une minute après, le vieil ami revenait à ce coin de feu où s’était passé le drame; il se laissa tomber dans le fauteuil vide, en regardant Wartz; il n’avait plus ni courage, ni vie.

--Ah! jeunesse! soupira-t-il.

--Vous avez vu Hansegel? demanda Wartz.

--Ce n’est pas d’Hansegel qu’il s’agit, c’est de Madeleine, mon ami.

--Non, laissons cela; laissons cela, je vous en prie.

Samuel parlait avec humeur. Les yeux bleus avaient dans sa face pâle un fluide insoutenable.

--Laissons cela? mais nous ne le pouvons pas, mon pauvre ami, reprit le docteur; vous êtes bon et généreux, vous vous refusez à me chagriner; c’est si aisé d’être bon quand on est surhumainement heureux comme vous l’êtes! Elle vous adore; je l’ai vu; tout son être en frémissait; elle ne vibre que de vous, de votre pensée. J’ai scruté bien des cœurs de femmes; jamais je n’ai rencontré cela; elle pourrait en mourir, elle en vit! Eh bien! vous vous fâchez, Wartz? vous gardez rancune au vieil ami?... Vous vous êtes querellés, n’est-ce pas, à cause de moi? Grand Dieu? aurais-je pensé! Vous m’en voulez de l’aimer aussi? Ah! si vous saviez! si vous saviez! Il ne faut pas m’en vouloir, mon ami. Toute sa vie, qui est devenue vôtre, maintenant, était entrée en moi; j’ai vu ses grâces d’enfant; si vous aviez connu ce petit être délicieux si féminin déjà: j’en ai gardé une image ineffaçable. Je l’ai vue un jour d’été,--elle venait d’avoir cinq ans,--elle portait une robe blanche, d’où sortaient ses petits bras nus, potelés, qu’elle croisait d’un geste charmant sur ses boucles noires; et son rire d’alors je l’entends toujours me retentir dans l’âme comme un grelot lointain. Si vous l’aviez vue adolescente, aux années de la métamorphose, avec ses vagues ennuis de fillette, indécise entre les jeux et le rêve; et plus tard, ses ardeurs de vie qui se tournaient vers la politique que son éducation masculine lui avait rendue familière! Elle causait assez librement avec moi: j’ai vu cette âme d’alors, Wartz, jusqu’au fond; c’était adorable. La naissance du printemps a plus de poésie que tout autre chose dans la nature; ce fut à une naissance de printemps que j’assistai. On sentait se gonfler et s’ouvrir en la jeune fille mille choses subtiles!... Et puis elle est devenue femme. Je voyais qu’elle allait aimer; je la suivais dans le monde, jaloux, soupçonneux; je surveillais jusqu’au regard qu’elle posait sur les jeunes hommes, tous épris d’elle, jusqu’au trouble de ses paupières, au rose de ses joues. Ce fut vous qu’elle aima. Je lui ai pardonné; je vous aimais bien, moi aussi, Wartz. Ce mariage me brisait moins qu’un autre; j’en étais fier pour elle et fier pour vous. Les deux beaux êtres de jeunesse que vous faisiez m’ont toujours été une vision radieuse, et j’avais arrangé ma vie pour me contenter des miettes de votre festin. Vous étiez le riche qui goûtiez à pleine bouche la joie servie; il restait encore pour moi le sourire de la chère petite fille, ses menues confidences, ses douceurs au vieil ami, le glissement de ses lèvres sur les dents quand elle disait: «Monsieur Saltzen.» J’emportais tous ces souvenirs-là chez moi, et je les savourais. Voilà, Wartz, le récit que vous devait votre vieux camarade. C’est une biographie, cela, c’est la vraie, et tout ce qu’on y mettrait d’autre ne compterait pas. Vous êtes le mari, le jeune et heureux mari, vous pouvez me détester, ou mieux encore, rire. Oui, c’est cela, rire. J’ai tenu si ridiculement mon rôle! Cacher son amour, s’étudier à l’indifférence, jouer la froideur, se flatter de son flegme indéchiffrable, pendant que les vrais amoureux, les amoureux en titre et pour de bon, malignement lisent entre vos ruses, surprennent les émotions les plus cachées de votre cœur, et possèdent à eux deux, pour s’en amuser, le secret dont vous vous croyez seul maître! Dites, Samuel, avez-vous ri?

--Je n’ai pas ri, fit Wartz, gravement.

--Mais vous vous êtes fâché alors? La pauvre petite est arrivée ici, tout à l’heure, mourante; elle avait surpris quelques indices d’une affaire chez vous; elle avait cru comprendre que nous nous battions tous deux; pourquoi, dites?

--Hier, docteur, je ne sais quoi m’avait rendu nerveux et mauvais. Nous avons causé de vous, je me suis irrité. Je l’aime bien, ma petite Madeleine, j’ai peur d’être trop rude pour sa finesse; j’envie votre esprit; j’ai été jaloux.

--Et vous me détestez?

--Laissons cela, dit avec une colère retenue, Wartz qui redevenait impérieux, laissons cela; je ne veux savoir rien... Vous, monsieur Saltzen, vous avez mon estime, mon respect, ma confiance; j’ai parfois des violences que je ne veux pas. Ne parlons plus de Madeleine. Oublions.

--Écoutez, dit encore Saltzen; suis-je de trop dans votre vie? Nous portons à nous trois maintenant le secret le plus triste, le plus lourd; le charme de nos rencontres est fini. Je suis vieux; ce sont les vieux qu’il faut jeter par-dessus bord; il y aura toujours un malaise entre nous dans cet Oldsburg où chaque jour peut nous mettre en face les uns des autres. Voulez-vous que je le quitte?

Wartz eut un geste étrange, un geste vif de refus:

--Quitter Oldsburg!

--Mon ami, j’aime ma ville comme les vieux Oldsburgeois l’aiment; j’aime ma cathédrale, Sainte-Gelburge, l’Abbatiale, comme autant de personnes vivantes et captivantes; je suis épris de mon fleuve comme s’il y dormait une belle fée invisible et amie; et que dirai-je de nos rues, de nos vieilles rues dont je connais jusqu’aux ressauts des pavés, jusqu’aux sinuosités imprévues! Mais vraiment, hors d’ici, je souffrirai moins. Donc, n’ayez pas de scrupules, décidez; je puis partir et vivre à la campagne. Pour nous trois, pour la paix même de celle à qui nous voudrions, vous et moi, éviter l’ombre d’une peine, il vaut mieux que je m’en aille.

Wartz prononça avec une tranquille énergie:

--Mais, monsieur Saltzen, vous savez bien que c’est sur vous que nous comptons pour remplacer Nathée; nul autre que vous ne pourra présider la nouvelle Délégation républicaine; il faut que ce soit vous, ou je ne sais plus, alors!

Ainsi, dans cette tragique aventure qui atteignait et ravageait si profondément sa passion de jeune mari, aucun autre sentiment ne paraissait en lui que le serein attachement à son œuvre! Saltzen en fut atterré. Il avait cru voir devant lui, dans cet homme aux colères contenues, maîtrisant sa haine ou la dissimulant sous l’estime et le respect, l’acteur farouche de ce cruel drame d’amour qu’ils jouaient à eux trois. Mais non; il s’était trompé. Wartz se découvrait l’être impersonnel et surhumain de la Fatalité. Sa passion, la pensée de Madeleine, ses intimes sentiments, ses virils courroux, n’étaient que des accidents inférieurs dont se dégageait toujours sa volonté. Sa volonté, c’était le grand souffle de l’Histoire; c’était l’inflexible ligne de la Destinée; elle se subordonnait tout.

Saltzen sentit que c’était fini ainsi. Personne n’avait compris comme lui quelle personnalité mystérieuse vivait dans le jeune meneur. La volonté de Samuel lui était sacrée; il y adhérait toujours. Il ne parla plus de Madeleine. Il conta seulement sa visite avec Braun chez le duc de Hansegel. Hansegel avait accepté les pourparlers, et le docteur attendait ses témoins. Vraisemblablement, la rencontre aurait lieu demain matin. On se battrait dans un petit bois, situé au delà de la prison du faubourg.

XIII

COMMENT S’EN VONT LES REINES

On l’avait adjurée de signer l’acte tout écrit d’abdication qu’on lui avait présenté. Le cabinet entier, réuni dans la chambre de l’hôtel de ville en un Conseil suprême, l’avait, une heure durant, circonvenue et martyrisée pour lui arracher ce trait de plume. Sept ministres, acharnés après cette femme affaiblie et désespérée, n’eurent pas le pouvoir de l’ébranler une seule minute. Elle voulait livrer le dernier combat: et le dernier combat, c’était pour elle la séance du nouveau parlement, avec son cérémonial du serment de fidélité. Elle reçut, sans broncher, l’assaut des arguments, elle résista à celui des prières, elle prit en dérision les menaces; ils en étaient confondus. Sa force d’âme les avait tous démontés, et les discours qu’ils avaient préparés d’avance vinrent se heurter à son inflexibilité.

Elle était redevenue le roi, le roi mâle, sans faiblesse de sexe, sans figure, le Vouloir anonyme qu’on n’atteint pas. Elle les effraya. Tant de fierté et tant de puissance issues de cette pauvre créature, incapable désormais d’écrire même une lettre sans leur aveu, témoignaient d’une source secrète qu’ils n’avaient point tarie. Cette force rendrait jusqu’au bout la partie incertaine.

La séance s’ouvrit. Elle était dans sa tribune avec l’escorte usuelle que lui avait concédée la générosité de Wartz. Les trois cents délégués,--pour la plupart nouveaux visages,--étaient présents. Les ministres avaient pris leur place: au milieu d’eux, se tenait l’homme du jour, le héros de la fête, le grand vainqueur.

Le bruit de son duel le matin, avec le duc, avait couru la population de la ville, triplée ce jour-là par les provinciaux. Sa grande amoureuse, la foule, s’était pâmée d’angoisse à la pensée de son péril. Le trottoir du quai avoisinant le Ministère, avait été noir de monde, dès huit heures du matin. On attendait son retour, alors qu’il était revenu depuis de longs moments déjà. Des nouvelles avaient été imprimées, qu’on vendait par les rues sous forme de journaux.

Soudain, vers neuf heures, un soupir de douleur sembla monter de la ville; il était blessé! Hansegel indemne, et lui, lui le Pasteur, le Sauveur, le Maître, blessé! Hélas! ne l’avait-on connu que pour le perdre! Et tous, hommes et femmes, venaient errer autour de la demeure officielle; et l’on cherchait aux fenêtres laquelle pouvait être la sienne, et l’on se lamentait, et la suave rumeur, cette grisante inquiétude passionnée, s’élevait, montait jusqu’au lit où il reposait dans un demi-sommeil.

Blessé par Hansegel! A deux pas de la mort, peut-être! Ce qui frémissait dans la ville à cette pensée était indicible. Qu’allait-on devenir s’il s’en allait? Qui le remplacerait? Et la radieuse et jeune République dont on voyait l’étoile poindre à l’horizon s’assombrissait déjà. Les bureaux du _Nouvel Oldsburg_ étaient assiégés. De belles élégantes inconnues se mettaient au premier rang, intriguaient, faisaient passer leur carte à M. Furth. De temps en temps, pour les apaiser, il en recevait une, et, debout dans l’embrasure de la porte, des liasses de lettres dans la main, la plume aux doigts, il disait invariablement cette phrase: «Toute ma reconnaissance, madame, pour votre intérêt; la blessure de monsieur Wartz est légère, l’éraflure d’une balle au bras gauche, dans le plan du cœur.»

Dans le plan du cœur! Hansegel avait donc voulu le tuer!

A la vérité, rien n’était moins douteux. Le tuer, le mettre à mal en tout cas, l’empêcher d’être présent à la séance, délivrer la Reine de cette rivalité. Mais ces calculs étaient déjoués maintenant. Wartz était venu quand même; on l’avait vu entrer, avec cette simplicité froide qui seyait tant à son rôle, son bras souffrant serré au corps par un pansement noir discret. Il se dérobait aux regards, repoussait toute ostentation de mauvais aloi. On avait deviné, plus qu’on n’avait vu, cette blessure; il en ressortait plus de mystère, plus de stoïcisme; on s’était extasié, et des milliers de tendres yeux s’étaient mouillés.

On regardait aussi curieusement la Reine. Ce n’était plus guère qu’une grande dame attristée, affligeante à voir, l’image d’un sombre passé dont il fallait se dégager. On lui en voulait d’être l’ennemie du Maître. La rancune étouffait la pitié.

Une indicible solennité planait sur l’Assemblée où régnait le silence. On sentait dès maintenant que tout serait calme, que l’acte s’accomplirait froidement, religieusement. La Nation résidait ici, malade, exténuée, à la dernière période de la crise. L’heure était venue de l’opération suprême: on se recueillait. La Révolution s’achevait, sans trouble.

Le règlement voulait qu’en pareil cas on élût d’abord le président de la Délégation. Les divers groupes avaient presque tous mis en avant, selon la pensée du Maître, le nom de Saltzen. Il fut élu. Sa seule présence au fauteuil, en cette dramatique journée, accentua l’impression de gravité profonde qui dominait ici déjà. Sa longue vie politique, connue de tous les Oldsburgeois, son charme de parole, sa prestance, la noblesse de tout son être sans âge, exerçaient déjà une autorité sur l’Assemblée. En plus de l’élégance du baron de Nathée, il possédait un autre avantage: la Force.

Mais on ne pouvait savoir dans quelle amertume il était venu s’asseoir à ce fauteuil, prendre ce rôle qui se présentait aujourd’hui lourd d’un si pénible devoir. On traitait autrefois Nathée de «maître de cérémonies». Aujourd’hui Saltzen allait être le maître, le metteur en scène, de la grande cérémonie nationale. De tous ses collègues, il était peut-être celui sur qui l’influence royale de Béatrix agissait le plus fort. Nul n’avait comme lui le sens de sa grandeur occulte de reine, de cette magnification d’elle-même dans l’ascendance des rois, le sens de la Dynastie; nul n’avait plus éprouvé son charme, nul n’avait si justement mesuré le malheur qui l’écrasait. Et c’était précisément à lui qu’il incombait de porter contre elle, au nom de l’Assemblée, les paroles de répudiation! Sa douleur éclata dans ses mots quand il parla:

--Je n’ai pas lu dans l’Histoire, dit-il, qu’il y ait eu jamais une tâche comparable à la mienne pour la pénible obligation qu’elle m’impose. Président d’une assemblée que les élections ont faite républicaine, je dois m’associer à son programme de rénovation constitutionnelle. Nous sommes les mandataires de la Nation... que dis-je! nous sommes la Nation démocratique elle-même qui demande le régime de la liberté, qui réclame la République poméranienne. La République! Mais n’est-elle pas installée déjà partout? Elle est assise dans les esprits, dans les cœurs, si fortement que, lorsqu’il s’est agi de détacher du peuple ce symbole vivant que nous sommes, on a vu se former simplement cette Délégation républicaine. Le passé s’évanouit; l’ère nouvelle commence, elle est commencée, elle date déjà. Nous sommes affranchis, nous sommes libres!... Hélas! et voici que je trouve ici, sous ma main, la formule ancienne du serment qui me rappelle à la réalité, la formule qui, jurée, doit nous asservir au régime fini, dans un engagement de fidélité à la Souveraine... Et je dois vous le présenter, messieurs, ce serment, et je dois vous le proposer... Quel est celui d’entre vous qui le prononcera?... Ah! madame, vous qui fûtes la meilleure des Reines, et qui nous écoutez, Votre Majesté est le témoin de ce qui se passe dans nos cœurs. Nous nous émancipons; la Nation, vieille de dix siècles, veut enfin se guider elle-même. Vous fûtes aimée comme une mère, mais nous sommes le peuple majeur!...

Le bon Saltzen n’en put dire davantage. Quand, en tournant les yeux vers la tribune royale, sous le lambrequin du dais en pâle tapisserie héraldique, il voyait cette rigide figure de Béatrix, si morne, si éteinte, dans sa robe magnifique de moire brodée, il se sentait mourir de confusion. Abreuver de chagrin une femme, et celle-là! prononcer contre elle ce réquisitoire, alors qu’elle ne pouvait plus se défendre, à la minute qu’elle devait sentir ce qu’est l’abandon de tout un peuple! Tout craquait autour d’elle. L’autorité s’était éteinte entre ses mains, sans violence, sans formalité légale, comme s’éteint un flambeau. Elle aurait pu appeler la Force. La Force, que représentait la Garde, était acquise au nom de Wartz, et contre Wartz elle serait demeurée inerte. C’était une agonie terrible à voir. La souveraine était irrémédiablement perdue, elle le comprit.

Elle fit un signe. On la vit tendre à son chambellan de droite une enveloppe cachetée de cire. Il ne fut pas fait comme pour une vulgaire communication. Les huissiers parlementaires n’intervinrent point. Le chambellan descendit les degrés de la tribune royale et vint lui-même remettre le pli sur le bureau de Saltzen, auquel il adressa quelques mots.

L’enveloppe portait:

«A Monsieur le Président de la Délégation.»

Saltzen demeura une minute dans l’impossibilité de reprendre la parole. Debout, penché à son bureau, les deux mains appuyées sur l’enveloppe aux cachets de cire, il garda tout un instant l’Assemblée suspendue à l’émotion qu’on le sentait endurer.

--La Reine, dit-il enfin, par mon entremise, demande à la Délégation que la séance soit suspendue, ses forces ne lui permettant pas de demeurer davantage.

Le document qu’il tenait sous sa main, c’était l’acte de renonciation au trône. Elle l’avait signé d’avance, elle l’avait apporté clandestinement, à bout d’efforts, sentant bien désormais que son endurance physique même était épuisée. Elle l’avait caché pour être libre de le lacérer si le miraculeux hasard qu’elle ne se lassait pas d’attendre la sauvait. Mais il n’y a pas de miracles pour les reines que la destinée poursuit, et, dès qu’elle était entrée, l’attitude de la salle l’avait avertie de la fin de tout. Ainsi elle ne faisait plus obstacle à son ennemi, elle livrait son abdication, elle remettait l’héréditaire pouvoir aux intrus, elle s’en allait, elle s’en allait silencieusement, n’ayant plus dans le cœur qu’un tumulte de sanglots.

_Sa Majesté_, cette adorable Majesté, dont huit millions d’êtres s’éprenaient autrefois dès qu’elle apparaissait, Sa Majesté se leva dans le sourd bruissement de la moire froissée. Sa traîne se déroula en flots noirs derrière elle. Tout le monde était debout, dans une espèce d’angoisse; on la regardait; n’allait-elle pas mourir?

On la regardait une dernière fois; elle s’en allait lentement. La plénitude et l’éclat de sa maturité étaient encore une des causes de sa grandeur; on vit ses épaules, ses nobles flancs, tout son corps de statue fait pour tant de puissance. C’était la fille de Conrad et de Wenceslas, d’Othon et de Wilhelm le Boiteux, la fille de Bertrand le Croisé, et la fille de cet aïeul lointain, au nom tellement magique et troublant qu’une goutte de son sang parfume de poétique gloire toute une race: Charlemagne. C’était aussi l’allégorie vivante de la Patrie, et elle s’en allait. Elle faisait un pas, deux pas, on n’entendait que le bruit de sa traîne de moire dure sur le tapis de la loge royale. Les deux gardes blancs de l’escorte présentèrent les armes. Elle disparut dans l’ombre du fond.

Alors avec un bruit de tempête, l’Assemblée se précipita vers les portes. Il y eut deux courants en tourbillon: l’un enclosait les ministres pour atteindre Wartz, l’autre cherchait Saltzen. La contrainte de tout à l’heure se transformait en folie maintenant, et quand la nouvelle de l’abdication eut commencé de courir la masse, le délire n’eut plus de mesure. L’étrange sentiment que leur inspirait encore leur souveraine n’avait fait de tous ces hommes que des êtres impressionnés et plus vibrants, plus aptes, elle partie, à l’enthousiasme du régime nouveau. L’impatience les prit de posséder enfin la loi républicaine; ils ne causaient plus, ils discouraient; ils se haranguaient les uns les autres avec exaltation. L’heure présente avait fait trois cents rhéteurs de ces trois cents hommes d’affaires publiques. C’était un rajeunissement national dont ils participaient, une griserie. Ils devinrent bons. Ils s’aimèrent dans la loi d’amour que serait le nouveau régime; ils se dignifièrent dans la pensée de la liberté. Ce fut un baptême de grandeur qui les rénova pour entrer dans le lumineux futur du pays. L’horizon de l’histoire leur apparaissait comme un âge idéal de vertu et de bonheur. Ils parlaient avec une éloquence naïve de ces vertus civiques et de ce bonheur social.

La suspension de la séance fut longue. Presque tous les délégués cherchèrent à voir Samuel Wartz et n’y parvinrent pas. Il s’était éclipsé. On l’avait pressenti pour un projet de gouvernement provisoire dont il devait être le chef. Mais il s’était récusé pour cette dictature dont le principe blessait dans son berceau la jeune Liberté. On supposa qu’il avait fui pour se soustraire à de nouvelles sollicitations.

L’office de l’Intérieur, même dans une république, a bien des semblances de dictature, semblances discrètes, inconnues et réelles, qui peuvent, du ministre, faire un homme redoutable d’autorité; mais on a toujours le sentiment que cette autorité tire sa genèse du peuple, et cela suffit à calmer l’opinion alarmée. Saltzen l’avait dit: les opinions sont des sentiments.

Quand Wartz fut revenu après sa mystérieuse absence, la séance reprit. Il se fit, une fois la salle pleine, un tel calme, qu’on aurait cru ces hommes politiques prêts à voter, dans la somnolence, quelques centimes additionnels sur la circulation d’une denrée alimentaire; mais leurs paumes posaient à leurs pupitres, et si l’on avait prêté l’oreille attentivement, on aurait entendu les pupitres trembler sur toute la courbe de leur ligne.

Le papier grinça là-haut, sous la main du président Saltzen; il décachetait le pli royal. Son flegme parut à tous parfait. On n’ignorait pas qu’il était à demi mort d’émotion et de religieux trouble, mais on lui sut gré de cette impassibilité si conforme à son rôle. Nathée fût retombé à son fauteuil, sans voix et sans force; pour Saltzen rien ne parut de l’angoisse qui lui glaçait le sang dans les veines. Sans que sa voix fût altérée, il lut l’acte de Béatrix; le dernier acte: «Moi, Béatrix de Hansen, reine de Poméranie... (chacun de ces mots, un à un, tombait comme une chose d’or dans ce reliquaire géant qu’est l’histoire) je déclare...» Elle n’avait pas absolument copié la formule prescrite; son incomparable personnalité reparaissant jusqu’au bout, elle avait changé les mots, voulant, dans son humiliation, non pas obéir, mais agir en maîtresse d’État; elle ne disait pas: «Je déclare me soumettre», mais ceci: «Je déclare, pour épargner à mon peuple les horreurs d’une lutte civile et d’une révolution, abandonner de ma propre volonté, et dans la plénitude de ma raison, mes droits au trône poméranien, avec ceux de mes descendants.»

--A la tribune, Wartz! dit une voix dans les bancs.

--A la tribune! en répétèrent cent autres.

L’ancienne idole tombée, on voulait acclamer l’autre.

Et _l’autre_ apparut, identifié à cette minute avec l’idéal d’État qu’il avait créé. L’hémorragie de sa blessure, le matin, l’avait affaibli visiblement; il n’y fit pas allusion; il parla d’une voix creuse, abrégeant les discours de feu qui lui montaient aux lèvres. Il semblait s’attacher à faire disparaître sous l’Idée, sa personne extérieure. Le bras serré au corps par le bandage de soie noire, la pâleur et les ombres de fièvre sur son visage étaient les seuls indices de sa souffrance. Il parut même laisser inaperçues les marques d’enthousiasme dont il était l’objet.