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Part 9

Ses doigts maigres comme des osselets d’ivoire jouaient sur son lorgnon. Il comprenait, à présent, le cas de conscience effroyable de Madeleine, et il sentait se tendre, entre elle et le mari dont il la savait si amoureuse, un de ces voiles impalpables que trament les imaginations scrupuleuses des femmes, voiles invisibles, faits de l’étoffe même des âmes, et qui séparent plus les époux que des barrières de fer. Donc, ce serait bien décidément sa fonction de travailler, au profit de celui à qui elle s’était donnée, le cœur de cette petite fille. A l’heure où elle se tournait vers lui, comme vers l’ami le plus délicat, le plus près d’elle,--il ne le sentait que trop,--il devait, sous peine de commettre la plus triviale des fautes, la repousser par force vers le seul ami permis à une femme: son mari. Cela, c’était encore l’aimer, c’était même l’_adorer_, bien que le mot ne signifie pas toujours ce martyre de froide immolation.

--Quels actes? reprit-elle, vous me demandez lesquels? N’a-t-il pas rompu par son discours d’hier l’ordre qui régnait dans le pays? N’a-t-il pas provoqué l’agitation populaire? N’a-t-il pas déchaîné la révolution, enfin? Maintenant l’incendie se propage, et celui qui l’a allumé n’est plus maître de l’éteindre. L’émeute du régiment de la Garde à la caserne, la bataille dans la rue, les troubles d’Oldsburg, ceux qui doivent à cette heure ravager la province, Hansen, cette ville si remuante, et la contrée des Charbonnages, tout cela est l’œuvre de Samuel! Eh bien, je vous le demande, un homme a-t-il le droit de créer dans un pays cette folie de destruction et de sang? Samuel n’a-t-il pas pris là une responsabilité intolérable?

--Son discours était toute réserve et toute modération, hasarda le vieil ami.

--Un discours de modération ne déchaîne pas, dans une assemblée d’hommes, ce que les paroles de Samuel ont déchaîné hier à la Délégation, monsieur Saltzen, vous le concevez bien. Je le sais, il y avait l’éloquence, ce feu de conviction qui dévore mon pauvre Sam; mais il y avait autre chose: les idées qui ont de la vie en elles, comme la graine qu’on sème. Il s’est fait dans les esprits, déjà exaltés, une germination violente. Les révoltes dormaient en eux, il les a réveillées. Et il a voulu cela parce que c’était nécessaire à son œuvre.

--Oui. Il l’a voulu parce que c’était nécessaire à son œuvre, répéta le docteur en songeant.

--C’est donc son acte vraiment, monsieur Saltzen, c’est sa faute! sa faute! Comprenez-vous? Tout le sang qui va couler aujourd’hui, il en répond devant la société et devant Dieu. Ah! j’avais comme un pressentiment, une terreur de ces atroces réalités, quand j’ai vu cet Auburger adopté de telle sorte par lui.

--Auburger? Votre mari s’est laissé circonvenir par cet être-là?

--Comment, vous ne savez pas? A vous non plus, il ne l’a pas dit? Mais, si j’ai bien compris, Auburger est devenu l’agent secret de Samuel.

Saltzen s’indigna.

--Son agent secret!--se disait-il en marchant à pas lents dans le salon.--Il a consenti, lui, Wartz, la droiture même!... Il s’est livré, pieds et poings liés, à cet homme de rien qui le possédera maintenant, comme un maître son esclave! Car, dans ces sortes de pactes, quoiqu’il y paraisse, la domination n’est pas aux mains de celui qu’on croit. Êtes-vous bien sûre, Madeleine?

Il était à ce point hors de lui-même, qu’il donnait à la jeune femme ce prénom dont il ne la nommait jamais que dans sa pensée.

Il réfléchit longtemps. Ce qu’il entendait confirmait en son esprit une logique en formation. Puis voulant expliquer cette mystérieuse complexité de Wartz, l’être au-dessus de nature et par cela même au-dessus du blâme, il développa sa conception.

--Ni vous, ni moi, n’avons le droit de le juger, dit-il en revenant s’asseoir près de Madeleine; il nous dépasse trop. Il nous effraye par le mal qu’il a causé aujourd’hui. Et à qui faites-vous part de vos inquiétudes, ma pauvre enfant, quand moi, secrètement, dans mon cœur d’ami, j’ai senti ce qui se passait dans votre cœur de femme! Il nous fait peur. C’est un grand criminel aux yeux timorés de notre affection; mais si, à cette heure, il entrait ici, il faudrait lui tendre les bras, l’aimer, le louer; il vous faut, vous, le faire plier sous le poids de votre amour; vous ne saurez jamais être assez tendre, assez dévouée, pour atteindre ce cœur triste et isolé de grand homme. Triste! vous savez comme il l’est intimement, lui que votre jolie gaieté d’oiseau ne déride même pas, lui qui ne jouit jamais de cet esprit, de ces mots auxquels vous vous plaisez tant! Triste et seul comme un prophète! Qui l’a vraiment connu? Est-ce vous? Vous n’oseriez le dire. Est-ce moi, vieux praticien des hommes, qui ne m’étais jamais douté de la puissance qu’il cachait? le châtelain d’Orbach, peut-être, qui s’était asservi ce génie, et le faisait dîner à part quand il recevait à sa table! Méconnu, inconnu, s’ignorant lui-même, portant sans le savoir sa force, c’est l’homme de la Destinée, l’homme fatal, créé pour faire ce qui doit être, et qui l’accomplit en dépit de tout.

Madeleine sentait ses yeux s’emplir maintenant de larmes délicieuses. Il fallait savoir comme elle que le vieil ami l’aimait, pour goûter vraiment ce qui se cachait d’indicible sous ses phrases. Très émue, elle voulait le remercier de redonner à l’image de Samuel l’auréole éteinte; elle murmura pour la seconde fois:

--Vous êtes bon, docteur, vous êtes bon d’être venu me dire tout cela.

Souriant, il regardait complaisamment cette joie d’aimer revenir en elle. Il continua:

--Ce matin, les journaux portaient en manchette ces simples mots: «La loi Wartz.» Et l’on ne pensait en lisant ce titre, qu’à la proposition concernant l’instruction populaire. Je vais vous dire, moi, ce que c’est que la loi Wartz, non point celle que Samuel a déposée hier, mais celle qui préside au cours de sa vie, qui règle ses mouvements, sa conduite, ses actes, comme une rigoureuse formule scientifique. C’est une loi inexorable dont rien ne saurait le dégager, parce qu’il est de ces êtres dont on dit qu’ils appartiennent à l’histoire; et qu’est-ce que l’histoire, sinon la fatalité accomplie? La loi Wartz, la vraie, est une formule terrible qui pousse votre mari d’un mouvement irrésistible, vers le système d’État nouveau. Passivement, il a subi l’attirance de la politique républicaine, comme on subit parfois une passion, souffrant et jouant à la fois son propre drame. Ce goût l’a conduit à l’action de la plume et à l’action de la parole, à travers mille obstacles que vous connaissez mieux que personne. Voyez comme depuis son enfance, qu’il nous a contée, jusqu’à son élection, ce fut une progression constante vers le rôle qu’il devait tenir. Et à peine ce rôle lui est-il dévolu, qui permet à sa personnalité de s’épanouir vraiment, que la loi fatale plus impérieuse, le mène plus puissamment. Plus de repos, la course au but s’accélère, l’action se précipite. C’est en son cerveau, d’abord, la conception de cette éducation du peuple sur laquelle il fait reposer sa République idéale. Nous sommes une dizaine de sages, de réfléchis et de prudents qui voulons réglementer, ajourner, son projet trop hâtif. Nous sommes des confrères, des aînés, qu’il révère vaguement, des amis qu’il sait dévoués; mais il a senti notre résistance. Notre prudence l’impatiente, nos conseils l’exaspèrent. Alors, de tout ce qui s’était établi entre nous: cordialité des relations, projets politiques communs, respect, affection même, rien ne compte plus. En nous, il ne voit désormais qu’un obstacle; la force qui le mène ne lui permet pas de s’y arrêter. Nous le gênons; il nous écarte, très simplement. J’en aurais pleuré! M’être cru, dans l’esprit de ce garçon, l’arbitre de toutes les idées, et constater un beau jour quelle petite place j’y occupais! Chez les autres, c’était de la fureur. Mais froissement d’orgueil ou délicate blessure de cœur, son autorité rend tout acceptable, et Braun lui-même, qui est un rustre aux rancunes opiniâtres, l’a si bien compris, qu’il est redevenu malgré tout, l’ami de Wartz. Et maintenant, sans cette loi implacable comme le _Fatum_ antique, croyez-vous que Wartz, qui n’est que pitié et bonté pour le peuple, et qui avait en outre sous les yeux l’exemple d’Hannah...

--Ah! l’interrompit Madeleine, je ne suis pas grande philosophe, mais l’idée de ce que cette fameuse loi pourra faire naître chez les pauvres gens me terrifie. N’auriez-vous pas eu peur de prendre une telle initiative, vous, monsieur Saltzen?

--Oui, j’aurais toujours reculé devant des craintes, des scrupules, parce que je suis une volonté normale, assujettie à tous les souffles du sentiment, et que je _veux_ beaucoup moins que je ne _sens_. Mais la destinée de notre grand homme, bien autre, unifiant sa volonté à celle qui mène le monde, ne lui a pas laissé connaître ces faiblesses. Je n’invente rien. Vous êtes assez instruite pour savoir que ce fut l’éternelle règle des génies de faire leur œuvre jusqu’au bout, sans se soucier si des larmes ou du sang coulaient à leur passage. Nous sommes, nous, de pauvres êtres, qui mirons l’univers dans notre propre cœur, comme on regarde une immensité dans une toute petite glace, et notre maître instinct, la peur de souffrir, nous semble régir l’Univers comme il régit notre individu. Le Pasteur d’hommes, au contraire, s’abstrait de ce qui est personnel, il ne s’écoute pas, il se renonce, il s’identifie avec les règles mystérieuses de l’humanité. Voilà pourquoi Wartz, dans son mouvement en avant, s’est soucié, comme le marcheur du brin d’herbe, de tout ce qui se dressait devant lui, que ce fût l’amitié, que ce fût la paix de toute une caste dans la nation, que ce fût son attrait personnel pour la droiture, la délicatesse même de sa loyauté, ou bien l’influence que la pauvre Reine, à ce que j’ai cru deviner, exerçait encore secrètement sur lui.

--Mais encore, cette œuvre qu’il accomplit parce que c’est la _loi_, dites-vous, monsieur Saltzen, faut-il qu’elle me soit expliquée, et qu’on me la montre nécessaire; car, j’ai beau sentir un goût très vif pour l’état démocratique, je ne saurai jamais dire au juste pourquoi cela vaut de bouleverser un pays dont les affaires marchent, en somme, très bien.

--Une opinion politique n’est jamais qu’un goût, reprit l’oncle Wilhelm, et, à proprement parler, un goût ne s’explique pas. Cependant on imagine, pour appuyer son sentiment politique, des principes qui peuvent le légitimer. D’après nos principes, justement, la république étant le plus souple des gouvernements, celui qui communie le plus avec les mouvements de l’âme populaire, sera toujours aussi le plus conforme aux progrès de l’évolution. Il fallait bien réellement, ma pauvre enfant, que Béatrix quittât le trône,--elle nous aurait retardés,--mais il faudrait, quand elle s’en ira, jeter des fleurs sous ses pas, car c’était une adorable femme.

Après le moment d’affolement qu’il avait eu tout à l’heure, il s’était ressaisi, et reprenait, avec son sang-froid, sa coquetterie et sa séduction. Rejetant en arrière une touffe de cheveux gris qui faisait ombre sur ses yeux, il alla lorgner les tapisseries et les bibelots, sa longue main osseuse à la cambrure des reins, l’ample pardessus au drap fin faisant des plis flottants autour de son grand corps émacié. Madeleine, apaisée et doucement satisfaite, le suivait des yeux. Aucun bruit ne venait de la ville. Était-ce le calme, était-ce la nuit? Les paroles du docteur concernant Samuel agissaient en elle, et c’était avec une sorte d’exaltation agréable qu’elle pensait, qu’elle rêvait à son mari. L’idée de sa grandeur qu’elle entrevoyait pour la première fois de cette manière, lui donnait un vertige de cœur, comme si l’amour de ce grand homme l’eût placée très haut. Puis elle regardait de nouveau le vieil ami, et elle songeait: «Lui, c’est un saint!»

La porte ouverte d’un geste brutal, Wartz entra. Madeleine se souvint de ce qu’avait dit l’oncle Wilhelm: «Il faut le faire ployer sous le poids de votre amour.»

Elle rougit imperceptiblement, et si Samuel l’avait regardée alors, il aurait senti ses yeux fuir les siens. Mais il revoyait, pour la première fois, le docteur depuis la veille.

--Monsieur Saltzen! murmura-t-il.

Et il alla vers lui comme un homme accablé d’un fardeau trop lourd va vers l’allégeance d’une amitié sereine, d’une amitié d’exception comme celle-ci. La jeune femme, curieuse, épia ce qu’ils allaient se dire: elle attendait un trait d’esprit du docteur, quelque mot délicieux; mais les deux hommes se serrèrent la main silencieusement, et, quand ils s’écartèrent l’un de l’autre, Saltzen s’en alla vers un médaillon de la Reine, près duquel, comme pour mieux voir, d’un coin du mouchoir il essuya son lorgnon mouillé. Madeleine était de ces imaginations délicates, sur lesquelles un mot pèse plus qu’une phrase, un silence plus qu’un mot; elle comprit la muette admiration de Saltzen pour le grand homme; elle en demeura plus impressionnée encore qu’elle ne l’avait été par la venue de Samuel.

--Quelle journée pour toi! prononça-t-elle timidement.

Il lui semblait pour la première fois contempler ce génie.

Et aussitôt ses mains, ses coudes fragiles, ses poignets étaient broyés dans les mains du mari qui la reprenait et la serrait; son regard si puissant, avec son double fluide de maîtrise et de passion, la brûlait et la dévorait. Chose étrange, pendant qu’elle s’abandonnait à cette rude caresse, elle se sentait, dans son cœur frémissant, bien moins l’épouse que la victime de ce mari, dans un besoin, presque religieux, d’offrande et d’immolation.

--Nous avons tenu conseil toute l’après-midi, raconta-t-il. Ce soir, j’ai dû me rendre à la caserne de la Garde; il s’y est passé des choses très regrettables... J’ai donné des ordres; un nouveau colonel a été nommé d’urgence, à l’ancienneté. J’ai obtenu la neutralité du régiment jusqu’à la promulgation de la Constitution qui sera présentée au nouveau Parlement, dans huit jours. Tout est calme maintenant.

--Ainsi, dit le docteur, vous y êtes allé, et cela a suffi!

L’enthousiasme brillait dans les yeux du vieil homme.

--L’Idée que je représente a seule tout pacifié, reprit le jeune ministre.

Mais il avait beau dire, et plutôt par principe que par modestie, se disculper d’être _quelqu’un_, sa personnalité s’accusait de plus en plus. Et Madeleine, à qui revenait opiniâtrement la vision du pauvre jeune prince assassiné, se défendit d’en parler, dans le scrupule d’offenser cette grandeur à qui tout était permis et tout dû. Saltzen devinait ces choses et en éprouvait une sorte de joie trouble. Il vint dire adieu.

--Cher monsieur Saltzen, dînez donc avec nous, demanda Wartz.

--Mon cher ministre, répondit le docteur en souriant, pas aujourd’hui; j’ai envie de donner ce soir à votre beau-père, un article sur vous, et je l’ai seulement construit en pensée.

Samuel n’insista pas. Il se mêlait à son amitié un sentiment pénible qui concernait Madeleine. Il les voyait, elle et lui, en constante recherche morale l’un de l’autre. C’était une souffrance d’amour-propre; il soupçonnait que, malgré sa gloire, sa passion et sa jeunesse, sa femme trouvait moins en lui que dans le vieil ami ce qu’elle aimait. Il y avait entre elle et Saltzen comme une association d’esprits dont il était exclu, lui qu’aucun esprit ne rencontrait jamais absolument. Il préférait jouir du docteur hors de chez lui.

Une fois sur le quai du fleuve, où ne passaient plus que de muettes patrouilles de police, Saltzen se retourna. Sur la façade obscure du Ministère, dont les bureaux étaient fermés, cinq fenêtres restaient éclairées: celles du salon qu’il venait de quitter; ils étaient sans doute demeurés là, Wartz et Madeleine. Il avait surpris tout à l’heure le croisement de leurs yeux, une étincelle d’ardeur sous les cils de la tendre petite fille, une atmosphère d’émotion amoureuse vibrant entre eux. Il les devina--exaltés et fiévreux comme les avaient faits les heures passées--dans les bras l’un de l’autre, jeunes et ivres ainsi qu’il convenait. Lui avait voulu cela. Il avait sciemment et avec art mené la jeune femme ébranlée à cette crise d’amour, et il s’en applaudissait, car c’était l’avoir sauvée d’un grand péril.

La conscience--cette chose blanche et nuageuse qu’on imagine au centre de soi--devait être chez lui singulièrement lumineuse et belle; il la traitait avec la même coquetterie que son être apparent; il en était vaniteux comme un autre l’eût été de posséder sa prestance jeune, sa main d’une finesse sans chair, comme d’autres l’eussent été de posséder son esprit. C’était une conscience élégante, avec des excès de répulsion, des outrances de dédain, pour tout ce qui n’était point parfaitement délicat. Par des chemins qu’on ne savait pas, car sa vie sentimentale de vieux garçon était toujours demeurée inconnue, il avait gravi cette hauteur d’âme où il était arrivé, où la moindre faute contre l’amitié qui le liait à Wartz, contre le respect de Madeleine, lui aurait paru, et aurait été en effet pour un homme de son caractère, une défaillance inexcusable.

Cependant, quand il acheta les journaux du soir et que, dans la rue même, il voulut lire, en passant sous la lueur des réverbères, il s’aperçut qu’il ne comprenait plus. Une chose le poignait plus que les graves nouvelles de cette journée d’émeutes; seulement il lui avait fallu cette preuve flagrante pour savoir combien ce grand souci politique, dans un jour pareil, était secondaire pour lui. Plusieurs fois il essaya de parcourir ces colonnes troublantes que tout Oldsburg dévorait à cette heure, mais sans pouvoir y fixer une minute son esprit. Toujours, il se sentait ridiculement revenir, malgré lui, sous les cinq fenêtres derrière lesquelles on sentait, en un dessin vague, l’ombre molle des tentures: «Elle ne soupçonne pas, songeait-il, quel rôle de comédie elle me fait jouer ici!»

A la fin, il alla retrouver la solitude de sa maison.

VII

LE DEMI-DIEU

Un des épisodes les plus marquants pour Wartz, dans cette torrentueuse vie publique qui l’avait pris et le roulait de ressauts en ressauts dans le fracas de la Révolution, ce fut les lettres qu’il commença de recevoir. Lettres roses et bleues, lettres ardentes de jeunes gens, lettres de femmes surtout, lettres à parfums divers qui s’épanouissaient le matin sur sa table de travail en parterre odoriférant. Il en riait. Les unes venaient d’Oldsburg; les mains qui les avaient écrites étaient celles qui s’étaient lassées à l’applaudir à la séance--et combien en avait-il vu battre l’air devant lui, de ces mains gantées, douces et souples, faisant courir, dans l’amphithéâtre enfiévré, le souffle d’un grand vol d’oiseaux! Celles-là semblaient avoir gardé, dans le style, le tremblement de cette heure. Les créatures d’exaltation qui les avaient conçues avaient encore l’illusion de sa présence en écrivant, et devant lui, leurs phrases demeuraient timides et mesurées. Des billets de province, au contraire, la timidité et la mesure étaient exclues. Ici, Samuel Wartz n’existait plus qu’en figure imprécise dans ces cerveaux d’enthousiastes. Elles lui prêtaient toute beauté, mais aussi toute immatérialité; elles lui parlaient comme à un esprit irréel, et avec d’autant plus de liberté qu’elles ne l’avaient jamais vu et ne le verraient sans doute jamais. Et toutes ces lettres étaient signées de jolis prénoms, de noms de fleurs, parfois. Myosotis lui écrivait: «Vous êtes le Messie de la grande époque qui va s’ouvrir; mon esprit, sans vous connaître, vous attendait, et je souffrais de vous.» Nielle des champs confessait: «Je me sens une âme faite uniquement pour vous; je ne me nourris que de votre pensée depuis votre révélation. Je ne sais si vous répondrez à ces lignes, mais je reste consacrée à vous; je m’emploierai toute à la diffusion de votre pensée; je suis votre disciple, je vivrai pour vous--et j’ai vingt ans!» Et Héliotrope: «Je suis veuve et riche; on vous dit sans fortune. Je sais que dans des entreprises telles que la vôtre, il faut que l’or ruisselle autour de la Pensée; écrivez-moi, ce que je possède est à vous!» Elsa disait: «Je n’avais jamais aimé; mais dites un jour un mot, et je serai à Oldsburg le soir, à l’endroit que vous ordonnerez.»

Et les lettres continuaient d’affluer; il en venait sans cesse, de mauves, de blanches, que le valet de chambre déposait en masse sur la table du ministre, chaque matin. Bientôt, Samuel cessa de les lire; après, il ne les ouvrit même plus. Mais il regardait le cachet de la poste, et il se faisait dans son esprit une sorte de statistique géographique de l’opinion républicaine dont ces lettres de caprice étaient un reflet frivole mais vrai. Les journaux, les comités politiques avec lesquels le sien était en relation, lui fournissaient à cet égard des indications, mais il y avait quelque chose de plus sincère dans la spontanéité de ces lettres de femmes qui trahissaient l’atmosphère de pensée dans laquelle s’écoulait leur vie. Ainsi Hansen et la région du Nord semblaient donner plus de chaleur démocratique, puis, pour retrouver la même intensité de sentiments, il fallait redescendre jusqu’au pays des charbonnages, le plein Sud. Les provinces frontières montraient moins d’exubérance épistolaire; de même aussi les dépêches n’en apprenaient-elles que de calmes manifestations de presse ou de réunions publiques.

Et souvent, dans les quelques heures de repos que la nuit seule lui accordait, Samuel allait s’accouder au balcon de pierre qui dominait le quai. Le dégel était venu; le fleuve roulait dans l’eau noire, des glaçons blancs, et par delà les halètements de la ville endormie, Wartz scrutait les lointains, il aspirait les atmosphères troublées et tièdes venues du Sud, il cherchait, dans les nuées torses et lourdes qui se heurtaient au ciel, le souvenir des pays qu’en voyageant elles avaient obscurcis de leur ombre. Car ce n’était plus désormais Oldsburg seule, mais la Poméranie entière qu’il possédait, qu’il avait comme épousée dans un mariage mystérieux. Du Nord comme du Sud, des villes comme des campagnes, il sentait converger vers lui les pensées en travail. L’œuvre des prochaines élections s’accomplissait dans les esprits; par des milliers de suffrages intentionnels, les élections étaient déjà virtuellement faites, sous l’action de son influence. Ses idées planaient sur le pays comme une lumière. Il était partout. Mais ce qui lui revenait alors à l’esprit, avec un agrément puéril, c’étaient ces pâles amours d’inconnues, amours sans couleurs ni figures, qui erraient autour de lui durant ces nuits moites, qui le cherchaient, le suppliaient. Peu à peu, cette science vague d’être tant aimé créa comme un lit voluptueux à ses pensées; elles s’y reposaient, s’y amollissaient, elles y revenaient sans cesse. Quelquefois, dans des loisirs de sentiments,--mais combien ces loisirs étaient courts et furtifs entre les mille soucis de son action colossale--il se sentait un cœur étrange; il s’attendrissait. Et, à l’heure même, il lui fallait ordonner des répressions sévères contre les perturbateurs qui ne cessaient de faire courir dans les rues un feu latent. Chaque jour de-ci, de-là, des rixes éclataient; le sang continuait de couler, à peine, goutte à goutte.

Un soir, dès le souper, il était à ce balcon, la fenêtre à demi fermée derrière lui, et sa forme invisible dans les ténèbres. Quelqu’un pénétra dans la chambre de Madeleine, et, comme il se détournait par instinct, il vit Hannah dans la pièce devenue lumineuse. Elle se croyait seule. Elle allait et venait selon la coutume de son service, disposant la toilette de nuit de Madeleine. Elle mit sur la table les rubans couleur de paille qui serraient la chevelure de la jeune femme pendant le sommeil; elle étendit sur une chaise la robe de blanc linon dont elle fit bouffer la dentelle du bout de l’ongle; elle posa sur la descente de lit les deux pantoufles de soie. Au passage, devant une glace, elle s’arrêta, se mira un instant, puis, sa tâche finie, elle ne partait pas.