Part 2
Ainsi, elle le savait l’un des meneurs du mouvement républicain. Il lui fallait, sans doute, après les séances parlementaires, où elle ne pouvait être présente qu’à intervalles, dévorer les comptes rendus, se mettre en tête les trois cents noms de ceux qui étaient pour elle le pays politique, s’épuiser à concevoir leur personnalité, créer jusqu’à leur physique; elle devait s’attacher surtout à deviner ceux qui ruinaient son œuvre, son œuvre acharnée, désespérée, de maîtresse d’État qui défend son pouvoir, sa couronne et son enfant!
--Il fallait la pensée de Votre Majesté pour imaginer cette chose, dit Wartz.
Et pendant ces mensonges diplomatiques, une seconde ils se regardèrent durement, tous deux, la souveraine et le républicain.
--Eh bien! leur demanda Saltzen, quand ils se furent retrouvés dans le clan des amis de leur parti, que dites-vous, Wartz?
Wartz ne répondit pas; il était absorbé par le sentiment que cette femme, ou celui qui lui dictait ses actes, avaient voulu l’amener ici, lui et ses amis, pour leur faire éprouver le prestige royal. Par leurs moyens détournés, ils y étaient parvenus, et le prestige royal l’avait atteint vraiment dans ce décor somptueux de lumière, de fleurs, de diamants et d’étoffes chatoyantes. Il comprit ce qu’avait voulu dire l’oncle Wilhelm tout à l’heure, en parlant de Hansegel: «Il en fait danser d’autres».
Mais Madeleine, plus éclatante que jamais maintenant sous tous ces yeux d’hommes qui la regardaient, s’écria en riant:
--Monsieur Saltzen, vous aviez raison; vous savez si j’ai l’âme républicaine! eh bien, tout à l’heure, quand j’ai vu sa grande main forte--forte comme celle d’un homme--et que j’ai pensé à tout ce que cette main symbolise de puissance, d’autorité héréditaire si lointaine, j’ai évoqué les reines d’autrefois, les manteaux d’hermine, les sacres, toute mon histoire poméranienne, la dynastie: Conrad III, Conrad II, Wenceslas, Othon, Conrad Ier, Wilhelm le Boiteux qui a vaincu l’Europe, Bertrand qui a fait les Croisades, et jusqu’à leur aïeul à tous, Charlemagne, qui avait uni toutes les nations sous son sceptre. Alors, c’était plus fort que moi, j’ai senti les nénufars royalistes me fleurir dans l’esprit par-dessus tout le reste.
Saltzen avait les yeux sur elle et souriait complaisamment en l’écoutant.
Et voilà que vint l’air d’une valse que l’orchestre reprenait. Madeleine redressa la tête, trouvant délicieux d’entendre ainsi cette musique de loin. Les danseurs revenaient aussi dans ce salon; le président de Nathée vint inviter la jeune femme; elle savait qu’il valsait mieux que personne, mais elle le remercia, en le remettant à plus tard.
--Madame Wartz, lui demanda Saltzen, avec l’aisance que lui donnaient son âge et sa familiale amitié--il l’avait vue naître,--me trouvez-vous trop vieux pour danser avec vous?
--Vous savez bien que vous êtes un jeune homme, répondit Madeleine, mais vous êtes trop grand; ma main ne peut jamais atteindre votre épaule.
Et, pareillement, elle congédia deux ou trois rédacteurs du journal de son père, jusqu’à ce qu’on vît venir à leur groupe l’adolescent en colonel des gardes qui représentait ici la maison de la Reine, le prince Erick de Hansen. Madeleine, à peine l’eut-il invitée, lui tendit la main d’un geste coquet, et tout de suite ils partirent à travers le salon, ouvrant les premiers cette danse, si légers et si jeunes tous deux qu’on les remarquait dans ce blanc assorti de leurs deux costumes où scintillait de l’or.
Ils traversèrent deux ou trois fois cette salle des méandres de leur valse, puis comme autour d’eux s’amassaient les danseurs, ils glissèrent jusqu’à la porte et on les vit disparaître dans la galerie, elle, très amusée de valser avec ce gamin qui était une altesse royale, et qui portait un uniforme si joli, lui, décidément très amoureux d’elle.
Ce fut une idylle de dix minutes, un petit tableau de rêve qui passait; mais l’acte politique était lourd. Fallait-il qu’elle eût au cœur l’angoisse de la ruine, qu’elle sentît vraiment la nation lui échapper, Sa Majesté Béatrix, duchesse d’Oldsburg et reine de Poméranie, pour avoir, d’un signe, envoyé son neveu quêter la faveur de cette roturière ennemie!
Le délégué Saltzen avait suivi des yeux les deux jeunes gens.
--Comme les idées marchent! dit-il.
Wartz s’était détourné, beaucoup moins pour causer avec son ami Braun, que pour ne voir pas Madeleine, sa Madeleine à lui, griser les autres... Mais ce n’était pas un mari ridicule, il savait ne pas aimer sa femme publiquement, et quand il se sentait par trop la mine d’un amoureux, il se mettait volontiers à parler d’interpellations, d’amendements, de votes et autres mets parlementaires.
Depuis quelque temps, il s’élaborait précisément à la Délégation quelque chose de très mystérieux: c’était une loi en gestation. Samuel, le premier, en avait parlé à ses amis; il comptait la présenter lui-même: ce serait la loi Wartz. Tous en faisaient les assises d’une République sagace, consciente d’elle-même. Il s’agissait de recréer pour ainsi dire la masse du peuple par l’instruction obligatoire. Or, on peut voter dans un État des lois plus tapageuses que celle-ci, mais il n’en existe pas qui atteignent la nation davantage.
Braun disait, avec l’accent saccadé de la province de l’Ouest frontière qu’il représentait:
--Si nous arrondissons les chiffres, en considérant l’ensemble de la Délégation, si nous ne tenons compte ni des demi-opinions, ni des nuances fausses qui ne sont ni blanc ni noir, ni des esprits incertains, également capables, sous l’influence d’un discours, d’aller à droite ou à gauche, et qui sont, dans tous les pays constitutionnels, l’aléa parlementaire, je vois un premier cent, républicain, qui dicte la loi. J’en vois un second, libéral, qui la vote, et le troisième, le groupe des royalistes irréductibles, qui la repousse. En un mot, la représentation, nous la tenons.
--Dans un mois ou six semaines, dit Wartz, je serai prêt. J’ai fait traduire les différents textes de la loi qui existe déjà dans la plupart des États d’Europe, avec les polémiques de presse qu’elle y a provoquées.
--Voyons, Wartz, ce n’est pas sérieux! s’écria Braun, comment! vous pensez, pour votre seul plaisir de créateur, à gaspiller la force que vous tenez sous votre idée! Déposer la loi dans six semaines!
Wartz le regardait avec ce mélange de colère et de surprise qui donnait parfois une expression si singulière à ses yeux inégaux.
Son beau-père vint à la rescousse:
--Eh! mon ami, vous ne m’aviez jamais confié ce prurit de législation; quel homme pressé! Parler dans un mois! Mais le public n’est pas prêt, si vous l’êtes!
Et de tous côtés,--ils étaient sept ou huit à causer,--délégués et journalistes lui répétaient à peu près ceci: «Vous n’avez pas compris ce qu’on peut faire avec votre loi!»
--Je sais ce que j’en veux faire, moi, répondit-il.
Il se sentait traité par ses collaborateurs, tous plus âgés que lui, comme un enfant de génie dont on exploite le miraculeux instinct en le dirigeant. Il avait, plus que la passion de la politique, celle de la République. Cette idée du peuple souverain le possédait de telle manière que c’était devenu pour lui une religion sans mesure, le fanatisme même. Il avait, des fanatiques, l’ardeur et la naïveté. Les autres étaient, ou de vieux hommes d’État comme Saltzen, experts en stratégie politique, ou des esprits médiocres comme Braun, plus méthodiques que convaincus, tournés vers ce qu’on pourrait appeler l’intelligence parlementaire, et qui, étant la majorité, accomplissent les grandes œuvres publiques, ou bien des journalistes, comme Franz Furth, qui mènent de sang-froid les masses, sans connaître ce désir effréné de les posséder par la parole et personnellement. Tous se mirent à développer devant Samuel leur conception. Il fallait faire de la loi le levier sous la pression duquel céderait la Constitution; on ne rencontrerait pas deux fois un outil pareil. Avec le ministère actuel, suffisamment libéral pour l’adopter à la majorité des voix, le coup d’État n’était pas possible; il fallait attendre et, au besoin, provoquer la formation d’un cabinet ultra-royaliste qui la repousserait, et contre lequel on lancerait alors l’hostilité de la nation qu’on aurait travaillée à point, et qui serait gagnée déjà à cette idée de la Plèbe instruite. Tous gourmandaient Wartz. On lui laissait l’initiative et l’exécution de cette œuvre, car on avait mesuré sa puissance de meneur, mais on y ajoutait les roueries, les finesses de métier dont on le voyait incapable. C’étaient des hommes faits pour la révolution prochaine, mais il n’y avait parmi eux qu’un apôtre.
Madeleine passa devant eux au bras de l’Altesse Royale; puis, avant qu’elle pût se reposer, elle fut priée si instamment par un jeune publiciste qui l’avait vue danser à l’autre bout de la galerie et l’avait suivie jusqu’ici, qu’elle se laissa emmener encore.
--Je vous conduirai au moins au buffet, madame? lui glissa Saltzen entre deux danses.
Oh! la politique secrète de ce cœur de femme! ce à quoi elle songeait devant ce succès fou qu’on lui faisait, et tout ce que le mari ne pouvait deviner dans son sourire! Devant lui, les danses tourbillonnaient toujours; on voyait le balancement des chevelures, le cœur dessiné par le décolleté des robes, dans le dos nu des femmes, et les basques des habits noirs, un peu soulevées par le vent du tourbillon.
Wartz ne causait plus avec personne. Il se sentait seul dans ce brouhaha, seul comme le secrétaire du châtelain d’Orbach autrefois, seul de cette solitude morale qui l’avait fait triste pour toujours.
Sous le péristyle, en bas, une heure après, il croisa Madeleine au bras de Saltzen; ce grand et maigre corps la faisait paraître plus gracile, plus souple; elle s’essuyait les lèvres, humides encore du champagne auquel elle venait de goûter; ses yeux luisaient, et Saltzen écoutait son babillage de son air énigmatique et spirituel.
--Je vous rends votre bien, Wartz, dit-il en apercevant le jeune homme; vous me paraissez griller de la faire danser aussi, c’est bien votre tour.
--Madeleine sait le prix des choses, répondit-il; elle préfère un brin de causerie avec vous à ces rondes ineptes.
Mais il reprit quand même sa femme, d’un geste si vif, que Saltzen le remarqua et s’en fut.
--Connais-tu l’escalier du fond, là-bas, dit alors Samuel, l’escalier qui monte aux salles d’archives, la vraie merveille de l’hôtel de ville? Non. Eh bien! venons par ici.
Il l’emmena le long du péristyle où se promenaient des couples qui semblaient désirer la solitude. Au fond, il n’y avait plus personne. Une lumière de gaz jaunissait les murs; et on y sentait l’odeur des bureaux. Toute la paperasserie municipale dormait derrière ces petites portes, le long de la galerie: bureau des décès, bureau des mariages, bureau des naissances. Puis ici, c’était l’échancrure géante, le vide qu’éclairaient des fanaux à gaz, et dans lequel s’élevait l’architecture aérienne de l’escalier monumental. Ses spirales, qui procédaient par angles droits, se déroulaient dans une pente si douce, qu’on les voyait se multiplier à profusion jusqu’au faîte ténébreux. Larges et profondes les marches semblaient sans poids; on eût dit qu’elles s’accrochaient à l’espace par les fioritures de fer de la rampe, et cette rampe, du bas en haut, dessinait ainsi comme une grecque brodée en noir sur le blanc des dalles.
--Montons, dit Madeleine extasiée.
Ils étaient seuls là. Ils montèrent. Elle laissa tomber la traîne de sa jupe, parce que, même dans la solitude, les femmes éprouvent parfois le désir d’être plus belles, comme pour des yeux invisibles qui les regarderaient. En passant devant la première fenêtre qui ouvrait sur les jardins, ils s’aperçurent qu’il neigeait; les arbres commençaient à s’esquisser en fins linéaments blancs, et silencieusement d’accord, Samuel et Madeleine s’arrêtèrent pour voir.
Après quelques minutes, Madeleine se détourna encore une fois pour s’assurer si d’en haut ni d’en bas il ne venait personne, puis elle prit au cou son mari.
--Tu es triste, mon Sam!
Elle l’aimait aussi passionnément. Souvent il la trouvait froide, ou futile ou coquette; c’était parce qu’il ne devinait pas, parce que personne ne pouvait deviner ce cœur. Elle-même se trompait à ses propres apparences; elle ignorait sa vertu profonde. Elle portait, ou plutôt elle cachait ingénument sa force morale. Elle était méditative et se faisait voir frivole; elle était grave et paraissait légère, et quelquefois, des journées entières aux côtés de son mari, elle étouffait ses tendresses sans savoir pourquoi: elle avait peur... elle croyait que cela valait mieux ainsi.
Ce soir, comme il arrive à des enfants, pour ce doigt de vin qui lui avait passé dans le sang, elle se sentait la langue toute déliée; mais c’était surtout ce décor qui la grisait: l’escalier princier, la vue du jardin sous la neige, tout le théâtral qui exalte. Loin de leur maison, des choses quotidiennes et matérielles qui marient à la longue les époux dans les intérêts vulgaires de la vie bien plus que dans l’amour, ils retrouvaient les suavités, lointaines déjà, de leurs fiançailles.
--Tu m’as fait de la peine, Madeleine, de t’en aller avec tous ces hommes, quand tu m’avais refusé, à moi.
--Mon Dieu, mon Dieu! répondit-elle, les yeux tout de suite humides, je t’ai chagriné, toi! moi qui voudrais ne faire mal à personne!
--Avais-tu honte de moi? demanda-t-il âprement.
Il se souvenait souvent de la condition subalterne qui lui avait autrefois donné ces soubresauts d’orgueil blessé.
--Oh! mon grand homme! peux-tu penser!
Alors, elle fit un grand effort pour parler.
--Tu veux savoir? Tu ne vas pas te fâcher? Eh bien! tu m’aimes, n’est-ce pas? On le sait, tout le monde le sait: et c’est si simple, on n’y pense pas, entre mari et femme! Mais si tu m’avais fait danser, tu comprends, cela se serait vu; ou du moins, je connais des yeux qui l’auraient _vu_, qui nous auraient suivis, qui auraient cherché jusqu’à la pensée de ta main à ma taille, et ces yeux-là, ces pauvres yeux amis, il ne faut pas les attrister par la vue de notre bonheur. Comme tu me regardes, Samuel! Voyons, tu ne soupçonnes pas la vérité? Tu ne t’es jamais aperçu de rien? Oh! ces hommes! Tu ne devines pas que c’est le docteur Saltzen qui a un sentiment pour ta femme?
--Il te l’a dit?
--Oui, cher jaloux, c’est cela; il me l’a dit; il me l’a dit il y a sept ans, huit ans, et depuis, chaque fois que nous nous rencontrons, il me le répète. C’étaient des aveux subtils.--Comment t’expliquerai-je cela, quand à peine si je me l’explique moi-même! Un jour,--je venais d’avoir treize ans,--j’avais tordu mes cheveux qui faisaient une tresse trop lourde; le soir, il vint dîner chez notre père; je vis qu’il regardait le chignon que je m’étais fait; et ses yeux soudain eurent quelque chose qui me plut beaucoup, si petite fille que je fusse. C’était à table. En levant la tête, deux ou trois fois je m’aperçus qu’il me regardait toujours. Je me souviens encore d’une autre circonstance où il me parut si singulier, mon Dieu! C’était après la mort de ma grand’mère. Lors de notre malheur, il était en voyage; à son retour, apprenant le chagrin que nous avions, il accourt à la maison; j’étais tout en noir pour la première fois de ma vie. Le voilà entrant au salon, embrassant mon père, puis venant à moi qui pleurais. Il me tend les mains, il me regarde et ne m’embrasse pas... Je me suis bien longtemps demandé ce qu’avait signifié, dans ce moment-là, l’expression de ses yeux: deux gouttes d’eau de mer, vivantes, magnétiques, qui changent soudain, et c’est une âme inconnue qu’on a devant soi!--Depuis, je me suis expliqué...
Samuel, ses deux mains gantées de blanc serrant la rampe, regardait le jardin devenir féerique. La jeune femme s’arrêta, perdue une minute dans les souvenirs du passé. Toute une procession de choses nuageuses passait devant elle; des robes qu’elle avait eues, des paysages dans lesquels elle s’était promenée, des dentelles qu’elle avait brodées, mais tout cela l’éloignait de son sujet; elle se reprit:
--Pauvre oncle Wilhelm! Je lui ai fait un jour le chagrin de me fiancer à toi. Il n’a pas fait d’esclandre, souviens-t’en; pas même le traditionnel voyage de l’amoureux déçu. Il est resté bien simplement; il nous a vus nous aimer; il a été bon et affectueux pour toi; et c’est seulement quand nous sommes revenus de Hansen, après un mois, que tu m’as dit: «Comme il grisonne depuis quelque temps, ce pauvre docteur; il devient tout à fait vieillard.» Te rappelles-tu?
--Je me rappelle, fit Wartz.
--Il savait bien qu’il ne pouvait pas m’épouser, continua Madeleine. Il se contente, pour son lot, des petits mots d’amitié que je lui dis, et je t’assure, Sam, que c’est exquis cela pour une femme: sentir cette affection poétique qui ne s’est jamais traduite que par d’insaisissables preuves, deviner ce cœur que l’âge a fait si délicat... Un jour aussi, tu auras cinquante ans, et je ne respirerai plus que le parfum de ton esprit.
A ce mot, il se tourna vers elle; c’était vraiment un trait de son âme qu’il avait reconnu là, son âme charmante tournée vers le mystère, vers de délicieuses choses qu’elle ne savait pas dire ordinairement. Pour ce mot-là, toute la méchante colère qu’il avait eue un instant contre Saltzen tomba.
--Tu voudrais donc me voir cinquante ans comme l’oncle Wilhelm, dis?
Elle entr’ouvrait les lèvres pour parler; il lui venait un flot de vocatifs passionnés pour lui répondre. A la fin, elle se mit à rire, tout simplement:
--Oh! Samuel, tu dis des choses!...
--Je n’aimerais pas, vois-tu, continua Wartz, que tu jouisses du culte d’un autre. Cependant, je n’en veux pas à Saltzen; c’est un vieux sentimental, de ceux qui ne prêtent pas au tragique; et avec cela une nature très vénérable. Je l’estime plus avec son ironie factice que tous mes autres amis ensemble. Il ne faudrait pas... Ma petite Madeleine, songe comme la coquetterie serait cruelle avec lui.
Madeleine soudain le regarda, les prunelles métallisées; sa lèvre se fit tombante, elle boudait.
--Quand ai-je été coquette? dit-elle.
Et elle tourna le dos, puis se mit à descendre lentement. Coquette, elle qui venait à l’instant de refuser au vieil ami la danse qu’il lui demandait! coquette, quand elle mettait tous ses soins, tous ses artifices délicats à transformer en douce amitié paternelle ce caprice d’arrière-saison! Mais il en était toujours ainsi: on méconnaîtrait éternellement son cœur! on se tromperait à sa grâce involontaire! Elle-même s’assombrit sous l’injure, croyant avoir, peut-être, trop épanoui sa jeunesse rieuse devant le vieil homme. Son mari se mit à la suivre; ils s’en retournèrent vers le bal. Elle marchait à côté de lui, souffrant, souffrant si fort que les battements de son cœur lui faisaient mal.
--Je t’ai maintenant averti, dit-elle, tu peux m’étudier.
--Cette confession! murmurait Wartz, dans un coin de l’hôtel de ville, une pareille nuit!
--Quelle heure est-il? reprit la jeune femme, je voudrais m’en aller.
Pour elle, la fête était finie. Elle était retombée lourdement au fond de son âme profonde, et elle y avait retrouvé le sérieux de sa vie morale, sa préoccupation du Bien, le souci de l’idéale vie conjugale qu’elle cherchait, sa conscience.
Comme ils prenaient congé de M. Furth et de tout le groupe de la presse qui s’était rassemblé pour demander à Samuel l’article d’inauguration de la campagne à entreprendre, on entendit une voix qui disait:
--Docteur, présentez-moi donc à monsieur le délégué Wartz.
Samuel se retourna brusquement. Saltzen était derrière eux, et à ses côtés, un homme jeune, d’aspect vulgaire, petit, vêtu sans élégance; l’expression de la lèvre, celle qui trompe si peu d’ordinaire, était cachée sous une grosse moustache blonde; au-dessous des tempes rondes, élargies par la calvitie prématurée, souriaient, d’un sourire peu plaisant, les yeux gris pleins de pensées obséquieuses, et pleins aussi de feu et d’intelligence.
Saltzen, pris au dépourvu, réprima une grimace, et, hautain comme il l’était parfois si élégamment, il dit:
--Wartz, je vous présente monsieur Bertrand Auburger.
--Un de vos admirateurs, monsieur le délégué, interrompit l’inconnu.
Samuel, très absorbé, retiré dans le monde des sentiments au travers duquel il voyait souvent les êtres qui l’entouraient, ne remarqua pas le geste d’ennui que n’avait su retenir le mondain Saltzen. Il tendit la main à l’homme avec un froid: «Très enchanté, monsieur.» Mais celui-ci insista:
--On ne vous a pas encore entendu à la tribune, ce qui ne saurait tarder, je pense, monsieur le délégué; mais je vous ai suivi lors des réunions électorales au Faubourg, et, là, je puis dire que je vous ai connu; oui, monsieur, connu au sens le plus profond du mot.
Cet individu parlait vraiment d’une manière frappante; on eût dit un professionnel de la parole: il choisissait ses formes, il accentuait à souhait, et toute son attitude soulignait l’expression même de ses mots. Il conquit soudain l’attention de Wartz.
--D’ailleurs, chez monsieur le baron de Nathée, j’avais appris déjà à vous connaître, poursuivit-il; et la manière dont on y parlait de vous m’avait fait désirer bien vivement l’honneur de vous être présenté.
--Vous me flattez beaucoup trop, monsieur.
Et quand Samuel Wartz disait cette formule, on sentait son désir d’arrêter effectivement ce flux louangeur qui l’irritait. Cette nuance d’impression, l’homme la saisit, subtile comme elle était, et, sous le même style, il fit dévier le cours de sa pensée.
--Monsieur le délégué, vous ne refusez jamais votre sympathie, n’est-ce pas, aux personnes que vous avez acquises à vos idées? Les Idées! c’est par elles qu’on vit, on s’use pour elles, on se crée en elles des amitiés. Je ne suis, moi, monsieur, qu’un obscur, mais c’est un titre devant vous, c’est un titre d’être un obscur devant le républicain Wartz.
Inconsciemment électrisé, Wartz tendit la main une seconde fois.
--Vous me trompez, monsieur, vous ne devez pas être un obscur.
Quand Madeleine vit venir à eux, au vestiaire, le vieil ami Saltzen qui prit affectueusement Samuel par le bras, elle éprouva quelque chose d’étrange et de douloureux. Elle se reprochait maintenant d’avoir parlé. Il y aurait dans l’amitié des deux hommes, désormais, la petite tache qui dans un fruit tôt ou tard le fait pourrir.
Le docteur disait:
--Cher ami, n’épuisez pas, je vous prie, votre courtoisie près de cette canaille d’Auburger. Croyez que c’est par surprise s’il m’a arraché cette présentation. C’est le dernier individu que, de mon chef, je vous eusse fait connaître.
--Qui est-ce enfin?... demanda Wartz, en quittant le docteur pour aller enfiler son pardessus.
La fine Madeleine, qui savait entendre vibrer l’âme de son mari jusque dans le ton de sa voix, connut rien qu’à ce mot: «Qui est-ce?» combien il était troublé et ravagé intérieurement.
--Un intrigant, répondit Saltzen, un homme qu’on ne voit pas. Pour se faire inviter ce soir, il aura imaginé les pires bassesses, et par-dessus le marché, loué son habit dont il n’aura jamais l’idée de payer la location.
On faisait souvent au démocrate amateur qu’était l’oncle Wilhelm le reproche d’incorrigible aristocratie. Ce vieil élégant parfumé, raffiné, qui, en parlant à la tribune, n’y posait que du bout des doigts pour ne point froisser sa manchette, ne pouvait se retenir, songeait Wartz, de juger toujours un peu les gens sur leur mise. Du moins, la mauvaise humeur du jeune mari, qui avait une bien autre source, prit-elle âprement ce grief.
--Cet intrigant, qui manque d’habit noir, parle pourtant familièrement de Nathée, lequel est le plus authentique baron du royaume, monsieur Saltzen.
Saltzen se mit à rire.
--Il a tenu je ne sais quel emploi chez le président qui l’a mis à la porte au bout de quinze jours. Mais prenez garde, Wartz, il me semble que cet homme vous a trop plu pour ce qu’il est. Écoutez ceci: Nathée m’a certifié qu’entre autres professions,--car il en exerce plusieurs, paraît-il,--ce personnage a celle de lancer à la Bourse les fausses nouvelles au profit d’honorables spéculateurs.
--Je n’ai confiance en Nathée que comme valseur, dit Wartz.
Et il emmena sa femme.