Part 14
--Pourtant j’aurais pu ne pas faire ce que j’ai fait,--continua Béatrix sans paraître l’entendre (elle n’avait plus froid maintenant, elle avait fait retomber son châle, son buste s’était redressé, elle redevenait inconsciemment royale). J’aurais pu ne point subir ce que j’ai subi. A l’heure où vous discouriez, monsieur, j’étais toute-puissante Reine; à l’heure où les esprits en désarroi s’orientaient vers vous, j’aurais pu faire un geste, un signe, appeler ma garde; elle eût fait évacuer la salle, elle se fût saisie de vous, monsieur, qui combattiez la Constitution à laquelle vous êtes assermenté, et vous eût conduit en prison. Le geste, le signe, j’allais le faire; mais je n’aime point d’autre force que celle de la persuasion. J’avais toujours régné, si je puis dire, spirituellement; la lutte des armes m’a répugné; j’ai veillé jusqu’au bout sur le très précieux sang de mon peuple, et je n’ai point appelé mes soldats. J’ai respecté votre liberté, monsieur Wartz, j’ai fait plus, je vous ai _nommé_ ministre, espérant terminer ainsi un conflit qui n’appartenait déjà plus aux sereines luttes de l’esprit. Combien mon coup d’État fut pacifique! J’ai dissous la Délégation; était-ce un acte de violence ou une consultation demandée au pays? J’étais la gardienne de la loi; j’ai fait mon devoir et même je ne l’ai fait qu’à peine, timorée et faible comme je le fus!
--Votre Majesté me permet-elle de parler maintenant?
--Non; je connais vos excuses, vos raisons. Monsieur Wallein et vous me les avez présentées déjà, ces raisons d’époque finissante, de Destinée démocratique, qui ne m’atteignent pas, qui ne peuvent m’atteindre que pour m’offenser davantage, moi qui ne suis qu’un argument vivant! J’ai voulu vous dire ceci d’abord, que vous avez été sous mon pouvoir, alors que vous vous sentiez le plus puissant dans votre triomphe, et que je vous ai épargné pour le respect de l’Idée. J’ai voulu vous demander ensuite...
Elle s’arrêta et pâlit encore; elle cessa de le regarder en face, comme elle l’avait fait jusqu’ici.
--Nous représentons, vous et moi, deux influences; si nous les unissions pour le bien du peuple? Si au lieu de m’exclure de votre constitution nouvelle...
Elle n’en put dire davantage; cette prière était le fiel le plus atroce de sa Passion. Prier Wartz! Elle poussa un soupir d’agonie, et se cacha le visage dans ses deux grandes mains pâles. Elle pleurait. Les larmes ruisselaient dans ses doigts; elle avait repris, dans le blanc lumineux de la fenêtre, sa posture humiliée et pitoyable; ce n’était plus qu’une noire forme de souffrance, un cœur de femme qui suppliait et qui en mourait de honte. D’elle, Wartz voyait seulement son front crispé, et ses épaules contractées sur son corps magnifique.
A deux mains elle écrasa sur ses joues les larmes, et le visage nu se montrant défiguré, enlaidi, tout orgueil abjuré, elle reprit:
--J’aurais fait des concessions, j’aurais renoncé à mes idées, et j’aurais pris les vôtres; vous auriez gouverné sous mon nom, laissant seulement intact le trône de mon fils.
Ah! son fils! Wartz comprenait maintenant cette scène qui venait de l’atterrer, le pourquoi de cette abominable humiliation, de cette indignité: elle avait un fils, le rejeton de l’Arbre dynastique, l’immortalité de cette race de rois, la survivance éternelle des monarques anciens, celui qui, découronné, laisserait dans la branche héraldique une coupure béante, une fin, une mort. Et l’on sait ce que deviennent ces rameaux coupés, ces fins de race qui traînent de-ci, de-là, rebuts, inutilités, sans nation, sans œuvre, sans espoir!
Il restait silencieux.
--Vous êtes actuellement le Maître des esprits, continua Béatrix; ce que vous voudrez, ce que vous déciderez, le peuple l’adoptera. Vous pouvez faire que le trône soit respecté; vous direz: «Cela est bien», et l’on applaudira. Monsieur Wartz... mon sort, celui de mon enfant sont entre vos mains; vous voyez si je foule tout orgueil... je vous prie... Il pourrait exister une monarchie démocratique... Eh quoi! vous ne me répondez même pas? Écoutez; vous avez une femme, une jeune femme délicieuse, je m’en souviens... une enfant... des cheveux noirs, n’est-ce pas?... dix-huit ans. A cause d’elle?... Vous l’aimez... en son nom?...
Wartz assis toujours, les bras croisés serrant sur sa poitrine le drap de l’habit, regardait les fumées jaunes du foyer sans répondre.
Elle se leva, elle vint à lui;--ses mains étaient jointes! Elle murmura de tout près:
--Épargnez le trône, épargnez mon enfant!
S’arcboutant sur son talon, il recula sa chaise, la tournant un peu plus vers le feu qu’il regardait toujours sans désenlacer les bras. Elle poursuivit:
--Rien ne serait changé dans votre constitution que le nom du chef de l’État, et le nom de l’État lui-même. Ce serait une République qui s’appellerait seulement monarchie.
Wartz paraissait ne pas l’entendre.
Elle demeura, plusieurs minutes, debout devant lui, immobile dans les plis noirs de sa robe, le châle retombé à ses reins, ses reins cambrés et puissants de belle statue. L’effigie royale de son visage se dressait dans l’air gris de la chambre, et les perles de ses larmes venaient se briser une à une sur la soie de son corsage. Après un silence, elle fit quelques pas vers le lit; elle sonna trois fois, ce qui était un appel de convention avec ses femmes. Presque aussitôt, une porte s’entr’ouvrit, et l’une des dames d’honneur fit pénétrer le petit prince héritier.
C’était un joli enfant de huit ans, qui avait reçu du prince consort les traits de la race italienne; il portait des boucles brunes si fines, qu’elles s’enchevêtraient les unes dans les autres. Son col de petit être délicat sortait d’une grosse cravate de soie blanche. Il vint en sautillant. Sa mère arrêta cette gaieté; elle le prit par ses deux petites épaules, et le poussa vers le jeune ministre:
--Le voilà!
Le visage morne de Wartz se retourna machinalement, curieusement. Il avait deviné l’enfant. La mère saisit ce mouvement; ses larmes tarirent; elle s’exalta.
--Est-ce que vous croyez à l’hérédité, fit-elle d’une voix sourde et précipitée; croyez-vous que l’ascendance vous travaille l’âme secrètement? Alors regardez ce fils de rois, créé pour être roi, avec un corps royal, un esprit royal, un cœur royal. A la longue, il se fait comme un moule dynastique, où se forment les êtres; c’est le mystère atavique, la prédestination des monarques. Regardez Conrad IV! Touchez ses mains, pesez-les, c’est un sceptre que cette petite main. Et ces cheveux, ce front qui n’ont jamais porté que des baisers, savez-vous ce qu’ils doivent porter un jour, la lourde chose d’or qui doit peser ici, ici, en cercle... vous devinez, monsieur Wartz? Mais, vous n’avez pas le droit de la lui ôter, sa couronne, son patrimoine, son héritage, son bien! Dites, avez-vous le droit de prendre aux enfants ce qu’ils ont hérité de leurs pères? Alors que deviendra-t-il? quel être aurez-vous fait de lui? comment l’appellera-t-on? le découronné! Mais voyez, oh! voyez comme il vous regarde! voyez bien ces yeux d’enfant, monsieur, regardez-les de tout votre regard, suppliants, épouvantés comme vous le faites en cette minute, car vous les reverrez toute votre vie, ils vous poursuivront le long de votre carrière, ils vous regarderont dans la nuit, toujours, et tant que vous vivrez ils ne se fermeront pas. Alors, vous regretterez les irrévocables choses que vous fixez en cette heure, et votre châtiment, ce sera la misère de ce pauvre être, son lugubre avenir que vous aurez voulu.
Ses yeux de fièvre dévoraient Wartz, ils scrutaient cette chair du visage aux bouffissures pâles, y cherchant un tressaillement des nerfs faciaux, un trouble, une incertitude. Et soudain dans cette face insaisissable, elle crut surprendre de la souffrance, ce fut un espoir pour elle, elle s’attendrit, et poussant le petit garçon vers le tribun:
--Je vous confie mon enfant; son sort était déjà dans vos mains, je l’y place deux fois. Dites-moi qu’il ne sera pas dépossédé... Mais vous ne comprenez donc pas: c’est pour lui que je m’accroche au trône, que j’y incruste ma griffe comme une lionne qui défend la proie de son petit. Et tenez, s’il faut sacrifier ma personne, si c’est vers moi que monte la haine, j’abdiquerai, j’abdiquerai en faveur de mon fils.
Un sanglot l’arrêta. Deux fois d’une voix déchirante elle répéta:
--Monsieur Wartz! Monsieur Wartz!
Elle était courbée, ployée, brisée devant lui. Pas un mot ne rompit le silence.
L’enfant dit:--Reprenez-moi: j’ai peur.
Alors folle de colère, tout son orgueil un instant refoulé remontant en flots de rage, elle se redressa, grande, hautaine, royale, comme elle ne l’avait jamais été sous l’hermine du sacre ni sous la couronne héréditaire; et saisissant son fils, elle criait à Wartz d’une voix terrible:
--Cela suffit, monsieur... Sortez!
Puis ramassant toutes ses forces indignées:
--Quelle idée m’était donc venue? Des accommodements? des concessions? transiger, pactiser avec le parti de la honte, demeurer une reine indigne, transmettre à Conrad IV une couronne tronquée? Ah! dussiez-vous maintenant l’implorer par toutes les bouches de la nation, vous n’aurez pas, vous ne pourrez pas avoir l’alliance royale. Mon fils et moi, toute la résultante de la race des rois nos maîtres, nous sombrerons sur le vaisseau de la Monarchie, debout à l’avant et sans un signal de détresse aux barques ennemies. La Royauté fut toujours une, indivisible et sainte; comme Dieu l’avait donnée aux nôtres, sainte, indivisible et une, je la remets à Dieu. Mais vous, monsieur, qui avez mené l’abominable guerre contre cette religion sacrée et nécessaire du pouvoir, vous qui arrachez aux enfants royaux leur couronne et menez votre patrie à la ruine, soyez maudit!
Wartz hésita, il allait parler. Sous le geste inconscient de sa main la porte s’ouvrit; il partit sans avoir desserré les lèvres.
Dans l’antichambre, une forme d’homme se dressa en face de lui. Il eut la sensation d’un bras levé, d’une main bougeant devant ses yeux, et, avant qu’il eût compris le geste, un soufflet s’abattit sur sa joue.
--Soyez déshonoré, monsieur!
Il reconnut aussitôt l’habit gris de Hansegel.
Wartz était fort, musclé, membré et violent; il sentait la fureur, une fureur tiède et vibrante, monter à ses bras, tripler sa puissance, et le désir de tuer l’emplit comme une frénésie. Le duc, l’homme de salon, la taille fine, le corset aux reins, plus grand que lui, se tenait là, essuyant du coin de son mouchoir le cristal du monocle. Wartz les connaissait dans leurs intimités, ces aristocrates qu’à Orbach il avait observés et étudiés comme le peuvent les subalternes. D’un coup, il aurait renversé celui-ci, il l’aurait couché sous ses genoux, mis à merci, tué peut-être, et il frémissait de volupté en y pensant.
Tout cela dura une seconde. Il lui offrit sa carte.
--Vous m’en rendrez raison, monsieur, dit-il.
Le duc enleva en l’air, tout à coup, le pouce et l’index qu’il tendait. Le carton blanc tomba.
--Peuh! votre carte... Je ne sais si je dois... Je suis gentilhomme...
Il ricanait. Son rire était à Wartz ce que sont aux bêtes de combat les dards dont on les stimule. Ce rire pouvait le pousser aux pires violences, et le duc de Hansegel courut là, tout un moment, un grand danger. Mais la religion de son œuvre avait trop appris à Samuel la discipline de toutes ses colères pour qu’elles ne fussent pas toujours maîtrisées d’avance; il se baissa lentement, ramassa la carte sans hâte ni trouble. Il était redevenu le ministre de l’Intérieur, le calme homme d’État qui ne connaît ni colères, ni haines, ni passions, et il s’en alla, à peine méprisant.
Mais il venait de traverser une de ces heures qui pèsent plus que des années dans une vie. Comme il longeait ce grand couloir des archives, dont les fenêtres plongeaient sur la place, il pensa au peuple d’Oldsburg, à la Nation libre dont il aurait tant dignifié l’état, la Nation maîtresse d’elle, se régissant elle-même, la Nation souveraine.
Soudain, une amertume de prophète l’envahit, le dégoût de son grand labeur, le découragement. «A quoi bon, se dit-il, à quoi bon tant lutter! Se douteront-ils jamais de ce que j’ai souffert dans mon cœur pour leur conquérir tout cela?» Et il revoyait les larmes de la dame en noir, la figure du petit garçon qui commençait à le poursuivre déjà, comme Béatrix l’en avait menacé. Quel homme avait-il dû paraître aux yeux de l’incomparable femme! Qu’importaient maintenant les acclamations que lui réservaient les foules, quelqu’un l’avait maudit!
Il suivait les lentes spirales aériennes de l’escalier; il aurait voulu que cet escalier durât toujours, qu’il continuât de tournoyer éternellement vers des ténèbres, vers des abîmes, vers le néant surtout! Et il l’aurait descendu dans une joie secrète, heureux de s’anéantir, de finir ainsi dans ce mouvement doux et somnolent de la descente. Ah! s’en aller à la dérive de cette pente suave! s’engourdir, s’endormir, n’être plus, ne plus penser, ne plus lutter!
Il se reprit, en passant devant la dernière fenêtre; puis ses lèvres murmurèrent:
--Madeleine!
Est-ce que Madeleine n’était pas à l’attendre dans sa chambre, là-bas?
XI
LE CŒUR DE MADELEINE
Il avait dit à son cocher d’aller très vite. Des importuns l’attendaient à sa descente de voiture, dans la cour intérieure du Ministère; il congédia tout le monde, se disant malade. En vérité, une fièvre l’avait saisi, d’amour impérieux, de tendresse violente, d’inquiétude passionnée. Dans le vestibule, son chef de cabinet se posta devant lui, cérémonieusement.
--Monsieur le ministre, je viens de dépouiller le courrier des gouverneurs de provinces, il y a là des suppliques...
Il l’arrêta d’un geste las:
--Non, pas ce soir, rien ce soir, je vous en prie...
Comme il avait la main sur le bouton de la porte pour entrer chez lui, son secrétaire l’arrêta au passage, avec un air de triomphe:
--Monsieur le ministre, le _Nouvel Oldsburg_ fait demander un communiqué officiel sur la disparition de la Reine. J’attendais.
--Elle sera où vous voudrez. Répondez ce qu’il vous plaira, laissez-moi.
Il fut enfin chez lui; il voulut s’orienter vers la pièce qu’occupait Madeleine, car c’était la vision de sa femme qu’il lui fallait tout de suite. Le valet de chambre surgit. Il portait un plateau débordant de cartes.
--Toutes ces personnes attendent monsieur le ministre depuis près de deux heures. Il y en a trente, je crois; ces messieurs les délégués de province ont épinglé sur leur carte la carte de la personne qui les recommande, comme l’huissier m’a chargé de l’expliquer à monsieur le ministre.
--Ils ont attendu deux heures, ils en attendront trois, répondit-il.
Et il se dirigea vers les chambres. Il fit deux pas. Auburger était là, disant jovialement:
--J’ai du nouveau, monsieur le ministre, j’ai du nouveau.
Jamais on ne pouvait interdire à cet homme l’entrée des appartements privés. Il avait des audaces qui faisaient ouvrir toutes les portes. C’était le valet des intimités morales.
--Vous attendrez, dit son maître.
--Impossible, je dois être au faubourg tout à l’heure, et ma communication presse. C’est immédiatement qu’il vous faut m’entendre.
Wartz n’essaya pas de résister; il subissait, sans presque la sentir, la domination de cet être; il s’y résignait sans honte ni révolte. Et c’était là un phénomène se rattachant à la fatalité de son rôle, cette domination d’Auburger agissant toujours dans le sens où le poussait elle-même sa destinée.
Ce soir-là, Auburger le retint une heure. Sa communication concernait la séance du surlendemain, qui s’annonçait aussi tumultueuse que la précédente. La Reine devait y assister pour recevoir le serment de fidélité de la nouvelle Délégation, et c’était sur ce cérémonial qu’était basée la dislocation gouvernementale. Les élections ayant été faites sur une sorte d’engagement au régime républicain, la majorité devait, selon toute probabilité, se refuser au serment, et ce serait le signal de la déchéance monarchique qui permettrait l’exposition, à l’Assemblée, de la Constitution nouvelle. C’est ce qu’Auburger venait de vérifier. Et il avait connu la décision d’un nombre considérable de délégués de n’accomplir pas le rite constitutionnel.
Enfin, ce dernier importun congédié, Samuel arrivait à la porte de sa femme, et il savait que, cette fois, il ne trouverait qu’elle, que son sourire, que sa beauté. Toute autre idée laissée dehors, il entrait, harassé de la vie, ayant faim et soif de sa chérie, comme s’il franchissait cette porte pour la première fois. Jamais il n’avait connu cette lassitude, ni ce besoin.
C’était la nuit; la chambre était obscure. Madeleine se tenait là, éclairée par une demi-lueur venue du dehors. Elle était oisive, rêvant dans le noir, debout, se mouvant à peine de quelques pas. Quand il entra, Wartz ne vit pas tout de suite le cher visage; il en eut une sorte de chagrin.
--Oh! qu’il fait sombre ici!
--Oui, il fait sombre, répéta Madeleine.
Il s’aperçut qu’elle avait une voix étrange.
--Mais je veux y voir, je veux te voir!
--Laisse, mon ami, je préfère qu’il fasse nuit.
Il vint, les bras tendus pour la prendre, mais elle se déroba d’un mouvement en arrière, et il ne rencontra que sa main, sa main qui brûlait et qui le repoussait.
--Non, Samuel, non, j’aime mieux te parler d’abord.
Il continuait de ne voir dans son visage que la phosphorescence nacrée de ses yeux, quelque chose de morbide et de terrifiant.
--Madeleine! cria-t-il éperdu, tu souffres! qu’as-tu?
Si la lumière lui eût permis de scruter, comme il le voulait, les traits de la jeune femme, il eût été encore plus troublé. Elle était livide, elle agonisait, la bouche déformée d’angoisse, les yeux apeurés, et tout son être dressé n’était qu’un effort, qu’une violence.
Comme elle ne répondait pas, il en conçut une espérance soudaine. Une association d’idées se fit entre l’enfant royal qu’il venait de voir, et les désirs flottants de paternité qu’il avait éprouvés souvent depuis son mariage. Il aurait aimé avoir un enfant; il crut que le mystère de Madeleine lui réservait cette joie.
--Je veux te parler, dit-elle encore.
Il ne pouvait deviner l’effort que lui coûtait cette phrase.
--Souffres-tu? répéta-t-il; mais tu me tues, Madeleine, je ne t’ai jamais vue ainsi; qui t’a changée?
--Il faut que je te parle, répéta-t-elle pour la troisième fois.
Ce devoir de parler devenait une obsession. C’était aussi un supplice auquel elle se menait elle-même, impitoyablement, s’y engageant sans retour possible, par cette invite à l’écouter.
Elle commença de sa voix éteinte:
--Une amie est venue me voir tantôt. C’est une jeune femme, mariée depuis moins d’un an, qui est... qui se croit du moins, très aimée de son mari, et qui, de son côté, lui porte une grande tendresse. Seulement, la vie, au lieu de les rapprocher comme ils le désiraient aux premiers jours de leur amour, les éloigne l’un de l’autre; leurs existences sont deux flots insensiblement divergents. Tous les deux n’ont pas la même nature. Lui est bon, très bon, il est le meilleur; elle, trop minutieuse. Il est viril, tout simplement; elle se repaîtrait d’une idée, d’un mot de lui, elle nourrit avec des riens son amour, et c’est justement de ces riens qu’il la prive. Comprends-tu, Samuel? Ce sont deux compagnons, deux commensaux de la vie; l’un a mis sur la table les choses substantielles, l’autre n’aurait voulu que les friandises. Avant que l’amie dont je te parle se soit sentie souffrir, profondément, secrètement, quelque chose a pâti en elle. Et, comme il y avait là tout près, plus près que le mari, hélas! plus près de son âme difficile, un autre homme qui l’aimait, en lui offrant ces friandises spirituelles dont elle était si gourmande, son cœur, doucement, s’est tourné vers lui.
Elle entendit Samuel prononcer d’une voix creuse, d’une voix lointaine:
--Eh bien?... eh bien?...
--Eh bien, c’est tout!
Elle se tut; elle était demeurée debout en parlant; elle ne bougea pas. Lui, dans le coin le plus ombreux de la chambre, restait perdu et invisible pour elle, sans qu’elle pût savoir à son tour ce qu’il pensait. Oh! Dieu! si le conte trop subtil pour son intelligence grave n’avait servi de rien! s’il n’avait pas allumé le soupçon préparatoire et si elle était forcée de se confesser à mots ouverts, maintenant!
Le silence dura longtemps. La petite pendule qu’ils avaient prise là-bas, à leur chambre nuptiale, pour l’apporter ici, sonna sur son timbre d’or une heure qu’ils n’entendirent pas. Tous les deux se cherchaient des yeux dans ce noir, tous deux incertains l’un de l’autre, sans trouver le courage de se livrer l’un à l’autre.
Oui, elle le comprit, à la fin, Samuel l’avait devinée; il avait saisi le douloureux apologue, et il n’osait y croire de peur de l’offenser à tort; sans cela serait-il resté si étrange? Mais alors, qui la retenait, elle, d’aller se jeter à ses pieds, de lui parler franchement de son remords, en loyale compagne?
Tout à coup, il se leva, il marcha vers la cheminée où se trouvait le bouton de l’électricité; il fit la lumière. Puis il vint la prendre, il l’amena sous la lampe, lui fit renverser en arrière son pauvre visage livide.
--Ton amie s’appelle Madeleine? dit-il.
Elle répondit oui, d’un signe des paupières.
Sans rien ajouter, il alla reprendre le fauteuil d’où il venait, et se mit à pleurer.
Comme elle bénissait à présent la bonne lampe qui les éclairait, qui avait aidé à leur révélation, qui avait terminé son supplice, et qui lui montrait maintenant son mari dans cette douleur enfantine, cette douleur qu’elle ne se lassait pas de contempler! Qu’il était bon de pleurer ainsi pour elle! Tous les mouvements de son chagrin muet, les halètements de sa poitrine, le glissement du mouchoir à ses yeux, les contractions de ses traits, déplaçaient comme une tendresse qui la pénétrait. Son mari! son grand homme! L’avait-elle vraiment jamais tant aimé que ce soir, à cette minute, son bien à elle, son ami, son maître, sa chose! Et elle avait pu le faire pleurer ainsi! Saltzen n’existait plus pour elle, même à l’état de souvenir; seul lui demeurait le remords de n’avoir pas apprécié l’amour naïf et puissant de Samuel, de ne s’en être pas contentée, de n’en avoir pas joui comme elle le pouvait, d’en avoir fait l’injuste procès. Elle s’était jugée plus affinée que lui, meilleure, plus noble; mais c’était lui, au contraire cet être d’exception, plus grand que nature, au puissant cerveau, aux larges conceptions, qui était le plus souverainement bon. Oh! qu’elle l’aimait, pleurant ainsi! Elle tardait d’aller le consoler, pour savourer encore ce tendre chagrin, encore et encore; et de le voir, son cœur se gonflait davantage à chaque minute.
Elle s’agenouilla près de lui; elle lui prit de force les mains pour s’y cacher le visage, et, voyant qu’il ne la repoussait pas, comme elle en avait si grand’peur, elle se confessa...