Chapter 11 of 18 · 3825 words · ~19 min read

Part 11

--Il le faut, vois-tu, expliqua-t-il après, d’une manière brève, il faut sacrifier ses goûts personnels, ses tendances, si l’on veut atteindre son but. On le fait par devoir. On se révolte d’abord, puis on se résigne à ce que dans les choses humaines, il se mêle toujours quelque laideur. Ne me blâme pas, Madeleine; j’ai agi pour des intérêts supérieurs à ce que tu crois.

Et il l’étouffait à demi sur sa poitrine. Puis, avant cinq minutes, il fut repris par sa vie officielle qui ne faisait jamais trêve, et Madeleine resta seule, déroutée, indécise, mal satisfaite par l’explication furtive d’un cas de conscience aussi lourd. A cause de cette équivoque inutile, elle ne verrait plus dans la République cet idéal pur et magnifique dont elle était si éprise autrefois. Quelle source trouble ce serait à la nouvelle existence nationale, que cette pression de l’argent exercée sur la volonté du peuple! quel opprobre!

Et elle pensait que si Saltzen était venu, il l’aurait peut-être rassurée, non pas à la manière un peu brutale de Samuel, mais, pour amener sa conscience à ce point d’admettre ce qu’elle réprouvait, il l’aurait conduite par le dédale de ses arguments subtils au bout desquels se trouvait toujours l’évidence absolue et pacifiante, et c’étaient là des exercices d’esprit qui lui étaient délicieux. Seulement, Saltzen ne venait pas. De toute la semaine, elle ne l’avait pas vu. Rarement il avait négligé pendant tant de jours ses petites visites. Et les heures de la jeune femme s’écoulaient, désespérément longues. Elle redoutait de sortir à pied depuis que l’atroce pèlerinage à travers la ville, le jour des émeutes, l’avait tant ébranlée. Elle était allée voir son père deux fois, mais il avait à peine eu le temps de la regarder, les journalistes étant sur les dents quand le pays traverse une crise pareille. A leur entrevue, trois ou quatre rédacteurs du _Nouvel Oldsburg_ étaient présents, et un garçon de bureau n’avait pas cessé, le temps qu’ils échangeaient quelques mots, de venir déposer des lettres ou des demandes d’ordres sur la table de travail de M. Furth. Elle était rentrée avec l’impression affreusement triste d’être une personne nulle, inutile, dont la présence embarrassait. Elle cherchait si elle ne tenait pas au moins au cœur de quelqu’un; mais non; même pour Samuel, elle ne comptait plus qu’à peine. L’après-midi elle recevait quelques amies, elle brodait; dès que la nuit tombait, elle commençait d’attendre Saltzen, dont c’était l’heure favorite pour venir la voir. Les soirées solitaires s’allongeaient ainsi, comme si toutes les minutes en eussent été comptées, une à une, dans la mélancolie. Elle pensait alors beaucoup à la Reine dont personne n’osait plus parler, comme si de prononcer même son nom eût causé dans les conversations une gêne insupportable. Elle plaignait la pauvre femme, qui traversait des épreuves auprès desquelles ses imaginaires tristesses ressemblaient à un ridicule énervement.

Ce jour-là, elle était si lasse d’ennui, qu’elle prit une carte et écrivit à Saltzen:

«Mon cher Docteur, pourquoi nous délaissez-vous de la sorte? ce n’est pas le moment de nous oublier. Pour ma part, ce qui se passe tous ces jours me met l’âme à l’envers, et j’aurais très grand besoin d’être distraite et soutenue. Venez donc nous voir bientôt, je vous attends.»

En adressant ce billet au vieil ami, elle s’exonérait de tout scrupule, par cette excuse qu’elle était censée ignorer le sentiment de Saltzen pour elle, et qu’il n’y verrait aucune signification épineuse. Puis, n’était-il pas de son devoir de l’appeler, lui qui savait, comme personne, apaiser ses troubles, et rajeunir sans cesse l’amour de leur jeune ménage?

Elle calcula les heures; il pouvait recevoir ce mot avant le soir; elle allait donc le voir arriver en hâte, l’air épanoui par cette idée qu’elle l’appelait, plus confiant que jamais, égrenant les diamants de son esprit avec chacune de ses paroles, et elle dirait tout ce qui lui pesait tant sur le cœur: elle confesserait son chagrin, la faute de Samuel, ou ce qui lui semblait tel,--et il l’éclairerait en lui montrant ce qu’elle ne savait peut-être pas comprendre.

Mais encore ce jour-là elle attendit en vain, Saltzen ne vint pas. Durant la soirée seulement, il lui répondit, dans une lettre très brève, qu’il était fort retenu par la préparation de sa candidature, qu’il ne les oubliait certes pas, mais que se rendre au Ministère lui était impossible.

Madeleine stupéfaite lut et relut ces phrases froides. Était-ce vraiment un mot du vieil ami? Il lui semblait retrouver méconnaissable, après une absence, une personne très aimée autrefois. Ainsi, quand elle lui demandait de venir, avec des paroles, qui eussent dû le toucher jusqu’aux larmes, il s’excusait de cette manière, sèchement, comme on s’exempte d’un devoir ennuyeux.

«--Mais je me suis trompée, pensa-t-elle, il ne m’aime pas!»

Et, tout de suite, elle sentit s’évanouir en elle un enchantement secret qui remplissait à son insu tout son être, et dont la ruine lui donna seulement la mesure. N’être pas aimée de ce charmant homme! n’apporter dans sa vie qu’une agréable amitié de femme jeune et spirituelle, alors qu’elle s’était crue le rayon de son automne, sa seule joie, sa raison de vivre! Elle se voyait tout à coup très abandonnée, elle qui avait mené l’existence la plus choyée, la plus caressée. Elle était rapetissée, humiliée, par cette politique qui prenait les hommes si souverainement et d’une manière telle, que, auprès de cette force, les tendresses de l’amour n’étaient rien.

Elle s’était trompée. Saltzen ne l’aimait pas. Elle en eut le cœur gros tout le soir, et, à peine au lit, elle pleura silencieusement sur l’oreiller qui longtemps demeura humide et froid. Quelle place tenait cette illusion dans ses pensées! et comme elle avait le dégoût de tout, maintenant! Ainsi, sans elle, il pouvait vivre très satisfait; ses occupations intellectuelles le contentaient. Combien de sa part l’erreur avait été ridicule! S’être crue aimée! S’être crue aimée par un homme de cet âge!...

L’engourdissement du sommeil la prenait tout en larmes comme elle était. Elle se redisait en s’endormant, dans cette langueur contre laquelle le cerveau lutte péniblement: «Je me suis trompée... je me suis trompée...»

VIII

LA BÊTE

Le premier jour de février, à huit heures du soir, les journaux s’envolèrent à travers les rues, à travers la Poméranie, à travers le monde, annonçant que les élections législatives avaient porté au Parlement une immense majorité républicaine. Le pays consulté avait donné sa réponse. Samuel Wartz qu’avait arrêté quelques jours le scrupule d’agir individuellement et contrairement ainsi à son système d’idées, pouvait aller désormais de l’avant, fort de l’acquiescement national qui ratifiait sa destinée.

Sur sa table de travail, une à une, de tous les coins du pays, les dépêches, le long du jour, étaient venues s’accumuler. Il n’avait connu les résultats que peu à peu; maintenant la vérité se révélait dans toute sa grandeur solennelle. La douceur des billets d’amour, la volupté des acclamations, ce concert louangeur qui résonnait sans cesse autour de sa personne n’étaient rien; mais ces dépêches qui superposaient les suffrages dans une addition gigantesque, ces papiers fripés, couverts de chiffres, c’était l’ivresse pour lui, c’était la grande vibration du peuple à l’unisson de sa pensée, c’était le cœur national frémissant sous sa main.

Rien n’éteint la fougue d’un esprit révolutionnaire comme le maniement du pouvoir. Depuis une semaine que Wartz exerçait une sorte de dictature, son tempérament s’était modifié, il ne concevait plus de la même manière l’élaboration du nouvel État. Les grands mouvements populaires, la transmutation du travail moral d’opinion en agitation physique des masses, qui lui causaient autrefois comme un délire de meneur, lui paraissaient maintenant vains et dangereux. C’était de la Révolution la conséquence terrifiante qu’il fallait refréner. Il voyait donc l’œuvre de paix s’accomplir avec le calme de sa responsabilité tranquillisée. L’établissement de la République s’annonçait comme un jeu désormais. La constitution présentée à l’Assemblée renouvelée qui n’était avec lui qu’un même esprit, la déchéance de la Reine serait prononcée comme une simple formalité, et le nouveau gouvernement proclamé selon le rite ordinaire.

Assis à sa table de travail, les yeux sur ce monceau de dépêches, goûtant cette fois le triomphe absolu de son succès, il éprouvait la satisfaction d’un tâcheron puissant devant un ouvrage fini. Il avait mené à bien, avec art, avec force, l’œuvre à laquelle il s’était consacré. En dix jours il avait métamorphosé une nation; et cela sans désordres. Le sang avait bien coulé un peu au début; si peu!

Mais Madeleine l’avait dit dans un cri d’angoisse lucide: «Celui qui allume l’incendie n’est plus maître de l’éteindre.» A cette heure où, dans sa solitude, l’homme d’État goûtait la joie de l’œuvre accomplie, à cette heure même, au plus profond de la ville, au plus intime, dans le quartier du Canal où la vie du peuple s’agglomère, dans celui du faubourg où grouille le monde des tisseurs--deux foyers d’humanité vive, remués d’incessants émois, où les étincelles tombent dans les esprits comme dans l’étoupe inflammable,--la nouvelle courait que les élections venaient d’élever au pouvoir le Peuple lui-même.

Conception naïve du régime républicain! Grisés depuis deux jours d’idées que leurs faibles cerveaux d’enfants ne pouvaient porter, ils se crurent rois, tous. L’orgueil les envahit. La phraséologie dont les harangueurs de taverne leur chauffaient l’esprit depuis l’organisation des comités politiques, leur montait à la tête. Ils sentaient cette puissance morale qu’on leur conférait, se confondre avec celle de leurs muscles inoccupés par le chômage, et possédés du besoin d’agir.

La longue rue du Canal, dessinant entre ses hautes maisons noires des ondulations vagues, coupait la ville, puante, obscure, étroite, mangée plus qu’à moitié par le lit du fluviole. C’était une petite rivière captée pour les besoins de l’industrie, où l’eau courait, rare et sale au fond du lit, souillée par le voisinage de cette population resserrée en des logements trop petits. Cette eau charriait les choses les plus hétéroclites; et c’était toute la journée un fourmillement d’enfants malpropres, accrochés par grappes aux passerelles, la tête pendante dans le vide de la coulée, pour voir disparaître sous le noir des ponts, et revenir à la lumière, deux mètres plus loin, des détritus ménagers, ou des corps de chats qui s’en allaient doucement à la dérive comme des outres vides.

Les dégels récents avaient amené la pluie, une pluie incessante, poudroyant au visage, qui se résolvait en huile boueuse sur le pavé, et, des rues situées vers le sud, il soufflait des bouffées de vent chaud. On baignait ici dans une vapeur tiède et malodorante; il se faisait un mariage de miasmes entre ceux qui flottaient dans l’air et ceux qui montaient de l’eau lente du canal. La rue suait d’une moiteur de fièvre. L’eau venait de partout: du ciel en cette poussière humide, des brouillards du fleuve, de l’exhalaison des choses, du lit de la minuscule rivière; elle travaillait la pierre des maisons, elle gonflait et pourrissait le bois des ponts, elle sortait d’en dessous le sol, elle suintait des murailles, elle éclaboussait des toits.

Des bruits de voix éclatèrent soudain. Aux pignons, les fenêtres palpitèrent et s’ouvrirent; des femmes apparaissaient en silhouettes noires sur le fond éclairé de l’intérieur, et l’une après l’autre, elles se mirent à reconnaître leurs hommes revenant de la ville, dans ces ombres parlantes qui s’animaient et gesticulaient parmi le noir de la rue. Elles les appelèrent, mais eux firent des signes de refus. Quoi! rentrer! s’enfermer dans la réalité pauvre de la chambre, quand on venait d’offrir à leur imagination l’espace sans limite de la pensée grisante. Leur domaine maintenant c’était l’État!

Il est des nuits où l’on ne dort pas. La nuit qui commençait était de celles-là.

Des désirs vagues, l’inconnu de leur rôle nouveau, tourmentaient tous ces hommes. Ils ne savaient pas... Mais cette humidité chaude, cette nuit excitante d’un printemps factice, avec «les quelques gouttes d’alcool dans le sang» dont avait parlé Auburger, et qui s’étaient multipliées jusqu’à devenir une coulée de feu dans leurs artères, leur faisaient une force décuplée qui les poussait à des choses étranges. D’abord, ce fut un élan vers Samuel Wartz, le libérateur. Eux qui avaient jusqu’ici vécu dans une si heureuse ignorance, sans le moindre souci de la politique dont ils ne connaissaient rien, venaient de se sentir délivrés, comme si de leurs mains et de leurs pieds fussent tombées soudain des chaînes. Ce furent les joies d’une évasion illusoire. Ils acclamaient Wartz. Un homme à barbe blanche surgit au milieu d’eux; leurs yeux se rivèrent sur lui, et il se produisit dans la foule des ondulations, comme en voit courant un troupeau de moutons, à l’approche du pasteur. L’homme, avec dignité, gravit au coin d’une rue une borne si étroite, si rongée, qu’il dut se soutenir à l’angle de la maison pour garder l’équilibre. Il parla d’une voix creuse. Ses paroles n’arrivaient qu’à ses auditeurs tout proches; mais, pour ne rien entendre, les autres n’en sentaient que plus d’émotion correspondre au fond d’eux-mêmes aux paroles inintelligibles. Et ils s’exaltèrent, rien que de voir la lourde barbe blanche remuer dans ce visage de pontife. Son sujet, c’était Wartz. Il proposait au peuple une manifestation sous les fenêtres du grand homme. Quand il eut achevé sa harangue, une telle clameur d’approbation se propagea tout le long de la rue, qu’à leur tour les femmes descendirent, puis les vieillards, les enfants. Et de toutes les voies adjacentes, arrivaient en courant d’autres artisans, curieux et fiévreux, qui grossissaient les rangs. Bientôt, le vieux harangueur prit la tête de la foule. Dans sa redingote d’emprunt, dont ses épaules de maître charpentier, habituées à d’autres fardeaux, rejetaient les plis en arrière, il se mit à marcher d’un pas raide, comme rythmé à quelque musique intérieure, et, derrière, suivit la houle noire, avec ce silence bruissant des foules.

Sur la place Sainte-Wilna, ils trouvèrent une autre bande prête à se joindre à eux; car tout ce mouvement populaire était prévu et mené par les têtes chaudes des comités républicains. Dès lors, ce fut une masse si compacte, que le second tronçon de la rue du Canal ne la contenait qu’à peine. Il s’y formait des poussées inexpliquées; ici ce fut une bousculade; le parapet vermoulu céda; une femme tomba dans l’eau. On la sauva. Ce fut un enthousiasme délirant, dans cette foule aux nerfs tendus. On entama l’hymne national, et le chant, cahoté aux secousses du long serpent humain, devint si puissant, clamé par tant de voix, que ce fut à travers la ville comme une musique de ralliement, au son de laquelle on accourait de tous côtés. En arrivant sur la place de l’Hôtel-de-Ville, les manifestants étaient cinq ou six mille. Inopinément, la grande statue de bronze du roi Conrad se dressa devant eux, maintenant d’une main l’élan de son cheval cabré, saluant de l’autre avec la petite toque de la garde royale.

La haine des rois les prit à cette vue; ils oublièrent Wartz, pour insulter celui qui n’avait été dans l’histoire que son précurseur; et changeant de voie, brusquement, ils se portèrent, en mouvements pesants, vers le socle du monument. Ce fut une brutale éclosion de rage et de démence. On voyait grouiller ces hommes et ces femmes, le visage levé vers cette chose inerte, image d’un mort. Ils le traitaient de tyran, d’ennemi du peuple, d’oppresseur. On entendait, sur les flancs de métal du cheval, le choc des pierres qu’on lançait; on ramassait sur le sol des ordures avec lesquelles on visait la face haute du souverain. Sur la place, c’était un fourmillement dans lequel on ne voyait que les frémissements indistincts de moires sombres. Tout à coup, par la rue de la Nation, s’avancèrent des torches qui répandirent un rougeoiement sur la foule, et il apparut aussitôt un océan de visages humains surmonté d’une moisson de bras levés, de poings menaçants qui provoquaient le bloc de bronze, là-haut.

Sans qu’on sût comment, car désormais la masse géante et désordonnée, l’innombrable et folle chose ne connaissait plus de chef, il se fit un tournoiement de tous ces corps pressés, soudés en un organisme unique; et cela commença de s’engouffrer dans la rue de la Nation qui descendait au fleuve. Ce n’était plus cinq ou six mille âmes, c’était un être formidable, souple et bougeant, démesuré, étendant sa matérialité pesante sur tout espace libre, se moulant aux rondeurs des places, aux angles des rues, remplissant les vides et traînant sa puissante masse par une seule force de passion qui vibrait dans tous les sens, jusqu’à la dernière molécule de ces corps.

La Bête monstrueuse se reforma au gré des lignes de la rue. Elle ne possédait pas plus de couleur que de forme, mais, au moment précis où elle se déroulait devant les torches arrêtées, on voyait se dessiner des personnes, des blouses, des camisoles blanches sur des gorges atrophiées, des grappes humaines, des enfants endormis sur des cous d’hommes, des sarraus de tisseuses, des figures hagardes, et, le plan de lumière traversé, ces rangées d’individus rentraient se noyer dans la masse, n’ayant laissé voir que leur visage en hypnose, et la tension pareille de leurs êtres, poussés tous par l’unique fougue d’ivresse. Les cris qui éclataient de toute part se fondaient en une clameur unique, prolongée, discordante, ininterrompue.

Une fois sur le quai, dès qu’apparut de loin le ministère, avec sa façade à triple développement, les gros festons des fenêtres, les colonnades des balcons, les cariatides du faîte, la Bête ne se connut plus; elle lança un chant de délire, et par les ressauts de ses ondoiements, elle vint s’étaler, ivre et amoureuse, au pied des fenêtres de celui qu’elle voulait:

--Wa-a-a-artz! Wa-a-a-artz!

Sur la façade morne du monument, une fenêtre s’ouvrit, un homme s’avança qui mit ses mains sur l’allège du balcon. De nouveau monta d’en bas le cri éperdu:

--Wa-a-a-artz! Ah! ah! ah!

Et le crépitement des mains claquées en plein air éclata sur toute la longueur du quai où s’épandait la foule. Et par-dessus le fracas d’orage que cette multitude, à chacun de ses mouvements, déchaînait, à cette fenêtre là-haut, l’être isolé qui semblait, devant cette force bestiale, n’être qu’une figure de faiblesse, le jeune homme d’État commença de parler. On n’entendit plus un bruit, comme si le quai fût devenu désert, soudain.

--Peuple d’Oldsburg, dit-il, je te remercie de ta reconnaissance. Je ne suis pas autre chose que l’ouvrier de la liberté. L’œuvre s’achève, mais elle n’est pas finie, et je n’y puis suffire; à toi d’y concourir par ta modération et l’ordre de ta conduite.

--Ah! ah! ah! Wa-a-artz! répondait d’en bas la clameur.

--Une ère nouvelle va commencer, prononçait de nouveau la voix diluée dans l’air, du jeune ministre; inaugure-la, peuple d’Oldsburg, par un enthousiasme pacifique; l’heure approche où tu seras ton propre maître; prouve ta dignité par ton calme.

--Wartz! ah! ah! ah!... Vive Wa-a-artz!

Et dans la nuit tiède où flottaient des vapeurs printanières, le duo d’amour continuait, le duo du balcon, banal et sublime, entre la foule conquise et son maître. Il articulait en paroles les grandes idées vagues qui s’agitaient dans les esprits: le règne de la Liberté... la noblesse de la Démocratie... le Progrès... Et la foule répondait par ses acclamations de folie, comprenant bien moins le sens des mots que leur harmonie grisante. A la fin, las de cette idolâtrie brutale, qui semblait l’écraser, fatigué de cette fixité des yeux dardés sur lui dans cet océan de visages blancs qui se levaient des ténèbres, il salua et referma la fenêtre. Alors la foule hurla et piétina; il s’éleva des cris déchirants: «Wartz! Wartz!» suppliait-elle. Et comme il ne reparaissait pas, elle se rua aux façades dans une charge épouvantable; elle redoubla de cris. Le murmure mélangé de passion et de colère s’éploya le long des quais, vibra aux vitres closes; il monta dans la ville qu’il emplissait comme une menace sourde, et tous les habitants, ceux des quartiers les plus lointains même, l’entendirent, et éprouvèrent le froid moite de la peur.

La fenêtre se rouvrit, et Wartz revint s’y appuyer. De nouveau les mains battirent, la Bête satisfaite se calma et ne fit plus montre que de ses douceurs. Elle tendait les bras vers le maître. Mille choses flottaient en l’air signifiant le délire: des châles de femmes, des mouchoirs, des calottes d’artisans; et des mains, des mains crasseuses, des mains tordues de vieux tisseurs, des mains pâles d’artisans dégénérées, d’autres musclées et d’autres grasses, faisaient toutes le geste d’appel vers le demi-dieu.

Wartz demeurait immobile, les bras croisés, les joues blêmes.

Une voix isolée, dans le lointain, lança ces mots à pleine poitrine:

--Rue aux Juifs! rue aux Juifs!

Ce cri anonyme agit sur la multitude comme un aiguillon, il la stimula d’une excitation qui la parcourut en tous sens.

Une clameur répondit:

--Rue aux Juifs!

Les foules n’ont qu’une âme.

Sous l’impulsion, pour une fois encore, la Bête se déplaça pesamment, s’écrasant sur soi-même en ses replis puis elle s’allongea, s’effila dans l’étroite rue aux Moines. Et les habitants, réveillés en un sursaut de terreur, se cachaient, en vêtements de nuit, derrière les rideaux entr’ouverts, pour la voir passer, rampant, buttant aux trottoirs, noir mouvement qui renaissait sans cesse et d’où montait le chant national, avec des dissonances et des contre-temps lointains indiquant où s’attardaient encore, là-bas, les extrémités du monstre.

Après la place de la Cathédrale, qu’elle coupe, la rue aux Moines se rétrécit encore. D’être plus pressés corps à corps, plus maintenus dans les limites rapprochées de leur route, et plus contraints, ils s’exaspérèrent davantage. Rue aux Juifs, ils tournèrent. Le Palais royal apparut.

Il se découpait en noir sur le noir plus sombre de la nuit avec ses trois corps d’architecture et ses clochetons gothiques multipliés le long du faîte. Une grille monumentale fermait la cour d’honneur; au travers des sombres guirlandes de fer, se voyaient la façade aux puissants reliefs de pierres ciselées, les fenêtres plombées, encastrées dans la moulure profonde, où fleurissaient des roses en plein cintre comme fronton. Des lucarnes monumentales hérissaient le toit, dressant en l’air l’enchevêtrement délicat de leurs ogives pointues. Quelques lumières veillaient derrière les vitres. Le long de la grille, deux sentinelles des gardes marchaient.

Quand, d’une extrémité à l’autre, la rue aux Juifs fut envahie, une sorte de rire mauvais secoua la Bête. Elle se souvenait de sa servitude passée. Au moment où ses chaînes tombaient, elle les sentait pour la première fois, et, pleine d’un vicieux orgueil, elle venait les secouer, par bravade, devant la souveraine vaincue. Elle conçut un désir effréné de la voir, de lui montrer sa force contre laquelle aucune autorité ne pouvait plus rien désormais. Et elle commença de l’appeler à longs cris:

--Béatrix! A la tourelle, Béatrix!

La tourelle était une construction de forme hexagonale, qui flanquait la façade. Aux jours d’enthousiasme populaire, c’était là que jadis une fenêtre s’ouvrait pour laisser entrevoir la Reine dans une vision qui pâmait la foule. Aujourd’hui le pouvoir avait changé de mains, et le peuple souverain sommait l’ennemie de paraître.