Part 4
Il se sentait très aimé, presque comme un fils, par ce vieux garçon sentimental, et là, dans l’instant même, comme le docteur entrait et le regardait, il avait eu l’impression très vive de cette affection qui le tourmentait d’un rien de remords. Et pourtant il ne pouvait se retenir de l’observer, d’espionner jusque dans son cœur. Il le vit aller prendre sa place au feu, près de la jeune femme, tendre ses bottines à la chaleur, la tête au dossier du fauteuil, les mains croisées, silencieux un moment comme un homme qu’inonde un bien-être soudain. Puis Madeleine causa du bal, et le docteur, léger et rieur comme toujours, esquissait de ses mots d’esprit les silhouettes entrevues: le ministre de l’Intérieur au physique grotesque, une foule de délégués de la province, et Nathée qu’il ne nommait pas, mais qu’il figurait en simulant de sa longue main maigre un bonhomme, comme on en fait aux enfants, un bonhomme agité de courbettes et de saluts automatiques. Et les paupières de Saltzen, tout son visage, se ridaient de spirituelle ironie.
Autrefois, Samuel eût renvoyé Madeleine pour se décharger dans l’âme de son vieux collègue de tout ce qui l’oppressait depuis une heure, mais il n’était plus tout à fait le même être qu’autrefois. Ce qui le rendait si froid et si fermé devant l’une des personnes qu’il estimait le plus au monde, ce n’était pas seulement la rancune née de leur rivalité sentimentale. Il était devenu inconsciemment défiant, et une force intérieure nouvelle le rendait libre de dédaigner les collaborations étrangères. Il méditait quelque chose de très hardi à quoi il n’associerait aucun de ses amis.
Madeleine demanda tout à coup:
--Avez-vous vu Hannah?
Cette jeune domestique était, pour son âme de maîtresse de maison, un sujet de scrupules continuels. Elle se reprochait de n’apprécier pas assez son service, sa vertu même, de s’agacer à sa vue sans compatir au chagrin délicat qui la minait. Cette animosité de deux jeunes femmes, si dissemblables de naissance et de nature, rivées l’une à l’autre par la commune vie d’intérieur, est quelque chose de très fréquent. Mais Samuel, avec sa belle poétique républicaine et ses idées générales, n’entendait rien à ces subtilités, tandis que l’oncle Wilhelm était fait pour écouter ces menues histoires de femmes; il y prenait plaisir, il eût éprouvé, au besoin, ces minuscules passions féminines. Madeleine, pour ces problèmes de conscience, aimait cent fois mieux se confier à lui qu’à son mari.
--J’ai été un peu vive avec elle, ce matin, monsieur Saltzen, je l’ai fait pleurer.
--Comment donc vous y êtes-vous prise, madame?
Madeleine regardait Wartz comme pour dire: «Vois si je suis peu coquette! je vais dévoiler toute ma méchanceté.» Puis dévorée de ce besoin de confession, elle raconta tout.
--Voilà; elle m’aidait à m’habiller, muette comme toujours; et chaque fois qu’elle s’écartait de moi, c’étaient les mêmes soupirs de tristesse. Si vous saviez, docteur, comme c’est irritant! J’aimerais mieux l’impertinence d’une servante que ces gestes las, ces silences navrés, qui me disent très carrément: «Madame me martyrise, madame me fait mourir de chagrin!» Est-ce ma faute, à moi, dites, docteur, si cette petite a manqué sa vie? Je l’entoure de soins et d’égards, rien n’y fait, au contraire. Tout à coup, je n’ai pu me retenir, je me suis écriée: «Hannah, taisez-vous; si vous voulez pleurer, allez dans votre chambre, et laissez-moi m’habiller seule.» Alors, elle a éclaté en sanglots. «On ne soupçonne pas ce que je souffre, m’a-t-elle dit; mon esprit, mon pauvre esprit! le sentir oublier tout comme cela! Je ne sais plus une date de mon Histoire, et, quand monsieur parle d’une ville, à table, je ne saurais plus dire sur quel cours d’eau elle se trouve.» C’était bien mal, docteur, mais la voir effondrée sur un tabouret, les poings sur les yeux, toute convulsée, pour avoir senti la chronologie s’évanouir dans son esprit, c’était trop; j’ai souri...
Saltzen redevint grave.
--Votre Hannah est une enfant, mais vous en êtes une autre. Moi, je ne ris pas; l’histoire que vous me contez là est trop navrante; c’est un petit drame qui s’est passé ce matin dans votre chambre, madame, et d’autant plus triste que le décor en était plus joyeux, plus joli. Cette petite plébéienne a raison; vous ne soupçonniez pas, là-haut, dans votre sanctuaire de jeune femme épanouie selon tous ses désirs intellectuels, le brisement de ce pauvre cerveau. Vous raillez les dates, la nomenclature, et tout ce côté littéral et inerte, qui est la charpente de l’enseignement, parce que, créature plus complète, vous avez pris dans l’étude justement le contraire: l’esprit et cet affinement secret qui en est la mystérieuse résultante. Mais l’enfant du peuple n’a vu que le prestige de ces noms ignorés par ceux de sa classe; elle a mis son ambition de supériorité dans la possession de la lettre: elle a, des années durant, forcé au labeur sa seule mémoire. Maintenant que sa vie désorientée est retombée dans le travail manuel, et que la mémoire s’assombrit, rien ne reste, qu’un vide moral. Ah! Wartz, quand je vous vois élaborer la loi nouvelle qui peuplera la Poméranie d’une foule de petites Hannahs douloureuses, je me demande si nous agissons vraiment en amis de ces pauvres gens dont nous allons révolutionner l’état mental! Leur enfance sera enrégimentée par l’école, leur enfance seulement, vous entendez, l’âge où l’on creuse les âmes, mais où on ne les remplit pas! Ils auront appris dans ces leçons incomplètes les inquiètes curiosités, les vues plus profondes, des sensibilités inconnues, des facultés de souffrance nouvelles, mais point la philosophie ou la force sereine. Je pense aux artisans illettrés, si paisibles, si dégagés de tout ce qu’ils ignorent. Je crains que vous ne nous fassiez une plèbe triste.
Wartz allait protester, mais la porte s’ouvrit. Hannah parut:
--Madame est servie.
Dans la salle à manger, on ne pouvait plus causer librement; la jeune servante y était retenue par son service. C’était une figure fine et charmante, qu’ennoblissait encore, aux yeux des deux hommes, cette sorte de rôle symbolique qu’elle incarnait. Avec son chagrin, elle était pour Saltzen le type de l’artisane de demain, lucide et mélancolique, ayant payé de sa gaieté perdue le triomphe de la démocratie. Samuel voyait en elle l’idéal de la fille du peuple dignifiée; il jouissait déjà de sa grâce délicate, comme s’il avait eu dès maintenant devant lui ces imaginaires plébéiennes futures, dont il serait l’artiste et le créateur.
Dans sa robe noire, serrée au dos, qui faisait saillir les omoplates, Hannah tournait autour de la table, d’un pas glissé et assourdi par des pantoufles de laine. Tous trois la suivaient de regards furtifs; ils surveillaient leur conversation, leurs mots, se rappelant soudain à quel point elle les comprenait. Samuel restait d’ailleurs taciturne; il semblait penser beaucoup. Parfois, en levant les yeux, il surprenait le regard pâle de la petite servante posé sur lui.
III
LA LOI WARTZ
Cinq heures sonnaient le même soir, quand Wartz sortit. Il n’avait pas suivi le docteur à la séance de l’après-midi à la Délégation.
--J’ai à faire, avait-il dit; et cependant il était resté trois heures dans son cabinet sans toucher une plume ni un livre.
Mais comme si un travail secret l’avait bouleversé, il avait la mine défaite, et dans son visage bilieux, ses yeux bleus, plus clairs, possédaient un magnétisme indéfinissable.
Une des plus fortes gelées de cet hiver-là commençait; au dehors, on voyait l’eau courante des ruisseaux se figer lentement. Wartz s’enfouit le visage dans la fourrure du pardessus; le bord du chapeau cachait presque son regard, mais des passants se retournaient machinalement vers lui quant ils l’avaient croisé, comme si une lumière avait frappé leur rétine.
Il remonta la grande rue du faubourg jusqu’au quai, et comme il débouchait là, devant le fleuve, une Oldsburg grise, teintée par le soleil couchant, s’éploya devant lui, offrant aux brumes du soir les découpures fines de ses silhouettes: le clocher pointu de Sainte-Gelburge, les tours gothiques de Saint-Wenceslas, la flèche en fonte noire de la cathédrale, si longue, que là-haut elle n’était plus guère qu’une ligne effilée dans le ciel décoloré du soir.
Vis-à-vis, c’était, au premier plan, sur le quai, comme un rideau tendu, la façade des maisons, suivant dans sa courbe la boucle que le fleuve dessinait; puis derrière, s’élevait en moutonnant jusqu’à l’amphithéâtre des collines, au fond, la mer des toits. Çà et là, des rues en pente douce trouaient la ville; il y coulait, avec le fracas des voitures, le grouillement des piétons, le flot de la vie urbaine. Des lumières naissaient une à une, allumées aux vitres des façades, accusant le mystère des maisons, des maisons closes par milliers sur tant d’êtres, sur tant d’âmes, tant de passions!
Et de toutes ces vies disparates, de cette complexité, l’harmonie des choses faisait la ville, c’est-à-dire Oldsburg vivante et unique, celle qui paraissait, dans cette volupté du crépuscule, si attirante au jeune meneur qui venait à elle. Être des centaines de mille âmes, vivre devant les mêmes aspects de la nature, subir les mêmes intempéries, frémir aux mêmes impressions, connaître les mêmes secrets locaux, s’attacher à de quotidiens intérêts communs, c’est, tout en s’ignorant, en se haïssant parfois, n’être qu’une âme. Les cités ont cette âme-là. C’était l’âme d’Oldsburg qui troublait ce soir Samuel comme l’eût fait une créature. Il regarda les rues assombries, la poésie des silhouettes, les maisons innombrables derrière lesquelles vivaient, souffraient et pensaient, bons ou méchants, hommes ou femmes, riches ou pauvres: tout le troupeau de ceux dont il faut guider la vie sociale; et il proféra ce souhait de passion:
--Tout cela à moi!
Il s’engagea sur le pont dont les arches semblaient poser sans poids à fleur de glace. En aval se dressait la mâture des bateaux marchands. C’était le port de commerce où les glaçons blancs, comme de gros cristaux, bloquaient les coques de navires. Wartz avait froid. Mais ce n’était point ce froid normal qui vient des éléments extérieurs; il sentait ce frisson morbide de l’homme qui crée, de qui le cerveau en travail accapare toute la vie, laissant transi et misérable le reste du corps. Pourtant, une foule de gens le frôlaient, surpris quelquefois par la singularité de ses yeux, mais ne soupçonnant pas que ce passant inconnu portât sous son front le plan, ferme comme la fatalité, de la révolution prochaine.
Il remonta la rue aux Moines, gagna la rue aux Juifs; et le palais royal, le palais-dentelle, avec son architecture à jour, surgit devant lui. Tout de suite, tant était puissante l’idée seule de cette femme, il imagina, derrière les lucarnes géantes des appartements du second étage, la Reine traînant ses robes noires de veuve à travers ses chambres. Elle sortait rarement, ayant muré sa vie secrète dans ce palais, pour y jouer, enveloppée d’une austérité magnifique, son rôle de chef d’État. Mais Samuel secoua vite cette imagination, et par la porte ouverte sur le couloir, il pénétra dans l’aile gauche du monument qui était réservée à la représentation nationale.
La séance de la Délégation était terminée depuis un certain temps. Dans l’escalier, il rencontra encore plusieurs collègues attardés; il donna, au passage, quelques poignées de main. Braun se trouva là comme exprès pour lui poser la question fâcheuse:
--Quoi de nouveau, Wartz?
Il répondit:
--Rien!
Et il se hâta vers un huissier pour se faire annoncer au président.
--Mais que diable manigancez-vous, hein! Wartz?
Il se retourna; le délégué Saltzen était derrière lui, le pardessus au bras, cérémonieux dans la longue redingote flottante qui était, pour sa rigueur d’élégant, la tenue obligée du Parlement. Sous son lorgnon, ses yeux gris que Madeleine comparait à de l’eau de mer lançaient de l’ironie, de la surprise, et cette indulgence d’un homme âgé pour un jeune, que Samuel sentait si bien.
--Ce que je manigance? répétait Wartz, le sourcil froncé sur l’expression bigle, dure et songeuse, de ses prunelles.
--Oui. Votre travail tantôt ne vous a pas permis la séance d’aujourd’hui, et vous voilà ici, à cette heure, cherchant un conciliabule avec Nathée!
Il lui parut soudain atroce de mentir au vieil ami si confiant, mais quand même il mentit:
--C’est pour une affaire personnelle, monsieur Saltzen.
Et, comme l’huissier revenait à lui pour l’introduire, il laissa l’oncle Wilhelm, et s’enfonça dans la profondeur du vestibule, confus de sa brutalité, mais sentant que son heure était venue, et que les délicates entraves du cœur ne comptaient plus.
Le président l’attendait, étendu dans un fauteuil long qui enserrait mal son grand corps. Il avait aux lèvres une tasse de tisane, et une peau de bête jetée en châle sur ses épaules laissait briller le plastron blanc de la chemise. Il dit, la voix éraillée:
--Mon cher collègue, pardonnez-moi, la séance m’a brisé; je vous fais mille excuses de vous recevoir de la sorte, mais je vous jure qu’à tout autre j’aurais fermé ma porte ce soir. En vérité, je crois que demain je devrai me faire remplacer.
--Pas demain, monsieur le président, la Délégation aura besoin de vous. Vous ferez un effort, mais vous serez là. Eh! ce n’est pas le jour de déserter!
--Demain? Qu’est-ce donc demain? demanda Nathée indolemment.
--Demain, répliqua Wartz avec son accentuation douce de Poméranien du nord, demain je présente mon projet de loi à la Délégation.
Nathée le regardait comme on regarde un petit garçon qui commet une gaminerie.
--Vous plaisantez!
--Je ne plaisante pas.
--Vous plaisantez, monsieur Wartz?
Samuel jeta une enveloppe sur le bureau du président.
--Si peu, que voilà, pour la régularité des choses, ma demande d’interpellation. La tribune est à moi comme à mes collègues, rien ne saurait m’empêcher d’y monter demain.
--Mais monsieur Braun, monsieur Saltzen, vos amis, tous ceux du Comité ont accepté cette manœuvre?
Samuel sentit la colère le prendre. C’était bien là le système ordinaire; on le plaçait sous la responsabilité de ses amis, on ne lui conservait aucune liberté d’action; ils étaient tous ensemble le groupe qui marche d’un bloc, le groupe où se noyait sa personnalité, et, dès qu’il s’en détachait, on perdait confiance en lui. Il était l’enfant du parti.
--Je ne suis pas l’homme du Comité, ni l’homme de mes amis, mais celui de la République. Je sais ce que je dois faire, seul.
--Je m’en doutais, fit Nathée de mauvaise humeur, je les ai vus tantôt, et rien chez eux n’eût pu me faire croire qu’ils projetaient quelque chose de si intempestif. Voyons, monsieur Wartz, je vous supplie d’agir avec prudence. Songez à ce qui va se passer demain; ce sera un désarroi général; tout le parti républicain, désorienté, ne saura lui-même que faire. Vous avez vu, de vos yeux, quelle laborieuse entente il faut organiser avant de mettre en avant, au Parlement, une affaire de quelque importance, et voilà que du jour au lendemain, sans que nul soit prêt, sans avoir peut-être même pressenti le parti adverse, vous décidez de présenter à l’Assemblée, c’est-à-dire au pays, une loi capable de bouleverser la société. Mais ce sera une séance folle, monsieur Wartz! On ne s’y entendra plus; je vois d’ici le désordre. Vous oubliez que nous sommes en spectacle à la Presse, et que la Presse le dira au monde!
L’ancien secrétaire du châtelain d’Orbach, qui savait, pour en avoir savouré l’amertume, la gamme des intonations qu’un homme arrivé peut prendre avec ceux qui ne le sont pas, discerna le sentiment du président sous ses paroles. Il n’était qu’un obscur délégué de qui personne n’avait jamais parlé; la Délégation ne connaissait de lui que sa présence silencieuse; il était même secrètement si timide, qu’il tremblait encore d’avoir eu à engager ce colloque décisif. La défiance de ce baron de Nathée, qui était l’aristocrate le plus à la mode, et qui joignait à son titre de président du Parlement celui du plus grand mondain d’Oldsburg ne le surprit pas. Mais ce sens orgueilleux de son infériorité sociale, qui l’avait jeté dans les bras de la grande Mère Républicaine comme dans ceux d’une bonne déesse toute justice et toute consolation, lui rendit sa force et le nerf de la lutte.
--Monsieur le président, vous êtes dans votre rôle en défendant le bon ordre des séances; vous soignez la tranquillité de la Délégation, et rien ne vous tient plus au cœur que la mansuétude de nos relations. Mais moi, je vois dans la représentation nationale autre chose qu’un salon. C’est la grande arène, et si demain il y a combat, tant mieux! ce sera jour de fête.
--Pour qui, monsieur? demanda Nathée.
--Pas pour ce symbole, certes, monsieur le président, reprit Wartz en montrant sur la cheminée un marbre blanc, qui était le buste de Béatrix.
Et quand il vit le poing exaspéré du jeune politicien levé dans ce geste non voulu, sur la blanche image de la Reine, M. de Nathée, roulé dans sa fourrure, sous les capitons douillets du fauteuil, sentit un certain froid désagréable lui courir les os. Samuel tout à coup lui paraissait un peu plus qu’un jeune homme turbulent qu’on sermonne. Il eut une vision de violences, d’horreurs révolutionnaires, de mille choses atroces dont il détestait la seule imagination, en même temps que, grand dilettante des femmes, il s’offensa pour celle-ci, qui était comme l’essence de toute élégance et de toute finesse.
Entre les deux globes lumineux des lampes, sur la cheminée, se dressait l’image de la mystérieuse femme à qui la demi-opacité blanche du marbre donnait une sorte de vie glacée. Ici se dévoilaient la vérité de ses traits toujours furtivement aperçus, le modelé de la gorge et du col, la rondeur du menton, le style si troublant du profil dynastique dont les effigies monétaires avaient pénétré le peuple, et qui, rappelant toute l’ascendance des rois, l’histoire des siècles passés, était devenu comme une chose nationale.
Ce fut le mondain qui parla.
--Ce symbole, monsieur Wartz, est le plus vénérable du monde; non pas pour un politicien, mais pour un galant homme. Je ne suis pas l’un, mais l’autre, veuillez vous en souvenir.
--C’est pourquoi le projet de monsieur Wallein vous avait tant plu! ricana Wartz.
Cet air agressif déconcerta l’aimable Nathée. Le mot de Samuel était juste; cet homme de bon ton eut mille fois préféré les discours académiques de Wallein à ceux de ce jeune et redoutable harangueur qui désordonnerait tout. Et, en effet, sachant confidentiellement à quelle loi travaillait Wartz, il avait quand même reçu les ouvertures de l’autre, et l’avait favorisé, enchanté de voir le parti libéral, neutre et terne comme lui, se saisir d’une affaire que les mains républicaines auraient rendue si formidable.
--Ma fonction ne consiste pas à approuver les projets de loi, monsieur le Délégué, mais à les recevoir, quel qu’en soit l’esprit.
--Je ne vous en demande pas davantage, bien désolé, monsieur le président, si demain vous avez quelque peine à cause de moi.
* * * * *
A cette minute même, comme l’hostilité s’engageait si fort entre les deux hommes qui représentaient les partis en lutte, à tel point que leur discussion était le prélude du grand conflit de demain, à cette minute même, le docteur Saltzen sonnait chez madame Wartz.
Il s’était ainsi arrangé une tranquille, une presque heureuse mélancolie d’automne, partageant sa vie entre quelques livres de science, un peu d’action politique, et la délicieuse amitié de cette petite Madeleine Wartz qu’il allait voir souvent. Il n’y serait pas allé chaque jour. Certains matins, quand le soleil était entré trop à flots dans sa chambre, ou bien qu’il roulait au ciel de gros nuages chauds, venus du Sud, avec le vent tiède qui sentait Mars avant le temps, ou bien qu’il était resté à regarder fumer la houille de son feu une heure ou deux, sans entendre sonner la pendule, un vif désir d’aller là-bas le prenait tout à coup. Alors, il réagissait: «Non, non, pas aujourd’hui.» Et ces jours-là, à la Délégation, un coup de brosse conquérant donné dans ses cheveux gris, plus cambré dans sa redingote, quelque chose de coquet dans la pose du lorgnon, on était sûr de le voir, pour un rien, escalader la tribune, nerveux comme à trente ans, et faire vibrer de plaisir toutes les belles dames des loges, par les mots de son vieil esprit d’autrefois.
Mais, ce soir, il s’était permis cette visite; il venait, inconsciemment attiré par Madeleine, c’est vrai, mais aussi l’esprit plein de Wartz dont il voulait parler avec la jeune femme. Il sentait tout à coup lui échapper cette nature qu’il aimait à guider, sans en avoir encore soupçonné le génie. Il s’étonnait de ne voir plus clair en Samuel, de le trouver si taciturne.
--Dites à monsieur Saltzen, fit Madeleine troublée, que je suis souffrante, que je ne puis le recevoir.
Mais le docteur ne se laissa pas arrêter par ce qu’il jugeait un simple caprice de femme. Il lui fit dire par Hannah qu’il s’agissait d’un entretien de quelques minutes, mais urgent.
Elle eut un scrupule. Est-ce qu’il ne tenait pas un peu du péché d’aller s’entretenir seule avec cet homme qui l’aimait? et justement dans ce déshabillé d’intérieur: une robe un peu extravagante, de la soie jaune qui la faisait voir, surtout à la lumière, si blanche, si fraîche? Et puis cette visite ne déplairait-elle pas à Samuel?
Mais, dès qu’elle fut devant l’oncle Wilhelm, la gaieté et l’aisance lui revinrent. Il savait si joliment porter, en le cachant, son sentiment pour elle, que, lorsqu’ils étaient ensemble, aucune gêne ne subsistait plus entre eux.
--Eh bien! que se passe-t-il donc pour ce pauvre Samuel? disait-il, je le trouve tout changé. Imaginez qu’il est actuellement en conférence avec le président de Nathée. Le saviez-vous?
--Il me cache tout ce qui est politique, dit Madeleine. L’individu que vous lui avez présenté, l’autre soir, à l’hôtel de ville, est venu ce matin. Ils ont causé pendant un temps infini, mais il y a encore là quelque chose de secret.
--Auburger? cria Saltzen.
--Sa venue a bouleversé mon pauvre Sam; j’en veux à cet homme, docteur.
Il lui paraissait très doux d’unir la sollicitude du vieil ami à la sienne pour mieux envelopper son jeune mari. Cela innocentait décisivement leur amitié. Elle pouvait, sur ce sujet de Samuel, qui était entre eux comme un lien d’entente presque sacré, se confier librement au bon Saltzen dont elle appréciait tant la délicatesse.
--Dites, docteur, pourquoi ne partage-t-il pas avec moi tous ces soucis qui l’attristent? Vous parle-t-il de moi quelquefois? Vous dit-il que je suis une petite femme étourdie à laquelle il n’oserait pas livrer un secret?
--Non, reprit Saltzen avec un sourire ému qui rendit humides ses yeux flétris; il parle de vous à peine. Il se tait. C’est mieux. C’est beaucoup plus éloquent parfois; mais je sais que vous êtes pour lui la reine de toutes les vertus.
--Mon pauvre Sam! continua Madeleine, le regard perdu dans l’invisible; je l’aime bien aussi, mon Dieu! Il faut tant l’aimer pour lui faire oublier sa jeunesse triste! Il a bien souffert; je voudrais qu’il n’ait que des joies, maintenant; son bonheur est mon seul but. Malheureusement, entre nous l’échange n’est pas égal; je lui ai donné tout mon cœur, mais moi, je n’ai, je crois bien, que la moitié du sien. Si vous saviez ce que je devine de soins, d’inquiétudes, de pensées terribles dans l’autre part qui m’est fermée! Il est bon, il est dévoué à l’excès; mais comme il s’absorbe dans son rêve politique! Je suis jalouse de sa République, voyez-vous, comme d’une maîtresse qu’il aurait eue autrefois et qui lui causerait encore des chagrins dont je ne saurais le consoler.
Dans le coin le plus exquis de son âme, le vieil ami chercha une réponse.