CHAPITRE X
=Séjour à Kano=
La visite au Roi à Fanisao. — Madiou, intendant du Roi. — Je suis harcelé par mes créanciers. — Nouvelle audience du Roi. — Le palais de Kano. — Je suis obligé de vendre de l’or, mais je me venge sur Madiou. — Je soigne le Roi. — Mon départ est différé sous divers prétextes.
Kano métropole commerciale du Soudan. — Sa population, son marché. — Industrie de Kano. — Son commerce. — Monographie du kola. — La captivité au Soudan. — Transformation économique que peut seule amener sa disparition. — L’aïri ou caravane au sel. — Le mouvement commercial de Kano avec la Tripolitaine par le Sahara.
Divers incidents de mon séjour à Kano. — Les agents de la Royal Niger Company. — Madiou, en quête de médicaments, me donne des détails précis sur l’expulsion du Bornou, d’Européens venus l’année précédente à Kouka. — Quels sont ces Européens ? — Je puis enfin me rendre compte des vrais motifs qui retardent mon départ. — Le Roi de Kano n’aurait pas voulu me laisser prendre la route du Bornou. — Je finis par obtenir guide et lettre pour le Ghaladima du Bornou.
J’expédie, par Tripoli, un courrier en France. — Je fais la charité.
Je vais parler de mon séjour à Kano, qui se prolongea malgré moi au delà de mes prévisions. J’avais bien compté que le règlement de mes affaires demanderait quelque temps, mais je n’aurais jamais cru être, pour cette cause, retenu pendant trois mois et demi.
Ma première audience du Roi eut lieu le lendemain, j’en extrais le récit de mon journal.
« 24 novembre. — De bonne heure, Madiou me fait prévenir de me tenir prêt à partir pour aller voir le Roi à Fanisao. A six heures et demie, je suis chez Madiou, avec lequel je m’entretiens un instant ; il me désigne alors l’homme qui va me conduire au Roi.
« Nous partons ; je suis étonné de la propreté des rues et plus encore de voir de nombreux bourriquots chargés d’un double couffin plein d’ordures. Je me renseigne et j’apprends que ce sont des individus qui achètent ces immondices pour les porter dans leurs lougans[23]. Nous traversons le marché, désert à ce moment, mais fort propre, quoique bien des toits de cases soient ruinés. Je remarque de nombreux ruisselets et nombre de mares, mais toujours bien dégagés, pas d’immondices. Après le marché, nous dirigeant vers la porte nord, nous traversons le quartier arabe ou des Tourankés, nom donné aux agents des maisons arabes de Ghadamès en résidence à Kano.
« Toutes les maisons sont fort belles et propres, à deux étages pour la plupart ; elles ont un aspect confortable. Beaucoup sont fermées par des portes lamées de fer ; d’autres, ouvertes, laissent voir des vestibules bien bétonnés, souvent couverts de tapis, sur lesquels sommeillent des Arabes douillettement enveloppés de couvertures.
« Nous poursuivons et sortons enfin du Birni après avoir traversé une sorte de terrain de vaine pâture. Nous prenons la route de Damagharam. Une heure vingt après, nous entrons dans Fanisao. Partout, le long du chemin et dans la ville, un grand va-et-vient de cavaliers.
« On me conduit dans une maison où l’on remise nos chevaux, puis nous nous acheminons vers le palais auquel on accède par une large avenue bordée de belles maisons en terre, très bien entretenues. L’entrée en est monumentale. Après avoir franchi le vestibule d’entrée, à l’ombre sous un auvent on me dit d’attendre. Nos gens pénètrent à l’intérieur.
« Deux longues heures durant, je vois défiler devant moi une quantité innombrable de gros turbans, puis les fils du Roi, conduits comme un pensionnat. Enfin je m’impatiente et déclare mon intention formelle de partir sur l’instant ; on ne m’a pas laissé emporter mon pliant et je me morfonds debout au milieu des griots.
« Cette menace m’ouvre enfin la porte. Après avoir traversé une très grande cour remplie de gens en attente, j’entre dans une vaste salle où foule de gros turbans sont debout et, d’une voix grave, lancent à tout instant : Seun ! Seun ! entrecoupant de temps à autre d’une exclamation différente, bientôt suivie de nouveaux Seun ! Seun ! Disons tout de suite que le Roi, dans une alcôve voisine, est en train de revêtir, pour me faire honneur, un superbe pantalon, un superbe boubou, un superbe turban ; c’est ce que témoignent les courtisans en disant : « Le roi met un beau pantalon. Superbe ! superbe !... Le Roi met un beau boubou. Superbe ! superbe ! »
« Après ce petit lever, tout le monde s’accroupit, on me dit d’avancer. Je ne sais toujours où je suis, et, gravement, je salue un individu face auquel on m’a fait asseoir et qui, non moins gravement, ne me répond pas. Je prononce la formule de salut, que Makoura traduit en peul et Boubakar en haoussa ; alors, à mon étonnement, une puissante voix, mais venant de gauche, me rend mon salut ; je tourne la tête et j’aperçois très vaguement le Roi assis sur un banc d’argile élevé dans une alcôve sombre.
« Après les compliments d’usage, le Roi déclare qu’il me sera envoyé un beau mouton et cent cinquante kolas. Il rentrera, me dit-il, dans cinq jours à Kano, après avoir expédié au Lam-Dioulbé son fils, le Ghaladima, avec la colonne dont le Lam Dioulbé a tant besoin ; il n’a pas reçu encore l’homme du Lam-Dioulbé, mais il fait partir sa colonne, cependant.
« Je prends congé : je retourne à la case où nous sommes descendus ; là je dois attendre pour voir le Ghaladima. On vient enfin me chercher.
« J’entre tout de suite. Le Ghaladima est un homme de trente-cinq à quarante ans, sans rien de bien remarquable, c’est le fils aîné du Roi et son successeur désigné.
« Le Roi a bien un frère, mais ce frère a été destitué par le Lam- Dioulbé Oumar.
« Nous rentrons enfin à Kano ; il est deux heures trente quand je suis de retour au cantonnement. »
J’ai omis de dire qu’à l’audience du Roi on a lu la partie du traité dans laquelle le Lam-Dioulbé m’adresse à ses différents lieutenants. Le passage où l’Empereur me recommande au Roi de Kano, haut et puissant monarque, a provoqué, comme la veille, le grand enthousiasme de l’assistance.
Le lendemain, je fais porter les cadeaux qui reçoivent bon accueil.
Je passe la journée à installer mon monde, mes animaux, mes bagages. Je compte passer quelques jours à Kano pour me ravitailler, donner un repos bien gagné, me refaire une caravane avec des chameaux ; car, dès cet instant, mon idée arrêtée est de prendre pour le retour une des routes du Sahara et je veux habituer mes hommes à la conduite et au chargement des chameaux ; puis je demanderai au Roi de me donner, suivant les ordres du Lam-Dioulbé, la route de Kouka.
Je ne me doutais guère, en faisant ces projets, qu’un long temps se passerait avant que je pusse les mettre à exécution.
Mon mauvais génie à Kano, du moins je le crus longtemps, fut Madiou.
Madiou, de son vrai nom Aliou, était, comme origine, un Saratedjio, nom que les Foulbés donnent aux habitants des pays frontières du Haoussa et du Bornou : Katagoum, Hadeïdjia, Goudjeba. Il avait d’abord étudié pour devenir marabout, puis, lassé de la profession, il était venu s’établir à Kano comme commerçant. Peu à peu, ses affaires avaient prospéré ; grâce à son intelligence et à son activité, il était devenu très riche. Mohammed-Bello, alors héritier présomptif, fréquentait chez lui, et largement Aliou lui ouvrit sa maison en même temps que sa bourse. Lorsque le Roi son frère fut déposé par le Lam-Dioulbé Oumar, Mohammed- Bello monta sur le trône et, aussitôt, pour reconnaître les services que lui avait rendus Aliou, le prit pour trésorier, intendant général (Mohadji, Madié).
« Cette charge est, à Kano, des plus importantes. Le trésorier est chargé de la rentrée des impôts et de toutes les dépenses de la maison du Roi. Jamais cette fonction n’est attribuée à un membre de la famille royale, de crainte que les ressources considérables mises aux mains de l’intendant général ne soient détournées de leur emploi au profit d’agissements politiques. C’est généralement un des grands captifs du Roi, dévoué à sa personne et habile homme d’affaires, ou encore, comme dans le cas présent, un négociant connu pour sa probité et ses aptitudes. L’intendant général a à sa libre disposition tous les revenus de la province ou du royaume, car l’organisation que j’expose ici est commune à tous les pays foulbés et haoussa, également au Bornou ; il a en même temps l’administration de la maison du Roi et quelquefois, comme c’était le cas pour Madiou, celle de la liste civile. Une fonction de si grande importance crée en faveur du titulaire une situation privilégiée, qui pourrait avoir de graves inconvénients, tels que concussions, détournements, etc., si la législation n’y avait pourvu.
L’intendant général prend possession, à son entrée en charge, du palais qui lui est assigné ; il s’y installe, comme nous dirions, avec sa chemise pour tout apport, mais il en sort de même ; sa fortune personnelle dont il confie l’administration à un tiers ne peut s’accroître en aucune manière pendant toute la durée de ses fonctions ; riche ou pauvre il est arrivé, tel il sortira. Généralement l’intendant change à la mort du Roi ; comme sa place est toujours enviée, il est rare que le nouveau Roi ne nomme pas un Madié pris dans son entourage. L’autre se retire et bien heureux si les accusations portées contre son administration par ceux qui l’ont jalousé au moment de sa faveur, n’amènent pas sa propre ruine.
Ce revers de la médaille est compensé largement par les honneurs, les satisfactions d’amour-propre qui environnent le titulaire de cette haute charge ; il a grand état de maison, nombreuse escorte ; les clients attachés à sa fortune lui font une cour plus nombreuse quelquefois que celle de l’héritier présomptif. Mais souvent aussi s’accumulent contre lui les haines des membres de la famille royale, quand il n’est pas assez habile pour garder une certaine retenue ; s’il se laisse griser par sa faveur passagère, son sort est à l’avance marqué, il payera, peut-être de la vie, son intempérance et son orgueil.
Madiou (contraction de son titre et de son nom) était un habile homme entre tous, très attaché au Roi, très entendu en toutes les questions commerciales, qui avait pris au contact des Arabes un vernis de civilisation composite ; mais il était menteur et fourbe. C’était le personnage le plus fuyant qu’on puisse imaginer, banal à n’avoir ni qualités ni défauts saillants. J’ai tout tenté pour le séduire pendant les deux premiers mois ; j’étais désespéré de n’arriver à rien. Chaque jour il venait passer deux ou trois heures avec moi, s’entretenir de tout et de rien ; je ne pus jamais l’intéresser à mes affaires, malgré les offres les plus alléchantes. Combien de fois ne l’ai-je pas mis à la porte en l’accablant d’injures de toutes sortes, lui reprochant amèrement sa mauvaise foi, sa duplicité ! Le lendemain, sinon le jour même, il revenait sans prétexte s’asseoir à la même place, comme si rien ne s’était passé entre nous.
Un jour, sans cause, il m’envoyait pour mes hommes ou pour moi-même des charges de cauries, des dindons, du tabac, du café ; l’instant d’après il me faisait menacer de me faire emprisonner si je ne voulais payer mes dettes qu’il s’était engagé sur sa parole d’honneur à liquider.
Le règlement de mes dettes fut en effet le gros souci des premiers temps. J’avais parlé, dès mon arrivée, à Madiou de la traite du Lam- Dioulbé dont Boubakar était porteur ; cela n’avait pas paru digne de son intérêt, pas davantage que de celui du Roi auquel il me disait en avoir parlé. Boubakar, de son côté, préférait se payer lui-même sur ma créance en touchant une forte commission, plutôt que de s’en remettre à ma générosité ; aussi au bout de quelques jours vint-il m’annoncer qu’il ne pouvait trouver pour la traite que la moitié de sa valeur.
Je refuse d’accepter et fais prévenir Madiou. Celui-ci ne veut entendre parler de rien. Toutefois, comme le lendemain il m’envoie 200000 cauries, je puis régler deux de mes créanciers qui ne sont pas Haoussa. Mais bientôt mes autres créanciers s’impatientent et je suis le premier à reconnaître qu’ils n’ont pas tort ; mais, comme je sens que céder est me mettre en mauvaise situation, que l’on s’empressera de ne pas me payer et que n’étant plus couvert par cet engagement je serai à la merci de Madiou, je déclare à ces gens que je suis incapable de les payer tant que la dette contractée vis-à-vis de moi par l’Empereur ne m’aura pas été remboursée. Je leur donne le conseil d’aller trouver le Roi pour porter plainte contre moi.
Cela ne fait nullement le compte de Madiou, qui me fait informer que le Roi, suivant la loi, me fera mettre en prison jusqu’à parfait payement. C’est complet ; je réponds que j’attendrai l’exécution de cette menace. La crise est à l’état aigu, je l’ai poussée à ce point pour forcer le Roi à intervenir. Le résultat est obtenu. Le 9 décembre, je me rends au palais, à l’audience du Roi.
« A neuf heures et demie[24], on vient me prendre, et, accompagné de Makoura, je me rends au palais. Celui-ci est situé dans la partie est de la ville. Dégagé sur tout son pourtour, sa façade est en bordure d’une grande place. Cette façade est constituée par un mur de 7 à 8 mètres de haut en excellent état d’entretien ; une seule porte monumentale donne accès dans l’intérieur. Devant cette porte sont deux ficus sous lesquels attendent les chevaux des grands qui sont entrés dans le palais. Je mets pied à terre sous l’un d’eux.
« La porte franchie, nous traversons une première cour d’une quarantaine de mètres de longueur, puis une deuxième porte donne accès dans une autre cour de 100 mètres environ de longueur sur 50 de large.
« Au milieu est une grande case ronde dans laquelle on me prie d’attendre. Un quart d’heure après, Madiou vient me chercher et à sa suite nous entrons dans le palais.
« Nous franchissons une porte formant vestibule ; dans les entre-piliers qui soutiennent les terres sont engrangées d’énormes quantités de foin ; nous en sortons pour pénétrer dans une petite cour intérieure sur laquelle ouvre la salle d’audience. Tout est d’une propreté méticuleuse, il faut reconnaître que cet ensemble a grand air.
« Les gens sont somptueusement vêtus de pantalons et de boubous artistement brodés, par-dessus lesquels sont jetés de beaux manteaux de drap importés de la côte par les Arabes. Leur habillement est complété par un énorme turban qui n’est pas sans être quelque peu ridicule et dont la dimension marque l’importance du personnage.
« Les Haoussa sont les premiers à reconnaître d’ailleurs que l’exagération de leur coiffure est souvent grotesque, car on dit d’un sot prétentieux : « Il fait son gros turban. »
« Le vestibule fourmille de monde, de solliciteurs qui attendent à la sortie un personnage influent, de captifs à l’air important qui gardent les sandales et la canne de leur maître, de prisonniers enchaînés qui attendent leur condamnation, assassins ou voleurs de profession, écume de toutes les grandes villes, en Afrique comme ailleurs.
« Le rideau de la salle d’audience se lève pour nous laisser entrer. Je me trouve dans une grande case ronde en terre, de proportions que je n’ai pas vues encore. La masse des terres est contenue par des arceaux de bois très artistement établis. Le diamètre est de 10 à 12 mètres à l’intérieur, la hauteur au cintre est de 7 à 8. La salle est parfaitement éclairée et le sol est si admirablement damé qu’on dirait du bitume. Le Roi est assis au fond, sur une estrade recouverte d’un tapis de laine sur lequel sont empilées, bien pliées, sept à huit couvertures. Il porte un grand turban blanc et le litham[25] ; il est vêtu d’un superbe boubou bleu, très finement brodé, par-dessus lequel est jeté un très beau manteau vert ; passé à son bras gauche, retenu par un bracelet de cuir, est un poignard touareg à fourreau et poignée d’argent.
« De chaque côté du trône et en avant sont rangés, dans l’ordre de leur dignité, les membres de la Faada (Conseil).
« Je m’assieds face au Roi qui, après les premières salutations, me demande l’objet de ma visite.
« Je suis venu te saluer, lui dis-je, et ensuite t’entretenir de mes affaires. »
« Mon interprète n’a pas achevé cette phrase qu’avant sa traduction en haoussa, le Roi part à fond de train pour me dire qu’il est impuissant à intervenir, qu’il ne peut obliger les gens à acheter vingt ce dont ils ne veulent donner que dix, que je dois me résigner.
« Je proteste qu’il n’y a pas là une dette ordinaire ; que c’est une dette du Lam-Dioulbé et que lui, Roi de Kano, ne peut s’en désintéresser. Si telle avait été la pensée du Lam-Dioulbé, que sa signature pût être protestée, il eût accepté l’offre que j’avais faite, à Sokkoto, de lui abandonner mes marchandises. Mais, comme le règlement de cette affaire m’a obligé contre mon gré à venir à Kano, je serai payé intégralement ou bien je passerai aux profits et pertes, mais je n’accepterai aucune transaction.
« On refuse de faire honneur à la signature de l’Empereur ! » ajoutai-je enfin ; « libre au Roi de Kano de laisser salir le nom du Lam-Dioulbé ! Moi, je n’ai qu’une parole ; je payerai les gens qui ne m’ont fait des avances que parce qu’ils connaissaient le crédit que j’avais sur Kano. »
« Un moment de stupeur de l’auditoire suit cette violente réplique. Le Roi prend enfin la parole pour dire :
[Illustration : Palais du Roi à Kano.]
« Attends encore ; je vais envoyer des cavaliers au Lam-Dioulbé avec une lettre ; s’il me dit de te payer, je le ferai.
« — Inutile. Le Lam-Dioulbé a mieux à faire que de s’occuper de semblable vétille (je faisais allusion à la colonne en formation) ; j’abandonne ce qui m’est dû. »
« Puis, me levant, je me retire. »
De retour chez moi, je fais appeler un Arabe auquel je propose de l’or à vendre et qui, le couteau sous la gorge, me le paye 7000 cauries le gros au lieu de 15000, prix courant ; mais il m’est indispensable de montrer à tous qu’un Français tient ses engagements.
Je vends 100 gros[26] d’or et aussitôt j’envoie convoquer pour le lendemain mes créanciers.
Ce coup droit atteint Madiou et le Roi dans leur sentiment le plus intime ; c’est nier à la fois la richesse et la générosité du Roi de Kano.
Mon or n’est pas vendu que Madiou accourt ; il a su que j’ai convoqué mes créanciers, il veut savoir comment je les payerai. Il me demande si j’ai de l’or à vendre, qu’il me le payera le double des Arabes ; je refuse.
Mais je lui avais promis des médicaments deux jours avant ; il me les demande. Je lui déclare que, dans ma situation précaire, la générosité doit être bannie ; que, ces médicaments, je ne puis désormais que les lui vendre.
« Combien ? dit Madiou.
— 600000 cauries (600 francs). » C’est le montant actuel de mes dettes ; c’est un prix exorbitant ; il y a bien pour 5 francs, valeur réelle, de quinine, de salicylate de soude, etc.
« Accepté, » dit Madiou, à ma stupéfaction.
Je dois reconnaître que c’était perdre la partie en beau joueur. Le Roi ne pouvait se déjuger, puisqu’il avait dit devoir consulter le Lam- Dioulbé ; mais Madiou avait trouvé le moyen habile de me permettre le payement de mes dettes. Il règle, en effet, mes créanciers, le lendemain.
Il n’y a plus de temps à perdre ; maintenant il faut partir.
Madiou est tout miel et sucre ; il me redemande des médicaments pour le Roi ; je lui en donne, et le Roi m’envoie un chameau en me faisant dire que ce n’est pas là son présent de congé, mais seulement le commencement de ma caravane. Quelques jours après, des Touareg m’amènent, de la part de Madiou, deux chameaux à vendre. Je déclare ne pouvoir acheter que si Madiou veut avancer les fonds sur la somme qui m’est due. C’est accepté.
Puis viennent les lenteurs voulues, systématiques, que je ne m’explique pas jusqu’au jour où Madiou vient et, dans le plus grand secret, me confie que le Roi devient aveugle, qu’il me faut le soigner. Je vais faire visite au Roi une après-midi. Je pénètre dans les parties les plus reculées du palais ; seuls, quelques eunuques silencieux veillent aux portes ; un grand calme, une fraîcheur délicieuse planent dans l’atmosphère comme alanguie ; une lumière discrète, tamisée par les grands arbres, repose la vue fatiguée par la réverbération des grandes cours qui précèdent les appartements intimes. A la consultation, Madiou assiste seul avec Makoura, mon interprète, et Gadiéré, traducteur de haoussa, captif de Madiou. Le Roi devient aveugle, la chose est certaine ; un œil est complètement perdu par la cataracte, l’autre prend le même chemin. Je me retire après avoir constaté que rien n’est à tenter pour guérir le mal, car le Roi est déjà âgé ; il a de soixante- cinq à soixante-dix ans. Je compose une potion à l’iodure de potassium et la donne à Madiou en lui disant que le Roi doit en prendre par jour une cuillerée à bouche. Je pense que ce dépuratif pourra enrayer le développement du mal en améliorant l’état général.
Cela fut en effet, et un mieux notable se produisit ; mais je dus attendre plus de deux mois encore à Kano ce résultat, ne me doutant pas que les retards systématiques que l’on apportait à mon départ n’avaient d’autre but que celui de voir l’effet de ma médication. Il y avait aussi une autre cause, mais que j’ignorais alors. Nous le verrons plus loin.
Motiver le retard, d’ailleurs, était simple ; le courrier envoyé au Lam- Dioulbé n’était pas de retour, et maintenant on considérait comme ignominieux pour la bonne renommée de l’Empereur et du Roi de Kano de me laisser partir sans me payer ; puis le courrier avait été arrêté par les Goberoua dans la forêt de Goudomi. Après un nouveau temps, on se résolvait à envoyer un autre courrier, cela le 4 février ; il rapporta la réponse du Lam-Dioulbé le 15.
Mon séjour à Kano put me permettre d’étudier à loisir cette ville, qui est la capitale commerciale du Soudan central.
[Illustration : Plan de Kano.]
Kano, dont le plan est ci-après, est une très grande ville entourée d’un Birni (enceinte) de 7 à 8 mètres de hauteur. Dans sa grande largeur, Kano mesure environ 8 kilomètres de diamètre, mais toute cette immense surface de terrain n’est pas couverte de constructions ; en particulier les parties ouest et nord-ouest sont dépourvues de maisons.
A Kano, comme dans presque toutes les villes du Haoussa entourées d’une enceinte, les constructions sont en terre, de forme rectangulaire, à toiture plate. Les maisons des Arabes, des grands personnages et des riches commerçants haoussa sont à un étage.
Kano est incontestablement la métropole commerciale du Soudan central ; tous les peuples du Soudan et du Sahara s’y donnent rendez-vous. Le Touareg du Sahara y coudoie l’homme du Bornou et du Ouaday, le commerçant arabe traite affaires avec les indigènes des deux rives du Niger, de la Bénoué et du Tchad. Kano est, en outre, sur la route du pèlerinage ; tous les musulmans du Soudan central et occidental qui se rendent à La Mecque passent par cette ville.
Toutes les terres, dans un rayon de plus de 100 kilomètres autour de Kano, sont en culture, pour permettre de nourrir l’immense population fixe et flottante. J’estime la première à cinquante ou soixante mille habitants ; la deuxième, je ne puis la chiffrer, même approximativement, mais je ne crois pas être au-dessus de la vérité en fixant à deux millions le nombre des individus qui sont temporairement dans une année appelés à Kano par leurs affaires.
Le marché de Kano est journalier, et, sur l’immense place où il se tient, on trouve tous les animaux, toutes les productions, les produits de toutes les industries du Soudan et beaucoup d’articles européens. La foule qui encombre le marché, acheteurs et vendeurs, peut s’élever chaque jour à trente mille personnes.
Toutes les affaires se traitent en cauries ; l’argent cependant passerait très aisément ; il y est connu, mais il est rare, et les Arabes l’accaparent. Les transactions de quelque importance ne se font pas directement entre le vendeur et l’acheteur, il y a toujours un courtier intermédiaire qui est payé par le vendeur. Toutefois, quand la vente se fait à l’intérieur d’une maison, le propriétaire de celle-ci, qu’il soit présent ou non au marché, a droit à la commission due au courtier. Les courtiers, à l’ouverture du marché, règlent le cours suivant l’abondance ou la rareté des produits demandés ; ils sont responsables devant le chef du marché du prix des marchandises qu’ils vendent ; l’acheteur n’a pas à se préoccuper que le vendeur soit satisfait ou non : si le courtier a vendu, l’acheteur peut contraindre le vendeur à livrer.
Les cauries, difficiles à transporter (50000, soit 50 francs, forment la charge d’un bourriquot), ne représentent guère qu’une monnaie de compte ; la plupart du temps, les produits estimés à une valeur déterminée s’échangent directement les uns contre les autres.
C’est à Kano que se traitent toutes les opérations commerciales un peu importantes dans un immense rayon de territoire. Mais ce n’est pas seulement par son commerce que Kano brille d’un éclat incomparable, c’est aussi par son industrie propre, _industrie toute soudanienne_. C’est d’abord l’industrie du vêtement ; on peut dire que Kano vêt les deux tiers du Soudan et presque tout le Sahara central et oriental. Chaque année de nombreuses caravanes partent de Kano, s’en vont à Salaga, au Gandjia, au Ouorodougou même, chercher la noix de kola qu’elles échangent contre les tissus de Kano.
La teinturerie est très renommée et, en particulier, certains pagnes nommés _tourkédis_ teints à l’indigo pur, puis lustrés, font prime sur tous les marchés du Soudan et du Sahara.
Kano est encore célèbre par ses brodeurs et par son industrie de peausserie. Tous les cuirs baptisés du nom de maroquins, teints en jaune ou en rouge, sont préparés et teints à Kano, et sont, de ce point, exportés vers la Tripolitaine, la Tunisie, l’Algérie, le Maroc. Les peaux de bœuf admirablement tannées et assouplies sont indispensables à toutes les caravanes, tant de l’intérieur que du désert ; enfin, les peaux de bouc de Kano, ou outres à eaux, sont recherchées au point que jamais une caravane ne partira de Kouka, par exemple, avant d’avoir fait venir de Kano sa provision de peaux de bouc (or la distance de Kouka à Kano est de plus de 600 kilomètres).
L’importance de Kano est donc capitale, et je n’ai cité que ce qui a trait à l’_industrie indigène_. Les transactions sur la noix de kola que Kano envoie chercher à la côte occidentale sont immenses, mais difficiles à chiffrer ; cette noix est ensuite transportée de Kano jusqu’à Kouka et de là au Ouaday et à Khartoum.
Tout le monde sait aujourd’hui ce qu’est la noix de kola, qui s’est même introduite depuis quelques années dans la pharmacopée européenne. La noix de kola est produite par un arbre appelé _Sterculia cola_, il croît entre le 6° 30′ et le 11e ou 12e degré de latitude nord. On trouve les kolas sur la Gambie, dans le Niokolo, dans le pays des Timénés, aux abords de la Mellacorée, mais les plus célèbres viennent du Ouorodougou et du Gandjia. Les fruits, analogues à un marron comme grosseur moyenne, sont contenus dans une coque présentant quelque similitude extérieure avec celle de la noix ordinaire ; ils y sont réunis par trois ou quatre, à la manière des châtaignes dans leurs pelons. Le kola présente généralement sur son pourtour une raie noire, quelquefois deux, qui permet de le diviser sans le rompre.
La grosseur du kola est très variable : on en voit de la grosseur d’une châtaigne ordinaire, tel celui du Niokolo : d’autres atteignent la grosseur de la moitié du poing. La couleur générale est rouge brique foncé, mais dans certaines contrées, dans le Ouorodougou en particulier, il y a toutes les teintes intermédiaires entre le rouge et le blanc. Le kola du Ouorodougou se consomme surtout dans les bassins supérieurs du Niger et du Sénégal. Dans les pays bambaras, la noix de kola joue un grand rôle dans la vie ordinaire ou dans la vie publique ; la couleur, dans ce cas, a une grande importance : le kola blanc est toujours un signe d’amitié, d’hospitalité. Demandes de mariage, acceptation ou refus, défi, déclaration de guerre, marque de soumission, etc., se traduisent par l’envoi d’un nombre de kolas de couleur déterminée.
Je veux parler ici spécialement du kola du Gandjia, qui est, lui, uniformément rouge et qui, moins fin souvent que le kola du Ouorodougou, est cependant de préférence acheté par les caravanes de Kano, parce qu’il se conserve plus longtemps.
J’ai dit ci-dessus l’itinéraire suivi par ces nombreuses caravanes ; j’ai dit aussi les tribulations sans nombre que sont obligés de subir les malheureux traitants qui vont si loin à la recherche de ce précieux produit. Ce que je veux dire maintenant, ce sont les soucis de tous les instants, les soins méticuleux dont le commerçant est obligé d’entourer sa marchandise pour pouvoir l’amener à Kano, à Khartoum même, dans des conditions qui lui en assurent la défaite facile et rémunératrice.
C’est à Kano que se confectionnent les paniers destinés au transport des kolas. Ces paniers sont des sortes de corbeilles dont l’ossature est formée de fortes branches d’osier ; ils ont la forme d’un tronc de pyramide à base carrée ; les faces et le fond sont garnis en cuir. Chacun de ces paniers contient de trois à quatre mille kolas ; deux paniers sont la charge d’un bourriquot.
Pour que le kola puisse se conserver frais, et traité avec soin il peut rester deux et trois ans en cet état, il lui faut une température humide et surtout qu’il ne soit pas exposé à l’air. Si « le vent entre », comme disent les Haoussa, le kola est perdu, il s’ouvre suivant la ligne de séparation dont j’ai parlé plus haut, comme s’il allait germer, puis se dessèche, se ride, devient dur comme un morceau de bois. Dans cet état, il a perdu 90 pour 100 de sa valeur.
Les soins employés pour le conserver frais sont les suivants : au moment de faire le panier, on garnit le fond et les parois de feuilles fraîches, feuilles de cé (karité) de préférence ; ces feuilles, on les mouille légèrement, puis on tasse les kolas dans le panier en les aspergeant d’eau ; on a soin de laisser le moins de vides possible, puis au-dessus on place une nouvelle couche de feuilles fraîches et humides, pardessus lesquelles on met encore du vieux linge mouillé ; enfin, on ficelle fortement avec une bonne corde, de telle sorte que le dessus du panier, quand il est fermé, présente l’apparence d’une pelote de laine.
Tous les quatre ou cinq jours au plus, il faut renouveler cette opération, qui se complique encore de ce fait qu’à chaque fois il faut faire un triage pour éliminer les kolas simplement piqués comme d’une tache de rouille, car, enfermés avec les kolas sains, ils les gangréneraient.
De ce que nous avons dit des fatigues de route et de ce que l’on vient de lire au sujet des soins de tous les instants dont la marchandise doit être entourée, on peut se rendre compte que le métier des caravaniers n’est exempt ni de fatigues ni de périls.
Quelle est la récompense de leur peine ? Au Gandjia, l’un dans l’autre les kolas valent de 5 à 7 cauries ; dans le Mossi, ils valent de 40 à 50 ; à Say, de 70 à 80 ; à Sokkoto, 100 ; à Kano, de 120 à 140 cauries ; à Kouka, de 200 à 250 et 300 cauries. Malgré cette majoration considérable des prix, les caravaniers, tout compte fait, ne gagnent pas plus de deux fois la valeur qu’ils ont engagée dans l’entreprise.
Quelles sont maintenant les vertus de ce fruit qui, on peut le dire sans exagération, est la clef de voûte du mouvement commercial du Soudan ?
Le noir attribue au kola toutes les propriétés bienfaisantes ; il lui est aussi indispensable que la chique de bétel à l’Indou et à l’Annamite, que l’opium au Chinois, que la cigarette à l’Espagnol, que le chien à l’aveugle.
Le noir prétend que le kola l’empêche de souffrir de la faim, lui fait trouver bonne l’eau la plus détestable, lui donne l’endurance à la fatigue, restaure même certaines de ses facultés quand elles sont affaiblies.
Pour mon compte personnel, j’ai dû renoncer à son usage parce que deux noix de kola me donnaient une agitation fébrile, mais je ne lui ai jamais trouvé aucune vertu spéciale, sinon d’offrir quelque analogie avec le café. Les Arabes ont bien cette impression, puisqu’ils appellent le kola « gaoua Soudan » — café du Soudan. — Toutefois, à raison d’une astringence très marquée qu’il possède, le kola, quand on l’a mastiqué un moment, fait paraître fraîche et savoureuse une eau de qualité médiocre.
Les analyses scientifiques qui en ont été faites ont révélé dans sa composition la présence d’une forte proportion de tanin et d’un alcaloïde analogue à la caféine ou à la théine. Des produits qui en ont été tirés je n’ai rien à dire, l’usage seul peut en démontrer la valeur.
Ce qui est incontestable, c’est que, dans le Soudan entier, le kola est l’objet de luxe par excellence, accessible à peu près à toutes les bourses. Un homme qui se respecte doit toujours avoir sur lui un kola à partager avec son interlocuteur, voire même son esclave. C’est la prise de nos grands-pères, c’est le cadeau que tout le monde peut donner, que personne ne peut refuser sans une excuse valable. Avec un kola on voit s’évanouir d’elles-mêmes des difficultés qui avaient résisté à tous les efforts appuyés de cadeaux ; on se réconcilie avec son guide, quand il trouve qu’on le fait partir de trop grand matin ; on calme un créancier irrité ; on se débarrasse d’un solliciteur importun ; on enlève un marché indécis ; on soutire un renseignement précieux ; on ferme la bouche à un braillard ; on gagne le sourire d’une jolie femme ; on peut même capter les bonnes grâces d’un eunuque.
C’est assez dire que c’est la panacée universelle, et la puissance commerciale de Kano repose en grande partie sur les millions de kolas dont son marché est approvisionné.
Une autre branche importante du commerce de Kano, ce sont les captifs. Je dis à dessein captif et non esclave, car l’esclavage a été, s’il n’est plus, une plaie tout européenne. L’esclavage tel que les Arabes et les Européens, à leur exemple, l’ont compris, implique l’idée d’infériorité morale de la race asservie ; de là, à traiter comme un vil bétail les malheureux noirs, il n’y avait qu’un pas ; il a été franchi. On connaît les horreurs de la traite qui transportait de l’autre côté de l’Océan des milliers d’infortunés destinés à ne jamais revoir le sol qui les avait vus naître. Toute leur vie, ils devaient peiner durement sous le fouet du farouche et cruel commandeur. Serfs attachés à une glèbe étrangère, leur descendance était, à perpétuité, vouée au même servage, sans espoir de relèvement. Plus impitoyable encore, l’Arabe pousse la barbarie jusqu’à les priver des attributs de la virilité pour en faire les gardiens féroces de son harem.
Au Soudan, la captivité n’a rien de commun avec ces barbares coutumes. Le captif est toujours un prisonnier de guerre ; la vente des prisonniers couvre les frais de guerre du vainqueur. Guerre souvent inique, je le veux bien ; mais le spectacle que nous offre l’Europe, dans son histoire, ne nous permet pas d’être juges trop sévères en la matière. Toujours, c’est aussi vrai, le plus fort mange le plus faible ; mais n’est-ce point là une loi d’humaine nature, que cet instinct de domination qui force le plus faible à courber le front sous la loi du plus fort ?
[Illustration : Une fille et son amie à Kano.]
Ce qui fait, au Soudan, que le captif est presque toujours traité avec douceur, c’est que son sort peut être partagé le lendemain par son propre maître ; aussi est-ce en général avec résignation qu’au bout de quelque temps il accepte la perte de sa liberté. Une autre raison qui porte le maître à se montrer clément est que souvent la population servile est en plus grande proportion que la population libre, dans les grands centres comme Kano, ainsi qu’autour des grands chefs. A Kano, la population libre ne forme certainement pas le cinquième de la population totale de la ville.
Il n’est pas sans exemple qu’une révolte générale des captifs ait interverti les rôles ; le plus connu de ces exemples est rapporté par Raffenel dans son Histoire des Bamanas (Bambaras). A Ségou, au siècle dernier, les captifs révoltés mirent sur le trône un Diara captif comme eux et massacrèrent le Roi, un Kourbari-Massassi, et toute sa famille.
La situation du captif est digne de pitié, lorsqu’il est encore à l’état de prisonnier, c’est-à-dire tant qu’il n’a pas été acheté.
Après la razzia ou l’expédition de guerre, la population du village est emmenée par le vainqueur ; les vieillards sont sacrifiés ; ou on les tue, ou on les abandonne ; la population mâle adulte est enchaînée ; les femmes, les enfants suivent, et le vainqueur regagne son territoire. Souvent, dans ces marches de retour très rapides, de nombreuses victimes succombent, les femmes et les enfants surtout, tant par suite de la fatigue que par manque de nourriture. Impitoyablement les traînards sont massacrés. Rares sont ceux qui réussissent à s’enfuir.
Arrivé au village, chacun prend son bien, qui pour le garder, qui pour le vendre. Des marchands sont là bientôt, comme des oiseaux de proie, qui viennent acheter la marchandise humaine pour la porter sur les marchés où ils peuvent en trouver le meilleur prix. C’est presque toujours les fers aux mains et portant de pesants fardeaux que les malheureux font ces routes souvent fort longues. On les voit passer hâves, chétifs, couverts de plaies et de vermine, nus ou vêtus de quelques lambeaux d’étoffe, marchant à pas pressés, poussés par le maître et par ses captifs plus durs que lui-même bien souvent, jetant de temps en temps en arrière un regard défiant, aiguillonnés par la crainte de voir s’abattre sur leur échine la dure lanière de cuir. Et ainsi, ils parcourent des distances énormes, nourris tout juste à ne pas mourir de faim, pour arriver à un marché le plus lointain possible, car le marchand a le souci de les dépayser pour s’en défaire mieux. Un captif offre plus de sécurité au maître qui l’achète, quand il est éloigné de son pays d’origine, car il y a moins de chances pour qu’il tente de s’échapper.
Au marché finissent en général les tribulations du captif, mais elles ont duré plusieurs mois déjà. A partir de ce moment, le marchand, intéressé à le faire valoir, le nourrit bien, lui donne aussi un vêtement ; chaque jour on le conduit au marché, jusqu’à ce qu’il soit vendu.
Sa condition est dès lors celle du commun ; les premiers temps, par défiance, le maître pourra lui conserver des fers, mais pour les lui enlever aussitôt que son attitude l’aura rassuré.
Il s’occupe des cultures, des réparations aux habitations ; son travail est celui des enfants de la maison. S’il est intelligent, il s’élève vite au-dessus de sa condition, son maître l’associe à ses affaires, à son commerce, lui donne la gestion de ses intérêts, souvent de préférence à ses propres fils. Comme première récompense, son maître lui donne une femme, puis des esclaves, bientôt il est lui-même propriétaire. S’il vient à avoir de la famille, son sort est définitivement fixé, il ne peut plus être vendu, pas plus que ses enfants. En faisant prospérer les affaires de son maître, il fait les siennes propres, et, si sa bonne étoile l’a conduit sous le toit d’un Roi ou d’un chef de pays, il peut prétendre par son assiduité, son travail, son dévouement aux plus hautes destinées.
Dans tous les pays musulmans du Soudan, en effet, les grandes charges, les grands commandements territoriaux ou aux armées sont entre les mains des captifs qu’on appelle captifs de la couronne, ou grands captifs. Au Bornou, en particulier, ils sont tout-puissants. La raison de cet état de choses réside dans la suspicion dans laquelle les chefs tiennent généralement leurs parents les plus proches. Le proverbe arabe ne dit-il pas : « On t’a dit beaucoup de mal de moi ? Ce ne peut être que mon frère ou mon oncle. »
La captivité doit être envisagée au Soudan comme une nécessité sociale et économique. Sociale, parce que la rémunération du travail ne peut se faire qu’avec les produits du sol et que chacun, ayant la terre à sa disposition, peut cultiver suivant ses besoins, sans aliéner sa liberté, puisqu’il n’obtiendrait en échange que ce que son propre travail peut lui donner.
Si la main-d’œuvre servile n’était point, comme la main-d’œuvre mercenaire ne peut exister, il n’y aurait pas de société, mais bien des individualités sans cohésion.
Je sais que cet état, idéal chimérique de certains, peut hanter le cerveau de quelques rêveurs qui y voient la suprême égalité ; je regrette d’avoir à constater que, même dans les pays les plus arriérés, ces utopies n’ont pas cours, et que le principe d’autorité a toujours prévalu dans toute organisation sociale, quelque rudimentaire que j’aie pu la rencontrer ; il est jugé indispensable, ne serait-ce que pour la protection du droit le plus sacré, le droit au travail.
Or, si l’on veut bien s’en rendre compte, du seul exercice de ce droit, l’inégalité prend naissance, à cause de la différence de production fatale entre les individus. Mais je crois que je m’égare dans des discussions hors de propos. Je terminerai en disant que la nécessité économique est de même ordre que la première, puisque la terre et ses produits ne pouvant être une rémunération, l’industrie et le commerce ne sauraient ni prendre naissance ni prospérer.
On peut entrevoir toutefois, et à brève échéance, je crois, la fin de cet état de choses ; c’est lorsque la fortune mobilière se présentera sous une forme à la fois transportable, facilement transmissible et négociable ; autrement dit, quand la marchandise monnaie sera d’un usage courant.
A ce moment, en effet, le loyer du travail sera possible, et la captivité disparaîtra d’elle-même. Il suffit, pour s’en rendre compte, de considérer que le captif, s’il est un luxe, est aussi une lourde charge. Au maître incombent sa nourriture, les soins de maladie ; s’il meurt, le capital qu’il représente est perdu ; c’est pis encore si par accident il devient infirme.
Déjà, dans les pays voisins de la côte, les noirs ont compris tous les avantages de la domesticité libre ; ils savent qu’ainsi ils peuvent exiger du travail en échange du salaire et qu’ils ne sont pas obligés de nourrir, pendant de longs mois, une bouche inutile.
Cette transformation économique qui doit déraciner du sol africain cette plaie ignoble de la captivité, c’est à l’Europe de la mener à bonne fin ; mais toutes les sociétés anti-esclavagistes briseront leurs efforts contre l’inéluctable nécessité, tant que la question économique n’aura pas été tranchée.
Le siècle à l’aurore duquel nous serons bientôt, tiendra à honneur de rendre à l’Afrique cet immense bienfait en juste compensation de l’œuvre d’infamie des siècles qui l’ont précédé.
J’aurai terminé avec le commerce de Kano quand j’aurai dit quelques mots de la caravane au sel et du mouvement commercial vers la Tripolitaine.
Chaque année, vers le mois de septembre, part de l’Aïr ou Asben (région montagneuse du Sahara central) une caravane de trois à quatre mille chameaux appelée aïri. Cette caravane, chargée de céréales et de dattes, se rend à Bilma (sud de l’oasis de Kawar au nord du Tchad) pour y échanger son chargement contre le sel renommé qui s’y recueille. L’aïri, chargée de sel, fait retour à Tintelloust[27] et se dirige ensuite sur Zinder et Kano.
A Zinder, une partie de la caravane se porte sur Katzéna et Sokkoto.
L’aïri arrive à Kano vers janvier et là prend, pour les transporter vers Ghadamès, les produits des négociants arabes. Ce sont des plumes d’autruche, un peu d’ivoire et des maroquins bruts.
Ces Touaregs sont des Kel-Oui ; ils se chargent des transports pour un prix convenu à l’avance, et la plupart du temps les Arabes n’accompagnent pas les caravanes. Au Bir-Assiou, situé à la frontière de leur territoire, les Kel-Oui remettent leur chargement aux Touaregs- Asgueurs, lesquels assurent le transport jusqu’à Ghadamès[28].
Quatre ou cinq cents Arabes, représentants des maisons de Ghadamès et de Tripoli, ont le monopole du commerce par le Sahara ; mais ce mouvement n’est, à mon avis, que le cinquième du mouvement commercial de Kano, qui, par conséquent, est, pour la plus grande part, aux mains des Haoussa.
Mon séjour à Kano, en dehors de la préoccupation incessante que j’avais de continuer ma route, n’eut rien de bien pénible. J’avais réussi à prendre dans l’esprit du Roi, de Madiou et de la population en général, une situation exceptionnelle. J’étais maître d’aller et venir à ma fantaisie et partout j’étais l’objet de prévenances et d’amabilités. Je revis à son passage, alors qu’il se rendait à Yola, Bandawaky, frère du Lam-Dioulbé, Roi de Gandi. Je lui dis les ennuis que m’avait causés Boubakar, lequel, par surcroît, s’était enfui de Kano avec la traite.
Je reçus aussi la visite de deux agents indigènes de la Royal Niger Company. L’un venait de la Bénoué ; il n’avait pu arriver à Sokkoto que le jour où j’en sortais muni du traité ; il me joignit à Kano, mais les embûches qu’il me tendit étaient vraiment trop faciles à démasquer pour que je m’y laissasse prendre. Un beau jour il disparut, fatigué de l’insuccès de ses perfidies. Un autre était ou se disait être le fils de Kossoko, Roi de Lagos ; il parlait bien l’anglais. Je n’eus qu’à lui offrir de me porter une dépêche à Kotonou pour qu’il s’empressât de partir avec mon papier, croyant tenir des renseignements de la plus haute valeur. Cette dépêche parvint en France six mois après que j’y étais moi-même arrivé ; le Gouvernement voulut bien, sur mon avis, payer quand même au messager le prix convenu, 100 francs.
Si je parle de ces faits, c’est seulement pour montrer que je n’ai pas ignoré les agissements de la toute-puissante Compagnie. Celle-ci s’est défendue avec ses moyens ; je n’en discuterai pas la valeur ; elle a tenté de me devancer à Sokkoto, à Kano, à Kouka, dans le but évident de me faire fermer les portes ; elle n’y a pas réussi, je me contente de ne pas lui en tenir rancune.
C’est aussi à Kano que j’appris la venue à Kouka et l’expulsion de M. Charles Makintosh, représentant de la Royal Niger Company dans la Bénoué. Ce fait, très important pour moi, eut une grande influence sur la suite de mon voyage ; mais en quittant Kano, et même longtemps encore après mon arrivée à Kouka, j’étais convaincu que l’Européen qu’on me signalait était mon camarade Mizon, parti de France presque en même temps que moi et qui, lui aussi, on le sait, avait le Tchad pour objectif.
Voici dans quelles circonstances ce fait vint à ma connaissance :
Un jour que Madiou était chez moi, c’était le 6 janvier 1892, l’obsédante demande de médicaments revint sur le tapis ; c’était chez lui une passion, mais la seule que je lui ai découverte, je dois le dire. Il voulait pour le Roi de l’iodure de potassium et il m’en restait très peu. Ne voulant point lui en donner, je lui dis, me rappelant une parole de Mizon qui m’avait promis de me laisser à Kouka des médicaments, que je lui en enverrais aussitôt arrivé au Bornou.
« Mais, me dit Madiou, qui donc te donnera à Kouka des médicaments ?
— Un de mes amis a dû y arriver, qui doit m’en laisser.
— Non, dit Madiou, Kouka est fermé aux Européens depuis l’année dernière. »
Je le pressai de questions, étonné de le trouver aussi affirmatif, alors que, déjà interrogé discrètement par moi, à diverses reprises, il avait éludé de répondre.
Comptant obtenir ce que je lui refusais obstinément, Madiou me fit le récit suivant :
« Il y a exactement douze mois, des blancs sont arrivés à Koukaoua, venant de l’Adamaoua ; ils ont fait au Cheik des cadeaux considérables ; ils ont aussi beaucoup donné dans son entourage. Ils avaient beaucoup de porteurs et de nombreux fusils.
« Dix jours après leur arrivée, le Cheik a réuni ce qu’il avait reçu personnellement, a fait rassembler ce qui avait été distribué au dehors et a fait reporter le tout en donnant l’ordre aux blancs de reprendre au plus vite la route par laquelle ils étaient venus, c’est-à-dire celle de l’Adamaoua.
« Puis le Cheik envoya au roi d’Adamaoua une lettre lui disant qu’il était libre d’avoir commerce avec les blancs, que quant à lui ce n’était point son désir, et de ne plus leur ouvrir à l’avenir, la route de Koukaoua. »
Pour préciser la date, Madiou me dit que cette lettre, transmise par le roi de l’Adamaoua au Lam-Dioulbé, arriva à Kano quelques jours après la mort de ce dernier (Lam-Dioulbé Oumarou, prédécesseur de Lam-Dioulbé Abdherraman, actuellement régnant), laquelle survint quinze jours avant le Ramadan, c’est-à-dire fin de mars 1891.
Ces renseignements me furent confirmés avec la même précision par un Arabe qui est celui auquel j’ai confié mon courrier deux jours après. Ils étaient rigoureusement applicables à la mission Mizon, celle-ci ayant parfaitement pu arriver à Kouka dans les premiers jours de 1891.
Sur la nationalité de ces Européens, je ne pus être fixé.
De ce jour-là seulement, je compris que le principal obstacle à mon départ n’était point le payement de ma dette, mais bien la crainte de déplaire au Cheik du Bornou. Dix fois déjà, Madiou m’avait déconseillé d’aller à Kouka, il voulait à tout prix que je partisse pour Yola. Les différents courriers envoyés au Lam-Dioulbé n’avaient que cet objet, et cela est si vrai que, lorsque, par une indiscrétion, j’eus connaissance de la réponse du Lam-Dioulbé qui parvint à Kano le 15 février, il était dit dans cette lettre au Roi de Kano de me donner un guide et des lettres pour la route qu’il me conviendrait de prendre. Or, quand le Roi me fit appeler pour me la communiquer, il ne me parla que du règlement de la dette, mais ajouta :
« Tu pourras partir quand tu voudras, je vais te donner une lettre et un guide pour le Roi d’Adamaoua. »
Je me récriai vivement, et, voyant ma volonté bien arrêtée, le Roi déclara qu’il me donnerait guide et lettre seulement pour le Ghaladima du Bornou dont la résidence N’Guéleva est à la frontière.
Jamais, ni le Roi ni Madiou n’auraient consenti seuls à me laisser prendre la route du Bornou, et, si le Liam-Dioulbé y a consenti dans la forme évasive que j’ai citée, c’est qu’il n’a pas pensé que l’interdiction pût s’appliquer à la personne d’un envoyé du Roi des Français aux Rois du Haoussa et du Bornou. On a surtout craint de mécontenter le Cheik, qui n’avait pu évidemment que viser le cas des commerçants européens. La suite du récit montrera la vérité de cette supposition.
J’ai dit que, le 8 janvier, je confiai à un Arabe, dont le frère quittait Kano, un volumineux courrier. Je l’adressai au Consul général de France à Tripoli pour le faire parvenir au Ministre ; contre remise, le porteur devait recevoir 250 francs.
Dans les derniers jours de mai, ce courrier était entre les mains de M. Destrées, qui paya ma traite. Dans les premiers jours de juin, le Gouvernement, ma famille et mes amis étaient tranquillisés sur mon sort, car depuis un an on était sans nouvelles ; mon courrier de Lanfiéra, comme je le sus ensuite, ne parvint que plus tard.
Cette longue période d’inaction à Kano ne fut guère favorable à la santé de Badaire pas plus qu’à la mienne. Badaire eut une très grave rechute de dysenterie dont j’eus grand’peine à le sauver. Sa convalescence fut facilitée heureusement par les vivres de toute nature que nous pouvions trouver, œufs, viande, volaille. Je pus acheter à un prix modique de magnifiques dindons importés de Tripoli par les Arabes ; Kano est la seule ville où j’en ai trouvé. Quant à moi, j’eus une bronchite grave et un très douloureux rhumatisme articulaire.
Les derniers jours furent consacrés aux préparatifs et aux visites. Le Roi et Madiou se montrèrent particulièrement aimables et généreux. J’avais une superbe caravane de sept chameaux, quelques chevaux et des bourriquots.
Avant de quitter Kano, voulant remercier la population et aussi faire plaisir à mes hommes, je fis ce qu’on appelle une charité.
L’aumône est recommandée très expressément par le Coran ; aussi les gens riches qui veulent se conformer à son esprit font, à l’occasion de certaines fêtes religieuses ou de famille, la charité aux pauvres. Tous les vendredis, le Roi fait distribuer des vêtements et des vivres. A cet effet, on envoie au marché où les malheureux se tiennent habituellement et on prévient que tel jour, à telle heure, il sera fait la charité dans telle maison. Un marabout est habituellement chargé des distributions ; cet homme est obligé d’enlever ses vêtements qui sortiraient à l’état de loques des mains des faméliques qui se précipitent vers lui comme à l’assaut, malgré les captifs apostés qui font pleuvoir de toutes leurs forces les coups de fouet sur les échines qui sont à leur portée.
Je fis prévenir la veille au marché, et le lendemain, dès le jour, il y avait en rangs pressés dans la rue, devant ma porte, cinq ou six cents misérables. Toutes les infirmités et difformités étaient là représentées. Je donnai des cauries et des vêtements.
Jamais je n’ai vu spectacle plus écœurant ; mes hommes, tous équipés d’une grande musette, prenaient les cauries dans la cour, pour les répartir dehors entre les pauvres.
A peine avaient-ils franchi la porte qu’ils étaient assaillis, bousculés, frappés même par des jeunes gens et des captifs tous très ingambes d’ailleurs, qui cherchaient à s’emparer du bien destiné aux pauvres. Lorsque par hasard un des distributeurs avait réussi, à force de lutter, à donner quelques cauries à un malheureux, c’était celui-ci qui, à son tour, était dépouillé, jeté à terre, maltraité. Armés de triques et de fouets, Badaire, Makoura et moi frappions à tour de bras sur tout ce qui se présentait à notre portée, échine, tête, bras, jambe ; c’était en vain ; il fut impossible d’arrêter même pour quelques minutes le pillage éhonté auquel se livrait cette bande de misérables. L’intervention énergique d’un chef captif de Madiou, vigoureusement appuyée par nous trois, laissa un moment de répit, grâce auquel plusieurs pauvres purent être gratifiés d’une obole, mais ce fut de courte durée.
Au total on distribua 200000 cauries et cinquante vêtements. Mais j’étais dégoûté pour longtemps de faire la charité.
[Illustration]
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