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CHAPITRE IX

=De la frontière haoussa à Kano=

En route pour Sokkoto. — Entrée dans la ville. — Visite au Oiziri. — L’audience du Lam-Dioulbé. — Étude ethnographique de la race peule. — Définition du Soudan. — Ses limites, ses divisions. — Torodo ou Toucouleurs. — La dynastie haoussa. — Liste chronologique des Empereurs de Sokkoto. — Le nationalisme haoussa. — Mon escorte est fatiguée. — Symptômes de relâchement. — L’Empereur m’oblige à lui vendre des marchandises. — Changement imposé d’itinéraire. — Conséquences heureuses de la dette contractée vis-à-vis de moi par l’Empereur. — Je remonte ma caravane. — Le traité de Sokkoto. — Le départ pour Kano. — Désertion d’un de mes hommes. — L’arrivée à Gandi. — Bandawaky, roi de Gandi. — Boubakar, mon guide. — Je mets mon bateau sur la rivière. — Désertion d’Aldiouma. — La route de Dampo à Kaoura. — Les exorcismes pour l’entrée dans la brousse. — La ligne de partage d’eaux des bassins du Niger et du Tchad. — Les mauvais procédés de Boubakar. — Entrée dans Kano.

Katami, situé à peu de distance du Mayo-Kabbi, n’était certes pas un endroit fort agréable, car nous y fûmes dévorés par les moustiques ; mais il nous sembla un véritable paradis. Enfin, fait unique depuis plus de cinquante jours, nous pouvions goûter quelques instants d’un vrai repos, fait d’une détente complète de corps et d’esprit. L’avenir n’était pas assuré encore, mais du moins nous nous trouvions au milieu de gens relativement civilisés, ou nous les jugions tels par le contraste. Nous pûmes aussi nous procurer un peu de poisson frais, luxe qui ne nous avait pas été permis depuis Say.

Dans de telles dispositions d’esprit, je fis séjour à Katami le lendemain ; mes pauvres animaux, terrassés par l’hivernage, en avaient le plus grand besoin. Comble de bonheur, l’hivernage lui-même était terminé ; nous avons eu en effet la dernière tornade, la veille du départ d’Argoungou, et nous allions pouvoir, avec du beau temps, aborder des pays nouveaux.

Qui n’a éprouvé combien est grande l’influence du ciel sur le moral ? La chose qui semble la plus aisée par un beau jour ensoleillé se présente hérissée de difficultés insurmontables par un temps pluvieux ou couvert seulement. C’est que le soleil joue dans la nature le rôle de grand illusionniste, qu’il habille de couleurs chatoyantes les objets les moins faits pour séduire l’œil ou l’esprit hors de sa présence. Un rayon de soleil suffit à transformer en un paysage ravissant une mare infecte, flanquée de quelques arbres chétifs ; la roche nue, inculte, terne et grise, s’irise des couleurs du prisme et semble une mosaïque inimitable ; le moindre monticule se hausse à la taille d’une montagne ; la végétation la plus banale se nuance de teintes délicates ; l’homme semble meilleur, la femme plus belle, le danger est plus loin ; la plus légère satisfaction est une joie, le travail est un plaisir ; la plus petite difficulté vaincue vous fait sonner à l’oreille comme un chant de victoire, et le pauvre voyageur esseulé, loin de la terre natale, est heureux d’avoir un témoin de son dur labeur, qui dissipe pour lui les ténèbres de la route et lui met au cœur le rayon d’espoir qui l’aidera à persévérer sans faiblir.

Donc le beau temps est revenu, avec lui l’horizon s’est éclairci. Le 14 au matin, nous nous remettons en route pour gagner Silamé, également situé aux bords du Mayo-Kabbi. Nous trouvons à profusion vivres de toute nature, en particulier des œufs et des poulets dont nous sommes sevrés depuis Guiouaé.

Je puis aussi, et fort heureusement, trouver des bourriquots à loyer pour gagner Sokkoto ; mes pauvres animaux sont à leur fin.

Le lendemain, toujours longeant la rive gauche du fleuve, nous venons camper à Diékanadou, d’où nous partons le jour d’après pour arriver à Louakoby.

En ce point, je me trouve à une petite journée de marche de Sokkoto. Dans la journée nous entendons des salves de coups de fusil qui signalent, me dit-on, l’arrivée, dans la ville, de l’Empereur venant de Vourno où il réside de préférence.

Quoique des dunes de sable courent parallèlement à la rive gauche du fleuve, les terres n’en sont pas moins très fertiles et couvertes des cultures les plus variées ; les mils sont coupés, mais les niébés (haricots), les ignames, les patates, le manioc, les arachides couvrent des superficies de terrain considérables et s’étendent en tout cas de manière ininterrompue le long du chemin, jusqu’à la capitale.

Dans l’après-midi, j’expédie Makoura, avec un Peul que j’ai pris à Katami pour interprète haoussa, à Sokkoto, pour informer le Lam-Dioulbé de mon approche et lui demander l’hospitalité.

A la nuit faite, craignant que mes animaux ne puissent supporter la chaleur du jour, nous nous mettons en route pour abréger l’étape du lendemain. J’acquiers une fois de plus, à mes dépens, la conviction que les marches de nuit en terrain non connu sont de pures folies ; même dans les conditions les plus favorables, on déploie un effort décuple pour un résultat insignifiant. De huit heures à minuit, nous dûmes peiner durement pour faire quelques kilomètres. En fin de compte, je dus camper au bord du chemin, parce que mes animaux attestaient, en refusant de se relever quand ils tombaient, de leur résolution de ne pas continuer plus longtemps l’expérience.

En ce point, qui fort heureusement n’était pas éloigné d’un village de culture, j’attendis le retour de mon interprète qui vers midi arrivait, la figure radieuse, accompagné d’un envoyé du Serky N’Kabbi, frère de l’Empereur. J’ai dit que ce titre porté par l’héritier présomptif, qui avait sous ses ordres les pays frontières de l’Ouest, devait surtout avoir toute sa signification, quelques mois après, par la prise d’Argoungou.

Au nom de l’Empereur, le Serky N’Kabbi me faisait saluer et m’invitait au plus vite à entrer dans Sokkoto, où une installation était préparée pour me recevoir.

Nous faisons une petite marche dans la soirée et le lendemain matin, dès le jour, nous entrions dans la ville. Droit nous poussons à la demeure du Serky N’Kabbi, qui, après un bout de visite où il se montre très gracieux, me fait conduire auprès du Oiziri (grand vizir), lequel a pourvu à mon logement à peu près au centre de la ville.

L’installation, sans être luxueuse, est suffisante ; notre groupe de cases est sur la voie qui conduit à la porte de Kano.

Sokkoto est une grande ville, pourvue d’une enceinte en forme de rectangle, constituée par des murs en pisé de 5 à 6 mètres de hauteur environ. Cette enceinte est mal entretenue, elle tombe en ruine sur plusieurs points ; mais pendant mon séjour l’Empereur passait chaque matin l’inspection d’une partie de l’enceinte et surveillait les travaux qu’il avait prescrits pour son relèvement. A l’intérieur de cette muraille, la ville est bâtie sans aucune symétrie, les cases sont sans élégance ni propreté ; quelques constructions en pisé sont les demeures du Roi ou des grands, mais elles-mêmes sont mal entretenues. De nombreux terrains vagues existent ; les uns, desquels on a extrait les terres pour les constructions voisines, sont couverts d’excavations qui se transforment en cloaques infects à la fin de la saison des pluies, les autres sont destinés à servir de terrains de culture en cas de siège. Les palais du Lam-Dioulbé, du Oiziri, du Serky N’Kabbi, que j’ai visités, sont au-dessous de toute description ; on m’en donna pour raison que l’Empereur faisait de Vourno sa résidence accoutumée, qu’il n’était venu à Sokkoto que pour réunir la colonne destinée à opérer contre Argoungou.

[Illustration : De Sokkoto à Kaoura.]

Le lendemain, je vais voir le Oiziri qui, de la façon la plus aimable, me met à l’aise, me parle de ma route, me demande l’objet de ma mission. C’est un homme de quarante-cinq à cinquante ans, tête fine, un peu ascétique. Il est fils de la sœur de l’Empereur. Je lui remets les traités qu’il lit avec la plus grande facilité ; il retient ceux de Ouro-Guéladjio et de Say pour les envoyer immédiatement au Lam-Dioulbé qui doit me recevoir le jour même. Bientôt en effet on vient me chercher. Quand j’arrive au palais, l’audience publique est terminée, l’Empereur s’est retiré chez lui ; il faut aller chercher le chef des eunuques, qui seul a le droit de pénétrer dans les appartements privés. On me fait entrer dans une salle en assez mauvais état d’entretien, où, sur un banc d’argile, l’Empereur est assis. Tête difficile à définir, au milieu des turbans et du voile (litham) qui lui cache le bas du visage ; les yeux sont vifs et intelligents. Aussitôt après les salutations, il me dit avoir lu les traités, celui de Ouro-Guéladjio en particulier, et qu’il me fera le semblable. Puis il me dit le plaisir qu’il éprouve à savoir que je suis venu de si loin pour le visiter. Il me parle ensuite d’Argoungou et, soulevant son turban, il me montre ses cheveux qui ne sont pas rasés comme il est de coutume chez les chefs musulmans ; il me dit qu’il a fait serment de ne pas se faire raser la tête tant qu’il n’aura pas pris Argoungou.

[Illustration : Vue de Sokkoto.]

Je lui demande de me donner, en quittant Sokkoto, des guides pour Vourno, Katzéna, Zinder et Kouka. J’ajoute que je prendrais volontiers une lettre de lui pour le Sultan d’Adamaoua, pour le cas où, de Kouka, je voudrais revenir par le Sud. Ces diverses demandes me sont sur l’instant accordées et l’Empereur ajoute : « Tu es ici chez toi ; le jour où tu voudras partir, fais-moi prévenir, je te dirai adieu. »

Sur cette parole, je prends congé et rentré à mon logis je fais porter à l’Empereur, au Oiziri et au Serky N’Kabbi les cadeaux que je leur destine. J’ouvre à cette occasion une caisse zinguée où sont de merveilleuses soieries, des caftans brodés, des brocarts d’or et d’argent. Au retour de mon interprète, j’apprends que tous ont été satisfaits, l’Empereur en particulier.

L’impression que j’ai retirée de ces visites, c’est que ces hommes sont d’un niveau intellectuel très élevé, qu’ils sont très polis et, chose plus rare, bien naturels. Mais ils appartiennent à une race dont j’ai déjà entretenu le lecteur et dont je veux lui parler plus longuement ici. C’est la race peule.

Les Peuls, appelés aussi Poul, pluriel Foulbés, Fellata, Fellani, Foulfouldé, sont disséminés un peu partout dans les bassins du Sénégal, du Niger et même du Tchad, des rives de l’Atlantique au Chari ; dans le Soudan occidental[19], ils ne descendent guère au-dessous du 9e parallèle ; dans le Soudan central, on les trouve jusqu’au delà de la Bénoué en Adamaoua et dans la région de N’Gaoundéré jusque sur la Haute- Sangha. Dans le Soudan oriental, on en trouve des groupes isolés, dans le bassin du Chari et dans le Ouaday.

Au physique, le Peul n’a pas l’apparence d’un noir ; le teint est rouge brun, la taille élancée, flexible, les extrémités sont fines, les attaches nerveuses ; le facies est sensiblement celui de la race caucasique, le nez est presque toujours aquilin, le front haut et large ; les cheveux très fins n’ont pas l’apparence laineuse ; longs, ils ne sont pas broussailleux ; la femme n’a point le sein en poire de la négresse.

Au moral, le Peul se différencie encore plus de ses congénères noirs : il a l’esprit subtil, fin, délié ; il saisit toutes les nuances, il est apte à toutes les besognes. Très policé, il séduit par l’urbanité de ses manières, de son langage, qui n’a d’inflexions rudes que ce qu’il faut pour rendre l’énergie de la pensée. Il a grand souci de l’hospitalité et l’exerce largement, mais il vaut mieux être son hôte que son ennemi, car il n’est pas dans ce cas de ruses et de pièges insidieux qu’il n’emploie pour vous perdre. Il est en outre d’une ténacité dans ses desseins, d’une endurance aux fatigues, d’une sobriété dans sa nourriture vraiment admirables. L’instinct de domination apparaît dans ses moindres actes ; mais il sait aussi se plier aux nécessités, se faire humble et rampant pour arriver à ses fins. Pasteur, il n’aime que le bétail dont il vit ; les produits de ses troupeaux lui permettent de s’assurer par l’échange les céréales qui lui manquent, les étoffes qu’il ne tisse pas ; mais, pour acquérir le bétail convoité, il n’est pas de sacrifice qu’il ne fasse à son humeur ou à ses goûts. Vagabond par nature, il est partout, il n’est nulle part ; le sol ne l’attache pas, il ne le cultive pas.

Ce qui frappe dans cette race singulière, c’est l’identité de l’individu, quel que soit le degré de l’échelle sociale où vous le preniez : perdu dans la brousse ou assis sur le trône d’un grand empire, c’est le même homme. Musulman, il l’est parce qu’il a été le propagateur de l’islamisme en Afrique, mais son fanatisme n’a rien d’intolérant. Les Peuls sont souvent des voisins gênants et de voisinage désagréable pour les chefs de pays où ils établissent leurs campements, car ils sont grands pillards, de bœufs surtout, mais ils arrivent toujours à s’imposer et à se faire respecter, quel que soit leur nombre. Ils couvrent le Soudan d’un réseau de campements à mailles larges ici, serrées ailleurs ; mais il est inouï de voir combien ils sont renseignés sur toutes choses, principalement sur les questions politiques. Ils vivent entre eux, sans se mélanger aux noirs ; ils ont des coutumes très patriarcales, — leur organisation est celle de la tribu. Leur vie de famille est pure et chaste : souvent ils n’ont qu’une femme, jamais ils n’en prennent plus de trois. Ils prennent grand souci de leurs alliances pour conserver la race.

Les femmes sont très belles, mais aussi très coquettes ; elles ont d’étranges qualités de séduction ; toutes les passions se lisent dans leurs grands yeux profonds, mais aussi elles sont moqueuses, souvent acariâtres. Les enfants sont pliés de bonne heure à une obéissance absolue.

Le noir, parlant du Peul, dit : « Cherche parmi eux, tu ne trouveras jamais un imbécile ; » de la femme peule, il dit : « Laisse entrer une Peule comme captive dans ta maison, elle en sera demain maîtresse. »

Le Peul a du mépris pour le noir, il le juge comme un être inférieur ; qu’il soit petit ou grand, c’est pour lui un aabé (barbare, étranger). Il n’hésite jamais à venir au-devant de l’Européen ; d’ailleurs une de leurs légendes est qu’eux-mêmes sont blancs.

La race que je viens de dépeindre est la race peule pure, la race des pasteurs. Nous étudierons ci-après les croisements de cette race mère.

Mais une question doit être élucidée, si possible, avant d’aller plus loin. D’où vient ce peuple, qui n’est certainement pas originaire des régions africaines où il est aujourd’hui fixé ? La question est très controversée et les ethnographes ne sont pas d’accord. Le général Faidherbe lui-même, dans sa préface sur les idiomes de la Sénégambie, se déclare impuissant à trancher cette question. Il penche toutefois à leur reconnaître une origine asiatique, « parce que seuls, dit-il, ils possèdent dans leurs troupeaux le bœuf à bosse et le mouton à nez busqué, originaires du plateau central de l’Asie ».

Quand, à eux-mêmes, on pose cette question, ils répondent par des légendes confuses ; cependant ils reconnaissent que le berceau de leur race ou du moins la région d’où elle a rayonné est le Fouladougou, pays situé au nord-est de Kita. Ce que l’on sait historiquement toutefois, c’est que les Foulbés possédaient vers le quatorzième siècle un grand empire, dont la capitale était Melle. Ils ont vraisemblablement rayonné de cette région vers les voisines, moins par la puissance des armes peut-être que grâce à leurs habitudes nomades. Ainsi ils ont atteint les pays Djoloffo en Sénégambie, le Fouta-Djallon aux sources du Sénégal, le Macina et le Haoussa vers l’Est. Que ce soit par la conquête ou par leurs migrations, ils ont fortement imprimé leurs passages dans ces diverses régions, et nombre d’entre eux se sont fixés à demeure dans ces pays et s’y sont mélangés à la population autochtone, tout en conservant toujours et partout la suprématie, ce qui tendrait à établir qu’ils ont dû s’imposer par la force des armes. La plus importante des races métisses issues du croisement des Foulbés et des populations noires est la race toucouleur, dont le berceau a été le Toro (Fouta sénégalais). C’est une race guerrière et fanatique qui possède les défauts du Peul et du Ouoloff, sans avoir leurs qualités, la forfanterie du Ouoloff, sans en avoir la bravoure unie à la finesse souvent fourbe du Peul. Le Toucouleur a chassé les Peuls du Fouta sénégalais et c’est avec les Toucouleurs que le prophète El-Hadj-Oumar, Toucouleur lui-même, a fait la conquête de l’empire de Ségou. Les Toucouleurs sont appelés Torodo ; ils sont considérés par les Foulbés comme la caste noble entre toutes ; la vérité, c’est qu’ils possèdent des qualités essentiellement dominatrices, que le timide pasteur s’est habitué à respecter. Les Torodo sont encore répandus dans l’est du Macina, dans le Yagha et le Torodi. Les Foulbés sont partout dans la Sénégambie, dans la boucle du Niger ; ils vivent au sud du Macina, entre San et Lanfiéra ; ils sont dans le Liptako, dans le pays de Say, dans le Dafina, dans le nord du Moussi. Du Macina et du Dafina, peu à peu ils descendent vers le Sud, en s’immisçant au milieu des populations bobos. Lors de mon voyage j’en trouvai jusqu’auprès de Boussoura ; or il y avait quelques années seulement que, sortant du Dafina, ils avaient passé la Volta et déjà ils avaient pris une très grande influence sur ces natures simples et timides que sont les Bobos. Les Foulbés tiennent le Haoussa sous leurs lois. L’Empereur de Sokkoto, le Roi de Gando et tous leurs grands vassaux sont d’origine peule.

La dynastie de l’empire haoussa, d’origine torobé, remonte au commencement du siècle seulement. Vers 1802, un marabout peul vénéré habitait le Koni (pays à hauteur de Vourno sur la rive droite du Gaulbi N’Rima) ; il leva l’étendard de la révolte contre le Roi haoussa du Gober et appela ses frères à la guerre sainte contre les infidèles Goberoua. Il s’appelait Othman, fils de Fodia. Ses débuts furent malheureux ; mais, soutenu par son frère Abd-Allah et surtout par son fils Mohammed-Bello, non seulement il soumit le Gober, mais encore tous les pays de nationalité haoussa : Kabbi, Zamfara, Kano, Zozo, Baoutchi et Gando. Il fit même plus, il pénétra en 1808 jusque dans le Bornou et chassa le Sultan de sa capitale, Kars-Eggomo. Cette capitale qui, sous le Cheik Lamino, a été remplacée par Kouka, était située non loin des rives du Komadougou-Yobé, à l’est de Borsari.

A sa mort, vers 1817, il divisa son empire en deux parties[20].

A son fils Mohammed-Bello échurent avec le titre de Lamido-Dioulbé ou Lam-Dioulbé (terme peul) ou de Serky-Mouselmin (terme haoussa), signifiant tous deux Commandeur des Croyants, le Kabbi où il établit à Sokkoto sa capitale, le Koni, le Zamfara, le Katzéna, le Kano, le Gober, le Marodi, le Kazaourei, le Messaou, le Hadeïdjia, le Baoutchi, le Goudjba et le Zozo.

A son frère Abd-Allah fut attribué avec le titre de Serky N’Gando tout le pays de Gando entre Niger et Bénoué.

Les Empereurs de Sokkoto, successeurs d’Othman dan Fodia, sont dans l’ordre chronologique :

Mohammed-Bello (1817 à 1832). C’est sous le règne de ce prince qu’eurent lieu à Sokkoto les voyages de Clapperton ; Atikou, fils d’Othman (1832-1837) ; Aliou, fils de Mohammed-Bello (1837-1855). Sous son règne eut lieu le voyage du célèbre explorateur allemand Barth, partant de Kouka pour aller à Tombouctou par Sokkoto et Gando, et revenant à Kouka par ces mêmes points ;

Hamadou, fils d’Atikou (1855 à 1862) ; Aliou-Karami, fils de Mohammed- Bello (1862-1863) ; Aboubakar, fils également de Mohammed-Bello (1863-1868) ; Amadou-Rafai, fils de Cheik-Ousman, fils de Bello (1868-1873) ; Madiou-boun-Diabolou, fils de Bello (1874-1879) ; Oumar, fils de Mohammed-Bello (1879-1891) ; Abdherraman, fils d’Aboubakar, monté sur le trône en 1891, actuellement régnant.

On se rend compte par cette liste que l’ordre de succession tel que le prescrit la loi musulmane a été sévèrement maintenu. Cheik-Oumar, fils de Mohammed-Bello, étant mort avant d’accéder au trône, a été remplacé par son fils devenu héritier de ses droits, puis l’ordre normal a été repris parmi les fils de Mohammed-Bello, et après la mort du dernier le trône est échu à Abdherraman, parce que les lignées d’Atikou, d’Aliou et d’Aliou-Karami étaient épuisées.

Le Sultan Abdherraman était monté sur le trône au mois de mars 1891 dans des conditions particulièrement défavorables. L’audace sans cesse croissante du roi d’Argoungou (de nationalité haoussa, il ne faut pas l’oublier), qui s’était affirmée l’année précédente par le pillage de tous les villages des deux rives du Mayo-Kabbi jusqu’à Louakoby aux portes de Sokkoto, et plus récemment par la prise de Gandé, n’avait pas été châtiée et faisait courir de grands périls à la couronne.

J’extrais de mon journal les lignes suivantes, qui résument la situation politique au moment de mon arrivée à Sokkoto :

« 19 octobre, jour où j’ai eu ma première audience du Lam-Dioulbé.

« Le roi, âgé de cinquante-cinq ans environ, est jeune au pouvoir ; il n’a pas eu le temps de s’affirmer ; il a gardé Sokkoto comme capitale de nom, mais il réside à Vourno. Il est arrivé la veille de mon entrée, pour réunir soi-disant une formidable colonne : on en parle beaucoup dans la province intéressée et l’on semble y croire ; ici on en parle peu et l’on y croit, je pense, encore moins.

« Comme sur l’autre rive, la domination peule est ici très chancelante. D’abord, les vainqueurs se sont alliés beaucoup avec la population haoussa et il est à peu près impossible de retrouver trace pure de l’élément conquérant ; de plus, une longue période d’inertie et une relative prospérité commerciale ont émoussé et le fanatisme religieux et l’humeur guerrière. En outre, aux premiers temps de la dynastie, mais surtout depuis Aliou, on a pris la coutume de se désintéresser aussi bien des attaques du Gober que de celles du Kabbi, tant qu’elles ne touchaient point l’élément conquérant, analogie complète avec ce que j’ai vu dans le Yagha. A la suite d’un pillage de bœufs au détriment de Goungoungou fait par les gens du Torodi, le Roi du Yagha et les Torodo de Zebba répondaient d’une façon méprisante : « A quoi bon s’en inquiéter ? Ce ne sont que des Tarkas[21] (Peuls non Torodo). Oh, si l’on s’attaquait au Lamorde[22], nous nous lèverions. » Ici on a fait de même depuis longtemps, on s’est désintéressé des pillages et attaques du Roi d’Argoungou, parce que Sokkoto n’avait, semblait-il, rien à en redouter ; mais les actes d’audace de l’an dernier, puis la razzia récente de Gandé ont enfin réveillé les maîtres. Ils ont compris que les populations se désaffectionnaient d’eux, de jour en jour, davantage, parce qu’ils ne remplissaient point leur devoir et ils craignent aujourd’hui très sérieusement que les Haoussa du Kabbi indépendant ne se substituent à eux. Ils sentent un réveil du sentiment national maté autrefois par la conquête, mais qui, depuis, s’est relevé en même temps que s’affaiblissaient et le prestige et la vitalité du vainqueur.

« D’où réaction ; le Roi a juré de détruire Argoungou, mais ce qu’il sent lui, à la frontière, on le méconnaît dans les provinces, et la colonne en formation est à l’état de mythe. Fait caractéristique, la langue peule est bannie aussi bien des relations officielles que des relations journalières. Le Peul qui me sert d’interprète est rabroué par le moindre Haoussa sans qu’il ose regimber, tout comme dans le Maouri ou le Kabbi. On veut faire, on le sent, du nationalisme haoussa, mais je crains bien qu’il ne soit trop tard, et le Roi, malgré ses promenades militaires de chaque jour autour du tata, ne paraît pas être à la taille du rôle qu’il devrait jouer pour conjurer la ruine, prochaine suivant moi, de son empire. »

Nous avons vu dans le chapitre précédent comment, grâce à son énergie persévérante, le Lam-Dioulbé Abdherraman, donnant démenti aux pronostics ci-dessus, put conjurer le péril qui menaçait l’empire, comment il s’empara d’Argoungou vers mars 1891 et fit rentrer sous ses lois le Kabbi, le Maouri et le Djerma.

L’hospitalité qui me fut offerte à Sokkoto était généreuse et large. Chaque jour, deux fois, une nourriture très abondante était apportée de la part du Oiziri, mon hôte. Vers midi, c’était le dégué ; le soir, du touho à la viande.

Malgré le grand désir de donner quelque repos à mon personnel surmené, je sentais que le séjour de Sokkoto pouvait avoir des inconvénients. Mes hommes, quoique Bambaras pour la plupart, parlaient le peul. Ils avaient été très travaillés dans les pays foulbés de la rive gauche par le désir de ne pas aller plus loin ; à Ouro-Guéladjio, je vis le moment où la défection de Baba amenait une désertion en masse. Les fatigues et les périls de la dernière partie de la route, le séjour à Argoungou, fait d’insomnie et d’abstinence, avaient achevé d’user leur résistance, et je sentais que la tentation était forte pour eux de renoncer. Deux sentiments les tenaient encore ; le premier était tout de loyauté : ils considéraient comme honteux de rompre sans cause l’engagement qui les liait à ma fortune ; ils savaient qu’ils se fermaient à jamais le retour au Soudan ou dans leur village ; le second, plus intéressé, était la certitude qu’ils n’obtiendraient de moi un centime de la solde qu’ils avaient acquise.

Quoi qu’il en soit, il eût été inhabile de ma part de ne pas compter avec le caractère très volage du noir et je pris immédiatement mes mesures pour organiser le départ.

Pour cela, il me fallait tout d’abord acheter des animaux. Je me heurtai dès le début à une difficulté insurmontable. Sokkoto n’est pas une ville de commerce ; on n’y vit que du Roi et des grands. Dès qu’une affaire de quelque importance est à traiter, on va à Kano.

Tout ce que mon dioula (traitant) put faire, en onze jours, fut de réunir 33000 cauries en vendant à vil prix de l’argent et de la soie.

Un événement que je n’avais pu prévoir vint me tirer de cette mauvaise situation, mais au prix d’un sacrifice qui me fut des plus pénibles.

Le Lam-Dioulbé, je l’ai dit, avait été enchanté de son cadeau. Le lendemain, il me fit demander de m’acheter des étoffes semblables à celles que je lui avais données. Je répondis en posséder encore, mais que je ne voulais pas les vendre ; que je n’étais pas un commerçant, que je faisais bien débiter de la pacotille, mais dans l’unique but de faire vivre mon monde. J’ajoutai toutefois que j’avais coutume, quand un Roi me faisait semblable demande, de lui donner ce qu’il désirait et qu’en échange je recevais ce qui pouvait m’être utile pour la route. Pour le présent, ce qui m’était indispensable était d’avoir des animaux, des chameaux de préférence, et des vêtements pour habiller mes hommes.

Ceci posé, j’envoyai au Lam-Dioulbé un stock de très belles étoffes qui pouvaient lui plaire, ce qui arriva ; mais, en me les renvoyant, il me faisait dire que je n’avais qu’à fixer le montant, qu’il prendrait volontiers tout ce que je lui avais fait montrer, sans en discuter le prix ; que, quant au payement, il était au regret de ne pouvoir me régler immédiatement, qu’il me donnerait une traite sur Adamaoua ; qu’à Yola un homme de confiance qui m’accompagnerait vendrait des esclaves et me verserait le montant de ma dette.

Désespéré de la tournure que prenait cette affaire de si peu d’importance cependant, je ne fais qu’un bond chez le Oiziri. Je lui explique d’abord que je n’ai envoyé des marchandises que pour permettre au Lam-Dioulbé de choisir celles qu’il pouvait désirer, que je ne puis me dessaisir de tout, il doit le comprendre, étant donnée la route qui me reste à faire ; que d’autre part, le payement qui m’est proposé ne peut me convenir, car il m’éloigne de la route que le Lam-Dioulbé m’a permis de prendre, soit celle de Vourno, Katzéna et Zinder. Si j’ai accepté de vendre, c’est pour acheter des chameaux et des vêtements à Sokkoto, pour pouvoir continuer ma route.

Le Oiziri est de mon avis, je n’ai qu’à vendre mes marchandises et à acheter ce qui m’est nécessaire ; mais il doute que j’y parvienne, car Sokkoto n’est pas une ville de commerce. « Quant au Lam-Dioulbé, me dit- il, il n’a rien ; au pouvoir depuis un an, il a donné son propre bien et ce qui lui venait de la succession de son prédécesseur, pour se faire une clientèle et rallier le plus de monde possible autour de lui. Car, tu ne l’ignores pas, ajoute-t-il, les temps sont graves, » faisant allusion à l’expédition projetée.

Deux jours encore on s’agite sans obtenir de résultats : je n’ai ni crédit ni ressources ; de plus l’Empereur a été séduit ; son idée est arrêtée, il lui faut mes marchandises. De guerre lasse je propose de les abandonner. On se récrie en disant qu’on ne manquerait pas de raconter que le Lam-Dioulbé a abusé des lois de l’hospitalité pour me piller. Enfin je me vois contraint d’accepter la solution suivante : le Lam- Dioulbé fera une traite de soixante-douze captifs sur Yola, mais l’homme qui m’accompagnera négociera cette traite à Kano et me payera le montant de ma dette. Pour permettre cette opération, il a fallu quintupler le chiffre qui m’était dû. Un esclave à Yola est estimé 100000 cauries : ma dette étant de 1200000, c’était un total de douze esclaves ; pour permettre la négociation à Kano, on a dû faire la traite de soixante esclaves pour le montant de la dette. Personnellement, en outre, le Lam- Dioulbé me donnait 1 million de cauries, soit dix esclaves, et 200000 à mon interprète, soit deux esclaves, au total donc, soixante-douze esclaves.

Si j’ai insisté sur ce point, c’est pour montrer à quel degré sont développées les connaissances de commerce et le crédit dans le Haoussa.

Cette solution qui n’était pas pour me plaire eut cependant une conséquence inattendue et pour moi des plus heureuses. Le lendemain, sans avoir eu à m’en inquiéter, je trouvai sur la place le crédit le plus large _sur Kano_. Affluèrent immédiatement des gens, qui avec des bourriquots, qui avec des chevaux, pour me proposer leurs animaux _payables à Kano_. Moyennant des reconnaissances de la somme convenue pour l’animal, payable à Kano, je pus remonter en quelques jours une très belle caravane. Mes créanciers devaient faire la route avec moi ou me retrouver à Kano.

Pendant ce temps, sans que j’eusse eu besoin d’en faire le rappel, la promesse que m’avait faite le Lam-Dioulbé, au sujet du traité, s’accomplissait ; le 28 octobre, il était signé. C’était à la fois un traité très complet, en même temps qu’un sauf-conduit dans lequel l’Empereur me recommandait à tous ses grands vassaux et aussi au Cheik du Bornou, mais en particulier de manière expresse à Mohammed-Bello, Roi de Kano, à Dibaïri, fils d’Aliou-Adama, Roi d’Adamaoua.

L’année précédente, les Anglais avaient envoyé à Sokkoto en même temps qu’à Kouka ; leurs envoyés parvinrent alors que le Sultan Oumar était encore sur le trône ; mais le Oiziri était en fonctions, car il détenait cette haute charge depuis neuf ans au moment de mon séjour à Sokkoto ; il a pu m’affirmer que l’Empire n’avait d’engagement d’aucune sorte avec la Société royale du Niger.

Le jour même, je fais de très beaux cadeaux à l’occasion de la signature du traité et, dans l’après-midi, je vois le Roi en audience de congé. Je remercie le Lam-Dioulbé, au nom du Roi des Français, de sa bonne hospitalité, et l’assure que d’autres viendront après moi entretenir les bonnes relations désormais ouvertes entre les deux pays.

Je sors du palais pour aller chez le Oiziri, dont je prends congé dans les formes les plus cordiales de part et d’autre.

Le 29 octobre, au matin, a lieu le départ ; un guide donné par le Oiziri, porteur de la traite de l’Empereur, doit me conduire jusqu’à Gandi où réside le frère du Lam-Dioulbé. Celui-ci me donnera un guide pour Kano, où il sera chargé de négocier la traite.

Les sentiments dont quelques-uns de mes hommes étaient animés se font jour au départ. Je constate en particulier la mollesse et la mauvaise volonté de l’un d’entre eux auquel je fais une observation. Il le prend sur un ton insolent que je réprime tout de suite en lui infligeant pour punition de porter son ballot d’effets. Mais, au sortir des portes, le passage est difficile, et, pendant les deux premiers kilomètres, les animaux inexpérimentés se déchargent les uns après les autres. Mon homme, profitant de ce que le convoi est disséminé sur un long parcours, s’esquive et ne revient pas ; après deux heures de marche, son absence prolongée me semble louche, je reviens en arrière avec Badaire, au galop des chevaux, mais nous ne pouvons l’apercevoir. Aussitôt campé, j’envoie Makoura à Sokkoto prévenir le Oiziri que, si l’homme est entré à Sokkoto, je ne puis le contraindre à revenir, mais que je désire que ses armes et ses munitions me soient renvoyées. Le Oiziri me fait la promesse ; elle n’a jamais été tenue. J’appris plus tard que cet homme prit part au siège d’Argoungou dans les troupes de l’Empereur ; il était habile tireur et tua plusieurs chefs importants, entre autres Makaroui, le fils du Roi d’Argoungou.

Le lendemain, sans m’arrêter davantage, je continue la route. Celle-ci longe le cours du Goulbi N’Gandi ou rivière de Bakoura. Nous faisons étape à Riri, à Koundous. Entre ce point et Gandi, nous sommes obligés le même jour de traverser trois fois la rivière, dont la largeur moyenne est de 50 mètres et la profondeur de 0m,70.

Le 1er novembre, nous sommes à Gandi. Bandawaky, Roi de Gandi, frère du Lam-Dioulbé, ainsi que je l’ai dit, me donne l’hospitalité.

C’est un homme de quarante à quarante-cinq ans, à l’œil intelligent, au visage fin, quoique dénotant un peu la fourberie. Il est gendre du Oiziri, lequel lui délègue une partie des fonctions extérieures qui ressortissent à sa charge et qu’il ne peut exercer lui-même.

L’empire haoussa est divisé en provinces qui ont chacune leur chef portant le titre de Serky. Dans la province, le Serky a droit de haute et basse justice, fait les levées de troupes, reçoit les impôts. La dignité est héréditaire dans la même famille, sauf ratification du choix par l’Empereur, qui donne l’investiture.

Auprès du Serky se trouve un Ghaladima, sorte de lieutenant nommé par l’Empereur, mais toujours choisi parmi les héritiers éventuels les plus proches, quand ce n’est pas l’héritier présomptif lui-même.

Les Serky des provinces doivent à l’Empereur obéissance complète, lui fournissent un contingent armé et entretenu à leurs frais pour ses expéditions, lui payent en outre un tribut annuel prélevé sur la rentrée des impôts. En dehors de ces liens de vassalité, ils administrent leur province de manière à peu près indépendante. Toutefois l’Empereur se réserve le contrôle de leur administration et, à cet effet, aux titulaires des grandes charges de la cour ressortissent un certain nombre de provinces qu’ils ont mission d’inspecter, dont ils centralisent les affaires pour en rendre compte à l’Empereur.

Ainsi du Ghaladima, héritier présomptif de l’empire, dépendent les provinces de Katzéna, Kazaourei, le Magazingara (environs de Magami N’Didi), le Kabbi.

Sokkoto et Vourno sont sous l’administration spéciale du Serky N’Kabbi.

Le Serky N’Saffara, fils du Lam-Dioulbé, surveille le Zamfara et le Daoura.

Le Oiziri a la haute main sur les provinces de Kano, Zozo et Adamaoua.

Étant données les occupations multiples du Oiziri, celui-ci délègue partie de ses pouvoirs à Bandawaky, Roi de Gandi, à la fois son gendre et frère du Lam-Dioulbé. Sa charge principale est d’aller hâter sur place la rentrée des impôts de Kano, du Maouri et de l’Adamaoua. Chaque année, Bandawaky se met en route pour faire cette tournée, qui dure sept à huit mois. Je devais plus tard le retrouver à Kano, d’où il partit pour Yola.

Bandawaky, exécutant les instructions qu’il avait reçues, me donna un guide qui devait m’accompagner à Kano et y négocier la traite dont j’ai parlé.

L’homme qu’il choisit s’appelait Boubakar ; je fus surpris d’entendre cet homme me parler anglais, fort mal à la vérité, mais de manière suffisante toutefois pour me faire comprendre les choses les plus simples. Lorsque je lui demandai des explications, il me présenta un livret signé du capitaine Lansdale, qui l’avait engagé pour le Congo belge où il avait servi deux ans et demi. Boubakar, nonobstant sa connaissance des Européens, était un piètre personnage ; il me créa mille soucis qui attiédirent fort ma générosité à le récompenser.

Le 3 novembre, au matin, nous quittons Gandi pour gagner Dampo où se détache la route directe de Kano par Kaoura.

Le premier jour, nous faisons étape à Yassakoua. En ce point, je m’aperçois que plusieurs animaux sont assez grièvement blessés pour que je ne puisse continuer à les charger. Une idée me vient alors, bien malheureusement comme on va le voir, d’utiliser le cours de la rivière. D’après la carte de Lannoy, construite sur les données rapportées de leur voyage par MM. Staundinger et Ernst Hartrat, la rivière de Gandi était portée comme venant du Sud par Kaoura, Birni N’Goga, Gora, Dampo et Yassakoua. Ayant appris qu’à Kaoura seulement je pourrais trouver des animaux, j’entrepris de faire transporter par mon canot _Berton_, jusqu’en ce point, les bagages que ne pouvaient porter mes animaux. Malgré les protestations de Boubakar, je mis ce projet à exécution.

Le 4 au matin, je mis mon canot à l’eau et y fis transporter mes cantines et divers bagages, puis, le confiant à Aldiouma, mon chef d’escorte, je lui donnai pour instruction de le conduire jusqu’à Dampo où je devais faire étape le jour même. De retour au village, pensant qu’Aldiouma serait insuffisant en cas d’accident, je lui envoyai pour l’accompagner mon meilleur engagé, Mamady-Konaté, puis, faisant charger, nous nous acheminâmes vers Dampo où nous arrivions à dix heures.

Je prends campement dans l’intérieur du village et vers deux heures, un peu étonné de ne pas voir arriver Aldiouma, j’envoie au bord de la rivière. Rien n’est en vue.

Vers quatre heures, j’envoie deux de mes hommes, avec mission de descendre la rivière ; ils reviennent à la nuit, n’ayant vu ni hommes, ni bateau.

Accompagné de Boubakar, de mon interprète et de deux hommes, je pars à mon tour à huit heures du soir par la route qui m’a amené. Celle-ci est obligée de s’écarter un peu de la rivière, à cause de marais qui se rencontrent entre Dampo et Yassakoua. Par les marais, nous allons à la rivière ; on tire des coups de fusil, je lance des fusées avec ma canne- fusil. Rien ! J’avoue qu’à ce moment la peur me tient autant pour mes hommes que pour mes cantines qui renferment mes papiers et mes chronomètres. Qu’est-il advenu ? C’est l’idée fixe qui me poursuit, pendant que nous nous acheminons vers Yassakoua. Nous nous approchons des portes qui sont fermées, nous essayons de parlementer avec le cerbère ; il s’y refuse ; nous tirons des coups de fusil qui restent sans réponse ; à plusieurs reprises, je tire des fusées. Rien ne se signale.

Il ne nous reste qu’une ressource, attendre là le jour ; mais, avant de nous coucher, je tente un dernier appel en tirant coup sur coup les six cartouches de mon revolver, puis quelques fusées. Tout à coup nous percevons un bruit faible, mais qui a la résonance d’une arme à feu, à 5 ou 600 mètres à peine du côté de la rivière. Nous nous précipitons aussitôt dans la direction, en tirant de nouveaux coups de fusil auxquels on répond de la même direction. Enfin nous arrivons et je trouve Mamady-Konaté gardant sur la berge les bagages qu’il a sortis du bateau.

[Illustration : A Yassakoua. — Aldiouma a déserté.]

Mon premier mot est, en arrivant auprès de lui :

« Et Aldiouma ? »

Mamady hésite, puis en détournant la tête répond :

« Il a déserté.

— Aldiouma a déserté, dis-je en proie à la plus grande surprise. Pourquoi ? »

Et Mamady de persister à répondre :

« Aldiouma y a parti. »

S’il était une désertion à laquelle je pouvais m’attendre, certes, ce n’était pas celle de cet homme auquel j’avais toujours accordé une absolue confiance et qui m’avait donné de nombreuses preuves d’attachement. J’appris alors qu’Aldiouma avait trouvé à Gandi un homme originaire comme lui du Toro, qui lui avait laissé entendre qu’il serait bien mieux au repos à Gandi que d’aller courir les aventures à la suite d’un infidèle. Aldiouma s’était laissé ébranler et le hasard avait voulu que je lui fournisse le lendemain une occasion propice. Certainement, si je ne l’avais pas laissé seul, il ne fût pas parti.

Il fallait cependant sortir de situation. Boubakar y pourvut. Au passage il avait vu, campés sous les murs de Tombo, des Asbenaoua (dénomination sous laquelle les Haoussa désignent les Touareg noirs de l’Asben (Aïr) et de l’Aden), il fut les trouver et leur proposa de leur louer leurs bourriquots. Quand il fallut convenir du prix, ce fut chose malaisée ; ils émirent des prétentions léonines auxquelles je dus souscrire en partie.

A sept heures du matin, nous arrivons à Dampo.

On vide les cantines, tout a été mouillé, et les quelques clichés impressionnés qui me restent ont bien chance d’être perdus. C’est ce qui arriva.

J’eus à cet égard une malechance absolue. Je n’ai pas rapporté de mon voyage une seule photographie. J’avais, de Sikasso, expédié un certain nombre de clichés en boîtes bien fermées et j’avais eu soin de noter dans la lettre d’envoi que les clichés expédiés étaient impressionnés seulement et non développés ; j’indiquais en outre la personne à laquelle il fallait les remettre à Paris pour les développer. La division du travail a voulu qu’en arrivant à Paris la lettre fût remise à un bureau, pendant que les clichés allaient à un autre ; on ouvrit des deux côtés : mais il n’est pas besoin de dire que les épreuves furent si mal impressionnées de ce procédé qu’elles n’en revinrent pas.

J’ai dit au chapitre précédent que mon appareil me fut dérobé à Tambokiré ; c’étaient les épreuves que j’avais prises de Sikasso à Tambokiré qui furent perdues à Yassakoua.

Je pris juste le temps à Dampo de me convaincre que la rivière venait du Sud, de Bakoura, ainsi que je l’ai dit au chapitre précédent. Craignant le mauvais effet de la désertion de la veille, je fis rapidement détruire quelque matériel pour alléger mon convoi ; je fis charger mon cheval et à deux heures et demie nous partions de Dampo pour Yankaïoua où nous campions le soir.

De ce point, en cinq jours nous gagnons Kaoura, en passant par Rini, Gora, Diambako, Magami N’Didi et Birni N’Goga.

A Birni N’Goga, nous avons traversé la rivière de Kaoura et, remontant sa rive droite, nous avons rencontré sous les murs de Kaoura un affluent venant du Sud-Est. Kaoura est bien sur la rive droite, à l’inverse de ce que portent les cartes sur les indications du voyage de M. Staundinger.

Je profite de la présence à Kaoura d’une caravane qui se rend à Kano, pour acheter, toujours contre du papier remboursable à Kano, les animaux qui me sont nécessaires. Nous nous y arrêtons deux jours, pendant lesquels je suis en proie à une rechute du mal qui m’avait déjà terrassé à Zebba.

Kaoura est une assez grande ville, munie d’une enceinte (Birni) ; elle est la capitale de la province de Zamfara. Le Lam-Dioulbé Oumar y est mort l’année précédente et s’y trouve enterré.

A Kaoura, les caravanes se dirigeant sur Kano s’attendent de manière à se trouver en nombre pour franchir la forêt de Goundoumi, qui s’étend de Modomawa à Yanmaïtoumati, pendant la traversée de laquelle elles se trouvent en butte aux pillages des cavaliers du Gober et du Marodi. La situation ne s’est pas modifiée depuis le temps de Barth, on le voit.

Le 14 novembre, au matin, nous partons de Kaoura pour faire étape à Modomawa.

[Illustration : A Modomawa. — Je force le passage.]

Le 15, au matin, la caravane entière se met en route ; nous tenons la queue. Arrivée à l’entrée de la forêt, elle s’arrête ; les femmes et les porteurs posent leurs charges et les marabouts de la caravane se portent sur le chemin pour s’y mettre en prière. Ces prières sont accompagnées de mômeries et d’exorcismes, de signes cabalistiques tracés sur le sable. Les marabouts et le Madougou, la tête couverte, restent un temps très long à ces exercices ; pendant ce temps, mes animaux se déchargent avec entrain. Un conflit de plusieurs membres de la caravane avec mes hommes m’irrite ; ils veulent contraindre ceux-ci à enlever leurs sandales et, comme ils ne se comprennent pas mutuellement, les Haoussa tentent d’employer la violence. Nous ne sommes pas longs à les éloigner ; mais, pour éviter une rixe probable, je fais mettre ma troupe en route, et, poussant en avant, je m’engage sur le chemin, au milieu des marabouts effarés de cette profanation.

J’appris qu’ils en furent quittes pour recommencer ; le rituel veut que, les prières étant terminées, les femmes passent les premières, puis les porteurs, tout le monde déchaussé ; les cavaliers doivent aussi mettre pied à terre. Comme les Haoussa ne sont rien moins qu’intolérants, la réconciliation fut bientôt faite.

La marche fut pénible ; toutefois, ayant trouvé de l’eau vers trois heures et demie, je m’arrêtai malgré les protestations du Madougou ; la caravane alla camper une heure plus loin. Nous avons, au cours de la marche, passé auprès des ruines de Kiaoua, ancienne capitale du Zamfara.

Le lendemain, on part à quatre heures et demie ; à huit heures, nous traversons le Goulbi N’Dourou qui n’est autre que le Goulbi N’Rima, lequel se réunit à Tozei à la rivière de Kaoura. Ce n’est qu’à deux heures quarante-cinq que nous arrivons au petit village de Dourou. La nuit, il fait un froid excessivement vif.

Le 16, on est en route à six heures et demie ; nous parcourons ce jour- là une superbe forêt, véritable forêt vierge, la première que j’aie vue au cours de mon voyage. A trois heures et demie, nous sommes enfin à Yanmaïtoumati ; les animaux sont très fatigués de ces trois jours à toute vitesse ; quant aux Goberoua, il n’y en a pas eu trace. Cependant les attaques ne sont pas de pures légendes, car une caravane qui nous suivit à cinq ou six jours fut assaillie, et, pendant mon séjour à Kano, trois cavaliers envoyés en courrier au Liam-Doulbé, pour mes affaires, furent enlevés.

Yanmaïtoumati, comme aussi Gardio, le village qui suit, est entouré d’un large fossé de plus de 10 kilomètres de développement ; il enceint le village et ses champs pour mettre les habitants à l’abri des entreprises du Gober et du Marodi, qui se servent surtout de cavaliers pour leurs razzias.

[Illustration : De Sokkoto à Kano.]

Ce sont ces fossés que Barth a signalés comme des canaux, dans les villages de la même région qu’il a traversés un peu au nord de la route suivie par moi-même.

Les étapes suivantes qui se parcourent sans incident notable, mais à petites journées, sont : Gardio, Moussaoua, Kourkoudian.

A la sortie de ce village, le 20 novembre, nous passons par un col peu élevé par rapport au village, mais dont la cote est 665. Ce col est situé sur une arête rocheuse qui est la ligne de partage des eaux entre le bassin du Niger et celui du Tchad. Kourkoudian, à la cote 650 mètres, est le point le plus élevé de la route entre Say et Koukaoua. Ce jour-là nous campons à N’Goya. Le lendemain, laissant à notre droite le grand village de Tchanono, entouré d’un Birni, nous venons camper à Yangada.

Le 22 novembre, nous partons de Yangada. Je constate que plus nous approchons de Kano, plus mon guide met ses soins à être désagréable. Il a toutes les exigences et joue au tyranneau ; il s’imagine que seul il peut me ménager une bonne réception du Roi, et à l’avance, en bon Haoussa d’ailleurs, il a supputé le revenant bon que ses services pourraient lui rapporter. Mais ses façons de protecteur ne sont pas sans lui créer avec moi des conflits dans lesquels il est furieux de n’avoir pas le dessus. A Magami N’Didi, son village, par lequel il m’a contraint à passer, alors que la route véritable est au Nord, puis à Moussaoua où il m’a contraint à m’arrêter, nous avons eu de sérieuses prises de langue qui se sont liquidées pour lui par des humiliations. Les motifs futiles en apparence n’ont pas pour cause unique l’aigreur de son caractère orgueilleux ; ce qu’il comptait, c’était m’exploiter sous toutes formes, en m’imprimant la conviction que je ne pourrais entrer dans Kano si tel n’était son bon plaisir, et plus la distance se rapprochait, plus croissaient ses exigences inassouvies.

Le jour du départ de Yangada, il se montra d’une humeur de dogue ; sur la route, il prit de propos délibéré une avance sur le convoi, destinée à me forcer quand même à faire une étape beaucoup trop longue, parce qu’il voulait arriver le jour même aux portes de la ville, alors que l’état de fatigue de mes animaux me défendait de le faire. Je finis par le joindre très au loin sur la route, et là son insolence fut telle que je lui signifiai son congé. Il le prit de très haut, en affectant de rire de mes menaces, et sa verve moqueuse ne connut plus de limites quand il me vit les mettre à exécution. J’arrêtai en effet le convoi sur place dès qu’il m’eut rejoint, et le laissai, lui, continuer sa route.

Aussitôt qu’on a mis bas les charges, je fais rapidement déjeuner Makoura, lui donne des vivres pour le lendemain, et, lui remettant en main le traité de Sokkoto, je l’expédie avec mon cheval à Kano, pour demander au Roi l’hospitalité.

Boubakar, furieux de ma résolution, attend Makoura sur la route et lui déclare qu’il l’empêchera d’entrer dans Kano.

Le lendemain, 23 novembre, je me remets en marche avec le convoi, de manière à me rapprocher de Kano, pour attendre le retour de mon interprète. Nous prenons campement vers dix heures au bord de la route, sous un superbe ficus où se tient en permanence un petit marché. Cet endroit s’appelle Rini-Asbenaoua, parce qu’il sert régulièrement de point de ralliement aux gens d’Asben quand ils entrent dans Kano ou en sortent. Birni N’Kano est devant nous à 600 mètres dans l’Est.

J’avais compté trouver mon interprète au plus loin en ce point ; je campe un peu inquiet, redoutant les mauvaises menaces de Boubakar.

Mes inquiétudes toutefois se calment, quand j’apprends par des passants que Makoura est entré en ville, mais qu’il ne pourra être de retour que le lendemain, parce que dans la matinée il a dû aller à l’audience du Roi, lequel ne se trouve pas en ville, mais bien à un village de plaisance appelé Fanisao, situé à quelques kilomètres dans le Nord-Est.

Enfin, vers quatre heures et demie, Makoura arrive radieux ; l’ordre du Roi est d’entrer dans Kano le soir même. Pendant que j’envoie chercher les animaux et qu’on les charge, je me fais raconter les incidents du jour et de la veille.

La veille, Boubakar et Makoura ont fait la route ensemble, l’un suivant l’autre ; mais, comme ils arrivaient dans l’après-midi devant les portes du Birni, Boubakar s’est arrêté dans une case voisine de l’enceinte, de manière à n’entrer que le lendemain. Makoura a voulu continuer, mais s’est vu barrer la route par le Serky N’Kofer (maître de la porte) qui, prévenu par un homme que Boubakar avait envoyé au-devant, lui a déclaré que les hommes du blanc n’entreraient point sans le guide du Lam- Dioulbé. Force fut à Makoura de faire comme Boubakar, de s’arrêter. Le lendemain, ils entrèrent de concert dans Kano et se rendirent auprès de Madiou, intendant général du Roi et son factotum. Malgré les plaintes de Boubakar, dont la rage fit explosion, il suffit à Makoura de montrer la lettre portant le cachet du Lam-Dioulbé, pour qu’aussitôt Madiou se prosternât très humblement et donnât l’ordre de les conduire tous deux immédiatement à Fanisao, auprès du Roi. Boubakar ne s’attendait pas à ce coup de théâtre ; il ignorait que j’eusse une lettre du Lam-Dioulbé ; sa morgue tombant aussitôt, il partit avec Makoura, en lui demandant de ne rien dire au Roi.

A l’audience, Boubakar fut appelé à parler le premier, pour rendre compte de sa mission ; il ne put le faire sans élever quelques récriminations. Le Roi dit alors à Makoura son étonnement que je ne me fusse pas entendu avec Boubakar ; mais, quand, l’instant d’après, ayant pris la lettre, il vit le cachet du Lam-Dioulbé, alors toute l’assemblée de se prosterner, pendant que le Cadi recevait la lettre des mains du Roi. Celui-ci, l’ayant lue à haute voix, arriva au passage où le Lam- Dioulbé me recommandait au Roi de Kano dans les termes les plus emphatiques pour l’amour-propre de ce dernier, avec force formules d’honneur et d’affection. A ce moment, me dit Makoura, le Roi et l’assemblée furent pris d’un vertige véritable, et, au milieu d’une explosion d’enthousiasme, le Roi, rendant à Makoura la lettre, lui donna l’ordre d’aller me chercher sur-le-champ, qu’il était honteux que Mon Importance pût se morfondre dans l’attente, qu’il voulait que le soir même, à quelque heure que ce fût, j’entrasse dans Kano.

A cinq heures quarante-cinq, nous passons la porte du Birni, mais ce n’est qu’à six heures et demie que nous arrivons au cantonnement que nous prenons péniblement aux lanternes.

Je me couche, harassé de corps et d’esprit, mais je puis m’endormir bercé par cette douce pensée qu’une seule grande étape me sépare encore du but : le Tchad.

[Illustration]

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