CHAPITRE VII
=De Dori à Say=
Fétichistes et musulmans. — Le Coran. — Séjour à Dori. — La peste bovine. — Le traité de Dori. — Le Yagha. — Séjour à Zebba. — Le traité. — Je tombe gravement malade. — Triste départ. — Mauvaise route. — Entrée dans le Torodi. — La mauvaise fortune se lasse. — Tillo. — Accueil sympathique d’Ibrahima-ben-Guéladjio. — Le traité. — Arrivée à Say. — Le traité. — La traversée de la boucle du Niger est un fait accompli. — Le choix des routes.
Nous sommes désormais hors des pays fétichistes. Les sorciers avec leurs grossières et incompréhensibles coutumes sont derrière ; devant, au contraire, sont les marabouts de l’Islam, libres d’interpréter à leur fantaisie un livre sacré, immuable, qu’ils ne comprennent pas. Lesquels valent mieux, des sorciers ou des marabouts ? La question mérite de se poser ; elle mérite aussi d’être élucidée, car c’est la différence souvent très ténue qui sépare l’Afrique barbare de ce qu’on peut appeler l’Afrique civilisée. C’est là que gît le nœud du problème de la colonisation de l’Europe au continent Noir, car nous sommes de ceux qui comprennent par civilisation, assimilation. Quels sont les peuples les plus susceptibles de se prêter à la colonisation européenne, les fétichistes ou les musulmans ?
Pour définir le problème, il faut prendre l’Afrique avant l’invasion de l’islamisme et se rendre compte des transformations que celui-ci a fait subir aux populations qui ont accepté sa loi.
De l’état de la société noire avant l’invasion de l’Islam, il est assez aisé de se rendre compte par l’état de barbarie des peuplades qui nous sont connues de l’Afrique occidentale ou méridionale, et qui, dans les temps modernes, n’avaient pas été pénétrées par la religion de Mahomet. Anthropophagie et sacrifices humains sont les plaies hideuses de ces sociétés sauvages, où le féticheur, grand prêtre d’une religion innomée, ministre d’un dieu qu’il ne saurait définir, ni par ses attributs, ni par les manifestations de sa toute-puissance, fait courber, sous la loi de ses sinistres fantaisies, le malheureux qui n’est pas initié aux mystères de son culte. Au Soudan, en général, ces hideuses coutumes n’existent pas ou n’existent plus, et il faut bien reconnaître que l’influence directe ou le voisinage de l’islamisme ont été l’unique cause de leur disparition.
Le féticheur n’est plus, le sorcier subsiste, et nous avons vu ci-dessus combien son pouvoir reste considérable.
Les pays bambaras, le Miniankala, les pays bobos, le Dafina, le Mossi, sont des pays où l’Islam n’a pénétré qu’en un petit nombre de points ; pour les dénommer suivant l’usage reçu, nous les appellerons _pays fétichistes_.
Les pays qui sont _terre d’Islam_ s’étendent au contraire de Dori au Tchad. L’Islam règne en maître aussi dans le Sahara. Dans ces dernières contrées, à côté du pouvoir temporel est le pouvoir religieux, qui le contre-balance. Alors même, ce qui arrive souvent, que le chef du pays est lettré musulman, auprès de lui se trouve toujours un personnage officiel revêtu spécialement des fonctions de grand prêtre et de Cadi. A lui ressortit l’interprétation du Coran en tant que code civil, politique et criminel.
Si nous nous élevons au-dessus des querelles religieuses qui ont tant passionné nos pères, qui au contraire ne nous passionnent pas assez nous-mêmes, nous devons reconnaître que le Coran, malgré quelques défectuosités de morale, est un merveilleux monument de l’esprit humain ; c’est l’œuvre d’un génie, mais ce génie était homme. Or, comme homme se disant inspiré de Dieu, Mahomet avait beaucoup souffert, et, lorsque la religion nouvelle qu’il apportait à ses frères arabes idolâtres voulut s’affirmer au grand jour, elle ne le put qu’au prix de luttes violentes, de guerres intestines, qui armèrent les unes contre les autres les tribus de même race, les unes converties, les autres réfractaires à la foi nouvelle.
Du vivant même de Mahomet, de sanglants combats eurent lieu, dans lesquels le prophète ne fut pas toujours victorieux. Il sentait qu’inférieur en nombre à ses adversaires, sa seule puissance résidait dans le fanatisme qu’il pourrait insuffler à ses adeptes, et, pour ce faire, il ne négligea pas les moyens. Ses entretiens, recueillis par Ali, son gendre, et qui ont formé le Coran, sont remplis de malédictions contre les infidèles, de détails sur les traitements à leur appliquer s’ils sont vaincus ; à chaque page il appelle aux armes les croyants, pour la défense de la foi, pour sa propagation. Mais, ce qu’il faut bien savoir, c’est que, par infidèles, le prophète entendait ses propres congénères, les membres mêmes de sa famille en hostilité contre lui. Quant aux juifs et aux chrétiens, nombreux dans Médine où il habitait, et qu’il désigne sous le nom de kitabi (hommes des livres de Moïse et de Jésus qu’il reconnaissait tous deux comme prophètes), il admettait qu’on pût vivre en paix avec eux, ou au contraire qu’on devait leur faire la guerre et les convertir, suivant qu’il en avait reçu à date récente de bons ou de mauvais services. Le Coran a été une arme de lutte, c’est ce qui en rend l’interprétation vraie si difficile, ou mieux si facile, parce qu’on y trouve argument de toute nature pour ou contre les kitabi.
Certains jugements portés par Mahomet contre les chrétiens, et qui se sont maintenus comme articles de dogme dans le milieu des fanatiques de l’Islam, sont aussi irrationnels qu’il le serait d’admettre que les proclamations d’un général sur territoire ennemi puissent devenir dans la suite des temps la ligne de conduite dont la nation ne devra plus s’écarter, vis-à-vis de l’ennemi temporaire.
Les premiers Khalifes, intéressés à maintenir l’interprétation la plus rigoureuse, se sont servis du Coran pour entraîner les Arabes à la guerre sainte, à la fois contre les fétichistes et contre les chrétiens, embrassés sous la dénomination générale d’infidèles (kéfirs). De l’esprit de lutte que le Coran laisse percer à chaque page est sortie la grandeur de l’Islam. Ce n’est que le jour où, après une ère de splendeur merveilleuse, l’Islam a été vaincu, que la nécessité de s’accommoder avec le vainqueur a fait fléchir la rigueur de l’interprétation, et que les savants ulémas ont su retrouver, dans le texte même du Livre, la distinction que le prophète faisait lui-même entre les fétichistes et les kitabi.
C’est du moins cette dernière interprétation qui prévaut partout où le musulman est en contact, en relations forcées avec les chrétiens ; mais partout ailleurs où s’exerce la propagande de l’Islam, l’intolérance reste la sublime loi.
Ces réserves faites, le Coran est un livre merveilleux, à la fois code religieux, code civil, code politique. Sa loi, sous quelqu’une des trois formes qu’on la considère, est admirablement adaptée aux populations qu’elle doit régir. Elle est d’une extrême simplicité, tant au point de vue du culte qu’au point de vue de la vie civile et politique qu’elle a codifiée. Mahomet s’est borné à prendre les vieilles coutumes de la vie arabe, à les cimenter par le lien religieux. La plupart de ces coutumes sont d’origine patriarcale, il les a rendues immuables en les incorporant à sa doctrine.
Prenons quelques-unes d’entre elles qui semblent le moins en harmonie avec notre tempérament religieux, ou avec la conception que nous avons de la vie civile ou politique, nous verrons combien au contraire elles conviennent admirablement au milieu où elles doivent se développer.
La foi se manifeste par une seule et unique formule, qui est une synthèse parfaite du dogme entier : « _Il n’y a d’autre Dieu que Dieu et Mahomet est l’envoyé de Dieu._ » La répétition de cette formule, accompagnée de quelques autres qui indiquent les attributs de la divinité, telles que _Dieu est grand, Dieu est magnanime, Dieu est miséricordieux_, suffit à la prière.
La prière ou Salam se fait trois fois par jour, le matin au lever du jour vers deux heures, puis le soir au coucher du soleil. Le Salam est grandiose et simple à la fois ; le croyant, tourné vers la Mecque, élève les bras au ciel pour invoquer, puis se prosterne et touche du front la terre pour marquer sa soumission à la divinité. Ces mouvements plusieurs fois répétés sont accompagnés des formules sacrées.
Avant chacune des prières, l’homme doit se purifier par des ablutions, car il ne peut se prosterner devant Dieu s’il n’est en état de pureté corporelle. Or, en introduisant cette pratique dans la religion, c’est l’hygiène corporelle que le prophète a ainsi imposée à des peuples qui, avant sa venue, vivaient au milieu de la saleté et de la vermine.
[Illustration : De Dori à Say.]
D’autres règles, portant proscription de la chair de certains animaux, n’ont eu pour but que d’en défendre l’usage reconnu malsain ; tels sont le lièvre, le sanglier, etc. La proscription du vin ou de boisson fermentée n’a eu qu’un objet, c’est de mettre un frein aux habitudes invétérées d’ivrognerie des Arabes.
La polygamie, sanctionnée par la loi musulmane, nous semble une monstruosité qui a pour effet de ravaler la femme au rang d’un objet de luxe. Tout d’abord l’infériorité de la femme n’a jamais été édictée par le Coran ; bien au contraire, multiples sont les prescriptions qui ont pour effet de la mettre sur le pied de parfaite égalité avec l’homme, sauf dans la vie politique. En outre, la polygamie est une tolérance réglementée et non une nécessité imposée par la loi.
La reconnaissance de la polygamie par Mahomet montre, au contraire, la connaissance parfaite que possédait le prophète, du milieu social que sa loi devait régir. La monogamie, sous la tente où la promiscuité est de tous les instants, par des températures énervantes, est une impossibilité. A sa suppression la morale n’a pu que gagner.
Au désert, l’homme doit lutter tous les jours pour sa propre existence et celle des siens ; les tribus sont isolées, elles ne peuvent se défendre que si elles sont fortes, partant nombreuses ; or la femme qui doit nourrir son enfant pendant deux ans, et quelquefois davantage, qui de plus est très vite fatiguée par la maternité, ne peut suffire à la tâche que la nécessité lui assigne. Ajoutons que la mortalité des enfants est très élevée, et nous verrons dans la polygamie une loi de défense sociale.
Au désert, comme aussi en tous pays où les voies de communication sont rares, les absences que fait l’homme pour ses affaires, négoce, expéditions, etc., sont longues. Il n’est pas rare de voir que le règlement d’une affaire un peu importante retienne l’homme un ou deux ans loin de son foyer. La polygamie dans ce cas est bien plus la sauvegarde de la famille et du droit de l’enfant que la consécration de la luxure.
Un autre reproche fait à la loi musulmane est d’avoir admis la captivité. Nous traiterons de manière spéciale, dans un chapitre suivant, de la captivité au pays Noir, qu’il faut avoir soin de ne pas confondre avec l’esclavage. Or est-il admis depuis si longtemps, à notre point de vue religieux européen, que l’esclavage doive être réprouvé ? Nous verrons que la captivité au Soudan est une forme de la domesticité, que la suppression n’en peut être envisagée qu’à l’échéance encore lointaine où les voies rapides de communications et la facilité des échanges auront modifié complètement les mœurs économiques des peuples.
En tout cas, ce que nous voulions faire ressortir par cette étude, forcément brève, c’est que, si l’Islamisme est un bienfait pour les populations fétichistes qui l’embrassent, il est en même temps d’une assimilation très facile pour elles. Par la pratique du dogme, l’homme acquiert la notion de l’égalité de la créature devant Dieu ; les sacrifices sanglants disparaissent, aussi les vices qu’engendre l’ivrognerie ; les habitudes de propreté développent l’hygiène. Par la pratique de la loi civile, l’indigène s’affranchit du joug tyrannique de ses chefs auxquels échappent l’interprétation souveraine de la coutume et l’application de peines trop souvent fantaisistes, témoignage d’une justice toujours vénale. La pratique de la loi politique a pour effet d’éviter les querelles dynastiques et les guerres civiles.
La propagande de l’Islamisme se fait surtout sous ces deux dernières formes. Le noir est, dès l’abord, séduit par cette loi écrite dont l’interprétation et l’application auront pour effet de substituer au bon ou mauvais vouloir d’un chef la puissance d’un texte immuable dans sa forme, devant lequel petits et grands seront égaux. Aussi voit-on dans les pays fétichistes la loi du Coran presque partout admise et peu à peu contre-balançant l’influence des chefs, puis se substituant à elle. Dès que cette première conquête est faite, le reste suit bientôt.
Fait singulier, jamais, même dans les pays qui sont le plus réfractaires à sa foi, l’Islam n’a été persécuté ; rien ne montre mieux que son adaptation aux milieux n’implique qu’une acceptation de formes ; aussi n’est-il pas téméraire de dire que, si les voies pacifiques de propagande avaient été employées de préférence à la conquête violente, l’Afrique entière aurait aujourd’hui embrassé la foi musulmane.
Si nous revenons maintenant à la question qui a fait l’objet de cette étude, nous dirons que les difficultés que peut rencontrer un voyageur, pour être d’ordre différent dans les pays fétichistes et musulmans, sont à peu près de même valeur. Nous avons vu d’un côté des coutumes peu connues ou mal définies, un sorcier jaloux de ses prérogatives, auquel l’Européen porte ombrage ; de l’autre, une civilisation, une législation établies sur un livre d’interprétation controversée, même dans les milieux théologiques musulmans, et un marabout, sorte de tabellion de village, à l’esprit borné, qui traduit la lettre sans comprendre le sens et que sa fausse science rend d’autant plus intolérant.
Au pays fétichiste, l’Européen peut s’imposer assez aisément, à la double condition de savoir être généreux et de ne pas trop éveiller les susceptibilités des sorciers, en leur faisant une concurrence déloyale par la fabrication et le don de grigris (amulettes) et de médicaments.
Dans leur ignorance, les indigènes reconnaissent volontiers dans le blanc un être d’essence supérieure, à cause de ses armes, de ses instruments, de ses vêtements, de sa richesse, et en foule ils accourent autour de lui pour lui demander remède à tous les maux, la satisfaction de tous leurs désirs, de tous leurs appétits, même de ceux, et surtout de ceux-là, qui une fois éteints trouvent la science impuissante à les restaurer. Il faut savoir se tenir sur une extrême réserve, et, sans se désintéresser des souffrances réelles que l’on peut, que l’on doit soulager par humanité, ne pas se laisser entraîner, même pour éviter les obsessions, à traiter toutes les maladies, à donner satisfaction même platonique à toutes les demandes. La réputation la mieux établie par des succès incontestés, la popularité la plus légitimement acquise, ne résisteront pas à un accident que l’opinion publique s’empressera d’attribuer, non pas à l’impuissance de la science, mais à la malveillance du médecin ; à cela les sorciers un instant délaissés aident autant qu’ils peuvent.
Au pays musulman et en particulier dans les régions du Soudan, où les Arabes fréquentent, très grande est aussi l’influence que peut acquérir le voyageur médecin ; mais les écueils sont d’ordre plus délicat encore, car le musulman n’ira trouver le chrétien, être méprisé, qu’à la condition d’être radicalement guéri. Le succès répond-il à l’attente du patient, vous n’êtes pas assuré de sa reconnaissance ; en revanche, l’insuccès vous assure sa haine. Ajoutons que jamais, en aucun cas, il ne faut donner un médicament qu’à la condition de le faire prendre devant vous, quelque peu dangereux qu’il soit.
Au pays fétichiste, la question religieuse n’a rien d’aigu ; il en va tout autrement en terre d’Islam. Mais, là encore, il est possible au voyageur de se sortir d’embarras par la connaissance du Coran, qu’il est très aisé d’avoir plus complète que les marabouts qui interprètent le « Livre ».
Tout d’abord, il est de bonne garde d’éviter une discussion théologique avec un ignorant ; mais, quand on ne peut y échapper, avoir soin de le faire devant un auditoire choisi et le plus nombreux possible.
Les musulmans reconnaissent l’Ancien Testament et aussi le Nouveau, avec cette réserve que Jésus-Christ n’est qu’un prophète qui a précédé la venue de Mahomet. J’avais coutume de bien établir que, comme eux, nous acceptions ces deux prophètes, Annabi Moussa et Annabi Jésu, mais que nos pères n’avaient pu connaître Mahomet, à cause de la grande distance qui les séparait de l’Arabie. « Les juifs se sont arrêtés, disais-je, à Moussa (Moïse), les chrétiens à Jésus-Christ. Si nos pères avaient connu Mahomet, peut-être l’auraient-ils suivi ; mais je ne me reconnais pas le droit de changer la religion que je tiens de mes pères. » Rarement d’ailleurs, j’en arrivais jusque-là, j’avais saisi au passage la moindre allusion aux merveilles du pays des blancs, et la conversation était déviée.
[Illustration : Captives de Pello faisant sécher le couscous.]
En tout cas, je crois qu’au pays des musulmans, l’Européen n’a rien à gagner à cacher sa nationalité ou sa religion ; il lui suffira, en général, pour se faire accepter, de connaître assez bien la loi et l’esprit du Coran pour ne pas commettre de faute que tout bon croyant imputerait à crime. C’est toujours en me déchaussant que je suis entré dans une mosquée, c’est dans une attitude respectueuse que j’ai assisté au Salam, soit au Soudan, soit dans le désert ; mon attitude a toujours désarmé les plus intolérants, même les Toubbous, Rechad, Senoussis.
Si nous nous plaçons au point de vue spécial de la civilisation européenne, il est évident que les pays fétichistes sont plus aptes à la recevoir, ou mieux à l’accepter que les pays musulmans. C’est tout ce que nous pouvons en dire ici, car l’étude complète de ce sujet nous entraînerait trop au delà du cadre de ce travail, qui, je l’ai déjà assez oublié, doit être avant tout un récit.
Nous sommes à Dori, capitale du _Liptako_, aussi appelé Djemmare par les gens du Mossi. Dori est un centre commercial important, où les Arabes de Tombouctou apportent le sel en barres de Tosdénit, pour l’échanger contre des cotonnades qu’apportent les gens du Mossi, qui, en outre, amènent sur la place les noix de kola du Gondia et les cauries importées de l’Inde par les établissements anglais de la côte du Bénin. Le Liptako, comme le Yagha et le Torodi, sont des pays de domination peul ou foulbé, c’est-à-dire que sur la race autochtone, qui est d’origine sourhaï, s’est greffée une race conquérante, qui est le Peul.
En traitant de l’empire de Sokkoto, nous nous occuperons spécialement de définir les caractères généraux de cette race foulbé, dont les origines sont aussi ténébreuses dans le passé que ses destinées difficiles à définir dans l’avenir.
Les Sourhaïs, aujourd’hui en état de servage, peuplent toute la partie occidentale et septentrionale de la boucle du Niger et s’étendent sur la rive gauche dans le Djerma. Complètement asservies, ces populations ne présentent plus de caractères bien définis, tant au point de vue de la race que de la civilisation ; elles se sont d’ailleurs très fortement mélangées avec les conquérants, et elles ont embrassé l’Islamisme.
J’avais perdu, dès l’arrivée à Dori, la presque totalité de mes animaux ; mon premier soin fut de tenter de reconstituer mon convoi. Je ne voulais acheter que des bourriquots, car l’épizootie continuait à sévir sur les bœufs.
A propos de celle-ci, j’eus l’occasion de m’entretenir avec plusieurs hommes d’un certain âge, et l’un d’eux me disait que, de mémoire de Peul, on n’avait vu pareille hécatombe de bétail.
La mortalité est impossible à chiffrer, mais elle est immense.
Il y a un an, il n’était pas un Peul, dans toute la région jusqu’à Sokkoto, qui n’eût une centaine de têtes ; aujourd’hui, les parcs de cinq ou six cents têtes sont réduits à dix, vingt, cinquante, au plus. C’est la ruine absolue, et ainsi s’explique le peu de générosité que j’ai partout rencontré sur la route.
La maladie est venue de l’Est. En janvier, un pèlerin de la Mecque disait que de ce point à Kano il n’avait pas vu un bœuf ; en février, l’épizootie éclatait et dure encore.
Ce n’est pas la péripneumonie ; cette maladie, ils l’ont vue en 1866, et l’année suivante le choléra a fait sur les populations de terribles ravages. C’est par villages entiers que les populations ont disparu (fièvre jaune de 1867). La péripneumonie n’attaquait pas toutes les têtes ; de plus, parmi les bêtes atteintes, beaucoup guérissaient. Aujourd’hui, toute bête atteinte disparaît en deux jours, trois jours au maximum ; c’est un véritable choléra. Nombre de cas ont été foudroyants ; des parcs parfaitement sains le soir comptaient deux cents têtes frappées le lendemain. D’ailleurs, dans la brousse, les cobas[13], les bœufs sauvages meurent de cette même maladie.
Les symptômes et la marche de la maladie, que j’ai été à même d’observer, puisque j’ai perdu plus de trente bœufs porteurs, sont les suivants :
L’invasion est signalée par le larmoiement des yeux, puis l’animal perd par le nez de l’eau sanguinolente ; la diarrhée fait ensuite son apparition, souvent elle est aggravée de dysenterie ; l’animal a l’œil morne, les oreilles tombantes, sa respiration est haletante, il ne mange plus, mais boit avidement tout breuvage qu’on lui présente ; trois jours après l’apparition du premier symptôme, il est mort.
Les conséquences de la peste bovine se sont fait sentir, en outre, dans l’ordre social et économique. Les pasteurs, qui tiraient toutes leurs ressources de leurs troupeaux, ont dû, pour subsister, se faire agriculteurs ; là où les lois de l’hospitalité étaient larges et généreuses, une mesquinerie cupide a pris place.
De cet état de choses je ressentis bientôt le contre-coup ; ordre me fut donné de la part de Boari, le 28 mai, d’avoir à quitter Dori dans les trois jours. On allégua que l’élection de l’Émir devait avoir lieu le quatrième jour et que, crainte de troubles, tous les étrangers devaient quitter Dori. La vérité était que la misère était grande et qu’à cette époque de l’année (moment des semailles) les ressources déjà restreintes se trouvaient affaiblies encore par la perte du bétail.
Je hâtai donc les derniers préparatifs et trouvai un concours aussi cordial que désintéressé chez le vieil Aliou, frère de Boari, qui s’était pris pour moi d’une bonne affection dont il me donna des marques nombreuses. Je pus acheter quelques bourriquots ; mais, pris par le temps, je dus accepter l’offre que me fit Aliou d’acquérir quatre bœufs venant de Tombouctou avec chargement de sel, et qui n’avaient pas la maladie.
Difficilement je pus faire à Dori les provisions de grains pour la route jusqu’à Zebba, et je n’étais pas, de ce fait, sans envisager l’avenir avec quelque inquiétude, ne sachant trop comment je pourrais nourrir mon nombreux personnel.
Le 23 mai, je signai avec Boubakar, fils de Boari, délégué par lui, un traité plaçant le Liptako sous le protectorat de la France. J’estimais que Boari devait être élu Émir du Liptako ; cela fut en effet ; j’en appris la nouvelle à Denga, le 20 juillet.
Notre séjour à Dori fut des plus tristes ; cantonnés dans un groupe de cases qui étaient en bordure sur la plaine, nous recevions les émanations empestées de milliers de cadavres de bœufs qu’on n’avait pris la précaution ni d’enfouir, ni de brûler ; de plus, la viande des animaux qu’on abattait était malsaine, car l’épizootie battait son plein et l’on n’abattait que des bœufs malades.
Tous nous fûmes plus ou moins atteints de diarrhée, mais en particulier Badaire et moi. Aussi étions-nous tous enchantés de quitter Dori le 1er juin.
A Dori, on n’avait pas manqué de me poser cette double question : « Où vas-tu ? Dans quel but es-tu en route ? » A cela, étant donnée la route que je voulais faire, je répondis : « Je suis envoyé au Sultan de Sokkoto par le Chef des Français ; sur ma route je dois demander aux chefs la liberté pour nos caravanes de commercer et de circuler à leur gré. »
Dès ce jour, et jusqu’à Sokkoto, je conservai rigoureusement cette étiquette dont il m’eût été impossible, sans danger immédiat et sérieux, de m’affranchir.
Pour entrer dans le Yagha, nous avions à franchir une région déserte de 70 kilomètres environ ; le convoi de dix bourriquots, quatre bœufs et quinze porteurs était un peu lourd ; cependant nous arrivâmes dans de bonnes conditions à Bilamoal, premier village du Yagha, dans l’après- midi du 3 juin.
Pendant la nuit, treize de mes porteurs sur quinze désertèrent, sans que j’eusse les moyens de les faire joindre ; les deux seuls chevaux, celui de Badaire et le mien, qui restaient, étaient incapables de se porter eux-mêmes ; nous avions dû pour cette raison faire bonne partie de la route à pied.
Ces porteurs étaient le reliquat de vingt-cinq que m’avait procurés le capitaine Quiquandon ; dix s’étaient déjà enfuis à Bobo-Dioulasso.
Quelles raisons les portèrent à s’enfuir ? Je n’ai jamais pu me l’expliquer ; mais, s’ils m’emportaient cinq fusils[14], ils m’enlevaient aussi le souci que j’ai signalé d’avoir à les nourrir.
Le 4 juin, je pris mes dispositions pour m’assurer l’entrée de Zebba, capitale du Yagha, où, grâce aux guides que m’avait donnés Aliou, je fus bien reçu et à peu près bien logé. Le lendemain, je pus envoyer chercher à Bilamoal les bagages que j’avais dû y laisser.
Barth a gardé de Zebba, qu’il appelle la Cité du Désert, un mauvais souvenir ; que pourrai-je donc dire à mon tour de cette ville de malheur où, quarante-cinq jours durant, je fus retenu par la mauvaise fortune qui prit toutes les formes pour me persécuter ?
Le Roi est d’une avarice et d’une cupidité sans nom ; son ministre Karfa ne l’est pas moins, mais joint à tous ses autres défauts un cynisme dont il est malaisé de se faire la plus légère idée.
Je fis de superbes cadeaux en arrivant ; ils furent jugés insuffisants et les prétentions manifestées étaient telles que je dus faire charger pour partir ; alors seulement ils furent acceptés. Je demandai une lettre et un homme au Roi, pour accompagner à Dori deux hommes que je voulais y envoyer chercher mes porteurs ou au moins mes fusils. Je dus payer fort cher et d’avance un homme qui ne remplit pas sa mission.
Les porteurs, en effet, arrivés dans le Liptako, tombèrent dans les mains de gens appartenant aux divers partis, et Boari, tant pour les ménager que par impuissance peut-être, ne put rien exécuter de ses promesses. Celui de mes hommes que j’envoyai revint quinze jours après seulement ; mais, au lieu d’un serviteur dévoué, c’était un traître qui rentrait ; il avait écouté en route les propositions de deux hommes du Macina envoyés par Ahmadou-Sheikou à Ibrahima-Guéladjio pour lui signifier son avènement au trône du Macina et lui demander son concours.
Pendant ce temps, confiant dans le retour de mon messager auquel j’avais donné quatre jours pour aller et revenir, j’achetais des bœufs pour remplacer les porteurs, ne pouvant trouver de bourriquots ; tous mes bœufs (huit) meurent.
A ce moment (fin juin), probablement conséquence des fatigues, des contrariétés et aussi de la mauvaise nourriture, je fus pris d’une crise hépatique de la dernière violence, qui me laissa trois jours entre la vie et la mort et eut pour suite une dysenterie très grave, puis une rectite.
Les deux chevaux qui me restent, l’un venant de Khayes, l’autre de San, malgré tous les soins dont on les entoure, meurent à leur tour.
La mission, aux premiers jours de juillet, est réduite comme personnel indigène à dix-sept hommes, interprète compris ; comme animaux, à dix bourriquots.
J’avais réussi toutefois, toujours à prix d’argent, à faire accepter un traité qui, signé le 16 juin, est la paraphrase de celui de Lanfiéra.
En présence du mauvais vouloir du Roi que je ne pus voir une seule fois, et de son ministre, ne pouvant compléter mes moyens de transport, car tout ce que je pus faire fut d’acheter à un prix exorbitant trois bourriquots qui n’eurent pas la durée d’un feu de paille, je me décidai à partir avec ces seuls moyens, treize bourriquots. Je demandai au Roi un guide ; il me l’accorda, mais exigea d’avance un prix fantastique que je me refusai de verser.
J’eus, pendant mon séjour prolongé à Zebba (quarante-cinq jours), quelque compensation à mon infortune ; mon hôtesse Pello était pour moi aux petits soins, et nombre d’habitants du village, parmi les plus importants, venaient passer l’après-midi à causer avec moi. L’un d’eux, Oumar-Bello, m’avait donné, pendant la durée de mon séjour, le lait d’une vache qui malheureusement mourut bientôt. Il venait chaque jour silencieusement, s’asseoir, prendre de mes nouvelles et me demander si je n’avais pas besoin de ses services. Paté, neveu du Roi, m’amusait de ses fanfaronnades et régulièrement se retirait en me demandant devant tous si je ne voulais pas lui donner un poison pour se débarrasser de son oncle qu’il détestait. Un autre prétendant à la succession du Roi était Beloussa, un écuyer accompli, qui montait des chevaux superbes ; il réitérait souvent la même demande que Paté, mais en cachette. Il était fort riche et j’étais toujours assuré de trouver chez lui œufs, poulets, riz, mil, alors qu’il n’y en avait pas ailleurs.
Atikou était le plus fin, le plus lettré d’entre eux ; il était fils du Roi qui régnait à Dori au moment du voyage de Barth. Enfant, il l’avait connu, il conservait une amulette qu’il avait faite à son intention. A aucun prix il ne voulut me la céder. Ce fut par lui que j’obtins le remède de la lèpre que possédait le chef de ses captifs, célèbre dans le pays par les nombreuses cures qu’il avait faites. Une femme qui habitait les environs de mon cantonnement était atteinte de la maladie. Je pus la soigner et la guérir.
Le 19 juillet au matin, je quittai Zebba sans guide, Badaire et moi à pied, les animaux chargés au double du poids raisonnable. Je savais que je n’avais rien à redouter de mon coup de tête, car j’avais conquis les bonnes grâces de la population, qui désapprouvait les mauvais et injustes procédés du Roi à mon égard.
[Illustration : La rivière à Adare.]
De plus, pendant mon long séjour forcé à Zebba, j’avais attiré à moi et m’étais attaché par des cadeaux tous les gens de quelque importance venant du Torodi et de Ouro-Guéladjio, posant ainsi de solides jalons pour l’avenir.
A peine sorti de Zebba, la fortune sembla vouloir me rendre ses sourires. Je trouvai dans un homme qui habitait dans le même groupe de cases que moi-même à Zebba, et qui vint me rejoindre dès le lendemain de mon départ, un guide sûr, d’une intelligence et d’un dévouement au- dessus de tout éloge. Bubana (c’est son nom) est pour beaucoup dans le succès inespéré de ma mission à Ouro-Guéladjio, succès dont le contre- coup a eu les plus heureuses conséquences à Sokkoto, ainsi qu’on le verra par la suite.
Avec un aussi triste convoi, la marche fut d’une lenteur désespérante. L’hivernage est dans son plein, les animaux s’en ressentent, ils sont mous, se blessent facilement ; de plus, étant donnée la rareté des villages, nous campons fréquemment en pleine brousse, les mouches et les moustiques les harcèlent, leur défendant tout repos.
Nous faisons à Gangoungou l’étape du 19 juillet, que, malgré son peu de longueur, je dus même couper en deux.
Le lendemain, nous sommes à Denga où l’accueil qui nous est fait est des plus cordiaux, grâce à Bubana que je trouve en ce point, et à deux frères d’Ibrahima-Guéladjio qui ont quitté Zebba le même jour et me proposent de faire route ensemble. Craignant de les fatiguer par la lenteur de ma marche, je leur dis de prendre les devants et de saluer Ibrahima de ma part.
Après Denga, nous traversons le Yali, rivière de Zebba, qui va se jeter dans le Sirba, puis par de mauvais sentiers marécageux nous atteignons Yama à la nuit faite, le lendemain. C’est en vain que j’essaye d’acheter en ce point grains ou animaux. Je dois donner un jour de repos.
Le départ de Yama se fait le 23 ; nous avons grand’peine à nous sortir des fondrières marécageuses ; vers trois heures et demie, nous arrivons à la rivière Faga. Une grande plaine herbeuse de 600 mètres de large environ, limitée par deux bordures de très beaux arbres, constitue le lit d’inondation de la rivière ; présentement les eaux recouvrent 200 mètres environ ; le lit propre de la rivière n’a guère que 40 mètres de large et 1m,10 de profondeur. On décharge, et le passage, commencé à quatre heures, n’est pas terminé avant cinq heures vingt. Je prends campement à 5 ou 600 mètres de la rive droite, non loin du village de Takatami. Après aussi dure journée, le repos nous était dû ; cependant, ni hommes ni animaux ne purent fermer l’œil ; les horribles moustiques étaient là par légions innombrables. Lorsque plus tard, à Argoungou par exemple, nous eûmes si fort à souffrir de ces maudits insectes, il nous venait encore à l’esprit, pour nous consoler, qu’il y en avait moins qu’à Takatami.
Aussi, dès que l’on put faire charger, chacun, malgré une nuit d’insomnie, était heureux de se mettre en route.
L’étape suivante se fit à Kouro, aux bords du Sirba ; mais la rivière, qui occupe un lit d’inondation de 7 à 800 mètres en face de ce point, est difficile à passer ; nous dûmes descendre le long de la rive gauche, le lendemain, pour venir passer en face de Kakou.
Le Sirba, affluent du Niger, vient du Mossi ; il se jette dans le fleuve à Larba, au nord-ouest de Say. C’est la rivière la plus importante de la boucle du Niger que nous ayons traversée depuis la Volta. Barth l’avait traversée lui-même au prix de beaucoup de difficultés à Bossébango, village situé à 30 ou 35 kilomètres au nord de Kakou.
A Kakou, nous pûmes nous refaire par une journée et demie de repos au milieu d’une population très hospitalière. Tous les villages rencontrés depuis Zebba sont habités par les Sourhaïs, populations aux mœurs douces qui ne supportent qu’à contre-gré le joug des Foulbés ; mais, plus attachées à leur sol qu’à leur indépendance, elles subissent sans se plaindre la loi du plus fort.
Nous pûmes trouver des vivres en abondance à Kakou ; malheureusement j’avais des moyens très restreints pour les emporter, et je ne trouvais pas toujours d’animaux à acheter.
La nécessité me força à faire emplette d’un bourriquot aveugle qui fut par la suite une cause de soucis.
Les marches qui suivirent étaient destinées à anéantir mon misérable convoi. 40 kilomètres à peine nous séparaient de Marna, premier village du Torodi. Nous mîmes quatre jours pour parcourir cette faible distance ; j’étais réduit à faire quelques kilomètres, laissant un certain nombre de charges à la garde de deux de mes hommes, puis je les renvoyais chercher, si bien que les animaux valides faisaient des marches très pénibles et que mes hommes étaient sur les dents.
La région étant complètement inhabitée, il était impossible de trouver des vivres ; les achats faits à Kakou furent épuisés le troisième jour, si bien que le quatrième nous dûmes vivre tous d’une unique boîte d’endaubage. En arrivant à Marna, le 30 juillet, je renvoyai hommes et animaux en arrière, pour aller chercher des bagages que j’avais dû laisser en route ; mais fort heureusement nos tribulations touchaient à leur fin.
Au départ de Kakou j’avais trouvé, venant au-devant de moi, Tillo, frère du Roi du Torodi. J’avais connu cet homme à Zebba, je me l’étais attaché, et il m’avait promis l’hospitalité dans son pays. Ce brave garçon tint parole. Il me fut du plus grand secours pendant cette triste route, et arrivé à Marna je pus, grâce à lui, obtenir des vivres et acheter deux bourriquots.
Partis de Marna le 3 août, nous étions à Nadiango, capitale du Torodi, le 5, dans la matinée. Grâce à Tillo, je pus là enfin me constituer un convoi ; en deux jours je me trouve à la tête de seize animaux valides ; il y a trois mois que je n’ai eu aussi brillant équipage. De chevaux point encore, mais je suis assuré d’en avoir bientôt.
J’ai tout souffert pour conserver mes marchandises, j’en suis récompensé désormais, car nous sentons tous que la bonne fortune revient et qu’il me sera possible de faire bonne figure auprès d’elle, de l’enchaîner peut-être ; or elle n’a, comme toutes les jolies femmes, que des faveurs de compassion pour les miséreux.
Mon séjour dans la capitale du Torodi fut de courte durée, d’ailleurs rien n’était à y tenter. Je ne pus, malgré de superbes cadeaux, me faire recevoir du Roi ; quant à un traité, il n’y fallait pas songer. La puissance du Roi est nulle et son pays est certainement celui de tous les pays foulbés de la rive droite du Niger dont l’état de décadence est le plus accentué.
Le chef incontesté du pays entre Say et le Liptako, devant lequel les Rois de Say, du Torodi et du Yagha ne sont que des marionnettes, c’est Ibrahima, fils de Guéladjio, Roi d’Ouro-Guéladjio.
Ouro-Guéladjio est situé sur le territoire même du Torodi. Cette enclave a été donnée en toute propriété à Mohammed-Guéladjio, père du chef actuel, par le Roi de Gando.
Dans les renseignements historiques que Barth donne sur Mohammed- Guéladjio par lequel il fut reçu lors de son passage, l’illustre voyageur a fait une erreur capitale. En disant que les ancêtres de Mohammed-Guéladjio et lui-même étaient les Rois de la partie nord du Macina actuel et que leur capitale était Konari, il a dit vrai ; mais, ce qui est inexact, c’est que les Guéladjio soient des Bambaras. Les Guéladjio sont des _Peuls purs_, mais suivant en cela la coutume de beaucoup de chefs de cette région qui prenaient des femmes aabées (non peuls), sourhaïs, gourma, bambaras, etc... Mohammed-Guéladjio lui, épousa des femmes bambaras, filles de différents Famas de Ségou ; l’une, Kourbari-Massassi, de la famille de Bodian, fut la mère d’Ibrahima, le Roi actuel ; une autre, une Diara, celle-là, fut la mère de Mamantougou ou Mamé.
Ce Mamé était venu à Zebba lorsque je m’y trouvais ; j’avais réussi à l’attirer et à lui faire quelques cadeaux ; mais je savais que le Roi du Yagha l’avait fortement prévenu contre moi, comptant qu’Ibrahima- Guéladjio me ferait un mauvais parti. Dans le but de l’y amener, après lui avoir envoyé le fusil que je lui avais donné à l’occasion du traité, puis des chevaux, il avait retenu Mamé pour le faire assister à la scène en plusieurs tableaux, dans laquelle mon interprète, la veille de mon départ de Zebba, dit au Roi mon mécontentement de ses procédés, et aussi mon refus de me fier à sa parole, en lui payant à lui, d’avance, les services du guide qu’il me promettait pour le lendemain.
Mamé m’attendait au contraire dès la première étape à Denga et me proposa de me guider ; mais, déjà pourvu de Bubana, je déclinai son offre, de peur de le lasser par la lenteur de ma marche.
Ce n’était pas toutefois sans appréhension sérieuse que je quittai Nadiango, le 6 août. Je fis étape à Adaré et de ce point, le 7 au matin, j’envoyai Bubana et mon interprète à Ouro-Guéladjio.
L’accueil que j’y devais recevoir pouvait influencer considérablement le reste de ma route et un point capital pour moi était d’arriver à pouvoir parler au Roi, à être reçu par lui. Or, ni dans le Mossi, ni dans le Liptako, ni dans le Yagha, ni dans le Torodi, je n’avais pu y parvenir, et les multiples difficultés que j’avais rencontrées tenaient en presque totalité à cet ostracisme dont j’étais l’objet. C’était d’autant plus difficile à réaliser que chacun arguait des précédents. Pourquoi le recevoir, disait-on dans le Torodi ; a-t-il été reçu à Zebba, à Dori ? J’avais beau me défendre, peine inutile, c’était siège fait.
Mes appréhensions furent vite dissipées ; à 2 kilomètres d’Ouro- Guéladjio, je trouvai Mamé venant à ma rencontre. A peine installé, je reçus du Roi de multiples présents d’hospitalité, puis il me fit dire que dans l’après-midi il me donnerait audience.
Cette question de ma réception avait vivement passionné l’opinion. Ibrahima était seul de son avis, il y persévéra. « Mon père, disait-il, a reçu le blanc venu il y a longtemps (il parlait de Barth) ; il n’en a éprouvé aucun mal, j’en veux faire autant pour celui-ci. Je sais qu’il a été malheureux dans le Yagha, mais je sais aussi que c’est un homme loyal et honnête, d’après ce que m’ont rapporté mon frère et Bubana ; enfin il vient de Ségou, le pays de ma mère, et un homme qui vient de Ségou doit être chez lui à Ouro-Guéladjio. » Ibrahima-Guéladjio, quoique d’un âge avancé, soixante-cinq à soixante-dix ans, n’a perdu sa mère que depuis fort peu de temps ; il a conservé pour sa mémoire un culte profond.
Ouro-Guéladjio comprend trois mille habitants environ, entièrement unis entre eux, aimant passionnément leur chef. Ce sont les quelques Peuls qui ont accompagné Mohammed-Guéladjio dans sa fuite lors de ses revers, et les captifs bambaras de sa maison, ceux-ci fort nombreux. Quelques vieux restent encore, mais les jeunes ont conservé les traditions de dévouement à la famille des Guéladjio. Quand un captif bambara s’échappe des pays voisins, il tente de venir chercher refuge à Ouro-Guéladjio ; Ibrahima, si on vient le réclamer, ne le rend jamais, il en donne un autre. Aussi dit-on dans toute la région : le _grand village bambara_, en parlant de Ouro-Guéladjio.
Reçu par Ibrahima à diverses reprises, je ne tardai pas à prendre dans son esprit une position inexpugnable, et cependant, avec un homme au caractère moins droit, j’aurais pu éprouver des ennuis très sérieux, qui eussent pu même totalement compromettre l’avenir.
L’homme dont j’ai parlé, qui, envoyé par moi à Dori, y avait trahi mes intérêts, arrivé à Ouro-Guéladjio, s’en fut trouver Ibrahima, lui représenta qu’il était son parent, et que, l’ayant retrouvé, il ne voulait pas le quitter.
Ibrahima, qui tient à voir augmenter son village, l’accueillit bien et ne demanda pas mieux que de s’entremettre auprès de moi pour que je payasse à Baba sa solde et lui rendisse la liberté.
Me basant sur l’engagement signé par Baba au départ, je m’y refusai. Quelque grand que fût son désir d’être agréable à cet homme qui venait se fixer auprès de lui, Ibrahima, voyant clairement que le droit était entièrement de mon côté, n’insista pas ; mieux même, il ne tarda pas à reconnaître avec moi que cet homme était un ignoble imposteur, qui avait voulu abuser de sa bonté pour amener ma perte, et il l’abandonna.
Un deuxième danger me vint des hommes arrivés de Bandiagara, envoyés par Ahmadou-Sheikou, et qui s’étonnèrent qu’Ibrahima me reçût ainsi à bras ouverts. Informé de leurs manœuvres, j’abordai directement l’obstacle un jour que je fus reçu par Ibrahima et déclarai devant une nombreuse assistance que nous étions les ennemis d’Ahmadou Sheikou : « mais que ce n’était pas le musulman que nous combattions, mais bien le chef déloyal et fourbe qui nous avait mille fois trompés. D’ailleurs, les pays que nous lui avons enlevés, nous les avons rendus aux Bambaras, en mettant à Ségou, Bodian, — un Kourbari, dit Ibrahima ; — à Nioro, Dama. » Le coup droit avait porté ; les envoyés d’Ahmadou reçurent l’ordre de quitter Ouro-Guéladjio le soir même.
Enfin le terrain dans lequel j’étais cantonné était occupé en partie par une ancienne femme de Mamadou-Lamine, le prophète de Goudiourou[15], qui, lors de son retour de la Mecque, resta sept ans à Ouro-Guéladjio, s’y maria et eut des enfants.
Avec Baba et les Toucouleurs de Bandiagara, cette femme tenta de faire de l’agitation contre moi ; mais, les Toucouleurs expulsés, Baba tombé à plat, elle se tut.
Avec tout autre homme, ces embarras m’eussent été fort pénibles ; Ibrahima n’y trouva au contraire que l’occasion de rendre hommage à ma droiture, à ma loyauté.
Lors de ma deuxième entrevue avec lui, deux jours après mon arrivée, pour lui faire mieux comprendre l’objet de ma mission, je lui donnai les traités que j’avais déjà passés ; après les avoir lus, sans que je lui fisse d’ouverture d’aucune sorte, il retint le traité de Lanfiéra et me dit qu’il allait me faire le semblable, que je pouvais préparer le texte français. Le 12 août, le traité d’Ouro-Guéladjio était signé, et, sur l’ordre d’Ibrahima, l’Alcaly y ajoutait quelques mots à l’adresse du Sultan de Sokkoto, qui me furent dans la suite de la plus grande utilité.
A Ouro-Guéladjio, je pus compléter mon convoi, acheter un cheval pour Badaire ; Makoura fut remonté au moyen d’une bête un peu apocalyptique que me donna un fils du Roi de Torodi, venu pour me voir à Ouro- Guéladjio. Enfin, moi-même, je reçus d’Ibrahima un superbe cheval blanc qui devait me conduire à Tripoli, où il a aujourd’hui ses invalides. Les hommes le baptisèrent Guéladjio.
Le 18 août, au matin, nous quittons Ouro-Guéladjio et, après étape à Tintiargou, nous entrons à Say le 19.
Après l’accueil d’Ouro-Guéladjio, celui de Say se commande ; le Roi qui ne reçoit jamais, je le vois au moindre désir que j’en exprime ; le traité va de lui-même, c’est toujours la paraphrase du texte de Lanfiéra. Dakou entre, sans s’en douter, à pleines voiles dans l’histoire contemporaine, car le début de chaque traité, même celui de Sokkoto, est l’acceptation de la parole de Dakou.
Enfin nous avions atteint, après huit mois de labeurs et de fatigues, la branche descendante de l’immense artère africaine : _la traversée de la boucle du Niger est un fait accompli_.
En ce point j’ai une décision des plus grandes à prendre ; depuis longtemps j’entasse les renseignements qui doivent m’éclairer.
Trois routes s’offrent à moi pour gagner Sokkoto, puisque tel est le but que je me suis assigné pour les indigènes :
1o La route du bord du fleuve, rive droite, de Say à Ho (40 kilomètres nord de Gomba) ; traverser à ce point et prendre la route de Gando ;
2o Descendre le fleuve en pirogue jusqu’à Ho pour prendre en ce point la même route par la rive gauche. Ces deux voies sont celles que me conseillent de prendre et Ibrahima-Guéladjio et le chef de Say.
La troisième route par Argoungou est impraticable, outre qu’elle est défendue par le Lam-Dioulbé de Sokkoto ; j’y serai certainement pillé, me dit-on. La route du Dendi (route de Barth) est difficile et également très peu sûre.
Malgré les vives protestations du Roi de Say, je me décidai pour la route d’Argoungou, ayant à cœur avant tout d’exécuter mes instructions.
Et, à ce sujet, il ne faut pas oublier que, malgré le dur labeur accompli (il y a huit mois que nous avions quitté Ségou), ma tâche véritable : reconnaissance de la ligne Say-Barroua — n’est pas encore commencée.
Quel regret cependant pour moi que de ne pouvoir prendre la route du bord du fleuve ! Précisément la partie du Niger, entre Say et Gomba, qu’il m’était facile de suivre, soit par eau, soit par terre, est la seule qui n’ait pas encore été explorée.
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