CHAPITRE V
=De Lanfiéra à Waghadougou=
L’Almamy de Lanfiéra. — Le traité. — Nouvelles du Macina. — L’Almamy de Bossé. — Badaire malade de la dysenterie. — Moussa-Keïta refuse de me guider pour entrer dans le Mossi. — Ma fête. — Entrée dans le Mossi. — Notice sur le Mossi. — Le Naba de Yako et les sorciers. — Les Nabas et mon varioleux. — Arrivée à Waghadougou. — Mauvais vouloir de l’Almamy.
Figure bien originale que celle de cet Almamy qui, par la seule influence de son caractère et de son talent, a réussi à faire du petit village de Lanfiéra la capitale politique véritable de tout le Dafina. Il y a élevé une mosquée superbe, en terre battue, il est vrai, mais agrémentée de nombreux clochetons que surmontent des œufs d’autruche ; elle est assurément la plus artistique de toutes celles que j’ai vues au Soudan, sans en excepter celle de Waghadougou qui est cependant aussi très belle.
Je ne saurais mieux donner une impression vraie de mon séjour auprès de cet homme remarquable qu’en faisant ici la copie de mon journal de route.
« 2 avril. — L’Almamy, prévenu de la veille, m’a fait préparer des cases entre la mosquée et sa propre maison. La mosquée, avec une profusion de petits clochetons surmontés de vases élégants en poteries, dont quelques-uns ornés d’œufs d’autruche, est la plus belle que j’aie encore vue.
« Je fais prévenir l’Almamy que je le verrai dans l’après-midi.
« Vers trois heures, je vais le voir à la mosquée ; j’ai pris le soin de mettre des pantoufles, de manière à pouvoir me déchausser pour entrer. Je tiens essentiellement à ne pas avoir fait inutilement ce grand crochet vers le Nord et il me faut séduire Karamokho. Très entourés, nous causons ; Dakourou, dont la hâte est extrême, a déjà mis l’Almamy au courant ; il me demande le traité de San : il le lit en l’approuvant et l’explique ; puis, de main en main, le traité circule, lu par la plupart des assistants, ses élèves de tout âge. Il se fait expliquer la raison qui veut que texte arabe et texte français soient en regard. Il saisit immédiatement.
« Karamokho est au physique un homme d’une stature très élevée, taillé en hercule. Une tête énorme surmonte cette robuste charpente, tête intelligente et bien ouverte qui respire la franchise ; ce n’est point la figure cauteleuse, au regard fuyant de ses confrères, c’est celle d’un homme au cerveau puissant qui a assez conscience de sa force intellectuelle pour ne pas craindre de regarder en face. Une grande expression de bonté achève de rendre cette tête très séduisante, malgré sa bouche aux dents mal rangées et ses paupières en capote de cabriolet. Il porte un bouc presque blanc, mais la figure est jeune. Karamokho n’a pas, à mon avis, plus de quarante-cinq ans ; ses pieds et ses mains sont des merveilles d’esthétique.
« Après cette entrevue publique, je vois Karamokho chez lui. Avec Dakourou on expose brièvement le but du traité ; mais le siège de Karamokho est fait, il le rédigera, il n’y a qu’à écrire le texte français. Puis viennent des questions sur l’histoire, la géographie du monde musulman. Karamokho a beaucoup lu et bien lu, il sait énormément ; tout ce qui a trait à l’astronomie le passionne. Mes connaissances sur ce point et aussi sur le mouvement religieux musulman le captivent absolument. J’ai grand soin de ne pas insister pour le traité, je ne montre aucune hâte ; avec un homme de cette envergure il faut faire les choses à son heure. Nous nous quittons très bons amis et je sens que c’est place conquise, j’ai capté sa confiance d’homme.
« La soirée se passe à rédiger le traité ; quant à Dakourou, il ne tient pas en place : je n’ai pas besoin d’être pressé, il l’est infiniment plus que moi.
« 3 avril. — Ainsi qu’il avait été convenu la veille, je vais chez l’Almamy vers huit heures avec Dakourou. Pendant deux heures, de traité il n’est pas question, la conversation prend toutes les formes.
« Enfin, de lui-même, Karamokho prend la plume ; il me demande à nouveau lecture du texte de San, puis il me dit bien posséder le sujet et qu’il ne saurait s’astreindre à une rédaction aussi sèche, divisée en articles ; qu’il va faire une rédaction conforme à l’esprit du pays. Je laisse faire. Quand il relit, je lui fais remarquer qu’il a oublié : 1o la faculté aux Français de venir dans le Dafina s’y établir ; 2o l’engagement de ne point traiter avec d’autre puissance ; 3o la remise du pavillon. Il ajoute ces différents points.
« J’ai obtenu plus que je n’espérais. Karamokho a fait le traité au nom de Dakourou et au sien ; de plus, c’est un traité pour tout le Dafina et non pour le territoire de Dakourou seul.
« Je me rends très bien compte de l’acte de l’Almamy ; il joue un coup de partie. Dakourou, chef de tout le Dafina pour les Français, c’est la toute-puissance pour Karamokho, car Dakourou a pour lui un respect de fétiche. Or jusqu’ici l’influence de Karamokho a été toute-puissante dans le Dafina ; mais depuis deux ans elle est fortement sapée par deux de ses élèves, établis l’un à Bossé, l’autre à Sanno, pèlerins de la Mecque l’un et l’autre. L’accueil fait au docteur par l’Almamy a donné des armes à ses adversaires et pour le moment Karamokho brûle ses vaisseaux ; en faisant acte de tolérance vis-à-vis d’un kéfir, il pense que cela lui profitera pour la restauration de son prestige, fort peu entamé jusqu’ici.
« Il est convenu que Karamokho fera faire copie des trois autres exemplaires et que l’après-midi nous signerons.
« Sur ces entrefaites j’apprends que N’Zenika, frère de Karamokho, qui, plus vieux que l’Almamy, jalouse son influence, et qui a fait à son frère des scènes de la dernière violence lors du passage du docteur, a quitté Lanfiéra pour ne pas me voir. Quand il a appris l’accueil que m’a fait l’Almamy, il a envoyé chercher ses femmes et ses captifs ; grand émoi dont Karamokho, dans sa majesté sereine, ne laisse paraître aucun souci. Mais Dakourou s’excite, il part à la recherche de N’Zenika. Il revient peu avant la nuit et tout de suite m’entraîne chez l’Almamy pour signer, car il a de la persévérance dans les idées. L’Almamy voudrait remettre au lendemain, mais Dakourou et moi insistons ; enfin c’est signé et, sans que je le demande, l’Almamy a signé lui-même. La hâte que j’ai montrée pour enlever la signature a sa raison d’être, je voulais le lendemain attaquer une autre question, et, faire signer le traité le soir, était gagner un jour.
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« Dans la journée l’Almamy m’a appris que les hostilités sont décidément ouvertes dans le Macina entre Ahmadou et Monirou ; il me confirme que tous les Toucouleurs ont fait défection pour passer à Ahmadou. J’affecte peu de surprise à ces nouvelles et je traite sans passion cette question.
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« 4 avril. — Dans la matinée je vais voir l’Almamy, il me parle des nouvelles qu’il a reçues d’Ahmadou. Ce dernier est en marche sur D’jenné et Monirou se porte à sa rencontre. Karamokho me demande mon avis sur la situation et ce que nous ferons vis-à-vis d’Ahmadou. Je n’hésite pas à lui répondre, car j’estime que la franchise est encore la meilleure des politiques. Je lui dis que les événements qui se déroulent en ce moment dans le Macina : entrée d’Ahmadou, défection des Toucouleurs, guerre civile, je les ai prévus avant la prise de Nioro ; que ma conviction est que, si Monirou ne peut pas être soutenu, Ahmadou prendra sa place dans le Macina, mais que nous ne l’y laisserons pas, que nous l’y poursuivrons. Ce n’est pas au musulman que nous faisons la guerre, c’est au chef fourbe et menteur, au tyran égoïste et sanguinaire qui, après avoir laissé mourir son père sans lui porter secours, a fait disparaître successivement tous les membres de sa famille et a ruiné les pays que son père avait conquis.
« Il me parle de Mamadou-Lamine[11]. Je lui montre que Mamadou-Lamine que j’ai connu personnellement a été un inconscient qui, après avoir été retenu sept ans en captivité par Ahmadou, a fini par nous faire, sous couleur de guerre sainte, la guerre au profit de ce dernier.
« Je lui parle à mon tour de Ouiddi ; il me dit avoir sur lui une grande influence ; je savais déjà la chose, Ouiddi est venu deux fois le voir. C’est un chef au caractère doux dont les guerriers ne sont pas bien redoutables. Un Peul d’Ahmadou-Addou vaut cent Peuls de Ouiddi. Quant à Ahmadou-Addou, par les renseignements qu’il me donne, j’en conclus qu’il est sujet à des crises d’épilepsie.
« Je prends alors la parole pour faire sentir à Karamokho que son pays et Lanfiéra en particulier, si déshérités sous le rapport des caravanes, prendraient une énorme importance du jour où la route de San serait ouverte, mais que pour cela il faudrait que je puisse passer avec Ouiddi un traité analogue à celui que je viens de passer avec Dakourou.
« Quant à Ahmadou-Addou, il n’en saurait être question ; entouré de toutes parts par des pays nos alliés, il sera bien obligé lui aussi de laisser libres les routes des caravanes.
« Je lui demande si avec un homme donné par lui je pourrais me rendre auprès de Ouiddi.
« Karamokho saisit très bien l’importance de la question ; à ma dernière demande il me dit qu’il est préférable d’écrire. Il va chercher un homme, il fera la lettre demain.
« Il ajoute qu’Ahmadou et Monirou, chacun de leur côté, ont envoyé sonder Ahmadou-Addou et Ouiddi, mais qu’aucun des deux n’a accepté d’ouverture. Son avis est que, si une colonne française entre dans le Macina, Ahmadou-Addou se joindra à elle. »
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Ainsi, pendant les douze jours de mon séjour à Lanfiéra j’eus de nombreux et intéressants entretiens avec ce musulman à l’esprit élevé et droit. J’avais besoin de capter sa confiance et j’y avais réussi ; or le but que je me proposais et que j’ai atteint était de mettre au service de notre cause l’influence considérable dont disposait l’Almamy sur les chefs peuls Ahmadou-Addou et Ouiddi, aussi bien que sur le Dafina.
En prévenant l’Almamy contre les entreprises d’Ahmadou-Sheikou, en lui montrant que son entrée dans le Macina pouvait amener la ruine tant du Dafina que des pays à l’ouest entre Lanfiéra et San, je mettais ces divers pays en garde contre les propositions que notre ennemi pouvait leur faire. Du même coup je rendais plus difficile l’accession d’Ahmadou-Sheikou au trône du Macina ; il devait dans la suite perdre du temps à tenter un rapprochement avec les Peuls du Sud, et ces préoccupations devaient l’empêcher d’organiser à nouveau la lutte contre nous en même temps que m’assurer à moi la sécurité de la route vers l’Est.
Quelques jours après, je recevais de Ouiddi une adhésion formelle à notre politique d’alliance contre Ahmadou-Sheikou.
Mais ces questions de si haute gravité ne sont pas mes seules préoccupations à Lanfiéra. J’ai amené de Koumbara un de mes hommes chez lequel j’ai constaté une attaque de petite vérole. Je l’ai isolé dès l’arrivée et lui donne mes soins.
Le 4, Badaire me déclare qu’il a la dysenterie depuis quelque temps déjà. Son état s’aggrave subitement. Je le traite avec la dernière énergie et, au bout de huit jours d’un régime des plus sévères additionné d’ipéca à la brésilienne et de purgatifs, je le remets sur pied. Sa guérison est favorisée par l’excellent lait que je trouve en abondance auprès des Peuls qui sont établis non loin de Lanfiéra. Enfin un autre de mes hommes est dans l’incapacité de faire un pas.
Plusieurs de mes animaux sont très fatigués, d’autres sont blessés, ils ont besoin de repos.
Pendant ce temps, l’Almamy de Bossé, dont j’ai parlé, s’agite et tient des conciliabules dirigés en même temps contre l’Almamy de Lanfiéra et contre moi. Il ne parle de rien moins que d’appeler le Dafina à la guerre sainte. Je le laisse s’agiter tout en me tenant au courant de sa conduite ; Alpha-Karamokho n’est pas homme à se laisser surprendre par cet écervelé.
Je profite des quelques loisirs que me laissent mes multiples occupations, pour aller explorer la rivière dont j’ai parlé. Elle coule à 6 kilomètres de Lanfiéra à peu près, dans la direction du Nord au Sud. Son régime est très marécageux, le lit se perd au milieu des herbes et des îlots, le courant est à peine sensible et la côte à Yéra est sensiblement celle de l’embouchure elle-même. Je m’explique alors ce que m’ont dit les habitants que, suivant la saison, le courant se portait dans un sens ou dans l’autre. Cette rivière, que j’ai baptisée plus tard rivière Sainte-Marguerite après l’avoir traversée près de ses sources, vient de l’est du Mossi, traverse tout le Yatenga, le nord du Dafina, et se termine aux abords de la Volta dans une sorte de lagune sur les bords de laquelle est le village de Yéra. Comme cette lagune est sensiblement à la cote de la Volta et que celle-ci, nous l’avons vu, marne d’une dizaine de mètres, il s’établit aux hautes eaux une communication entre la Volta et la lagune et il est évident, d’après les lois de l’hydraulique, que cette communication doit s’ouvrir sur le prolongement de la branche ouest de la Volta. Ainsi s’explique l’anomalie que je signalais de l’embranchement à contre-courant que j’avais constaté. Aux hautes eaux de la Volta, dont l’apport est plus considérable et le courant plus rapide, les eaux de cette rivière refluent dans la lagune et dans une partie de la rivière Sainte-Marguerite ; aux basses eaux de la Volta, la communication est interrompue, la lagune ne se déverse pas.
[Illustration : De Lanfiéra à Waghadougou.]
Dans mes nombreuses conversations avec l’Almamy ou ses frères, car j’ai fait la paix avec N’Zenika, et un autre des frères ne quitte guère mon cantonnement, je prends les renseignements sur l’état politique et les coutumes du Mossi et des pays avoisinants.
Enfin, le peu de temps qui n’est point ainsi absorbé est consacré aux observations et aux calculs astronomiques.
Le 12, nous avons dans la nuit une violente tornade, témoignage de ce qu’on appelle à la côte le petit hivernage.
De tous côtés affluent nombre de gens qui viennent me demander consultation et guérison des maladies les plus variées ; j’ai grand’peine à me débarrasser de ces malheureux, aux cas desquels je ne puis à peu près rien. Les maladies d’yeux, ophtalmies ordinaires et cataractes, sont les plus fréquentes. J’apprends que quelques médecins noirs font et réussissent parfois l’opération de la cataracte ; le cas m’a été affirmé sans que j’aie eu l’occasion de le vérifier.
J’ai su par Crozat que le Naba de Waghadougou lui avait marqué une grande défiance, que les sorciers et les marabouts s’étaient coalisés pour représenter à celui-ci que la vue des blancs devait lui être fatale, que signer en tout cas un papier avec eux devait être sa perte.
J’obtiens de l’Almamy une lettre pour le Naba de Waghadougou, destinée à le convaincre qu’il n’a rien à redouter de ma venue, qu’il a tout à gagner à me bien recevoir et surtout que les relations qu’il pourrait avoir avec moi ne sauraient lui porter malheur.
J’organise définitivement mon départ pour le 14 avril. Je fais un volumineux courrier, partie pour le commandant supérieur, partie pour le sous-secrétaire d’État ; je le confie à l’Almamy, qui me déclare devoir le faire parvenir à San à bref délai.
Je ne sais encore par suite de quels incidents ce courrier ne parvint en France que quinze mois après, postérieurement, en tout cas, au courrier que j’expédiai de Kano par le Sahara, le 9 janvier de l’année suivante.
Je suis désormais en état de partir : Badaire est rétabli ; mon varioleux est en pleine convalescence ; quant à Fafouré, il peut marcher.
Je vois l’Almamy à la mosquée dans l’après-midi du 14. C’est pour lui jour de triomphe, car l’Almamy de Bossé a définitivement accepté sa défaite et lui a envoyé deux hommes pour lui demander son pardon. L’Almamy oblige ces hommes à me saluer. Je reste peu, car, ce que j’avais à dire à mon aimable hôte, je le lui avais dit dans la soirée de la veille.
A quatre heures et demie, je quitte l’hospitalier village de Lanfiéra, guidé par le frère et un des élèves de l’Almamy ; à cinq heures et demie, je prends campement à Doulé.
Le 15, nous faisons étape à Djin ; le 16, à Kouy. En ce point l’Almamy m’a promis que Moussa-Keïta, marabout du Mossi, qui lui est personnellement très dévoué, se mettrait devant moi pour me faire entrer dans le Mossi, puis dans le Yatenga. Mais les choses ne vont point aussi aisément : Moussa a bien guidé le docteur ; il ne peut le faire pour moi, dont la venue est depuis longtemps annoncée. Or il est exilé du Mossi et il serait certainement découvert et appréhendé en ma compagnie.
C’étaient au fond très mauvaises raisons ; la vérité était qu’il croyait m’exploiter avec plus de facilité et que, me sentant sur mes gardes, décidé à ne rétribuer que des services effectivement rendus, il préférait renoncer avant de s’être engagé.
Nous allons bientôt prendre contact avec le Mossi ; les difficultés vont singulièrement s’accroître au fur et à mesure que nous allons avancer vers l’Est. Au lieu de ces populations bambaras et bobos, rudes d’abord, mais au demeurant simples et droites, nous allons trouver des populations d’humeur en apparence moins farouche, mais chez lesquelles l’astuce et le mensonge entrent comme monnaie courante dans les relations.
Cette résolution de Moussa-Keïta, de ne point me servir de guide, me mettait en cruel embarras ; j’avais compté sur lui en effet pour me servir d’interprète dans le Mossi à cause de sa connaissance de la langue bambara. Le nommé Abdoulaye que m’avait donné Crozat avait une si mauvaise conduite, il était tellement irrégulier dans sa manière de servir, que j’avais dû m’en débarrasser à Lanfiéra, en lui réglant sa solde. Il me reste bien un certain Tédian, homme du Mossi, qui a accompagné le docteur à son retour ; mais cet homme, qui habite le Yatenga, doit me quitter à La, si je ne prends pas la route de son pays. Sur ce point je ne serai fixé qu’à Niouma, premier village du Mossi. J’ai envoyé de Ouoronkouoy, par une occasion que Ousman m’a déclarée être sûre, de très beaux cadeaux au Naba (roi) du Yatenga ; s’il m’accorde l’hospitalité, il enverra au-devant de moi à la frontière ; sinon, je poursuivrai ma route sur Waghadougou. On me dit bien dans chaque village, et Moussa me le répète, que les hommes portant les cadeaux sont passés et que probablement des cavaliers m’attendent à Niouma ; mais rien n’est moins certain.
Dans la matinée du 17, j’ai une conversation des plus vives avec Moussa- Keïta au sujet de son manque de parole et, pour bien lui marquer qu’il se donne une importance que je ne lui reconnais pas, j’envoie mon interprète faire de vertes remontrances au Mansakié et à l’Almamy qui, ayant reçu des cadeaux de moi, ne sont pas venus me rendre visite. Ils arrivent tout penauds et je suis presque au regret d’avoir dérangé le pauvre vieux chef qui est quasi impotent. En leur présence j’expose le cas de Moussa, qui s’excuse de son mieux, mais persiste à ne pas partir ; toutefois il me donne son fils pour me conduire jusqu’à Yaba, frontière du Dafina.
Nous partons après midi, vers deux heures, pour camper à quatre heures et demie à Bao, parce qu’un de mes bœufs haut le pied est resté en route et que j’ai donné l’ordre de l’abattre.
Les villages de cette partie du Dafina sont presque tout entiers habités par les Sommos. Ils respirent la prospérité. La poterie est une industrie très répandue, et les grandes urnes de terre cuite recouvertes de chapeaux de même nature, qui servent à la conservation du grain, donnent de loin aux villages un aspect propre et coquet. On fait dans cette partie du Dafina grand élevage de bétail et de bourriquots.
A Bao, le soir, les hommes envoyés en arrière pour chercher la viande de l’animal abattu rentrent tard ; il est huit heures et demie quand tout le monde est au camp. Badaire, qui a attendu ce moment, vient tout à coup vers moi et m’offre un bouquet en me souhaitant à la fois ma fête et mon anniversaire de naissance ; cette délicate attention me touche beaucoup, aussi j’en profite pour lever les retenues, donner des gratifications aux engagés et aux porteurs, enfin j’offre un tam-tam que j’arrose de quelques jarres de dolo. Il est facile d’en trouver ; les habitants en ont fait une telle consommation qu’ils sont tous ivres.
Nous partons de bonne heure le 18 et nous sommes à Yaba à dix heures et demie. L’eau est ici très rare ; les puits ont de 10 à 15 mètres de profondeur ; ils sont difficiles à creuser, parce qu’une forte boue de roche ferrugineuse recouvre la couche aquifère. Les habitants sont sans cesse à la recherche d’emplacements meilleurs et à ce sujet consultèrent même Crozat lors de son passage. Il indiqua le point le plus bas d’un vallon situé à l’ouest du village, aussitôt les travaux commencèrent ; ils étaient interrompus lors de mon passage, parce que, me dit le chef, les femmes et les jeunes gens ne pouvaient pas s’entendre sur la question de propriété du puits lorsqu’il serait creusé. Serait-il aux femmes du village, comme il en est d’habitude ? Serait-il aux jeunes gens qui l’auraient creusé ? Or ici on doit, à cause de sa rareté, acheter l’eau ou payer une redevance fixe pour l’usage d’un puits. J’ai dû donner 10 cauries à un homme chargé par le chef de village d’aller montrer la mare où pouvaient s’abreuver les animaux.
La zone frontière inhabitée qui sépare le Dafina du Mossi et s’étend entre Yaba et Niouma a 25 kilomètres environ ; comme il n’y a pas d’eau en route, le Mansakié me conseille de partir le soir à la fraîche ; je n’aurai que peu d’eau à emporter.
Je suis son conseil et à quatre heures nous partons avec le fils du diatiké comme guide. A sept heures, nous prenons campement dans une belle clairière au milieu de laquelle est une tête desséchée d’éléphant.
Le 19 au matin, nous arrivons à huit heures et demie à Niouma, premier village du Mossi.
Les hommes du Naba du Yatenga ne sont pas à Niouma ; je partirai demain pour La, où se bifurquent les routes du Yatenga, dont la capitale est Sissamba, et de Waghadougou.
L’eau à Niouma est très mauvaise ; elle est rougeâtre et possède un goût de terre très prononcé. Le goitre est ici très fréquent ; j’estime que le dixième peut-être de la population en est affecté.
Le lendemain, nous partons pour La où nous recevons l’hospitalité chez l’Almamy. Celui-ci envoie auprès du Naba, qui déclare bien vouloir m’ouvrir la route de Waghadougou, mais non celle du Yatenga. Je n’ai qu’un parti à prendre, c’est d’accepter.
Quelques mots sur le Mossi sont de nécessité. Le Mossi est un grand empire qui occupe le centre de la boucle du Niger, sur une superficie de 100000 kilomètres carrés au minimum. Au milieu des invasions qui ont ravagé le Soudan au travers des âges, le Mossi semble avoir conservé son indépendance et le caractère très spécial de sa civilisation. D’après le jugement que j’en puis porter, c’est le seul pays où se soient conservées intactes les coutumes d’une très ancienne civilisation noire — civilisation qui, au cours d’une longue période de paix et de prospérité commerciale, s’est affinée et a perdu le caractère de sauvagerie qu’il est de légende d’attribuer aux institutions noires.
La tradition fait remonter au commencement du monde, sans préciser davantage ce commencement, l’origine de la famille royale qui règne au Mossi. Le Naba (roi), premier de la race, eut trois cent trente-trois enfants entre lesquels il partagea à sa mort son pays. On m’a affirmé que cet état de choses existait encore. Il n’importe ; ce qui est, c’est que le principe d’autorité au Mossi est très fortement organisé, parfaitement reconnu, que ses représentants sont très redoutés, sinon obéis. Les descendants de ce Naba originel portent tous le même titre ; ils reconnaissent l’autorité du Naba de Waghadougou, qui prend la dénomination de Naba des Nabas.
Les Nabas se distinguent par le port d’une coiffure spéciale, sorte de béret blanc en coton, dont le turban égale ou excède même celui d’une casquette à trois ponts. Leurs femmes et leur domesticité se distinguent par le port aux bras ou aux jambes de larges ornements de cuivre, ayant, certains d’entre eux, la forme, plus étranglée vers les extrémités, des jambières de nos anciens zouaves.
Sorte de monarques fainéants, les Nabas quittent peu leur résidence, leur réclusion est presque absolue ; outre un harem nombreux, ils possèdent des captifs, qui constituent une sorte de corps des pages. Ces enfants ont la coiffure des femmes et portent comme elles les ornements de cuivre dont j’ai parlé. Ils ne quittent jamais la personne du Naba et se montrent jaloux de ses moindres faveurs, au point d’amener sous le plus futile prétexte des rixes souvent mortelles.
Le cérémonial à la cour de ces roitelets est des plus compliqués, et les formes de la politesse sont très humiliantes. Quiconque leur parle doit se prosterner la tête vers le sol, le corps appuyé sur les bras, les mains fermées, les pouces dressés scandant par un mouvement vertical les paroles de supplique ou de simple salutation.
Les territoires sont très variables d’importance et certains Nabas sont aussi puissants que celui de Waghadougou lui-même. Aussi la défiance est-elle grande entre ces divers principicules qui redoutent sans cesse de se compromettre. L’autorité du Naba des Nabas, toute nominale qu’elle est, a le grand privilège d’être incontestée, sinon respectée ; son prestige se maintient de lui-même, parce que tout vassal qui voudrait se donner de l’importance verrait immédiatement se liguer contre lui tous ses collègues jaloux de le voir s’élever au-dessus d’eux.
A discuter ce système politique, on lui trouverait peut-être des inconvénients ; mais, je le demande, cette manie du nivellement est-elle si étrangère aux formes que l’Europe civilisée préconise ?
On est bien obligé d’admettre que ce régime, tel que je viens d’essayer de le définir, a ses avantages, car la prospérité du Mossi est parfaite et remonte certainement à de nombreuses années. Le voyageur est étonné du calme et de la quiétude qui règnent aux abords des villages ; partout les terres sont en culture et les habitants vont et viennent, souvent sans armes, sur les chemins. Chose unique, le Mossi est le seul pays du Soudan où les villages ne soient pas fortifiés. Bien au contraire, les groupements importants n’existent point ; lorsqu’on vous nomme un village, c’est d’un district qu’il s’agit, district dans lequel les groupes de cases sont disséminés, séparés de 50, 100 mètres les uns des autres. Souvent plusieurs groupes appartenant à des chefs de cases distincts sont réunis sur un faible espace ; c’est pour pouvoir se prêter mutuel appui à l’époque des récoltes, des semailles, ou dans l’exploitation d’une industrie ou d’un commerce.
Au milieu de ce groupement se trouve une sorte de tour en terre battue, élevée de 0m,70 environ ; à la partie supérieure sont enchâssées des dalles de granit destinées à écraser le grain. Dans le Mossi, en effet, on ne pile pas le mil dans le mortier, on l’écrase entre deux pierres. Au pays bobo, la même coutume existe ; mais les deux pierres font partie du mobilier de la maison.
Les cases sont formées d’une enceinte circulaire en terre battue surmontée d’un toit de chaume.
C’est une déconvenue pour le voyageur, et le fait m’est arrivé souvent, que de se croire à destination, parce qu’il voit les cases du village qu’on lui a nommé ; c’est seulement à trois quarts d’heure ou une heure de là qu’il arrivera enfin au groupe qui est celui du chef ou de son diatiké. Autre inconvénient, pour des agglomérations aussi espacées, les puits cependant sont rares, parce qu’il faut leur donner grande profondeur et c’est souvent à longue distance qu’il faut aller chercher l’eau. Le Mossi, dans sa partie ouest surtout, est un pays très peu arrosé ; c’est une sorte de haut plateau sans ondulation où les eaux des pluies ne séjournent guère.
Le Mossi est un pays de culture, d’élevage et d’industrie.
Les cultures sont le mil, les niebés (haricots), le coton, l’indigo.
L’élevage porte surtout sur les chevaux, qui sont fort beaux, et les bourriquots, qui sont très estimés.
L’industrie prépondérante est celle du tissage du coton. Ce tissage se fait comme partout au Soudan, sous forme de bandes de 0m,10 de largeur environ. Les cotonnades du Mossi sont très estimées, elles font l’objet d’un grand commerce, en particulier à Dori, où on les échange contre le sel apporté de Tombouctou. C’est du Mossi que viennent aussi à Dori les cauries importées au Soudan par la côte du Bénin.
En résumé, le Mossi est un pays riche et prospère, dont la population semble être au minimum de dix à quinze habitants par kilomètre carré.
Les habitants du Mossi sont agriculteurs ou commerçants. Grands voyageurs, on les retrouve sur tous les marchés importants du Soudan. Ils sont aussi industrieux, ils travaillent très bien les métaux et les cuirs, ils savent préparer la soie et la tisser, ou en faire des broderies qui ne manquent pas de goût. Ils viennent jusque dans le Kénédougou chercher les cocons qu’ils préparent et filent. Avec le fil, ils confectionnent des pagnes qu’ils teignent en rouge ou en jaune, et qui forment l’habillement exclusif des femmes des Nabas.
J’ai dit comment, à La, ne pouvant me dégager autrement, je me suis résolu à suivre la route de Waghadougou. L’Almamy, mon hôte, me donne le lendemain son fils pour me guider jusqu’à Yako.
A Yako réside un des Nabas les plus puissants, dont Crozat m’a dit grand bien, tout en me prévenant que le diatiké, un nommé Salifou, est un personnage aussi cupide que fourbe.
Je suis obligé de faire étape la matinée à Golo, pour abattre un bœuf à qui la vie que je lui fais mener est à charge. Dans l’après-midi, nous repartons pour Yako, où nous campons à trois heures et demie auprès du groupe de cases de Salifou.
Makoura et le guide se mettent à sa recherche, mais on n’arrive point à le trouver. Fort heureusement, on indique à mon interprète un certain Baba qui, paraît-il, dispose de quelque crédit et pourrait suppléer le diatiké absent. Cet homme vient à mon camp, il parle fort heureusement le bambara, il a beaucoup voyagé et a été jusqu’à Kita il y a peu d’années. Nous causons et je lui dis mon embarras de ne pas voir le diatiké. Il me dit qu’il est parti à un village voisin, mais qu’il ne peut manquer de rentrer, soit dans la soirée, soit dans la nuit.
« Mais, lui dis-je, je ne voudrais pas m’arrêter, mes animaux ne tiennent que par l’entraînement ; si je m’arrête, je ne pourrai repartir.
— Oui, je comprends ; mais tu ne peux partir sans voir le Naba, sans qu’il te donne un guide, et, pour cela, il faut que Salifou soit de retour.
— Mais, toi-même, ne peux-tu le remplacer ?
— Jamais, les coutumes sont là. »
Je le retourne sans pouvoir en tirer plus, l’inexorable étiquette bride sa prétendue bonne volonté.
Je sens bien, à certains indices, qu’il y a au fond une petite comédie qui n’a qu’un but, celui de me faire chanter.
A quatre heures du matin, je fais prévenir Baba que, ne voyant venir personne, je pars et, en effet, quand il est en vue, je fais mettre les paillassons sur le dos des animaux. Il arrive en courant, me supplie de ne pas partir, que Salifou va arriver, que tout s’arrangera. Je n’écoute rien ; mais, comme à point nommé, Salifou, à cheval, paraît au bout de la plaine et arrive au galop. D’un coup d’œil, je vois que son cheval n’a pas fait dix minutes de route. C’était donc bien un coup monté.
Rapidement, les deux hommes confèrent entre eux, et, cinq minutes après, Salifou m’apporte une poule blanche et un mouton.
Tout ce qui est blanc, poulet, mouton, kola, qu’on offre en signe d’hospitalité, est supposé revêtir un caractère spécial de cordialité ; il faut traduire toujours : « Je t’offre ce mouton, blanc comme mon cœur l’est pour toi de toute mauvaise pensée. »
Aussitôt, Salifou part, sans se dévêtir, au village du Naba, qui est assez distant. Il revient vers neuf heures, pour me dire que le Naba m’attend soit dès l’instant, soit dans la soirée. Mon homme est retourné, il a eu l’intelligence de comprendre qu’il avait tout à perdre en persévérant dans son attitude première. Je le sens, maintenant, très disposé à me bien servir. Vu son état de fatigue, je remets au soir la visite au Naba et je lui demande une de ses cases pour passer la journée.
Sans l’attitude que j’ai prise le matin, je risquais de me trouver dans la situation de Crozat qui est resté dix jours à Yako avant de voir le Naba.
Une décision brusque désarçonne facilement le noir, alors qu’il traîne volontiers les choses en longueur, parce que, pour lui, le temps ne compte pas. Si Salifou et Baba avaient réfléchi qu’ils avaient le dessus sur moi, ils m’eussent laissé partir, car que pouvais-je faire, sans guide et sans interprète ? J’aurais été obligé de venir à composition, s’ils avaient su attendre ; ils n’ont vu, au contraire, qu’une proie qui allait leur échapper par leur faute, parce que leurs appétits étaient trop grands ; ils ont fait tout de suite la part du feu.
A une heure et demie, nous partons pour voir le Naba. Les cases sont assez loin, car il nous faut trente-cinq minutes pour nous y rendre. On me fait attendre sous un arbre une demi-heure environ. Le Naba sort enfin et me fait chercher. La réception a lieu sous une véranda ouverte en assez mauvais état. Le Naba, homme de trente-cinq à quarante ans, est un puissant gaillard à la physionomie bien ouverte. Il est assis sur un tabouret minuscule, placé contre une pièce de bois aplanie et grossièrement sculptée qui lui sert de dossier.
A ses pieds sont rangés, couchés à terre, une douzaine de jeunes gens, ses captifs, qui portent, soit aux pieds, soit aux mains, de lourds anneaux de cuivre. Derrière lui, foule nombreuse. A terre pas une natte, pas une peau. Je prends le pagne de mon interprète pour m’asseoir.
Très sobre de démonstrations, le Naba accepte avec simplicité le cadeau que je lui offre ; il me donnera un guide pour Waghadougou. Je partirai à ma convenance, toutefois il désire me donner un bœuf qu’il va faire chercher.
En sortant, de sa part, on m’apporte du dolo, des kolas et des cauries.
De retour au camp, je fais des cadeaux à Baba, au diatiké et aussi à un jeune Marka, Mahmadou, qui m’a servi d’interprète. Tout paraît marcher à souhait ; je dis de me réveiller à l’arrivée du guide et du bœuf. Je me couche, tout heureux et tranquille de voir ainsi les choses bien en place.
Mais au Mossi les actes et les paroles ne sont pas toujours en harmonie, ou mieux le sont rarement : je devais m’en apercevoir le lendemain.
Dans la nuit, en effet, il n’arrive ni guide, ni bœuf.
23 avril. — Dès le matin, j’envoie le diatiké auprès du Naba. Pendant son absence, je fais un tour aux environs des cases et, ayant la veille aperçu dans le Sud des collines de quelque relief, j’avise une butte d’où mon regard pourrait embrasser un peu l’ensemble du pays. Arrivé au sommet, je trouve des cailloux ferrugineux en monceau et, sur un des cailloux, un bout de natte sur lequel je m’assois. J’étais là depuis cinq minutes, très absorbé, lorsque vient à moi, sans que je me sois aperçu de son approche, un homme à l’air très menaçant, qui, d’un ton très élevé, me dit des choses que je ne comprends point ; il porte même la main à son sabre. J’étais sans aucune arme, pas même un bâton ; je me levai, lui touchai sur l’épaule et lui fis comprendre d’avoir à se calmer. Il me fit un signe et partit ; je compris qu’il me disait de rester assis. Je me rassis en effet, mais la réflexion me vint que peut- être étais-je en train de profaner une des multiples formes des choses sacrées. Je me retirai lentement vers le camp, d’autant que je voyais au loin venir le diatiké.
Il amène le bœuf ; le troupeau n’étant point rentré la veille, on a dû le chercher, là est la cause du retard. Nous partirons l’après-midi et passerons auprès du Naba pour lui faire une visite d’adieu.
Je fais abattre et demande au diatiké, pour passer les quelques heures chaudes, de me rendre à la case de la veille.
Je donne quelques ordres et me dirige vers cette case. A ce moment, j’entends une altercation très vive ; en approchant, je trouve le diatiké et Baba en discussion très animée avec des gens surexcités. Salifou m’arrête au passage et me dit qu’il est question de moi.
Le sujet est ma profanation du matin, car j’ai bel et bien profané un endroit sacré où les sorciers déposent leurs poisons, médicaments, etc. La croyance est que tout non-initié qui y touche est frappé de mort. Leur fureur venait de ce qu’il ne m’était rien arrivé de ce genre. Baba prend chaleureusement ma cause en main et montre que j’ignorais que cet endroit fût sacré ; après beaucoup de criailleries dans lesquelles le diatiké semble opposé d’avis avec Baba, les choses paraissent s’arranger, quand accourt en criant un de mes porteurs venant de la même colline et qui saigne abondamment d’une double entaille à la nuque.
L’individu qui est venu me trouver le matin et n’a pas osé me frapper n’a pas hésité à blesser un noir désarmé. Je vois l’homme qui s’en va à grands pas ; je dis au diatiké de le faire arrêter. Sur son refus, je lui dis que je veux voir le Naba et je fais charger pour m’y rendre. Le camp est levé et nous nous rendons auprès du Naba. Arrivés sous un arbre auprès de sa case, je fais arrêter. A l’audience, les sorciers sont présents, mais déjà Baba et le diatiké qui, mis en cause, ne peut s’en tirer qu’en prenant ma défense, ont plaidé ma cause, celle-ci est gagnée ; le Naba dit tout son mécontentement aux sorciers et se retire fort en colère.
Une demi-heure après, il envoie à mon camp me dire qu’il est désolé de ce qui s’est passé et qu’il m’en présente ses excuses. En même temps, il m’envoie du dolo.
Tout est bien fini et j’aurai mon guide dans l’après-midi.
Vers deux heures, causant avec Mahmadou, mon interprète provisoire, celui-ci prétendait qu’il préférait un sabre à un fusil. Je lui désignai alors mon revolver, il me demanda à le voir. Je le sortis de son étui, le déchargeai et fis jouer le barillet ; cela fait, je remis les cartouches dans les chambres, et, en voulant remettre l’arme dans l’étui, que se passa-t-il ? Heurtai-je la détente ? En tout cas, un départ accidentel eut lieu. A me toucher était une foule nombreuse, et, parmi cette foule, beaucoup de jeunes gens de la maison du Naba. Sur le départ du coup, le vide se fit instantanément et au premier moment je crus que personne n’était atteint, mais en me levant, à 1 mètre de moi, je vis une trace de sang ; je me précipitai en avant, et, à 4 mètres, trouvai un enfant de quinze ans couché à terre avec la balle dans le pied. La balle avait frappé à la partie inférieure du cou-de-pied entre le pouce et le premier doigt ; je cherchai si elle était sortie, je ne trouvai rien ; je la cherchai à fleur de peau, rien ! Je me préoccupai dès lors d’arrêter l’hémorragie, car l’artère était coupée, et un filet de sang de la grosseur du petit doigt jaillissait à 20 centimètres de hauteur. Je fis une ligature au cou-de-pied, puis appliquai un pansement au perchlorure de fer. On emporta l’enfant. J’envoyai tout de suite chez le Naba m’excuser de ma maladresse.
Peu après, il me faisait appeler. D’un air très bon enfant et très enjoué, il me dit de ne point me faire de mauvais sang, qu’il savait qu’il y avait eu accident et pur accident, et d’ailleurs, ajouta-t-il : « C’est affaire entre toi et moi, cet enfant est mon captif, tu l’aurais même tué que je ne t’en voudrais point. Ils se tuent entre eux sans motifs, me dit-il ; surtout — et la chose me fut des plus sensibles — ne pense point que je fasse de rapprochement entre l’accident de ce soir et la tentative de meurtre commise ce matin sur un de tes hommes. Je sais que de ta part il n’y a qu’un accident, de l’autre côté il y a eu préméditation et, si tu le désires, je te livrerai le misérable et tu le vendras si tu veux. » Je me gardai d’accepter. Le Naba, très instamment, me pria à diverses reprises de ne pas avoir de préoccupations. Je pris congé et fis charger après avoir envoyé un nouveau présent en argent.
[Illustration : Je trouve à terre un des pages du Naba qui avait reçu la balle dans le pied.]
Chose singulière, cet accident qui, avec un homme à l’esprit moins large, eût pu avoir des conséquences très désagréables, avait détendu les rapports.
J’étais mécontent de la solution de l’affaire du sorcier, mais je n’avais osé exiger le prix du sang. Le Naba, de son côté, en me faisant faire des excuses même publiques, savait très bien manquer à son devoir ; mais la crainte des sorciers fut plus forte et il pensa que je me contenterais de cette réparation platonique. Sentant la situation et devant le peu de gravité de la blessure de mon homme, je m’étais contenté de faire répondre au Naba un peu sèchement que j’acceptais ses excuses. Mais, pour mon personnel, j’étais un peu ennuyé.
Lorsque l’accident fut arrivé, ma première pensée fut d’indemniser le blessé, pensée purement de charité ; mais je pensai à temps que ce serait interprété comme acte de faiblesse et me bornai à informer le Naba que c’était pur accident. Ma tempérance du matin porta ses fruits : le Naba vit immédiatement une compensation à établir, chacun nous avions un blessé et il ne se mettait pas à dos les sorciers.
Dans la circonstance, Salifou me rendit les plus grands services ; d’ailleurs il avait brûlé ses vaisseaux et, à la sortie de l’audience du matin, on avait dû le séparer d’avec le sorcier ; ils avaient l’un et l’autre le sabre à la main.
A trois heures et demie avait enfin lieu notre départ de Yako ; notre guide était un des pages du Naba. Salifou me fit la conduite et, très chaleureusement et sincèrement, je crois, me souhaita bon voyage.
A huit heures dix, nous sommes à Gondiri. Pas d’interprète mossi ; nous finissons par trouver une femme qui parle le bambara. Le Naba fait apporter immédiatement de l’eau, qui est rare à Gondiri.
Le lendemain, l’attitude du Naba et du village entier est d’une extrême froideur. J’en ai la cause quand on m’explique que l’on craint que mon varioleux ne communique la maladie. Je proteste qu’il est complètement guéri, on n’en veut rien croire ; le prétexte est bon et l’on en use.
Toutefois, je vois le Naba. J’obtiens un guide qui, malgré moi, me force à camper à Dampena. Le lendemain 25, nous sommes à Niou, le 26 à Nahartenga, le 27 à Déboaré ; partout, accueil plus que froid, sous le même prétexte.
Mon guide de Déboaré doit me conduire à Waghadougou ; il me faut y arriver le jour même, car mes vivres sont à bout, mes animaux exténués, mes hommes sur les boulets. Et cependant, nous devons nous arrêter la matinée encore, car j’ai perdu un nouveau bœuf, mais le puits de Nakangoum où j’ai pris campement est si proche de Waghadougou que j’entreprends de m’y rendre dans l’après-midi. A cinq heures quarante, nous sommes à Lakhamé, nous franchissons un marigot desséché dans le lit duquel est un puits, et nous entrons sur le territoire de Waghadougou.
Un Naba, que les guides saluent au passage et qui me donne deux kolas, indique à mes guides de me conduire chez l’Almamy. A six heures, nous arrivons contre la mosquée où je fais prendre campement. J’envoie saluer l’Almamy ; il reçoit Makoura à peu près bien et promet de l’eau et du bois. En tout, il vient une jarre d’eau et point de bois. Hommes et animaux n’en peuvent plus et se couchent pêle-mêle, les premiers sans manger, presque sans boire.
J’augure mal de la suite ; d’ailleurs, j’ai depuis plusieurs jours le pressentiment que des difficultés m’attendent de la part de l’homme dont je suis justement l’hôte.
L’Almamy s’est montré très hostile au docteur l’an dernier. Son fils Tedlika est rentré récemment de la Mecque. L’un et l’autre sont affiliés à la secte des Tidiani. Leur haine de secte est certainement renforcée par quelques lignes que n’aura pas manqué de leur envoyer l’Almamy de Bossé. J’augure mal du lendemain. Nous prenons, Badaire et moi, un peu de bouillon froid et du café préparé avec des tiges de mil desséchées.
29 avril. — A quatre heures du matin, Makoura me réveille pour me dire que l’Almamy vient de lui transmettre l’ordre du Naba que j’aie à partir immédiatement de Waghadougou. Je vais trouver l’Almamy à la mosquée, lui représente la gravité d’une mesure semblable : je suis un envoyé, j’ai des cadeaux du gouvernement français et une lettre de l’Almamy de Lanfiéra à remettre. Peine inutile, on me répond : Ordre du Roi, il n’y a pas à discuter.
[Illustration : Le campement au puits. La boîte à musique.]
Rester est une solution mauvaise, il n’y a ni eau ni bois, puis c’est me mettre en insurrection. Je quitte brusquement l’Almamy avec résolution arrêtée de m’établir, à vingt minutes de la mosquée, à un puits auprès duquel nous avons passé la veille, de m’y maintenir au besoin et d’attendre les événements. D’ailleurs, d’homme du Roi je n’en ai pas vu et, en mettant ma décision à exécution, je lutte contre l’Almamy seul.
A quatre heures et demie, le camp est levé ; à cinq heures, je suis au puits, m’installe sous un arbre et fais décharger. Pendant que je me trouve isolé, je prends rapidement un angle horaire.
J’envoie Makoura auprès du Naba qui, la veille, m’a donné deux kolas ; mais il ne veut rien entendre, je suis brebis galeuse. Je réussis, par l’intermédiaire d’un marabout peul, à mettre le frère de ce Naba au courant de la situation, lui représentant qu’il y a là une tromperie de l’Almamy. Ma harangue n’a qu’un médiocre succès. Je rentre au camp, personne n’est toujours venu ; d’ailleurs, je ne partirai pas, mes animaux ont besoin au moins d’une journée de repos et d’eau, mes hommes de même.
Un des pages du Naba vient rôder autour du camp, je lui propose de remettre au Naba la lettre de l’Almamy de Lanfiéra, il refuse ; cependant je sais l’influence de ces pages sur ces rois fainéants, il me faut l’attirer. Je fais sortir une boîte à musique qui me reste. L’effet est produit, mais il n’ose encore s’approcher et, de peur d’être tenté, s’en va. Mais il revient bientôt. Entre hommes, femmes, enfants, j’ai bientôt cent cinquante personnes autour de moi. Le page s’apprivoise enfin : je lui fais manier l’instrument et lui fais dire qu’il est pour le Naba, comme aussi une selle persane, un sabre, beaucoup d’argent. Il me dit d’être tranquille, qu’il va parler au Naba, de rester où je me trouve. Un autre homme, qui a entendu, dit que certainement le Naba n’est pas informé, qu’il y va de ce pas. A partir de ce moment, une détente marquée se produit et l’on nous apporte des vivres de toutes sortes.
Le marabout peul vient me dire qu’il va plaider ma cause auprès du Naba, mais que je lui donnerai une paire de lunettes. On m’apprend en outre que le frère du Naba est également parti. Dans l’après-midi, on me dit de tous côtés ma cause gagnée ; le Peul affirme que dans la soirée je recevrai du Naba un mouton blanc et du riz. Peu m’importe, j’ai gagné la journée, c’est l’important ; rester à Waghadougou m’est indifférent, je n’y puis rien faire ; je remettrais des cadeaux, puis serais balancé. Je ne puis lutter contre l’influence de l’Almamy et de son fils Tedlika.
[Illustration]
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