CHAPITRE VI
=De Waghadougou à Dori=
Je me décide à partir de Waghadougou. — La tornade. — La fièvre. — Le départ. — En route vers l’Est. — Nombila, Oubitenga. — La rivière Sainte-Marguerite. — Laguéré ; les Peuls méditent une attaque. — A Ouégou ; l’obsession des cadeaux. — Je suis sur le point de m’emparer de vive force du marché. — Départ pour Kaya. — La mauvaise fortune enrayée. — Le nœud hydrographique de la boucle du Niger. — Excellent accueil sur le reste de la route. — La peste bovine. — Le camp à Pensa. — L’entrée dans le Liptako. — Terrible marche de Pina à Bangataka. — Diobbou. — La situation politique du Liptako. — Les prétendants à mon camp. — L’accaparement par Boubakar, fils de Boari. — L’entrée triomphale à Dori. — La traversée du Mossi est un fait accompli.
29 avril. — Il est cinq heures... Je sens que, malgré les trésors de patience et de diplomatie déployés, la partie est perdue. Rester davantage, c’est me mettre en révolte contre l’autorité du pays. Si encore j’avais chance d’obtenir quelque résultat ! Mais non, les exemples de Binger et de Crozat sont là pour m’instruire. Le Naba de Waghadougou est une sorte de monarque fainéant, autour duquel sorciers fétichistes et marabouts font bonne garde, sous prétexte de faire respecter d’anciennes coutumes. Prisonnier de leurs mômeries, tous les actes officiels de sa vie sont réglés par eux ; or n’ont-ils pas déclaré que le Naba mourrait s’il venait à se trouver en ma présence ? Les gagner est bien difficile, car mes dissentiments à Yako, qui sont ici connus, m’aliènent les sorciers, et l’Almamy, excité par son fils, pèlerin de la Mecque, refuse d’avoir relations avec moi. C’est, d’ailleurs, l’ennemi de l’Almamy de Lanfiéra.
Enfin, je n’ai pas d’interprète mossi et les Peuls qui pourraient me servir ont une terreur folle de s’employer, chose qui n’est point sans me surprendre. Je pense que c’est par crainte de l’Almamy. Et puis demain, si je persiste dans mon attitude, trouverai-je des vivres ? Aujourd’hui j’ai pu en obtenir difficilement, et cela parce que les bruits répandus à dessein par ceux qui espéraient tirer de moi quelque cadeau étaient que le Naba allait m’envoyer son présent d’hospitalité.
Après m’être longtemps promené, en proie à toutes ces pensées, je m’arrête à la solution du départ pour le lendemain. Nous tenterons de gagner le Gourma.
Je m’approche des bagages sur lesquels les hommes sont assis, devisant entre eux. Cette journée de repos leur a rendu un peu d’énergie ; l’abattement de la veille et de la matinée a disparu, mais l’inquiétude subsiste et se fait jour dans leurs discours.
« Allons, allons, leur dis-je, inutile de babiller autant ; vous n’êtes pas des femmes, vous l’avez prouvé. Assez de paroles. Nous partirons pour le Gourma, puisque ici il n’y a ni à boire ni à manger.
« Avec des marchandises, de bons fusils et des cartouches, on est sûr de ne pas mourir sur les chemins. Et puis Dieu est grand !
— C’est bon ; va devant, capitaine, nous te suivrons, dit Mahmadou- Billy.
— La tornade vient, les bagages sous les tentes ! » Et aussitôt les hommes, avec entrain, se mettent à ranger les bagages pour la nuit.
L’horizon s’assombrit de plus en plus, sur plusieurs points on voit les nuages qui crèvent au loin ; lorsque la nuit vient, de toutes parts les éclairs illuminent les ténèbres. Bientôt la pluie se met à tomber.
Le service de la nuit n’est pas réglé que la fièvre me prend ; je me jette sur mon lit.
Tout à coup, vers huit heures, la sentinelle me signale que des hommes, se disant envoyés du Naba, demandent à me parler. Je sors de la tente. On ne peut tenir le photophore allumé à cause de la pluie ; c’est à la lueur des éclairs que je vois quatre hommes, dont deux cavaliers, portant les insignes de la cour, qui viennent me transmettre l’ordre d’avoir à quitter Waghadougou sur l’instant.
Atermoyer ? A quoi bon ? Et puis il faut profiter des bonnes dispositions des hommes. Peut-être demain seront-elles changées.
« Abattez les tentes et chargez ! »
[Illustration : De Waghadougou à Dori.]
L’ordre donné, je cause avec les envoyés. Je demande où est le guide. Il m’est répondu qu’il ne m’en est pas donné, que les hommes qui sont là n’ont qu’une mission : me conduire hors du territoire de Waghadougou, et qu’ensuite je devrai sortir du Mossi par la route qui m’a amené. Ils m’assurent qu’il ne me sera fait, d’ailleurs, aucun dommage.
Tant d’impudeur, je ne pouvais l’accepter ; en proie à une violente colère, je traite ces misérables selon leur mérite. Puisque de telle manière sont appliquées les lois de l’hospitalité au Mossi, que l’on peut faire outrage à l’étranger qui vient pacifiquement visiter le Naba des Nabas, coutumes qui seraient indignes du pays le plus barbare, je quitterai à l’instant même le territoire de Waghadougou, et je saurai porter jusqu’au pays des blancs la renommée du mauvais accueil que j’ai reçu ici. Quant à la route, je défends au Naba lui-même de m’en imposer une ; je prendrai, pour quitter le Mossi, celle qui me conviendra.
A huit heures et demie, on se remet en route, sans dire un mot ; les hommes du Naba prennent les devants, je les suis. La pluie tombe toujours, mais très fine ; à la lueur des éclairs seulement on peut distinguer les flaques d’eau du chemin.
Bientôt les guides, considérant leur mission comme terminée, nous quittent ; on ne peut aller plus loin : l’obscurité, sillonnée d’éclairs de plus en plus rares, est profonde ; bêtes et gens se heurtent aux arbres ; je puis enfin distinguer une clairière sur le bord de la route, où je fais camper après une heure de marche.
On s’entasse comme on peut sous les tentes jetées à même le sol ; la sentinelle finit par allumer un feu, et chacun s’endort sous la pluie froide qui nous transperce.
Le lendemain, je reviens au puits de Nakangoum, où je réussis, avec le peu de cauries qui me restent, à acheter des vivres pour deux jours. Le soir, je vais, en chassant, reconnaître une route vers l’Est, sur laquelle, le 1er mai au matin, toujours sans guide, nous nous engageons.
Ce que je veux, c’est à marches forcées m’éloigner de Waghadougou en gagnant l’Est, c’est-à-dire en tirant vers le Gourma. Les renseignements dont je me suis entouré depuis mon entrée dans le Mossi sont que sur la route de Dori est un Naba puissant, celui de Boussouma, dont je veux à tout prix, dans les circonstances présentes, fuir le territoire. Comme ceux de Yatenga et de Yako, il est aussi puissant que le Naba des Nabas, et comme eux tenu en suspicion à Waghadougou ; cependant je n’ai guère à attendre de lui de marques de bienveillance, surtout que mes animaux et mes hommes, surmenés, ne représentent guère les équipages qui inspirent de la respectabilité.
[Illustration : Le départ de Waghadougou.]
Le premier jour, nous campons à Nombila. Il n’y a plus de vivres que pour la journée ; des Peuls qui viennent au camp ne savent que témoigner leur dédain pour toutes mes marchandises, les femmes ne veulent que de la cornaline, rien autre. Le moment des sacrifices est venu. Mon excellent ami Crozat m’avait dit, à Kinian, que c’était un article très demandé ; sachant que je n’en possédais point, il m’en avait donné un collier de cinquante grains, que je gardais précieusement comme une dernière ressource. Sa vente, en effet, me rendit le service signalé de changer presque en opulence ma détresse.
Le lendemain, toujours marchant à l’Est, nous faisons étape à Oubitenga. Oubitenga est un emplacement de marché auprès d’une rivière, sans eau pour le présent, qui prend sa source un peu dans le Nord et se dirige vers le Sud. Le site est fort beau, la vue bien dégagée ; des doubalels gigantesques ombragent une place très grande, au centre de laquelle est un marché couvert en très bon état d’entretien.
Oubitenga n’est pas un village, mais le marché qui s’y tient chaque semaine est commun à plusieurs villages ; il est à mi-distance à peu près de Waghadougou à Boussouma et à 12 kilomètres environ au sud de Djitenga, centre également important appelé Djidda par les Peuls.
Grâce aux ressources acquises la veille, je puis faire des vivres qu’on apporte des villages voisins, en abondance, dans l’après-midi.
Le 3 mai, nous reprenons la route vers l’Est, guidés, pendant la première partie du chemin, par un Peul qui bientôt s’enfuit, quand je refuse de continuer la route de Boussouma sur laquelle il veut m’entraîner. Péniblement, par un chemin montueux, en terrain d’alluvions ferrugineuses, nous arrivons au bord d’un lit de ruisseau sans eau, que nous suivons jusqu’à un village dont j’ignore le nom, auprès duquel je donne l’ordre de camper.
J’envoie Makoura au village, pour obtenir des indications sur les puits ; mais il lui faut parlementer longtemps avant de rien obtenir de gens dont il comprend très insuffisamment la langue et qui témoignent, comme partout en général, dans le Mossi, de sentiments peu hospitaliers.
Enfin, on part à l’eau. Une heure et demie après, ne voyant point revenir, je pars à mon tour, suivant les traces de mes chevaux ; au bout de trois quarts d’heure j’atteins une rivière de 10 mètres de large environ et de 0m,50 de profondeur, dans le lit de laquelle le courant est à peine sensible, coupé qu’il est de nombreux barrages à poissons.
J’installe, dans l’après-midi, le camp au bord de la rivière, que je baptise du nom de rivière Sainte-Marguerite.
Les relations s’établissent avec le village, dont j’apprends le nom, Bissiga, grâce à mon guide du matin qui, alléché par l’espoir d’un beau cadeau, est revenu.
La rivière, me dit-on, traverse tout le Yatenga. Me reportant aux renseignements que m’a donnés, à Lanfiéra, le frère de l’Almamy, j’en conclus que c’est la même rivière qui passe dans le Dafina, auprès de Bossé et de Yéra et qui joint la Volta en amont de Liri. D’ailleurs, le régime même de la rivière que j’ai sous les yeux donne toute apparence de vérité à cette supposition.
Il est temps de faire reposer un peu les hommes et les animaux. Nous n’avons pas vu d’eau vive depuis la Volta, et c’est avec bonheur que tous nous nous livrons aux douceurs du bain, que les hommes peuvent laver leurs hardes.
Du village, on nous apporte des vivres, et je puis acheter de la viande de boucherie aux bergers peuls qui viennent abreuver leurs troupeaux.
De plus en plus, les Peuls deviennent nombreux à mesure qu’on s’avance vers le Nord, parce que chaque année, venant du Liptako, ils visitent, avec leurs troupeaux, les cantons plus herbeux et plus arrosés du nord du Mossi.
D’après les renseignements que j’obtiens d’eux, je me persuade qu’il me serait difficile, de ce côté, d’atteindre le Gourma ; mais ils m’affirment qu’à Boussouma, dont nous sommes peu éloignés, disent-ils, il me sera plus aisé de trouver des guides et des routes pourvues d’eau.
Devant ces bonnes raisons, nous partons le 6, au matin, dans la direction de Boussouma. Nous faisons étape à Laguéré. Le terrain se relève en remontant vers le Nord, et apparaissent bientôt, dans le Nord- Est, des massifs montagneux dont notre vue est déshabituée depuis Sikasso. Nous campons à Laguéré, auprès d’un grand entonnoir, qui n’est que la source captée d’une rivière qui se dirige vers le Nord-Est et qui, probablement, est la Sirba que nous recouperons plus tard, entre Dori et Say, avant Kakou.
Nous sommes arrivés escortés de guides peuls nombreux, qui ne se trouvent pas satisfaits de la récompense que je leur donne. Le Naba de Laguéré, Pous-Naba, vient me voir, et contre un morceau d’or, dont il veut faire un médicament, je traite avec lui de l’échange d’un bœuf porteur et d’un bourriquot, dont j’ai besoin.
La nuit, fort heureusement, l’on veille comme à l’habitude ; vers trois heures, je me lève, ayant cru entendre un bruit insolite dans la brousse. Le factionnaire, questionné par moi, n’a rien vu. Je fais le tour du camp et réveille mon interprète. Pendant que nous sommes à causer avec le factionnaire, un des guides de la veille se présente pour me prévenir qu’un parti de Peuls, à la recherche d’un cheval qu’on a volé, bat la campagne et me demande de ne pas tirer s’ils passent aux abords du camp. Je signifie à l’homme d’avoir à se retirer hors de portée ; il disparaît. Bientôt, sur les chemins qui conduisent, l’un au village, l’autre à la source, des groupes de cavaliers et piétons apparaissent, qui se portent, l’un dans la direction du camp, l’autre vers le village. Je déclare au premier que je vais faire tirer s’il ne s’éloigne ; il s’arrête ; l’autre, plus distant, continue sa marche. Les hommes sont bientôt sur pied. Je fais garnir les abords du camp en les embusquant derrière des rochers, et, dans cette situation, nous attendons le lever du jour. Pendant ce temps, le deuxième parti s’est avancé vers le village, les habitants sortent avec leurs arcs, leurs flèches et leurs lances, et leur premier mouvement est de se mettre en défense contre les Peuls.
Ceux-ci ont souvent la coutume de piller les villages mossi et de s’enfuir au plus vite avec leur butin vers les régions désertes qui bordent ou le Gourma ou le Liptako ; aussi les indigènes n’ont-ils qu’une très faible confiance en eux. Fort heureusement pour nous que la défiance des habitants de Laguéré fût éveillée, car, si le village se fût joint aux Peuls, nous aurions été enveloppés de tous côtés. Pendant le temps que mirent les Peuls à faire part à ceux-ci de leurs intentions, et surtout à les persuader, l’aube se levait, et le chef de village était prévenu par mes soins.
Or celui-ci tenait absolument au morceau d’or promis par moi la veille, qui devait lui permettre de guérir sa fille. Il le prit de très haut avec les nomades, leur disant qu’il m’avait accordé l’hospitalité et qu’il saurait la faire respecter.
Le soleil levé, il vint à mon camp faire son marché en même temps que les Peuls disparaissaient.
Peu de temps après, Pous-Naba nous servant de guide, nous partons pour Boussouma.
L’accueil que nous recevons est bon, mais le Naba du village me prévient que ce n’est pas lui qui peut m’assurer la route et des guides, que le vrai Naba a fondé un nouveau village à quelque distance au Nord dans la montagne, à Ouégou. Il est entendu que nous irons dans l’après-midi et que son beau-frère nous servira de guide. Je puis heureusement acheter des vivres pour la journée et le lendemain.
Au moment du départ, un cavalier se présente à mon camp, qu’on me dit être l’âme damnée du Naba de Ouégou, et déclare que lui-même fera la route avec moi.
Par des chemins de montagne très rocailleux, nous franchissons à grand’peine les quelques kilomètres qui séparent Boussouma de Ouégou ; lorsque nous arrivons dans les territoires cultivés, le cavalier se détache pour demander l’hospitalité ; nous devons l’attendre près d’une heure ; puis, lorsqu’il revient, presque à la nuit, c’est hors de vue du village qu’il me propose de camper, en pleine brousse, sans arbres. Je proteste et malgré lui je me rapproche du village, pour camper sous l’unique arbre que je vois dans la plaine, à 500 mètres du village du Naba. Je demande de l’eau, il me dit qu’on va m’en envoyer — à acheter. Indigné de ce manque de formes, je rudoie mon cynique personnage et envoie, malgré la nuit, au village auprès du Bal-Naba, homme du Roi chargé des relations avec les caravanes. Péniblement je réussis à obtenir une jarre de quelques litres d’eau pour une trentaine d’hommes.
Les tribulations multiples que nous avions déjà eu à subir dans le Mossi n’étaient rien auprès de celles qui nous attendaient pendant les deux jours que nous dûmes passer auprès de ce maudit village.
Le lendemain, la question des cadeaux dure toute la journée sans qu’on arrive à s’entendre ; je n’ai pas fait une concession qu’aussitôt on en prend acte pour exiger dix fois plus ; toutefois je réussis à obtenir du Roi deux chèvres et quelques cauries quand, vers le soir, tout semble s’être arrangé. Mais des vivres pour le lendemain, je n’en ai point ; de l’eau, il faut aller la chercher fort loin, trois heures sont nécessaires pour l’aller et le retour, et c’est en armes que les hommes doivent aller faire boire les animaux, à cause du mauvais vouloir des habitants.
[Illustration : Les Peuls avaient projeté de nous attaquer.]
Tout à coup, à la tombée de la nuit, le Roi renvoie les cadeaux, il veut un revolver et des cartouches. J’ai fort heureusement une arme de pacotille qui tire la même cartouche que nos revolvers, je l’offre ; mais ensuite ce sont des cartouches et encore des cartouches.
Le troisième jour, au matin, tout est rompu, je me résous à partir, lorsqu’on vient chercher Makoura et les cadeaux. Pendant ce temps arrivent de tous côtés, des villages des environs, des femmes avec des vivres et aussi de l’eau et du dolo, car c’est jour de grand marché.
Mon parti est pris ; lorsque Makoura qui s’attarde dans le village sera de retour avec des propositions à nouveau refusées, je me jetterai sur le marché fort heureusement situé à l’extérieur, et dans la panique nous nous emparerons du mil, du riz et de l’eau, car, depuis la veille après midi, nous n’avons ni un grain de mil, ni une goutte d’eau ; les hommes ne tiennent que par esprit de discipline et grande est, chez eux, la tentation de se jeter sur la femme qui passe, inconsciente certainement du danger qu’elle court. Ajoutez que l’exaspération de nos estomacs affamés est augmentée encore par un vent d’est qui souffle en tempête depuis deux jours, soulevant des nuages de poussière.
Heureusement tout s’arrange, le Roi m’envoie un bœuf et les femmes du marché, sur son ordre, m’apportent à acheter à profusion des vivres et de l’eau.
A partir de ce moment tout semblait bien terminé, quand, dans l’après- midi, quoique j’aie fait cadeau au Roi d’une superbe boîte à musique, l’obsédante question des cartouches revient. Le roi est un enfant volontaire d’une quinzaine d’années qui ne sait que s’amuser tout le jour avec deux jeunes autruches et un lionceau.
A ces nouvelles exigences j’oppose un refus formel ; alors ses envoyés passent aux menaces ; mais, assuré de vivres et résolu à partir le lendemain, je leur déclare qu’ils auraient tort d’assumer la responsabilité d’une attaque, que ce serait mauvaise affaire pour tout le monde. Me radoucissant ensuite, je déclare que les quelques cartouches dont je disposerai peut-être encore le lendemain, je ne les donnerai que lorsque le Roi m’aura accordé un guide. Toutefois, cet incident a pour effet de m’obliger à prendre quelques précautions de défense, à veiller et faire des rondes pendant la première partie de la nuit.
Un peu avant le jour, je donne les ordres pour charger ; les hommes du Roi viennent, auxquels je remets un paquet de cartouches et une pièce de cinq francs pour chacun d’eux, et aussitôt j’ordonne la marche. A peine en route vers le Nord-Est, un guide sort du village et veut m’entraîner vers l’Ouest ; devant mon refus il prend enfin la route que je désire. Il est bientôt rejoint par un deuxième et l’un et l’autre, au cours de la route jusqu’à Kaya où nous sommes vers onze heures, me comblent de marques de prévenances et d’attentions, me cueillant des fruits, faisant boire les animaux, puis, arrivés au campement, s’ingénient à se rendre utiles.
Enfin la déveine semblait conjurée ; à partir de ce moment et en vertu de quels ordres, je l’ignore, je reçus partout jusqu’à la frontière du Liptako, de tous les Nabas que je rencontrai, l’hospitalité la plus large, la plus généreuse ; tous me munirent de guides excellents.
J’avais enfin triomphé et de leur défiance et de leur apathie, à force de patience et aussi d’énergie. Il est un moment au pays Noir où il faut savoir risquer sa vie pour ne pas donner une aiguille.
Ce résultat inespéré fut d’autant plus heureux que, dans les jours qui suivirent, la mauvaise fortune revêtit de nouvelles formes. Si la famine et l’hostilité des habitants étaient venues s’ajouter à l’épizootie qui, quelques jours après, devait anéantir mon convoi, le Mossi eût été peut- être le tombeau de ma mission.
De la région qui s’étend de Laguéré jusqu’au delà de Kaya et dont Ouégou occupe à peu près le centre, je dois dire deux mots : c’est un haut plateau sur lequel courent des chaînes rocheuses (grès et schistes) de forme tabulaire aux parois abruptes, souvent isolées les unes des autres, analogues aux reliefs que l’on rencontre dans le Haut-Sénégal entre Khayes et Koundou. Leur altitude varie de 50 à 200 mètres au- dessus de la plaine. Ce massif constitue un nœud hydrographique important, le nœud de la boucle du Niger, d’où descendent, au Sud et à l’Ouest, des rivières qui se rendent à la Volta et au Comoé, vers le Nord et l’Est, des cours d’eau qui vont au Niger.
Kaya, Sargou, Rivoulou, Korkou, Pensa, Pina furent nos gîtes d’étapes jusqu’à la frontière du Liptako ; partout excellent accueil, nourriture préparée offerte par les Nabas en grande abondance, vivres de toutes sortes qui étaient apportés au camp ; à profusion aussi, grâce à la présence des Peuls de plus en plus nombreux, nous trouvions du lait et de la viande. Aussi bien la chaleur de l’accueil et l’abondance nous étaient nécessaires, car c’était de la dure route que celle que nous avions faite depuis le départ de Lanfiéra le 14 avril et, lorsque à Pensa, le 14 mai, en toute sécurité, je pus donner deux jours de repos à mon monde, ce fut grande joie et délassement pour tous.
Je vois encore notre campement sous de beaux arbres non loin des puits. Une corde marque l’enceinte dans laquelle sont empilés les bagages protégés par une tente formant bâche ; à l’un des angles mon dioula (traitant) a étalé sa pacotille qu’il échange contre des cauries ; il fait des affaires superbes en débitant en menus morceaux du savon qu’il déclare être un remède souverain contre les maladies d’yeux ; plus loin c’est Badaire qui fait ensacher le mil, les niébés (haricots) que Yéra achète aux femmes qu’il fascine par son regard langoureux ; un peu partout les hommes de l’escorte et les porteurs assis par groupes de trois ou quatre confectionnent leurs effets avec la toile multicolore que je leur ai distribuée le matin ; sous ma tente disposée en toiture, aidé de Makoura, je prends des renseignements auprès des Peuls du Liptako, tandis qu’assis auprès de moi, ne me quittant pas, le frère du Naba de Pensa occupe les longues heures de l’après-midi à transformer en rasoir, en le promenant sur la plante de ses pieds, un couteau d’un sou que je lui ai donné ; le comble, c’est qu’il y réussit... presque.
Tout respire l’activité, la gaieté, surtout la quiétude. On a parfois besoin de ces instants.
Cependant de graves soucis m’assaillent. Depuis Rivoulou, mon convoi se désorganise chaque jour davantage. Mes animaux, bœufs et bourriquots, jalonnent la route de leurs cadavres. Je sais bien que les fatigues d’une marche ininterrompue depuis un mois y sont pour beaucoup ; mais, ce que je m’explique moins, c’est de voir des animaux parfaitement sains la veille, morts le lendemain.
A Pensa, j’ai enfin l’explication. Il règne, me disent les Peuls, dans tous les pays de l’Est, une épizootie terrible qui anéantit en quelques heures les parcs les plus nombreux et les plus prospères. Les pasteurs qui connaissent merveilleusement les simples qui guérissent les maladies des animaux sont terrifiés de leur impuissance en présence de ce fléau qui les ruine. Leur affluence autour de mon camp a en partie pour cause le grand désir qu’ils ont d’obtenir de moi des grigris qui mettent leurs troupeaux à l’abri de cette peste. Je pourrais m’enrichir à faire le métier de vendeur d’amulettes.
Une autre de mes préoccupations est de déterminer la route à suivre.
Gagner à l’Est le Gourma était mon objectif primitif, j’y étais d’autant plus attaché que je pouvais ainsi atteindre Say par une route plus courte en même temps qu’inconnue, puisqu’elle traverse des régions encore inexplorées. J’étais en outre sollicité à la prendre pour des raisons politiques que j’exposerai plus loin. Mais les Peuls m’en dissuadent, disant qu’en cette saison il y a peu d’eau, que d’ailleurs les villages y sont rares et que j’y perdrai tous mes animaux de transport, non seulement par la maladie régnante, mais encore du fait de petites mouches qui pénètrent dans les narines des animaux et les tuent en quelques heures.
Restait la route de Dori (Djemmare pour les gens du Mossi). En atteignant Dori, je recoupais l’itinéraire du voyageur allemand Barth, mon illustre devancier ; si je réussissais à me faire accepter, je pouvais m’ouvrir la route qu’il avait lui-même suivie jusqu’à Say.
Cette solution présentait pour moi deux inconvénients :
Je craignais d’une part de rentrer dans les pays musulmans, où les opérations contre Ahmadou-Sheikou, pendant ces dernières années, pouvaient avoir eu du retentissement. Dori est, en outre, en relations continues avec Tombouctou. Les caravanes maures parties de ce dernier point apportent à Dori le sel de Taodénit, qu’elles échangent contre les tissus du Mossi, le mil et l’or. Or Tombouctou était manifestement hostile aux Européens.
Considération plus importante encore, l’état politique du Liptako était des plus troublés. L’Amirou (émir) était mort et trois prétendants se disputaient le turban (couronne).
L’un, Boubakar-Amirou, avait été autrefois évincé par l’Émir défunt ; ses droits étaient incontestables. Le deuxième, Boari, n’avait de droits qu’à défaut du premier, mais il avait une forte clientèle et était en particulier soutenu par son fils, Boubakar, brillant chef de bandes et les fils de l’Émir défunt. Du troisième, Ahmadou-Sheikou, je n’ai point à tenir compte.
Or l’interrègne, grâce à ces nombreuses compétitions, se prolongeait au grand détriment de la sécurité publique, et bien indécis se trouvaient les notables auxquels la coutume du pays réservait le droit d’investir le nouvel émir.
[Illustration : Le camp de Pensa.]
L’intrusion d’un étranger, d’un kéfir (infidèle) surtout, dans ces dissensions politiques, ne pouvait être vue d’un bon œil. Et puis, sur qui s’appuyer dans la circonstance ? Mon alliance avec l’un me mettait fatalement les deux autres à dos.
Toutefois, en raison de l’impossibilité matérielle de me dégager vers l’Est, je finis, après trois jours de pourparlers, par me résoudre à continuer ma route vers le Liptako.
L’étape suivante fut Pina. Entre ce point et le premier village, Diobou, dans le Liptako, existait une zone inhabitée de 50 kilomètres environ, sans eau dans cette saison.
Cette marche peu importante, en somme, pour laquelle toutes les précautions avaient été prises, fut une des plus terribles de la route. Les porteurs, affolés par les racontars des indigènes, entravent la marche, pendant que les animaux tombent le long du chemin, terrassés par la terrible maladie.
Je copie textuellement ici mon journal de marche :
« 18 mai. — A deux heures, je fais charger, malgré l’absence des guides, et l’on part bien fourni d’eau.
« A trois heures et quart, un bourriquot tombe frappé d’insolation. A cinq heures, c’est un bœuf qu’on est obligé d’abandonner. Enfin, malgré les protestations des guides, je prends campement à huit heures vingt minutes, parce que tout le monde est fatigué et que mes prévisions, basées sur des renseignements multiples, me font supposer que nous sommes à moitié route.
« Dans la nuit, je fais appliquer vingt coups de corde à un porteur qui a bu à la réserve d’eau ; il est de plus mis aux fers.
« A quatre heures vingt-cinq minutes, le camp est levé. Les porteurs, malgré mes conseils réitérés, n’ont plus une goutte d’eau. Dès la première pose, un bœuf est à la traîne ; il porte une lourde charge de munitions en deux caisses. A six heures, je donne deux hommes à Badaire et de l’eau, avec ordre de faire marcher l’animal jusqu’au possible, puis de l’abandonner et de faire porter les caisses. Je lui renverrai de l’eau et des hommes.
« La marche se continue assez bonne jusqu’à huit heures. Les guides (deux gamins), consultés, répètent chaque fois qu’on n’arrivera pas avant trois heures. Je n’ose donner d’eau à la pose de huit heures. A neuf heures vingt-cinq minutes, je distribue une musette, il en reste une et demie ; six porteurs manquent. Je continue, convaincu que l’eau ne peut être loin ; une caravane est passée hier à mon camp à neuf heures ; or elle devait être partie à trois heures des puits, donc nous devons être à une heure de marche de ceux-ci ; toutefois, j’ai crainte de me tromper. Je prends toutes les musettes, toutes les peaux de bouc, et, seul avec les guides, car Makoura ne pourrait me suivre, n’ayant plus de monture, je pars en poussant mon cheval le plus possible (neuf heures cinquante). A dix heures vingt-cinq minutes, je suis aux puits de Bangataka[12]. Je trouve des Peuls complaisants qui m’abreuvent et aussi mon cheval, et nous emplissons les musettes et les outres. La plus grande d’entre elles est fixée sous le ventre de mon cheval et, au moment où je vais repartir (onze heures), le convoi paraît. Par Makoura, je demande aux Peuls de porter de l’eau en arrière jusqu’à Badaire. Six partent aussitôt.
« Peu à peu quelques porteurs arrivent ; les Peuls remplissent bien leur mission.
« A partir de onze heures et demie toutefois, je ne vois plus personne. Vers une heure, je m’inquiète ; j’envoie encore de l’eau, deux tirailleurs et trois porteurs vers Badaire, que je ne puis supposer bien loin. Mais, à deux heures un quart, je n’y tiens plus, je fais seller mon cheval et repars sur la route. A une heure de marche, 6 kilomètres environ (trois heures trente), je trouve les Peuls qui me rapportent des nouvelles de Badaire ; il est arrêté et ne repartira qu’après la chaleur du jour. Je suis tranquille, d’autant que les tirailleurs doivent l’avoir rejoint ; trois porteurs paraissent, je les fais rentrer et me porte en avant pour presser les autres. A quatre heures dix, je les ai tous relevés, sauf un seul qui porte ma cantine no 3 (journaux, papiers, chronomètres). Je suppose qu’il s’est attardé et laissé rejoindre par Badaire. Je rentre au camp à cinq heures.
« A six heures seulement ma cantine 3 arrive et Badaire à six heures quarante. Les hommes ne rejoignent qu’à huit heures. Badaire a eu mille misères dans la matinée pour le transport de ces deux caisses maudites, les hommes demandant sans cesse une eau qu’il voulait ménager. Enfin, quand les Peuls l’ont joint vers deux heures un quart, il était arrêté depuis onze heures et demie.
« Irai-je dans la matinée du lendemain à Diobou ? Je n’en sais rien encore. Cette marche a été de 50 kilomètres ; mais quelques hommes, dont Baba et Yéra, en ont fait 80. »
Aux puits de Bangataka, j’étais à la limite du Liptako ; il me restait à gagner Dori. Je pris le parti de m’arrêter au premier village du pays, Diobbou, distant de quelques kilomètres des puits, et d’attendre en ce point le résultat de mes négociations.
Tout était pour moi à redouter. Mes hommes étaient à bout de forces, ils portaient tous les charges des animaux morts ; les derniers qui duraient encore n’avaient plus d’énergie, et la situation politique n’était pas sans me préoccuper.
Mais la vie du voyageur a de ces imprévus étranges qui ne sont pas à mon sens un de ses moindres attraits ; de la situation la mieux préparée ne sortent souvent que des résultats insignifiants ; à l’inverse parfois, d’événements dont vous n’avez pu diriger le cours, faute de les avoir pu prévoir, découlent des succès inespérés.
C’est ainsi qu’il en fut de notre entrée dans le Liptako. Ressources de toute nature en approvisionnements et animaux me furent spontanément offertes par ceux-là mêmes que je redoutais, et notre arrivée à Dori prit les proportions d’une entrée triomphale.
Je préfère laisser ici au lecteur la saveur de l’impression du moment en faisant la copie textuelle de mon journal de marche :
« Bangataka, 20 mai. — Au moment de faire charger à l’aube, j’y renonce à cause des fatigues de la veille.
« Au moment où je vais partir, vers deux heures, les guides viennent me dire que la crainte des suites d’une affaire de captivité entre le chef de Oulo et le Naba de Pensa leur interdit d’aller plus loin, qu’ils ont appris que le chef de Oulo était venu à Diobbou dans le but de s’emparer d’eux s’ils y paraissaient. Je prends la chose pour un mensonge nouveau, et comme, grâce à leurs mauvais renseignements, mes hommes ont souffert de la soif toute la journée de la veille, je les laisse partir sans la plus légère rémunération.
« Un Peul avec lequel j’ai causé la veille m’a dit avoir vu, à Dori, un blanc, alors qu’il était enfant et qu’il y étudiait l’arabe. « Il y a trente-neuf ans, me dit-il, car j’avais neuf ans et j’en ai aujourd’hui quarante-huit. » Les détails qu’il me donne se rapportent bien au célèbre voyageur, mon unique devancier, Barth. Tout le Liptako est venu le voir pendant les huit jours de son séjour.
« A trois heures, je pars avec un guide peul que je prends aux puits. Deux bœufs sont bientôt à la traîne ; je suis obligé de faire décharger l’un. Deux autres sont à bout ; nous ne pouvons aller ainsi longtemps.
« A cinq heures trente, nous sommes à Diobbou.
« Le chef de village vient à moi et me conduit au campement. Il me présente un jeune homme laissé par le chef de Oulo pour me guider le lendemain. Ce dernier est venu en effet au village dans la journée pour se saisir de mes guides. Ils ont eu raison de filer.
« Diobbou est un très joli petit village habité par des Mossi.
« A peine les charges sont-elles à terre qu’un cavalier dont le cheval a fait évidemment une longue course s’arrête en dehors du camp et demande à me saluer. Il est, me dit-il, le frère de Boubakar et envoyé par lui pour me guider jusqu’à Dori. Boubakar est l’héritier direct de l’Émir défunt ; déjà il devrait avoir le turban, car ses droits légitimes sont incontestables ; mais un autre parti puissant, soutenu par les fils et clients de l’ancien Roi, et qui a à sa tête Boari, réclame la couronne pour ce dernier. De là, perplexité grande de ceux que la coutume appelle à remettre le turban d’Émir, dont la mort du précédent Roi les a créés dépositaires. Boubakar doit être Roi par la coutume ; mais, s’il est investi, c’est la guerre civile, et son adversaire est le plus fort. Pareil cas s’est présenté pour Amirou, qui n’a dû son investiture qu’à la puissance de sa clientèle, usurpant les droits de son frère aîné. Ces réclamations semblent avoir aujourd’hui une apparence légitime.
« Parti au Salam de trois heures, l’envoyé a parcouru les 45 à 50 kilomètres qui séparent Dori de Diobbou en trois heures environ.
« Nous dînons hâtivement de peu de chose, en particulier d’une sorte de soupe additionnée de farine de mil de mon invention, qui est une chose des plus appétissantes.
« On envoie aux puits, mais les hommes reviennent sans un atome d’eau. On en apporte un peu du village.
« Vers huit heures, deux nouveaux cavaliers paraissent et demandent à me saluer ; on les introduit : ce sont les fils du Roi décédé, partisans de Boari ; ils viennent de sa part. « L’homme déjà arrivé n’est rien, demain il disparaîtra de lui-même ; d’ailleurs, me disent-ils, le vrai Roi, tu le reconnaîtras. »
« Peu après m’avoir quitté, il me font apporter deux beaux moutons ; un renfort d’eau arrive aussitôt ; quant à du mil, je n’ai qu’à faire un signe. Craignant que ce ne soient des impositions sur ce petit village très pauvre, puisque pour une tasse de lait de chèvre les habitants me demandent ou du mil ou du sel, je refuse.
« Une demi-heure après, arrive un autre cavalier accompagné de deux suivants, auquel les deux premiers témoignent un grand respect ; c’est le propre fils de Boari, il vient me saluer de sa part. Lui et ses hommes me guideront le lendemain. Je regrette, j’ai accepté les offres de celui qui est venu le premier. J’obtiens la même réponse que précédemment : « Tu jugeras à Dori. »
« Je commence à être médiocrement tranquillisé, d’autant qu’en me quittant ils font apporter leurs nattes à 5 mètres de mes bagages. Je proteste avec la dernière énergie, je n’entends pas être gardé à vue, ni être le prisonnier de personne. On se rend, j’ai raison ; on se recule de 10 mètres et c’est tout ce que je puis obtenir.
« La nuit se passe d’ailleurs très tranquillement.
« 21 mai. — Au petit jour, je fais chercher le guide du chef de Oulo et le Peul venu avec moi la veille et je pars. Mais aussitôt Boubakar, fils de Boari, et ses hommes dont le nombre s’est considérablement accru, car ils sont douze, se mettent en mouvement, enserrant le convoi. Pour le coup, c’est trop, je me mets en colère. Peine inutile, j’obtiens pour toute réponse qu’ils sont les véritables chefs du pays, qu’envoyés au- devant de moi, ils protégeront ma marche jusqu’à Dori _où je verrai le Roi_. Quant à l’envoyé de Boubakar-Amirou, il a en effet disparu.
« Je suis impuissant et je me résigne, d’autant que Boubakar, discret et réservé, superbe cavalier d’une grande beauté, mâle, énergique et posé à la fois, me plaît beaucoup.
« Les cavaliers faisant la haie, malgré la lenteur de mon convoi où bêtes et gens renâclent, car j’ai laissé un bœuf et un bourriquot à Dioubbou et j’ai un bœuf à la traîne, m’escortent jusqu’aux puits de Oulo, empêchant la foule de se porter au milieu de mes hommes.
« Nous prenons campement auprès des puits, les cavaliers sous un arbre voisin. Le chef de village, Mahmadou, dépositaire du turban de l’Émir, vient me saluer. On me demande si je partirai le soir pour Dori. Croyant lasser mes gardes du corps, je décide que non, vu l’état de fatigue de mes gens et de mes bêtes. Peine inutile. Voilà d’abord deux bœufs à abattre de suite et tout à l’heure viendront quatre bourriquots.
« Il faut se résigner ; j’ai hâte, d’ailleurs, d’être à Dori. Si je puis m’y reposer une journée ! Il y a quarante jours bientôt que j’ai quitté Lanfiéra et depuis nous marchons sans trêve.
« A trois heures cinquante, nous partons. A cinq heures quinze, nous sommes à Bargia ; à sept heures, nous campons à Salgou. L’escorte s’est renforcée, elle est de vingt-cinq cavaliers.
« Un peu avant Salgou, Boubakar me quitte avec le plus grand nombre pour aller abreuver les chevaux.
« A Salgou, nous n’avons plus que les deux fils du Roi. Vers huit heures, arrive le frère du chef de Oulo qu’on me présente. C’est un des gardiens du turban, partisan de Boari. C’est lui en réalité le chef du pays, me dit-on. Il me guidera jusqu’à Dori.
« 22 mai. — Nous partons de Salgou à cinq heures quinze ; nous faisons deux pauses ; à la deuxième, nous sommes en vue d’un grand village que je prends pour Dori. C’est Wendou. Le terrain a changé d’aspect ; nous traversons des lougans en terrains sablonneux, comme ceux du Cayor, mais la roche affleure en nombre de points ; des dunes, sur lesquelles Dori apparaît enfin, bordent l’horizon.
« Entre Dori et Wendou, une grande cuvette verdoyante, ne conservant plus d’eau que dans les mares d’un lit de rivière qui la traverse dans sa largeur, une grande cuvette, dis-je, existe, qui doit être remplie en hivernage. L’emplacement, presque dépourvu d’arbres, en est vert, et ce vert repose de la monotonie de la brousse épineuse et grise qui a été notre spectacle depuis Pensa.
« C’est une véritable entrée triomphale que notre arrivée à Dori. Cinq ou six mille personnes se portent au-devant de nous et nous entourent ; les cavaliers ont toutes les peines à maintenir la liberté de la marche, et en avant, gravement, Boubakar-Boari affirme par son attitude qu’il est chef et roi, puisqu’il peut, lui musulman, faire entrer dans Dori un kéfir. A mon sens, c’était le but cherché, et l’on peut dire qu’il est atteint. La désolation doit être au camp de Boubakar-Amirou.
[Illustration : Entrée à Dori.]
« On m’installe convenablement et, avec beaucoup de réserve, tout le monde me quitte pour que je puisse reposer.
« Boari, dans la matinée, m’envoie 60 kilogrammes de mil, plus tard 15 kilogrammes de riz et des œufs ; j’aurai un bœuf dans la soirée. Je n’ai qu’à me reposer, Boari viendra me voir. »
Il était grand temps d’arriver. Mon beau convoi était réduit à rien. Dès le surlendemain, je perds les quelques bœufs qui me restent et la plus grande partie de mes bourriquots. Mes hommes sont à bout. Badaire et moi avons le plus grand besoin de quelques jours de repos.
Mais un grand résultat est atteint qui nous donne courage pour l’avenir. Le Mossi a été traversé par nous dans sa plus grande étendue.
[Illustration]
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