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CHAPITRE IV

=De Bobo-Dioulasso à Lanfiéra=

Séjour à Bobo-Dioulasso. — Mes porteurs désertent. — Mon cuisinier. — Sa fin tragique. — Les sorciers et les fêtes du Koma. — Le Fama de Boussoura. — Les funérailles au pays bobo. — Le frère et la femme du Fama. — Traité de Boussoura. — Le Mansakié toqué. — Le griot et les notables de Ouakouoy. — Les caravanes et les ruses et coutumes des Bobos. — Ouoronkouoy. — Retour d’une expédition à Kari. — Les Bobos et leurs sifflets. — Le passage de la Volta. — Le Mansakié de Koumbara. — Le Dafina. — Arrivée à Lanfiéra.

Le séjour à Bobo-Dioulasso, qui semblait devoir être, grâce à l’accueil de l’aimable Guimbi, réparateur pour tous, fut marqué, au contraire, par une série d’ennuis d’ordre divers.

J’avais été, le jour de mon arrivée, voir le chef de village. Son abord avait été plutôt froid, mais il m’importait peu, j’en savais la cause ; elle résidait dans ce fait que j’étais descendu chez Guimbi au lieu de lui demander l’hospitalité à lui-même, revenant bon qui lui eût été des plus agréables.

Le lendemain, l’Almamy vient me faire visite. Crozat me l’a représenté comme un personnage dont il y avait lieu de se défier ; qu’il lui avait montré quelque hostilité lors de son passage, et qu’en particulier il l’avait empêché de signer un traité à Boussoura avec le Fama des Bobos- Dioulas, dont Bobo-Dioulasso dépend.

Je fais à l’hypocrite l’accueil qu’il mérite, car la considération pour les Français lui est subitement venue lorsqu’il a appris que je suis loin d’être démuni de ce qui pourrait le satisfaire.

Pas plus au pays Noir qu’en Europe, il n’est de bon goût de tenir rigueur à un homme riche. Donner assaut à son coffre est méritoire ; c’est lui reprendre ce superflu dont tant d’autres ont besoin. Pour une fois que je me suis trouvé dans cette situation privilégiée, j’ai su, malgré le manque d’habitude, faire bonne et longue résistance. D’aucuns diront peut-être que de mon mien propre je n’eusse point su être si sagement ménager.

Mais la richesse était mon arme principale de combat ; si la défendre devait être l’objet de mille soucis, souvent même de périls, d’elle seule je pouvais attendre le succès. Je me procure le plaisir de faire lire à mon visiteur le traité de San ; la rédaction l’enchante, car d’un regard il a inventorié les nombreuses caisses qui garnissent ma case. Cette vue, qui allume dans ses yeux les flammes ardentes de la convoitise, le convainc mieux que tous les raisonnements que l’Almamy de San est un sage dont chacun doit suivre l’exemple ; quant à moi-même, je suis, certes, le fils du Roi des Français lui-même pour voyager si loin en si grand équipage. Binger et Crozat, qui faisaient moindre mine, devaient être mes captifs peut-être, venus pour préparer les voies. Je le détrompe en l’assurant que ce sont seulement mes amis ; c’est à peine s’il veut le croire.

En le laissant se retirer sans lui parler de préparer un traité pour Boussoura où, m’a-t-il complaisamment informé, il n’y a pas de marabout (lettré musulman), je lui fais cadeau de quelques feuilles de papier. Il a dû en faire usage pour préparer contre moi quelque maléficieux grigri.

Dans la soirée du 10, vers quatre heures, je m’aperçois de l’absence de dix de mes porteurs ; aussitôt j’envoie deux hommes à leurs trousses, accompagnés de quatre autres que me donne Guimbi.

Peine superflue ; deux jours après, mes batteurs d’estrade rentrent bredouille. Ils ont su le passage des fugitifs à Balankénendara. Ceux-ci ont montré au chef de village un morceau de journal, disant que c’était un courrier pour le blanc, ami de Tiéba ; qu’ils allaient à Sikasso chercher des charges.

[Illustration : De Bobo-Dioulasso à Lanfiéra.]

Cette invention de ces hommes, qui ne connaissent pas nos habitudes, me semble étrange ; j’ai tout lieu de suspecter un de mes hommes d’avoir favorisé leur fuite. Mes soupçons se portent sur mon cuisinier, que je fais surveiller. Le lendemain, sous couleur d’aller au village acheter des vivres, il ne revient pas. Je fais prévenir le chef ; on fait des recherches en apparence, mais qui sont, ainsi que je pouvais le prévoir, sans résultat. J’ai toujours eu le regret, au cours de la route, de n’avoir pas fait un exemple sur ce misérable, que j’avais eu déjà dans une de mes précédentes missions et qui m’avait fort mal servi. Par commisération, je l’avais emmené ; mais, au cours du voyage, je m’étais aperçu que sa fidélité, aussi bien que son honnêteté, étaient des plus douteuses.

A ma rentrée en France, j’eus le bonheur d’apprendre qu’il avait porté la peine de sa trahison. Il avait réussi à gagner, en s’enfuyant, Sikasso, puis Ségou ; mais, arrivé là, reconnu comme un de mes hommes, il s’était rendu à la Résidence, où il avait raconté au capitaine Briquelot une histoire de brigands. Le capitaine Quiquandon et le docteur Grall, Hourst aussi, étaient encore là à cette époque, je crois. Certains détails donnés par cet homme leur parurent suspects ; d’après lui, ma mission avait été massacrée ; seul, il avait réussi à s’enfuir. Mais le récit qu’il donnait fourmillait de contradictions ; il mettait dans ses récits des situations qui parurent invraisemblables pour mes amis, qui me connaissaient ; on n’eut pas de peine à le convaincre d’imposture ; il avoua. Son sort fut vite réglé ; ordre fut donné et exécuté de le raccourcir de 25 centimètres, suivant la formule humoristique de mon ami Underberg.

Craignant, en suite de ces désertions, de voir ma mission se fondre, j’entrepris de quitter Bobo-Dioulasso au plus vite. Mais, nouveau contretemps : impossible de traiter aucune affaire, vente ou achat. La cause en était que les fêtes du Koma venaient de commencer et qu’elles devaient durer cinq jours. Les fêtes du Koma sont des fêtes de sorcellerie, basées sur de vieilles coutumes fétichistes, dont je ne puis donner d’autres détails que ceux que j’ai été à même de voir. Dans les pays fétichistes, surtout chez les Bobos et les Mossi, les sorciers ont une organisation très puissante ; ils forment une sorte de caste dans laquelle on n’entre que par une initiation accompagnée de coutumes barbares et bizarres. Les sorciers jugent du présent et de l’avenir ; ils exercent, en outre, un sacerdoce qui s’accomplit d’après des rites déterminés ; jamais on n’entreprend, au pays fétichiste, une opération de quelque importance, soit individuelle, soit collective, sans consulter le sorcier. Les entrailles des poulets ou des animaux de boucherie sont les révélateurs ordinaires de leurs oracles. Les endroits où les sorciers se réunissent, où ils consultent le sort sont sacrés ; malheur à l’étranger inconscient qui les viole : il doit être frappé de mort par la puissance occulte qui est supposée détenir ces lieux. Si la dite puissance oublie de s’exercer, la corporation y supplée par la suppression violente. Les sorciers détiennent, en outre, les secrets de la fabrication des poisons, que les Bambaras appellent korté ; c’est là surtout la vraie cause de leur omnipotence. Il est hors de conteste que certains de ces poisons sont d’une efficacité extraordinaire et amènent la mort en quelques heures. Les noirs craignent beaucoup le korté ; il en est de toutes sortes. Les uns servent à empoisonner les flèches, d’autres se mélangent aux aliments. Ces deux catégories semblent avoir pour base, d’après le docteur Crozat qui les a spécialement étudiés, une graine de strophantus, qui est un poison du cœur. Il est une autre sorte de korté, dont j’ai souvent entendu parler ; il se présente sous la forme d’une poudre très fine. L’individu qui veut se débarrasser d’un ennemi en place une très petite parcelle sous l’ongle de l’annulaire et la lance avec l’ongle du pouce sur un membre quelconque, jambe, bras, cou, laissé à nu par les vêtements. L’effet n’en est pas immédiat. Peu à peu s’éveillent des démangeaisons qui amènent la victime à se gratter. Par les points ainsi avivés, le poison s’insinue dans l’économie ; puis les démangeaisons deviennent de plus en plus vives, jusqu’à ce que, l’empoisonnement étant complet, cela au bout de plusieurs mois, la victime succombe. Il ne m’a pas été donné de vérifier d’empoisonnement de cette espèce ; mais nombre de fois j’ai entendu parler de gens qui avaient fini de cette manière ; bien des chefs, que je n’ai pu voir, avaient de moi la crainte avouée que je pouvais leur lancer un korté perfectionné.

[Illustration : Le Koma.]

Les fêtes du Koma ont lieu annuellement ; pendant leur durée, les sorciers sont maîtres absolus de se livrer aux pires excentricités. Vêtus à se rendre méconnaissables de peaux ou de feuillage, le visage bariolé, souvent couvert d’un masque, ils courent tout le jour dans les rues du village et aux alentours, armés d’une forte matraque. Aussitôt qu’ils aperçoivent une femme ou un enfant, des hommes même, non affiliés, surtout des esclaves, ils se mettent à leur poursuite et les frappent, s’ils ne se garent à temps en entrant dans une maison. Grâce à ces sottes coutumes, les affaires, pendant la durée des fêtes, sont suspendues ; les petits marchés journaliers même ne sont plus tenus.

J’eus recours à Guimbi et, grâce à son entremise, je pus enfin terminer mes approvisionnements.

Bobo-Dioulasso est un marché important où se tissent des cotonnades célèbres d’une grande finesse de trame en même temps que de grande solidité. Les principales transactions du marché portent sur l’or, la noix de kola et le coton.

La noix de kola vient du sud du Ouorodougou et du Gondia. Il y en a à Bobo-Dioulasso deux variétés, l’une rouge, l’autre blanche, également estimées. Les blanches viennent du Ouorodougou. Je ferai la monographie de la kola en traitant de cet important commerce à propos des caravanes de Kano.

Le 14 mars au matin, nous quittons Bobo-Dioulasso. Guimbi, son mari et sa petite fille de six ans, mignonne enfant qui avait égayé de son gentil babil ma case, me font un bout de conduite. Notre guide est le neveu de Guimbi, qui doit nous mener jusqu’à Boussoura.

En passant à Dafinso j’apprends par des dioulas[10] la prise de Kinian par Tiéba. Nous campons sous les murs de Sandibougou.

Le soir, je suis témoin d’un trait de mœurs bobos quelque peu singulier. A la nuit faite, au milieu du silence, s’élève dans le village la voie stridente d’un griot qui prononce une assez longue tirade. La voix s’éloigne et ainsi fait le tour du village. Je fais chercher l’explication. J’apprends que le griot a fait une annonce. Un homme du village, celui-là même qui a fait faire l’annonce, avait caché dans la brousse un pécule en cauries ; étant retourné à sa cachette, il l’avait trouvée vide ; il en avait conclu que quelqu’un de son propre village avait découvert son magot et l’avait emporté. Le réclamant voulait bien croire que si, en effet, un homme du village avait pillé sa cachette, c’est qu’il en ignorait le propriétaire ; aussi le priait-il instamment de lui rapporter le bien dérobé dont le griot donnait le montant exact.

C’est là un trait de mœurs bien primitives ; je fus bien étonné quand on me dit que très probablement le réclamant rentrerait dans son bien, car il est d’usage bien établi que les Bobos, ceux d’un même village au moins, ne se volent pas entre eux.

Le lendemain, nous faisons étape à Satiri ; merveilleux campement sous des doubalels gigantesques aux abords du village, dont l’accueil est des plus cordiaux. Je reste deux jours à cause de deux de mes hommes qui ont été fortement luxés par un de mes bœufs porteurs, véritable bête féroce.

Le deuxième jour est jour de grand marché. Je puis y faire des provisions. Nous trouvons en abondance du bon beurre, du laitage apportés par des femmes peules, charmantes de grâce et de coquetterie. Nous trouvons aussi des œufs, dont nous sommes sevrés depuis Sikasso.

Le 17 mars, après étape dans la journée à Dougou-Birama, nous sommes à Boussoura à cinq heures et demie. J’ai envoyé à l’avance Makoura et le guide prévenir le Fama Mahmadou-Sanou de mon arrivée. Je trouve préparée une très large installation dans de bonnes cases en terre, recouvertes de toits de chaume. Sélou, le frère du Fama, vient à ma rencontre, et tout de suite, en sa compagnie, je vais saluer ce dernier. C’est un vieillard très doux et affable, je ne crois pas que celui-là ait jamais pressuré personne.

Dès le lendemain matin il est chez moi, pour m’apporter une chèvre, du miel et du riz ; armé de sa longue pipe, il me regarde curieusement vaquer à mes diverses occupations ; nous causons de Binger et de Crozat ; il a gardé des deux le meilleur souvenir.

Dans la journée, je lui fais remettre de très beaux cadeaux, et à Sélou qui vient me voir je fais des ouvertures pour un traité. Je lui fais lire et interpréter le traité de San. Au cours de la conversation, j’apprends qu’ils redoutent la venue de Tiéba qui, maintenant débarrassé de Kinian, va certainement se porter sur Bobo-Dioulasso pour s’ouvrir la route de ce marché. Or la prise de Bobo-Dioulasso serait leur ruine, et, d’autre part, Tiéba a contre les Sanous une vieille rancune. Dans son enfance, il a été enlevé à son père et vendu comme captif à Satiri ; mais un homme de Bobo-Dioulasso a pu le racheter et le rendre à Daouda. Ils pensent que Tiéba a gardé mauvais souvenir de ce fait et pourra le leur faire expier durement, aujourd’hui qu’il est si puissant et qu’allié aux Français il possède de si nombreux fusils.

Je rassure Sélou et lui dis que, dès l’instant que son frère sera notre allié, Tiéba ne pourra rien contre le pays des Bobos-Dioulas ; que, s’il veut passer un traité avec moi, je lui remettrai au nom du chef des Français un pavillon qu’il lui suffira de hisser sur son village le jour où Tiéba se présentera et que, devant cet emblème qu’il connaît bien, il s’arrêtera.

Sélou et Makoura se rendent chez le Fama et celui-ci accepte le traité. On se met à la rédaction et la signature en est arrêtée pour le 19 mars.

Le 19, je pars de bonne heure pour aller aux bords du Baoulé, qui coule à 5 kilomètres environ au nord-est de Boussoura. C’est une rivière de 40 mètres de large et de 1 mètre de profondeur en cette saison. Les berges surplombent le lit normal de 4 à 5 mètres, mais le lit d’inondation doit avoir une étendue considérable. Les vestiges appendus aux arbres sont à 5 mètres environ au-dessus des berges.

Toutes ces rivières de la boucle et aussi les affluents de la rive droite du Niger ont dans leur partie moyenne le même régime. Coulant dans des terrains sans relief, leur lit d’inondation occupe une grande étendue ; aussi les villages sont toujours à grande distance des rives et situés à la limite des collines basses qui déterminent la vallée.

La rivière ici porte le nom de Kou ; c’est la Volta de Binger. Elle est formée du Bafing, branche nord et Baoulé branche sud que nous avons traversées entre Sikasso et Bobo-Dioulasso. Ces deux branches se réunissent à Tankoro, situé à environ 40 kilomètres dans le sud-ouest de Boussoura.

J’attendais l’après-midi le Fama et Sélou pour signer le traité, quand le Fama me fait prévenir qu’il a perdu une de ses femmes, puis deux heures plus tard qu’un de ses frères vient également de mourir.

Je vais lui porter mes doléances ; il paraît très affligé ; je savais qu’il aimait beaucoup la jeune femme qui venait de mourir en mettant au monde un enfant qui non plus n’avait pas vécu ; je savais aussi que son frère était vieux et infirme, que depuis longtemps sa mort était prévue. Je crus devoir lui apporter cette nuance dans l’expression de mes doléances ; mon étonnement fut grand quand j’entendis le Fama me répondre : « Je regrette beaucoup mon frère, je l’aimais, nous avons passé notre vie côte à côte, rien ne peut le remplacer dans mon affection. Quant à ma femme, je la regrette, c’est vrai ; mais la remplacer m’est aisé, il me suffit d’en acheter une autre. Rien au contraire ne peut tenir la place de mon frère. »

Le double enterrement eut lieu dans la journée. La coutume dans les pays de la boucle du Niger, Bobos, Mossi, est d’enterrer dans l’intérieur des maisons ; seuls les esclaves sont enterrés en dehors des villages. On creuse un trou dans le sol de la case, on y place le cadavre enseveli dans un pagne, après l’avoir préalablement lavé, puis on dame fortement la terre par-dessus ; la case reprend peu après son aspect habituel. Dans les grandes familles, une case spéciale sert à la sépulture ; mais les gens du commun continuent à habiter la case où le défunt est enseveli. La cérémonie funèbre est accompagnée par les gémissements des femmes et les coups de fusil tirés par les assistants. Lorsqu’un homme de grande famille est mort, de toutes parts viennent des amis et des parents, non à date fixe, mais isolément pendant deux ou trois mois, et l’arrivée de chacun d’eux est l’occasion de brûler de la poudre en l’honneur du mort.

[Illustration : Une audience du Fama de Boussoura.]

C’est ainsi que souvent, passant devant un village, le voyageur surpris d’entendre les coups de fusil se renseigne. « C’est un enterrement, lui est-il répondu. — Qui donc est mort ? — Personne aujourd’hui, mais il y a un mois un tel a été mis en terre que des amis de tel village viennent enterrer aujourd’hui. » En effet faire parler la poudre en l’honneur d’un mort ne s’exprime pas autrement que « l’enterrer ».

Le lendemain, 20 mars, il a été arrêté qu’on signerait le traité. En effet le Fama et Sélou viennent dans la journée, mais accompagnés de plusieurs hommes, dont des sorciers. On donne lecture des actes ; mais, quand il faut signer, nous ne nous entendons plus, les sorciers s’y opposent. Le Fama et Sélou disent qu’ils ont donné leur parole, qu’elle ne peut être mise en doute. Ce qu’ils veulent surtout, c’est le pavillon. Je n’accepte point ; je veux, sinon leur nom, puisqu’ils ne peuvent l’écrire, du moins leur signe qui montre bien qu’ils ont accepté. Je perds mon temps à essayer de les convaincre. Je refuse le pavillon, certain de les amener à composition.

Dans la soirée, le Fama envoie chercher Makoura et lui dit qu’il donne à Sélou pleins pouvoirs pour signer. Celui-ci vient en effet presque à la nuit. La scène qui se passe est du dernier comique. Sélou est grave et songeur ; en entrant, il demande précipitamment la plume et les papiers. Il appose sur chacun deux signes, un pour son frère, l’autre pour lui ; il a la sueur au front, il lui semble commettre une action abominable ; puis aussitôt il demande le pavillon, le cache sous son boubou et se sauve tant qu’il a de jambes.

Le lendemain matin à patron-minette, le Fama est chez moi qui me confirme qu’il a bien envoyé Sélou pour signer. Je lui donne un exemplaire du traité et lui fais faire une pinte de bon sang en lui racontant la scène de la veille. Il me dit qu’ils ont été contraints à ces allures mystérieuses par crainte des sorciers ; mais ce qu’il veut avant tout, c’est mettre son pays à l’abri des entreprises de Tiéba, et pour cela il a confiance en moi, tandis que les sorciers n’y pourraient rien.

Le 22 mars au matin, nous quittons Boussoura. Le premier village de la route vers Ouoronkouoy est Boundoukouoy, mais on ne peut l’atteindre d’une seule étape ; il faut camper dans la brousse à une rivière qu’on appelle le Farako et ce campement est très redouté, il est réputé peu sûr.

Une forte caravane de gens de Kong allant à Bandiagara vendre des kolas est restée à Boussoura pour faire avec moi cette marche ; ils comptent sur ma présence seule pour les protéger, mais ils ne se sont point préoccupés d’entrer en rapports. Le chef de cette caravane seulement est venu m’amener un homme horriblement brûlé sur tout le torse et la figure, un barillet de poudre lui avait éclaté entre les mains ; j’ai indiqué les soins à lui donner, là se sont bornées nos relations.

En arrivant au campement vers midi et demi, je trouve la caravane établie ; au passage, je ne recueille d’eux aucune des marques de la civilité obligée entre voyageurs au pays Noir. Cependant ces gens qui connaissent admirablement le pays pourraient m’être utiles en me renseignant ; ils connaissent les blancs, Binger est resté longtemps parmi eux. Une fois campé, j’essaye d’entrer en relations par mon interprète et quelques hommes que j’envoie dans leur camp. Peine perdue. Je me décide toutefois à leur acheter mille kolas, ce qui permet à mon interprète de pouvoir causer un peu avec deux ou trois d’entre eux.

A la tombée de la nuit, le griot de la caravane jette aux échos de la solitude un éloquent défi à tous ceux qui, mal intentionnés, voudraient attaquer la caravane pendant la nuit. C’est du dernier comique de voir ces gens endosser la peau du lion alors que sans ma présence ils n’eussent jamais osé s’arrêter en ce point. Leurs rodomontades leur valent quelques quolibets de mes hommes qui sont furieux de n’avoir pu de la journée échanger quelques paroles en leur langue avec des hommes de leur race. La nuit se passe tranquille en mon camp, mais personne ne dort dans la caravane voisine.

Au matin, je fais charger et nous partons à cinq heures cinquante ; nous passons Ouamina et à neuf heures nous arrivons à Boundoukouoy.

Le chef de village dont Crozat m’a parlé est plein de prévenances, mais c’est un agité et un maniaque. Je ne suis pas arrivé qu’il me propose de faire le lendemain une opération contre le village voisin de Bokouoy, j’ai toutes les peines du monde à décliner cet honneur. Lorsque la caravane de Kong arrive deux heures plus tard dans un ordre parfait, le chef se plaint du vol d’un fusil pratiqué par les gens de Ouamina qui ont essayé de piller la caravane.

Le Mansakié (nom bobo des chefs de village), dont l’esprit toujours en éveil a été excité par l’appât de grigris que lui a promis le marabout de la caravane, vient me demander de partir avec lui-même et quelques- uns de mes hommes pour faire rendre ce fusil. A lui s’est joint le chef de la caravane de Kong qui n’est plus l’arrogant de la veille, il est tout sucre et tout miel, et c’est en invoquant le nom du blanc qui a été l’hôte de Kharamokho-Oulé à Kong (Binger) qu’il me demande de me joindre au Mansakié pour aller à Ouamina réclamer le fusil volé. Je m’abstiens d’acquiescer, car c’est la pire maladresse pour un voyageur que vouloir se mêler aux affaires des pays qu’il traverse pour s’en faire l’arbitre ; mais le difficile est souvent de trouver le prétexte à donner pour rester neutre. En maintenant mon refus je dis au Mansakié que je lui serai reconnaissant de ce qu’il pourra faire pour faire rendre justice à la caravane ; s’il réussit, je lui promets un pistolet.

Dans la soirée, il revient triomphant avec le fusil ; mais de son pistolet il ne veut pas, il veut un grigri. J’ai toute peine à lui faire comprendre que je ne fais pas métier de marabout, et, devant son insistance, je lui promets de lui en rédiger un en français. Il part et je ne le revois plus. Au départ, le lendemain, il m’envoie un guide presque aussi fou que lui-même. Mais deux Peuls m’accompagnent de leur gré, pensant grappiller quelque chose. L’un d’eux est un vieux griot qui connaît admirablement ces êtres si simples, si enfants, que sont les Bobos.

Jusqu’à Boussoura la traversée du pays bobo n’a présenté que peu de difficultés, il n’en est plus de même maintenant. Les divers villages, à partir de Boundoukouoy, sont indépendants les uns des autres, souvent en hostilité ; il sera très difficile d’obtenir des guides.

Nous faisons étape à Ouakra dans la matinée ; le chef me donne dans l’après-midi son fils pour me conduire à Ouakouoy. En route cet homme me raconte qu’il est lui-même le chef du village où nous nous rendons, que le chef bobo que j’y pourrai trouver n’est que son mandataire.

Nous campons auprès du village et, comme de coutume, à l’arrivée j’envoie saluer le chef, car je n’ai qu’une confiance modérée dans les dires de mon guide. Celui-ci reçoit les cadeaux que je lui envoie, cadeaux dont le fils du chef de Ouakra, à titre de commission, perçoit, il est vrai, la plus large part, mais en retour ne daigne ni me faire une visite, ni m’envoyer la plus simple marque d’hospitalité. Mon guide est venu me saluer, puis est reparti. Je renvoie, avec le griot peul qui persiste à m’accompagner, mon interprète au village, faire part au chef de mon étonnement au sujet de son manque de civilité. Makoura revient en me disant que le chef a déclaré qu’il allait venir lui-même. Une heure se passe et la nuit vient sans que rien arrive. J’en fais l’observation au griot en lui faisant sentir qu’il remplit à coup sûr de manière insuffisante ses fonctions de deuxième interprète. Celui-ci se pique d’autant plus du reproche, qu’il avait escompté aussi bien la venue d’un mouton que celle de quelques jarres de dolo qui l’eussent aidé à passer gaiement la soirée. Aussi retourne-t-il au village avec la résolution d’un homme dont l’estomac est peu garni et le gosier sec, et auquel cet état ne sied qu’à moitié. Un quart d’heure après, je le vois revenir avec trois hommes complètement nus, sauf un imperceptible langouti. Il me les présente, l’un comme le chef de village, les deux autres comme les adjoints. Je les fais asseoir devant moi et tout de suite je leur marque mon étonnement de leur manque aux lois les plus élémentaires de l’hospitalité. Sur ce sujet, le griot de partir et, sur un ton d’orateur populaire, de faire le procès de ces malheureux. Il leur dit combien ils ont manqué au plus élémentaire de tous leurs devoirs, mais leur cas est singulièrement aggravé du fait que l’affront a été fait à un blanc. Je ne sais exactement le thème qu’il leur développe avec une verve infatigable et un grand accent de conviction ; toujours est-il que je vois l’attention de ces sauvages se fixer ; leur regard ne quitte pas la physionomie expressive du griot dont un feu voisin éclaire les traits ; je vois dans leurs yeux se succéder les sentiments les plus divers, mais où la surprise, puis l’admiration dominent ; bientôt ils sont sous le charme. L’habile improvisateur se rend bien compte de l’effet qu’il produit, car à un instant il s’interrompt pour dire en peul : « De ce moment je les tiens, ils sont mes captifs. » Et de fait les malheureux Bobos sont rivés à ses lèvres. J’ai grand’peine à maintenir le fou rire qui me gagne, mais moi-même je suis impressionné par cette scène réellement éloquente dans sa simplicité. Je sens l’âme de la brute s’éveiller, vibrer au son d’une parole entraînante. Enfin le griot arrive aux grands effets, je vois la terreur envahir les traits des malheureux que l’accent de l’orateur subjugue ; tout à coup le chef se levant vient se prosterner devant moi, le dos tourné, les mains croisées sur les reins, ses deux adjoints l’imitent et le spectacle risible peut- être de ces trois hommes qui font acte de soumission, en me présentant presque à hauteur du visage leur postérieur vierge de tout vêtement, revêt un caractère grandiose quand le Peul lui-même, enthousiasmé de son succès, me dit : « Ce sont tes esclaves, ils t’indiquent que tu peux les enchaîner. »

[Illustration : Le Mansakié de Ouakra et ses adjoints.]

Je n’oublierai jamais cette scène étrange où j’ai vu l’art de la parole faire si profonde impression sur des natures aussi primitives. Je dis à ces hommes de se relever, ils s’exécutent avec des mines satisfaites et aussitôt le chef me fait apporter un mouton, puis des jarres de dolo à profusion. Le Peul est radieux, je le félicite sincèrement de son succès, je souligne même ma satisfaction par des cadeaux pour lui-même et les Bobos.

Mon griot avait la langue épaisse au réveil ; le lendemain, il eût été incapable de recommencer la joute oratoire de la veille.

Les guides que le chef de village me donne le lendemain me quittent au bout de quelques kilomètres, parce que, disent-ils, leur village est en guerre avec celui de Paquena où je dois passer avant d’arriver à Ouoronkouoy.

Les Bobos n’imposent pas de droits aux caravanes qui traversent le pays ; ils ont toutefois établi des coutumes tracassières qui ne sont pas sans apporter quelques ennuis. L’une d’elles est que toute charge qui touche par accident le sol dans la traversée du territoire d’un village appartient de droit au village. Un animal se décharge, un porteur butte et laisse tomber sa charge, aussitôt les Bobos qui suivent la caravane cachés dans les hautes herbes se précipitent, s’emparent de la charge et s’enfuient. Il faut alors transiger avec le chef du village. C’est généralement du sel que les Bobos exigent pour rançon. Aussi l’attention de tous est-elle en éveil dans les caravanes et les chutes sont rares. Ce n’est pas là l’affaire du Bobo qui s’ingénie alors en mille subterfuges pour aider le hasard. Ce sont des trous creusés le long des sentiers en un endroit où un arbre abattu par exemple empêchera de tourner le piège ; en d’autres points ces trous sont recouverts ; l’animal sans défiance tombe avant que son conducteur ait pu voir l’embûche pour l’en détourner. Aux abords des villages, au lieu de plusieurs chemins, un seul existe qui force la caravane à passer par l’intérieur du village. Le chemin est bordé de haies de chaque côté, mais ces haies vont se resserrant ; l’animal, sollicité par l’approche du village où il compte trouver le repos, va de l’avant ; lorsqu’il est engagé, rien ne peut l’arrêter, la chute est fatale ; elle a lieu, mais le Dioula s’est précipité et soutient la charge ; lorsqu’elle quitte le dos de l’animal, à deux hommes ils la soulèvent et parfois finissent par recharger l’animal sans que la charge ait touché le sol.

Plusieurs fois des incidents de ce genre me sont arrivés ; toujours j’ai refusé de consentir à aucun payement ou transaction, je m’appuyais sur ce fait que toujours j’avais reçu l’hospitalité et que j’avais devant moi un guide du village, que partant j’étais leur hôte et qu’ils ne pouvaient me soumettre à ce genre de vexations.

Une fois seulement les choses furent sur le point de prendre une tournure tragique : une charge de sel était tombée ; Badaire pressé par les Bobos dut mettre le revolver à la main. Prévenu, j’eus le temps de revenir avec le guide et un marchand influent qui m’accompagnait ; c’était lors du départ de Ouoronkouoy ; l’affaire finit par s’arranger, mais au grand mécontentement des Bobos.

Il faut ajouter à ces ennuis les mille coutumes fétichistes, les endroits sacrés où il ne faut pas couper de bois, les pierres qu’il ne faut pas déranger, etc. Crozat m’avait bien prévenu de toutes ces choses ; mais, à moins d’avoir vécu longtemps dans le pays, il est bien difficile de distinguer à première vue une chose sacrée d’une autre qui ne l’est point. Témoin cette note de mon regretté camarade sur Phasécouan : « Éviter à Phasécouan d’aller s’...isoler sous les arbres, ils sont tous sacrés, bénits, enchantés, que sais-je ? et il faut remporter... le papier. »

Aussi je mis toute la hâte possible à terminer la traversée de cette contrée, aspirant à arriver dans le Dafina dont je n’étais plus séparé que par quelques jours de marche. En partant de Ouakouoy, nous fîmes étape à Ouoronkouoy, marché important où je voulais faire quelques provisions et aussi me renseigner auprès d’un grand négociant, Ousmann, qui avait été l’hôte de Crozat, lequel m’avait vanté son affabilité.

Accaparé dès mon arrivée, je ne puis prendre Ousmann pour diatiké (hôte), je dois accepter l’hospitalité du Mansakié. Le diatiké dans les pays bobos et mossi est généralement un personnage important, qui donne l’hospitalité aux caravanes et les prend en charge vis-à-vis de l’autorité locale. Toutes les affaires se traitent par son intermédiaire. Si l’étranger est un personnage important envoyé d’un pays voisin ou chef en voyage ou étranger de marque, le diatiké désigné par le chef du village est le plus souvent un haut fonctionnaire ou même un membre de la famille du chef. Dans le cas je reçus l’hospitalité chez le fils du Mansakié de Ouoronkouoy.

[Illustration : Au marché de Satiri. Jeunes vendeuses de coton.]

Je fis séjour trois jours à Ouoronkouoy, pour m’approvisionner et surtout pour me renseigner. Deux routes s’ouvraient devant moi pour gagner le Mossi, l’une par Kouy était la plus courte, l’autre par Lanfiéra faisait un grand crochet au Nord. Mais à Lanfiéra habitait un personnage très important et influent, un marabout célèbre qui portait le titre d’Almamy de Lanfiéra. Crozat m’avait fort conseillé de me rendre auprès de lui, d’abord en souvenir de l’accueil qu’il lui avait fait à lui-même et aussi parce qu’il pouvait mieux que quiconque m’ouvrir la route du Mossi. J’hésitais toutefois à me détourner de ma route malgré le conseil que m’en donnait Ousmann. Des nouvelles graves qui me furent communiquées à Ouoronkouoy me décidèrent.

J’appris qu’Ahmadou Sheikou avait réussi à s’enfuir de Nioro et qu’évitant une colonne qui devait lui couper la route de retraite vers le Macina, il avait pu gagner le Niger et qu’il engageait à ce moment des pourparlers avec Monirou pour obtenir l’entrée du Macina. Monirou résistait, parce que sa couronne était en jeu ; mais la suite ne faisait pas de doute pour moi. J’étais convaincu qu’Ahmadou entrerait à Bandiagara et supplanterait son frère sur le trône du Macina.

Les événements donnèrent raison à ces prévisions que j’avais dès longtemps formulées dans une lettre au sous-secrétaire d’État, datée de Ségou, 23 décembre, c’est-à-dire avant même la prise de Nioro.

Il m’importait de connaître les événements et de les diriger si possible, car Ahmadou pouvait, une fois maître de Bandiagara, tenter de me couper la route vers Say.

Ma résolution fut de me porter au plus vite sur Lanfiéra.

Le 21 mars, nous quittons Ouoronkouoy. Nous faisons étape le matin à Poundou où bifurque la route directe du Mossi et le soir nous venons camper à Kari. Je trouve soucieux et mal disposé le chef de village, dont Crozat m’avait vanté la bonhomie. J’en ai bientôt l’explication : il me fait prévenir à l’entrée de la nuit de ne pas prendre souci des allées et venues, des bruits de tambours, des coups de sifflet que j’entendrai ; ce sont trois colonnes qu’il a envoyées le matin en expédition contre un village voisin et qui vont faire leur rentrée à la nuit.

Bientôt, en effet, j’entends sur plusieurs directions de stridents coups de sifflet ; mais, au lieu de simples appels ou signaux, ce sont des modulations auxquelles on répond de même manière du village. Lorsque ces signaux ont permis de constater la présence des colonnes attendues, le tam-tam du village se met à battre, les tambours des colonnes répondent. Bientôt nous avons par les sons des tambours et des sifflets l’impression que les colonnes se rapprochent ; puis, tout à coup, de tous côtés, sortent de la brousse des masses d’hommes absolument nus, qui ont pour armes un carquois, un arc et une zagaie et qui, comme des ombres, passent en courant auprès du camp.

Les trois colonnes arrivent ainsi jusqu’à la place où le chef se tient hors des murs ; au milieu du bruit des tam-tams le griot rend compte, d’une voix stridente, des hauts faits accomplis, puis le chef invite chacun à rentrer chez soi.

Le mécontentement du chef tient à ce que l’entreprise n’a pas réussi ; on a surpris en tout un esclave, qui a été tué ; mais les habitants s’étaient enfermés dans les murs avec les troupeaux, l’expédition est revenue bredouille.

Le sifflet joue un grand rôle dans la vie du Bobo ; c’est un petit instrument en bois, en forme de croix, qu’il porte suspendu au cou par un fin cordon de cuir tressé ; il est souvent agrémenté d’ornements d’étain. Non seulement certaines modulations servent de signes de reconnaissance entre les habitants d’un même village, mais encore il existe un véritable langage conventionnel qui permet au Bobo d’exprimer sur le sifflet toute la gamme des sentiments. Toute la nuit, dans les villages, on entend des conversations qui s’échangent ainsi d’une demeure à une autre, fort éloignée souvent. Les interlocuteurs, juchés sur les toits plats des cases, s’appellent et conversent entre eux ; on organise une partie de chasse pour le lendemain, on traite des affaires, les amoureux modulent de purs chants d’amour, les ennemis se provoquent, etc.

Le 29 mars, jour de Pâques, nous faisons étape à Dédou ; le Mansakié avait couru après Crozat pour lui demander de s’arrêter chez lui. Il l’avait fait en termes si chaleureux que le docteur m’avait engagé à lui donner la satisfaction de voir un Européen. J’eus peu à m’en féliciter : c’était une sorte de maniaque agaçant dont je ne pus rien obtenir que lorsque je lui eus marqué mon vif mécontentement de ses importunités.

Malgré un fort accès d’hématurie qui me prend dès l’arrivée, nous fêtons Pâques à déjeuner en buvant une des trois bouteilles de vin que Quiquandon m’avait envoyées avant le départ de Sikasso.

Le lendemain, nous partons avec l’intention d’aller jusqu’au Baoulé (Volta) qui sépare les pays bobos du Dafina. Le point de passage de la route de Lanfiéra est au sommet du coude brusque que forme la rivière avant de prendre sa course vers le Sud-Est. Nous passons Massira, puis Kirby, très petit village, où nous sommes vers dix heures et demie. C’est déjà une zone déserte comme il s’en trouve au pays Noir entre les pays de races différentes, sorte de marche frontière qui rend les incursions difficiles. Avant d’arriver à la Volta, nous traversons l’emplacement d’un village dont il ne reste que les ruines ; les habitants, me dit-on, se sont enfuis à cause des ravages que faisait dans la population la maladie du sommeil (hypnose).

A deux heures, nous arrivons enfin à la Volta. Je hèle une grande pirogue qui se trouve sur l’autre rive avec deux hommes, ceux-ci s’enfuient. Deux de mes hommes se mettent à la nage et vont chercher la pirogue, le passage commence aussitôt.

A quatre heures, nous sommes campés sur la rive gauche. Un bon bain, autant d’hygiène que de propreté, nous fait à tous le plus grand bien. La Volta a, à cet endroit, environ 40 mètres de large et 1m,70 de profondeur ; elle forme un coude brusque pour se diriger vers le Sud- Est. Crozat m’a parlé d’un affluent sur la rive gauche, non loin du point de passage et en amont. Je fais, vers cinq heures, armer le _Berton_ et remonte le courant. Je reconnais, en effet, l’embouchure d’une rivière, sans courant sensible, mais qui s’embranche dans la Volta presque à contre-courant. Je ne puis aller plus avant, à cause de la nuit qui va venir. Je pourrai explorer une autre partie du cours à Lanfiéra.

Badaire place, le soir, une ligne de fond à laquelle se prend un fort poisson qui ne paye pas de mine, mais que nous trouvons excellent le lendemain.

Le 31 mars, nous gagnons Liri, où je fais au chef du village un cadeau pour l’emprunt que j’ai fait de sa pirogue, et nous allons camper à Bissa. Nous sommes dès maintenant dans le Dafina, pays très analogue au pays bobo, mais où les Markas (branche de la race bambara) ont établi de nombreux villages. Les villages du Dafina forment plusieurs confédérations, dont la plus importante est celle de Koumbara, constituée par sept gros villages. Au-dessous des Markas, race dominante, sont les Sommos, qui ne sont eux-mêmes qu’une branche particulière de la race bobo.

Le lendemain, après une très courte étape, nous campons à Koumbara où le Mansakié, radieux du retour de ses hommes qui avaient suivi Crozat à Kinian y chercher le payement de chevaux achetés à crédit par le docteur, me fait l’accueil le plus empressé. Dakourou, c’est son nom, a fait une excellente affaire avec Crozat, il en flaire une meilleure encore avec moi qui lui ai fait des ouvertures au sujet d’un traité. Aussi, est-ce avec empressement qu’il m’offre de m’accompagner, le lendemain, à Lanfiéra, auprès de l’Almamy.

Une petite marche d’une heure et demie nous suffit pour gagner Lanfiéra, le 2 avril au matin. Je trouve préparée, auprès de la mosquée, une très bonne installation pour me recevoir.

[Illustration]

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