CHAPITRE XI
=De Kano à Kouka=
Le départ de Kano. — Le Roi me donne un guide pour Hadéïdjia et le Ghaladima du Bornou. — Les Touaregs tentent de m’enlever mes chameaux. — La rivière de Hadéïdjia et le Komadougou-Yobé. — L’arrivée au Birni- Hadéïdjia. — Le Roi me donne une escorte pour entrer dans le Bornou. — Je brûle mon canot _Berton_. — Le marais de Madia. — Hyphème et mer Saharienne. — Entrée dans le Bornou. — La réception du Ghaladima à Bakousso. — La première quarantaine d’observation à Kargui. — Le Kachella de Borsari. — Deuxième quarantaine d’observation. — Malam-Issa, Diakadia du Cheik du Bornou, vient nous prendre pour nous conduire à Kouka. — Le Komadougou à Koukabon. — La marche vers Kouka. — Pénible arrivée à Kalitoua. — Départ pour Kouka. — Le Salut des lances. — Nous campons au marché extérieur.
J’ai dit que le 15 février le courrier envoyé au Lam-Dioulbé par le Roi de Kano était de retour. Aussitôt les derniers préparatifs de départ furent faits et, sur ma demande formelle, le Roi m’accordait de prendre la route du Bornou ; mais, au lieu de me donner un guide pour Kouka, il se bornait à m’assurer le passage jusqu’à N’Guéleva, résidence du Ghaladima du Bornou. Pour atteindre la frontière, le guide devait d’abord me conduire au Roi de Hadéïdjia qui, lui, devait, sur le vu de la lettre du Roi de Kano, me donner une lettre pour le Ghaladima.
Je vis une marque de la faveur du Roi dans le choix qu’il fit du guide qu’il me donna. Gadiéré était son nom, c’était le captif de Madiou dont j’ai eu à parler déjà. Je l’avais vu chaque jour pendant mon séjour à Kano et rien ne pouvait m’être plus agréable que d’avoir une personne de connaissance sur le dévouement de laquelle je savais pouvoir compter.
A cette marque d’intérêt véritable je fus très sensible ; mais ce ne fut que par la suite, en arrivant à Hadéïdjia, que je fus appelé à me rendre un compte exact de l’honnêteté des procédés du Roi de Kano et de son favori à mon égard. J’avais eu beaucoup à souffrir de leurs lenteurs, de leurs atermoiements ; mais je dois reconnaître que, sans leurs bons offices, je ne serais jamais entré dans le Bornou.
Madiou me disait la veille de mon départ cette parole que je pris sur l’instant pour une vantardise, car il m’avait souvent montré qu’il en était prodigue, et qui cependant était une absolue vérité : « S’il est possible désormais à un blanc d’arriver à Kouka, tu y parviendras avec le guide du Roi de Kano et la lettre dont il sera porteur. »
C’était donc dans les meilleures conditions que, le 19 février au matin, je quittais Kano après avoir pris de Madiou et de mes amis un cordial congé. Lorsque nous eûmes franchi les portes du Birni, je poussai un réel soupir de soulagement et cependant dans les murs de la grande ville j’avais joui d’une sécurité complète. Je laissais derrière moi de grandes sympathies ; l’avenir, d’autre part, n’avait rien de bien engageant, mais le point fixe était devant et chaque minute devait me rapprocher du but assigné à mes efforts. L’homme est ainsi fait que le changement le séduit, et n’a pas le tempérament de voyageur qui ne voit pas une suprême satisfaction à toujours pousser de l’avant vers l’inconnu, sans souci de l’œuvre accomplie la veille. Demain, c’est l’inconnu ; demain et l’inconnu l’attirent.
La première marche fut courte, ce qui est le cas général quand on quitte un lieu où l’on a fait un séjour de quelque durée. Les charges faites à la hâte sont toujours à revoir à l’étape, mais la situation se compliquait du fait que mes hommes faisaient l’apprentissage de la conduite et du chargement des chameaux.
Au campement que je pris dans la matinée à une dizaine de kilomètres de la ville, une aventure désagréable faillit m’advenir ; les Touaregs de l’Aïri, qui avaient leurs chameaux aux pâturages dans les environs, tentèrent de m’enlever les miens. Fort heureusement, allant à l’abreuvoir dans la journée, je pus m’apercevoir du guet-apens qu’ils tramaient et, grâce à une active surveillance pendant la nuit, leurs embûches furent déjouées.
[Illustration : De Kortaoua à Gambétoua.]
Le stratagème qu’ils emploient et qu’il peut être utile de connaître est le suivant : ils poussent dans le bill (troupeau de chameaux aux pâturages) un chameau dressé à ne pas se laisser approcher, et le berger qui le poursuit fait mine de ne pouvoir s’en emparer. Devant l’inanité de ses efforts, le berger du bill accepte sans défiance de laisser l’animal au milieu des siens jusqu’à l’heure du retour au campement. Le Touareg insinue que l’animal rentrera avec les autres et qu’alors il pourra s’en emparer aisément. Puis, généralement il disparaît, laissant son chameau à la garde du berger inconscient. Celui-ci ramène le bill et, la plupart du temps, surtout en pays tranquille comme les environs de Kano, n’a pas le soin d’entraver ses chameaux en rentrant. Le Touareg n’a pas reparu, mais on sait qu’il viendra à un moment quelconque et l’on n’a garde de s’en inquiéter. La nuit vient, tout repose au camp, le Touareg veille ; posté à quelque distance de là, il s’arme d’une flûte spéciale dont tous les chameaux du Sahara connaissent très bien les modulations et en sourdine tire des sons auxquels les animaux ne peuvent résister ; instantanément, le fugitif en tête, c’est lui qui donne le branle, ils sont debout et s’acheminent vers l’endroit où le séducteur est tapi. Une demi-heure après, le bill entier a disparu, pour ne plus revenir, dans les profondeurs de la nuit ; quand le propriétaire s’aperçoit du rapt, le bandit a plusieurs heures d’avance et rarement peut être rejoint.
En allant à l’abreuvoir dans la journée, je fus étonné de voir un Touareg poursuivre au milieu de mon troupeau un chameau noir ; en suivant le manège de l’homme et de l’animal, je fus surpris du peu d’habileté que montrait le propriétaire à reprendre le fugitif ; j’avais là deux hommes sûrs auxquels je prescrivis de se défier. A la rentrée du bill, le chameau noir était parmi les miens ; le Touareg suivait à distance, semblant attendre que les animaux fussent parqués. Immédiatement je fis expulser l’intrus à coups de fouet. L’instant d’après, deux Touaregs venaient sans façon s’installer auprès des feux ; je leur fis dire d’avoir à s’éloigner du camp et de ne pas en approcher pendant la nuit s’ils ne voulaient recevoir un coup de fusil. Gadiéré me prévint alors de bien veiller et me mit au courant du stratagème que ma seule méfiance m’avait fait éventer. A la nuit faite, de divers côtés les flûtes firent entendre les sons les plus séduisants ; on dut veiller et longtemps, parce que, malgré leurs entraves, les chameaux tentaient de s’échapper. Vers minuit enfin, le calme se fit, les Touaregs lassés avaient abandonné la partie.
Nous les revîmes le lendemain, guettant l’occasion propice ; ils en furent pour la fatigue de la marche qu’ils durent faire pour nous suivre à distance.
Les jours suivants, la route se poursuivit sans incident notable, sauf des lenteurs et des fatigues causées par la maladresse et l’inexpérience de mon personnel.
Nous faisons étape ainsi successivement à Diézaoua, Yatirei, puis le 22 février auprès de Kortaoua, sur les bords d’une grande rivière qui est celle qui passe à Birni-Hadéïdjia. Cette rivière vient de Yangada, passe au sud de Kano à Odil, puis auprès de Kortaoua, de là à Birni- Hadéïdjia ; elle n’est autre que le Komadougou-Yobé, le seul affluent important du Tchad avec le Chari-Logone. Une autre branche importante du Komadougou passe à Katagoum, les rivières de Hadéïdjia et de Katagoum se réunissent dans le pays baddé au sud-ouest de Borsari. Le Komadougou formé par leur réunion, je devais le traverser plus tard dans le Bornou entre Madou et Koukaboni. J’aurai l’occasion d’en reparler.
Je m’aperçois que j’ai négligé un peu de faire la description du pays traversé. La vérité est que depuis Lanfiéra l’aspect général du terrain, sauf aux abords des grands cours d’eau, Sirba, Niger, Mayo-Kabbi, rivière de Gandi, est d’une uniformité parfaite. Partout des argiles sablonneuses que recouvre une végétation toujours la même depuis les rives de l’Océan. C’est un immense plateau courant à une altitude moyenne de 4 à 500 mètres, à peine sillonné de quelques rides et où par places affleurent des roches de forme tubulaire comme celles des bassins supérieurs du Sénégal et du Niger. Cette immense superficie, au demeurant peu arrosée, ne donne que des productions en petit nombre ; ce sont : le mil dans ses différentes espèces, les niébés (haricots), un peu de riz, le coton, du manioc, des patates, des courges, etc. D’apparence désolée pendant la saison sèche, la campagne présente des aspects luxuriants en hivernage ; les terres sont couvertes d’abondantes moissons. C’est aussi une région favorable à l’élevage ; des bœufs y paissaient par milliers, mais l’épizootie a anéanti les troupeaux. Dans le Mossi, dans le Liptako et le Yagha, on fait grand élevage de beaux et bons chevaux ; ceux-ci sont peu nombreux dans le Haoussa, mais le Bornou en produit des quantités considérables qui sont vendues sur les marchés de Kano et de Kouka.
A partir de Kortaoua la rivière de Hadéïdjia fait une courbe dans le sud et la route la quitte pour se diriger droit sur le Birni. Sur le plateau qu’elle traverse les eaux sont rares et de mauvaise qualité, les puits profonds. Le seul village de Rindyem où nous faisons étape, en partant de la rivière, est entouré d’une enceinte en terre ; les autres, d’apparence assez misérable d’ailleurs, n’ont pour toute défense que des palanques formées de troncs d’arbres non équarris. Plus on s’éloigne de Kano, plus les apparences du bien-être et du confortable disparaissent ; la population est pauvre, les infirmes sont en quantité considérable.
Les étapes à Dandouzé, Coloni, Kokodji ne présentent aucun intérêt. Nous rencontrons cependant d’assez nombreux campements de Foulbés porteurs. A quelques kilomètres de Kokodji nous entrons au village de Yalo, sur le territoire de Hadéïdjia. Ouro-Gako est notre première étape ; le lendemain 27 février, dans la matinée, nous sommes à Karbo, pauvre bourgade avec un mauvais puits, d’où j’expédie Makoura et Gadiéré à Birni-Hadéïdjia pour saluer le Roi. Le soir, je viens camper à Boulacori où je trouve un confortable relatif dont nous étions sevrés depuis le départ de Kano. Ce sont des œufs, des poulets et du bon lait dont j’ai le plus grand besoin, car j’ai eu au long de la route une fièvre bilieuse grave ; or j’ai dû marcher, faute de pouvoir m’arrêter dans des villages qui n’offraient aucune ressource.
Le 28 février, nous arrivons à Birni-Hadéïdjia, capitale du Hadéïdjia. La ville assez grande, au moins à en juger par ses dimensions extérieures, car je n’y suis pas entré, est située sur la rive gauche de la rivière dont j’ai parlé plus haut. Elle est entourée d’une muraille en terre, très élevée, en fort bon état d’entretien. Tout autour de l’enceinte se développe un très beau bois de mimosas. Sous les ombrages, d’innombrables écoliers de tout âge ânonnent tout le long du jour des versets du Coran qu’ils ne sont pas destinés à comprendre. L’étude du Coran, en effet, pour la majorité des élèves des marabouts se borne à un exercice de mémoire analogue à celui de nos enfants de chœur et de nos chantres qui psalmodient dans nos églises les hymnes et cantiques latins dont ils ne comprennent un seul mot.
La rivière qui, je l’ai dit, n’est autre que la rivière de Kortaoua, couvre la ville au Sud-Est et à l’Est ; son cours se continue ensuite dans la direction du Nord-Est ; dans le pays baddé, région frontière du Bornou, elle se réunit à la rivière de Katagoum, pour former le Komadougou-Yobé qui se jette dans le Tchad à une dizaine de kilomètres à l’est du village de Yo.
Sous les murs de Birni-Hadéïdjia la rivière a 200 mètres de large environ ; elle coule dans un lit de gravier et sable. Au moment de mon passage, il n’y avait plus d’eau que par endroits, et cependant, quand plus tard je l’ai traversée à Koukaboni, j’ai trouvé une nappe d’eau courante. Ce fait semble une anomalie qui n’est susceptible d’être expliquée qu’en admettant des trajets souterrains qui, aux basses eaux, réunissent entre eux les différents biefs[29].
D’après les indications de Barth, la carte porte un troisième cours d’eau comme constituant, avec les deux autres, le réseau du Komadougou. J’ai eu occasion de traverser, entre Birnioua et Madia, ce que Barth a, par renseignement, porté comme une rivière. J’en parlerai quand le récit sera arrivé en ce point.
La réception qui me fut faite à Hadéïdjia fut des plus courtoises, grâce à la lettre du Roi de Kano et à l’entremise de Gadiéré. Après une journée de repos, je demandai à continuer ma route et, chose inaccoutumée, non seulement ma demande reçut accueil favorable du Roi, mais encore celui-ci tint très exactement son engagement.
Le Roi donna une lettre pour le Ghaladima du Bornou ; mais, en outre, il adjoignit à Gadiéré un de ses Kachellas (capitaine) et six cavaliers d’escorte.
« Les gens du Bornou, me fit-il dire, par son premier ministre, ne sont pas honnêtes ; ils manquent de bonne foi. Au lieu d’un guide, le Roi te donne un de ses Kachellas et une escorte. Si par ce qu’ils verront à N’Guéleva (résidence du Ghaladima), ils pensent que ta sécurité ne peut être menacée, ils reviendront après que, _devant eux_, le Ghaladima t’aura mis en route avec ses hommes ; s’ils jugent qu’ils ne peuvent faire fond sur la parole du Ghaladima ou si celui-ci te refuse la route de Kouka, ils te ramèneront ici. »
L’acte du Roi était d’autant plus méritoire que les gens de son entourage montraient un grand scepticisme : « Mais, disaient-ils, que va-t-il faire au Bornou, ce blanc, puisque le Cheik ne veut pas en recevoir ? »
Le 1er mars au matin, nous nous mettons en route ; un envoyé du Ghaladima du Bornou se joint à l’escorte ; il se tient vis-à-vis de moi dans un mutisme plein de morgue qui fait contraste avec la courtoisie des gens de Hadéïdjia. Nous passons à hauteur de Garou N’Gabès pour venir camper à Rindjia. Une température intolérable, unie à un vent d’est plus pénible encore, et de la dernière violence, a rendu la marche des plus fatigantes, d’autant que nous ne campons qu’à midi.
Au moment de partir de Rindjia, le lendemain, j’ai un homme malade qu’il me faut faire porter sur un chameau. Une de mes chamelles boite, je dois la décharger en partie. Il faut me résoudre à un sacrifice pour alléger mes charges ; je prends le parti de me séparer de mon canot _Berton_ ; il est de chargement difficile à cause de sa longueur ; de plus il ne peut plus m’être d’aucune utilité. Il ne nous reste que le Komadougou à traverser, et dans cette saison les eaux sont basses, il y a des gués partout ; pour la route du Sahara que je veux prendre une fois arrivé à Kouka, ce serait un luxe superflu. Cependant c’est un sacrifice qui me peine, sans que je puisse bien m’expliquer pourquoi. Il est venu de si loin ! J’aurais voulu pouvoir l’amener jusqu’au Tchad, quitte à l’y abandonner. Enfin la raison parle ; entre un de mes hommes et lui je ne puis hésiter. Et au petit jour, pendant que l’on charge, cette pensée de l’abandonner ainsi m’obsède ; je me résous à le brûler ; je le fais ouvrir, j’entasse au-dessous du bois sec et de la paille et je mets le feu. La flambée superbe illumine la scène au milieu de laquelle s’agitent les hommes entassant les charges sur les chameaux hargneux qui beuglent lamentablement. Puis, quand les membrures ne sont plus que des tisons informes, je donne le signal du départ. Partis à cinq heures quarante, nous prenons campement à midi à Birnioua, dernier village du Hadéïdjia, non loin de la frontière.
Le 3 mars, nous entrons, en sortant du village, dans une forêt où l’hyphème domine ; bientôt la route incline à l’Ouest pour longer le bord d’un marais de 3 à 400 mètres de large que nous passons en face de Madia, en un point où deux îles le divisent en trois bras. Le maximum de profondeur de l’eau n’est que de 80 centimètres.
Ce marais, qui se prolonge de quelques kilomètres encore dans l’Ouest jusqu’à Matamou, est la ligne d’eau que Barth a marquée comme étant une des branches du Komadougou. En réalité ce n’est qu’un marais qui peut- être à l’époque des grandes pluies déverse son trop-plein dans le Komadougou, mais qui, en dehors de cette époque, est sans communication avec lui.
J’ai dit qu’une végétation abondante d’hyphème en garnissait la rive sud, il en est de même de sa rive nord. L’hyphème d’autre part borde toute la rive gauche du Komadougou à hauteur du marais de Madia prolongé vers l’Est ; j’ai pu m’en rendre compte _de visu_ à Yo et par renseignements j’ai su qu’il en était de même entre Koukaboni et Yo. J’ajoute que le sel qu’on consomme au Bornou vient de la rive gauche du Komadougou, de la province de Manga[30] ; j’ai dit comment on le préparait ; or les terres salifères présentent, comme le terrain de Dalhol dont j’ai parlé au chapitre VIII, la végétation spéciale dont l’hyphème est le sujet le plus caractérisé.
[Illustration : A Rindjia. — Je brûle mon _Berton_.]
Si d’autre part, pour les terrains que je n’ai pas parcourus vers l’Ouest, nous prenons la relation de Barth, nous retrouvons l’hyphème (palmier flabelliforme) dans le Dalhol de Tessaoua, puis nous le retrouvons à Kouraje sur les bords du Goulbi N’Rima ou Goulbi N’Sokkoto, soit sensiblement à hauteur du cours du Komadougou-Yobé prolongé vers l’Ouest.
En nous reportant à la théorie que j’ai émise au chapitre précité sur l’écoulement de la mer Saharienne, on verra que les flots de celle-ci sont venus mourir sur les bords du Komadougou et du Goulbi N’Rima, apportant avec eux, à la baisse des eaux, les sables salifères de transport et les semences de la végétation spéciale qui garnissait ses bords. Entre ces rivières, le Dalhol de Tessaoua a livré passage à des masses d’eau qui sont venues se perdre dans les bas-fonds marécageux au nord de Kano et qui sont repérées par les marais de Koulougou et de Madia. Autrement dit, la ligne de raccord du versoir sud et sud-est qui, au Nord, s’appuie aux monts Toummo et aux massif du Tibesti et du Borkou, avec le plateau central africain qui n’a pas été impressionné par le soulèvement avant déterminé l’écoulement des eaux de la mer Saharienne vers l’intérieur du continent, cette ligne de raccord, dis- je, est marquée par le ruban très étroit de palmiers hyphèmes qui de manière ininterrompue borde les rives du Komadougou, se prolonge par les marais de Madia, passe au nord de Kano et joint à Kouraje le Goulbi N’Rima.
J’ai dit que Madia était le premier village du Bornou. Pour l’atteindre, j’avais suivi depuis Kano une route complètement nouvelle et exploré la province de Hadéïdjia jusqu’alors connue de nom seulement. Ma route se trouve comprise entre celles de Clapperton par Katagoum au Sud et celle de Barth par Goumel et Machéna au Nord. Point intéressant, il m’a été donné de relever en partie la rivière de Hadéïdjia qui est, je l’ai dit, la branche principale du Komadougou-Yobé.
Je dirai tout de suite que quoique sur la carte les itinéraires semblent se confondre et que la route des caravanes de Kano à Kouka soit immuable depuis de bien longues années, je n’ai retrouvé de Madia à Kouka qu’un seul point de la route de Barth, Borsari. La cause en est que les villages de cette région se déplacent constamment à cause du manque d’eau et de la profondeur des puits. Quand les puits se comblent, les habitants préfèrent en creuser de nouveaux et déplacer leur village plutôt que de les curer, par crainte des éboulements.
Les villages ne sont pas, pour cette cause, entourés de Birni ; au plus quelques-uns ont-ils des enceintes de troncs d’arbres. Borsari seul est pourvu d’une enceinte en terre en mauvais état.
Au moment de mon passage, tous les villages étaient en déplacement, le Ghaladima abandonnait N’Guéleva, sa résidence, pour se construire un nouveau village à Bakousso. Askounari aussi se reconstruisait à côté de son ancien emplacement, Boundi n’existait plus ; lorsque je voulus me renseigner, on ne put que me répondre que Boundi voulait dire lion et qu’il y en avait beaucoup au nord de Bakousso. De même N’Gourou veut dire hippopotame. Sourrikolo a disparu. Au delà de Borsari, et pour la même cause, ma route n’a aucun point commun avec celles de Barth et de Clapperton et cependant nos itinéraires ne peuvent être très éloignés ; les villages se sont déplacés et ont pris le nom de l’emplacement sur lequel ils ont été réédifiés.
De Madia, le 3 mars, je fis prévenir le Ghaladima de ma venue ; le soir même il m’envoyait des guides pour me conduire le lendemain à Bakousso.
La distance est courte, en deux petites heures nous étions au village ; j’eus quelque peine, par suite du peu d’état d’avancement des travaux de construction, à obtenir un logement.
L’accueil qui m’est fait a des dehors généreux, mais ce n’est qu’une apparence : je sens partout une réserve froide, presque hostile. Les gens sont pleins de morgue, ils manquent de chaleur et de franchise, ils distillent l’ennui. Le Ghaladima que j’envoie saluer et auquel je demande audience par Makoura et Gadiéré, me fait apporter des calebasses de nourriture très bien préparée et recherchée, mais me prévient qu’il me recevra peut-être dans la soirée. Pendant ce temps, il se renseigne, et, malgré les lettres des Rois de Kano et de Hadéïdjia, peut-être n’aurais-je pas été admis à le voir si Gadiéré n’avait défendu ma cause avec chaleur et levé les scrupules du Ghaladima en lui disant que je voyais seul tous les jours le Roi de Kano.
Enfin, à trois heures et demie, à la rentrée du Ghaladima de la mosquée, car c’est vendredi, on vient me chercher.
Je trouve le Roi sous une vaste tente circulaire surmontée du parasol, insigne de sa dignité. Un bourrelet de terre marque la projection de la tente ; le sol est battu dans ce cercle. Le Roi, sur un banc d’argile couvert de tapis, est assis à la coutume noire ; il porte une espèce de couronne faite d’un gros bandeau turc en étoffe dorée, par-dessus un turban blanc formant litham ; cependant la figure est découverte ; il est vêtu d’un lourd caftan de velours rouge, pardessus des burnous blancs ; sur son puissant abdomen, des mouchoirs de soie à ramages chatoyants ; c’est un colosse dans le genre du Serky de Guiouaé ou du Naba de Yako avec lesquels il a quelque ressemblance.
La foule des courtisans, nus jusqu’au torse, tête rasée et découverte, lui tourne le dos ; au centre, un individu armé d’une puissante matraque terminée par une tête de 10 centimètres de diamètre me marque la place que je dois occuper. J’apprends plus tard que ce maître des cérémonies est en même temps l’exécuteur des hautes œuvres, Serky Diogaré.
Le Ghaladima est souriant ; je m’assieds et lui souhaite la bienvenue. Je suis heureux de voir le chef le plus puissant du Bornou après le Cheik. Envoyé d’une grande nation, je suis en route pour aller saluer le Cheik dont la renommée et celle de ses ancêtres, Lamino, Oumar, sont venues jusqu’à nous grâce aux envoyés d’autres nations qu’ils ont bien reçus. Je demande ensuite au Ghaladima de m’assurer bonne route, un bon guide, parlant peul autant que possible.
A ces derniers mots, des murmures se font entendre dans l’assistance ; je m’aperçois immédiatement que j’ai fait ce que nos marins appellent une gaffe ; il est défendu, en effet, de prononcer le mot Peul dans le Bornou. Il y a une haine très vivace entre Bornouans et Foulbés qui, d’ailleurs, n’englobe pas les Haoussa. Sans me déconcerter, j’en prends prétexte pour me railler moi-même, ce qui provoque l’hilarité de l’auditoire ; dès cet instant, j’ai partie gagnée.
Le massier, qui seul ose élever la voix, dit au Ghaladima qu’il faut m’accorder ce que je demande. Celui-ci remue les lèvres, et toute l’assistance de donner son assentiment. C’est accordé. Je me retire pour envoyer aussitôt mon cadeau qui n’arrive pas dans la salle d’audience. Aussitôt, et sans l’avoir vu, le Ghaladima m’envoie remercier.
Celui-ci, pendant toute l’audience, a souri en me regardant attentivement ; il a toujours marqué une approbation bienveillante.
Il a eu, je le confesse, un fier mérite de me recevoir par cette température torride ; car, malgré le jeu d’éventail de son captif, il était ruisselant.
Le surlendemain, 6 mars, nous quittons Bakousso avec un guide peul, qui doit me conduire jusqu’à Kargui où doit seulement, deux jours après, me rejoindre l’envoyé officiel du Ghaladima porteur d’une lettre pour le Cheik de Kouka.
Le Kachella de Hadéïdjia et ses hommes, ainsi que Gadiéré, me font la conduite pendant quelques kilomètres. A hauteur de N’Guéleva, je me sépare, non sans regret, de mes amis haoussa. Jusqu’au dernier moment ils ont rempli avec ponctualité et courtoisie leur mission, et, l’heure venue de la séparation, ce n’est pas sans une reconnaissance émue que je leur serre la main. J’ai déjà eu occasion, à Bakousso, de faire la comparaison entre les gens policés que je quitte et les rustres vaniteux et malveillants qui désormais seuls m’entourent.
Toutefois, comme mon guide du moment est un captif peul dont les préférences sont plutôt du côté haoussa que du côté bornouan, la transition est ménagée et en particulier à Askounari, le 6 et le 7 mars, l’accueil qui nous est fait est des plus aimables.
A Kargui, où nous sommes le 8 mars, sous divers prétextes, nous devons attendre jusqu’au 13 l’arrivée du guide et de la lettre. Les caravanes venant de l’Ouest se groupent en ce point pour franchir en nombre la fraction de la route entre Kargui et Gambétoua, qui est dangereuse à cause des incursions constantes des Baddés. Une escorte de cavaliers accompagne jusqu’à Gambétoua les caravanes qui, pour cette protection, sont obligées de payer au Ghaladima une redevance de 5 francs par bourriquot, de 10 francs par chameau. De même les caravanes venant de l’Est sont escortées par des cavaliers de Gambétoua.
Enfin, le 13 après midi, on se met en route. A deux heures du matin seulement nous arrivons à Tantiari. Nous avons été retardés un peu dans notre marche par un chameau que je dus faire abattre le lendemain.
[Illustration : A Bakousso. — Réception du Ghaladima.]
La route jusqu’à Borsari ne présente pas d’incident digne d’être noté ; elle fut pénible à cause de l’espacement des villages et de la rareté des puits.
A Borsari, où nous arrivâmes le 16 mars, nous étions entrés dans le Bornou proprement dit. Le Kachella Ména y représentait le Cheik ; je trouvai en lui un personnage affable, simple, loyal, qui, dès le premier abord, m’inspira confiance. Après une demi-heure de conversation avec lui, j’acceptai sans protester la décision qu’il prit à mon égard ; elle était cependant de l’ordre le plus désagréable. Il m’engageait à rester à Borsari jusqu’à ce qu’il eût prévenu le Cheik de ma venue ; mais il s’engageait à obtenir de lui qu’il me laissât venir à Kouka. Je fus gagné par la sincère franchise avec laquelle il m’affirma que de son opinion le Cheik ferait état, tandis qu’arrivant sous les auspices du Ghaladima j’avais grande chance pour ne pas parvenir jusqu’à la capitale. Kachella Ména reste dans mes souvenirs comme la personnalité la plus estimable que j’aie connue au Bornou ; avec Settima-Abd-el- Kérim, le premier eunuque, dont j’aurai à parler plus loin, il partage les seules sympathies durables que j’aie emportées de ce pays du Bornou, que les Haoussa et les Foulbés appellent à juste titre la « Terre du Mensonge ».
Ce fut pendant mes deux séjours à Kargui et à Borsari que j’arrêtai la conduite politique que je devais tenir pour arriver enfin à Kouka. Je vais dire comment je parvins à définir les grandes lignes dont je ne devais pas m’écarter. Il me faut pour cela revenir un peu en arrière.
Même après mon départ de Bakousso, j’étais convaincu que la question de mon entrée à Kouka n’avait pas fait un pas, car je savais que la personne et les actes du Ghaladima étaient tenus en suspicion, et le passage je ne l’avais obtenu que grâce à mes cadeaux.
Le point capital pour moi était de faire la lumière sur les causes de l’insuccès de l’expédition européenne qui m’avait précédé d’un an au Bornou, de manière à éviter les fautes qu’elle avait pu commettre et me mettre en garde contre les influences qui avaient pu la desservir.
A Kargui, où je dus subir ce que j’appellerai une première quarantaine d’observation, je fis la rencontre d’un Peul[31] qui avait fait le pèlerinage de la Mecque et avait résidé cinq ans en Égypte.
Il se trouvait que cet homme avait justement fait la route de Kouka en Adamaoua avec les Européens expulsés. Voici succinctement les renseignements qu’il me donna :
« Les blancs, au nombre de deux avec cinquante hommes, armés de fusils à tir rapide, et soixante-dix porteurs, sont venus d’Adamaoua porteurs d’une lettre du Roi de ce pays. Ils ont eu le tort d’arriver jusqu’à Kouka sans demander à entrer. On les a fait arrêter et camper au dehors et on leur a demandé l’objet de leur venue. Ils se sont dits porteurs d’une lettre de leur Roi pour le Cheik et que leur intention était seulement de venir faire le commerce. Je ne sais ce qui se passa exactement, ajouta le Peul, mais ils firent de très nombreux cadeaux au Cheik et à tous les grands ; ils donnaient à pleines mains à qui venait les voir ; de plus, chaque jour, entre quatre et six heures, ils se livraient à des exercices militaires. Toujours est-il que le Cheik qui est très timoré en prit ombrage ; il leur fit rendre tous leurs cadeaux et leur donna l’ordre d’avoir à reprendre au plus vite la route de l’Adamaoua. »
Ce récit ne fit que me confirmer dans mes pressentiments, que c’était de la mission Mizon qu’il s’agissait. Mais les causes réelles de l’expulsion, je ne les voyais toujours pas.
Quelques jours après, à Borsari, où je subissais une deuxième quarantaine d’observation, j’obtins d’un autre Peul, que je pris comme deuxième interprète pour la route, des renseignements plus précis, qui me furent très précieux, car ce fut sur eux que je basai ma conduite. Cet homme était un captif de Shérif Shassimi, le consul des Arabes à Kouka, qui jouit auprès du Cheik d’une grande influence et qui fut le principal acteur de toute cette affaire qui se termina par l’expulsion des blancs.
Il me dit en substance que les Arabes voyaient de très mauvais œil l’arrivée des blancs pour faire le commerce à Kouka, parce qu’ils ne manqueraient pas de leur enlever en peu de temps le marché. Ils mirent tout en œuvre, Shérif Shassimi en tête, pour les faire expulser. Ils déclarèrent faux les cachets que portait la lettre des blancs, puis ils firent ressortir au Cheik qu’avec les énormes ressources dont ils disposaient, ils auraient bientôt fait de se créer un groupe de partisans à la tête desquels ils s’empareraient du pays, que la preuve que leurs intentions n’étaient pas pacifiques était les exercices militaires auxquels ils se livraient chaque jour.
Enfin, ajoutèrent-ils, les blancs ne viennent au Bornou que dans un but : ils savent par leurs précédents explorateurs que le Tchad contient de l’or et du corail, et ils désirent s’emparer de ces richesses.
Toutes ces fables n’eurent qu’un trop facile crédit auprès du Cheik indécis et timoré ; il expulsa sur-le-champ les Européens en leur envoyant quelques cadeaux après leur avoir retourné les leurs.
Mais un fait que me révéla mon narrateur, dans sa candeur, fait qui était de la plus haute importance, c’est que le lendemain du départ des blancs, tous les Arabes firent un cadeau collectif à Shérif Shassimi pour le remercier d’avoir fait chasser les Européens.
De ce jour seulement je pus démêler quelque chose ; je savais où il me fallait chercher des alliés.
Je pus déblayer rapidement la situation ; je savais où me renseigner. Les Arabes n’ont d’influence que par Shérif Shassimi dont la sœur est la première femme du Cheik ; mais cette puissance elle-même a des points faibles, et j’eus vite fait de les déterminer. D’autre part, je savais que le péché mignon du Roi était l’avarice, et que ce n’était pas sans regrets pour les cadeaux qu’il avait dû rendre, qu’il avait obéi aux suggestions du Shérif. Enfin cette immixtion des Arabes dans les affaires du Bornou n’avait pas dû avoir lieu sans froisser l’orgueil des confidents du Roi. D’enquête en enquête j’arrivai à me faire une idée très nette des causes qui avaient déterminé l’expulsion des Européens, et des moyens que je devais employer pour obtenir au contraire un résultat favorable à mes desseins.
Je ne tardai pas à remarquer, dès les premiers jours de mon séjour à Borsari, la suspicion dont mes moindres actes étaient l’objet ; tout le long du jour j’étais espionné, mes hommes étaient suivis, on tentait de les faire causer et, presque chaque jour, des figures nouvelles venaient pour repartir le lendemain, se dirigeant vers Kouka.
Enfin, grâce à la bonne impression que j’avais faite sur Kachella Ména, et à l’opinion qu’il acquit au bout de quelques jours que mes desseins n’avaient rien de ténébreux, que le but pour lequel j’étais en route était bien celui que je lui avais indiqué, grâce aussi aux renseignements qui lui parvinrent par les caravanes qui venaient de Kano, l’interdit qui pesait sur moi fut enfin levé.
Lorsque arriva le 29 mars, le Diakadia (homme de confiance) du Cheik, chargé de juger en dernier ressort de la décision à prendre à mon égard, il ne put, devant les bons rapports qui lui furent faits unanimement, qu’envoyer le lendemain au Cheik un cavalier pour le prévenir qu’il se mettait en route avec moi pour la capitale.
Le Diakadia, que je dois présenter au lecteur parce qu’il fut mon hôte pendant tout mon séjour au Bornou, était un captif de Cheik Ashim qui l’avait pris en affection et élevé. Malam-Issa était court, trapu et d’autant plus ridicule dans sa petite taille, qu’à l’instar des gens du Bornou qui veulent jouer au personnage, il accumulait vêtements et amulettes pour se donner l’apparence de l’embonpoint. Sa physionomie sombre et inquiète, au regard méfiant, le faisait paraître beaucoup plus âgé qu’il n’était en réalité, car à peine avait-il vingt-cinq ans ; au moral, dénué de scrupules et cupide, il était fat, inintelligent, sans énergie. Certainement ces qualités négatives n’eussent pas suffi, même au Bornou, à lui assurer auprès du Cheik quelque faveur, mais il était le frère de Malam-Adam, par contraction Maladam, captif grand favori de Cheik Ashim, le seul homme qui eût une réelle influence sur le Cheik, qui possédât sa confiance illimitée.
Nous faillîmes, dès le premier jour, entrer en lutte par la stupidité du Diakadia ; fort heureusement que Kachella Ména intervint pour le calmer et lui montrer qu’il était dans son tort.
Le 31 mars, nous quittâmes enfin Borsari ; j’avais, dès la veille, témoigné à mon aimable hôte ma reconnaissance par un cadeau généreux. Le premier jour, nous campons à Madou. Nous éprouvons tout de suite quelques difficultés pour la nourriture ; le Ramadan, grand jeûne musulman, a commencé le 29 au soir, à l’apparition de la nouvelle lune, et il est très difficile de faire manger les hommes pendant le jour. Malgré l’entremise de Malam-Issa, les habitants prétextent le rigorisme de leur foi pour se soustraire à l’obligation de subvenir aux besoins des hôtes du Cheik ; or il est admis que le jeûne n’est pas d’obligation pour le voyageur, qui a la faculté de le faire à une date ultérieure, pourvu qu’il l’accomplisse dans l’année.
De Madou, l’étape suivante se fait à Koukaboni. C’est en avant de ce village que nous traversons le Komadougou ; ses eaux, presque mortes, arrosent une grande plaine marécageuse où il se divise en une infinité de bras. Son lit principal a 60 mètres de large environ, l’eau est profonde de 50 centimètres.
Le lendemain, 2 avril, nous campons à Diggaé, non loin d’une autre branche du Komadougou que je vais reconnaître.
C’est un immense marécage qui, pendant la saison des pluies, est alimenté par une rivière, desséchée en ce moment, et que la route traverse à Messéri, à deux jours de marche de Diggaé. Cette rivière vient du sud de la province de Kerrékerré ; elle joint le grand Komadougou à Badou.
A partir de Diggaé, la route jusqu’à Kouka ne présente plus le moindre intérêt ; elle traverse un grand plateau argilo-sablonneux, sans ondulations, où les villages se réduisent à des hameaux de culture disséminés un peu partout ; la route elle-même n’est pas fixe, souvent les guides s’égarent. Cette région est d’une grande fertilité, c’est le grenier de Kouka pour les céréales, mil et maïs principalement ; on y fait aussi beaucoup d’élevage de chevaux, chameaux et moutons ; les bœufs ont presque disparu, ils étaient là en quantité presque innombrable.
Les puits sont d’une très grande profondeur, j’en ai trouvé un de 38 mètres (puits de Gotofo). Leur construction exige un tel travail et les éboulements sont si fréquents, que les habitants prennent des précautions, inusitées ailleurs, pour tirer de l’eau.
L’ouverture des puits, revêtue de rondins, est un carré de 50 centimètres de côté environ. Il est défendu à une personne seule de tirer de l’eau, parce qu’elle ne pourrait remonter le seau que par mouvements brusques, au cours desquels l’eau, rejaillissant sur les parois, pourrait les détremper et faciliter les éboulements. Deux personnes se faisant face doivent remonter le seau sans imprimer d’oscillations à la corde. On comprend que cette méthode soit fort longue quand il s’agit d’abreuver les animaux ; elle est aussi très fatigante, parce que les hommes ne peuvent déployer de force, par suite de la position que les bras doivent conserver.
Après Diggaé, nous campons à Dagaltaré, situé à quelques kilomètres au sud de Kars-Eggomo, ancienne capitale du Bornou, détruite par les Foulbés au commencement du siècle.
Le lendemain, nous gagnons Gogoro en passant par Messéri ; le 5 avril, nous sommes à Gotofo ; le 7, à Karna.
A ce moment, Malam-Issa, fatigué par la lenteur de mon convoi, dont presque tous les animaux, grâce à l’inexpérience de mes hommes, sont blessés, voulant d’autre part faire son Ramadan, ce qui en route était pour lui fort pénible, Malam-Issa, dis-je, veut brusquer les dernières étapes. Il a envoyé prévenir le Cheik et il faut pour lui que nous soyons le surlendemain à Kaliloua, village à quelques kilomètres de Kouka. Nous étions arrivés à Karna très péniblement à dix heures. A deux heures et demie du matin, nous partions pour camper seulement à dix heures quarante-cinq à Bamassou. En ce point, le Diakadia me demande de repartir l’après-midi et lui-même partant à deux heures me dit qu’il m’attendra à Kaliloua.
A cinq heures on se met en route ; bientôt le guide hésite, nous sommes dans une immense plaine dans laquelle rien ne peut servir de repère ; nous nous égarons pendant que deux de mes chameaux refusent tout service. Dès que la nuit est faite, nous marchons à l’aventure. Je prends ma boussole, et nous cheminons au travers de la plaine morne. On tire des coups de fusil qui restent sans réponse. Nous trouvons cependant un chemin et, bientôt après, un homme de Malam-Issa qui vient au-devant de nous pour nous guider ; mais à son tour il se perd et pendant une heure et demie encore nous errons sans pouvoir nous retrouver. Enfin, un grand rideau d’arbres apparaît, nous sommes à Kaliloua ; il est dix heures et demie. Au milieu de l’obscurité, on campe comme on peut ; bêtes et gens qui, depuis quarante-huit heures, marchent sans trêve, sont éreintés. J’ai deux hommes en arrière avec mes chameaux ; vers le matin, j’envoie leur porter à manger et les relever.
Mais le jour n’est pas levé que les environs du village sont en grande rumeur. Des cavaliers arrivent ventre à terre, qui pressent Malam-Issa et moi-même de nous mettre en marche. Je déclare vouloir attendre le retour de mes hommes et malgré leurs protestations j’attends en effet. Je ne m’explique pas l’excitation de tous ces gens ; l’un d’eux, devant mon calme, fait mine de vouloir forcer mes hommes à charger les animaux sans mon ordre ; je suis obligé d’aller à lui et de lui indiquer clairement par une mimique des plus expressives qu’il outrepasse ce qu’il sera de ma volonté de supporter.
[Illustration : Devant Kouka. — Le Salut des lances.]
Enfin, vers huit heures et demie, mes hommes sont de retour ; on charge ; à neuf heures, nous sommes en marche. A peine sommes-nous sortis du village, que Malam-Issa se porte à ma hauteur et me dit que je dois marcher seul avec lui ; que mes hommes doivent, avec Badaire, rester en arrière, à petite distance. Croyant voir dans cette demande un cérémonial convenu, je me rends à ses désirs. Au bout d’une demi-heure de marche, à une centaine de mètres, j’aperçois tout à coup une escorte de cent cinquante cavaliers environ barrant la route. Toutes les notabilités militaires du Bornou sont là, dans les costumes les plus fantastiques, depuis la cote de mailles et les casques des Sarrasins jusqu’aux lourds costumes ouatés, couronnés de coiffures étranges ; les chevaux sont tous enveloppés de caparaçons ouatés.
Aussitôt qu’ils nous aperçoivent, la ligne s’ébranle et se lance en désordre à la charge ; Malam-Issa a soin de se reculer et en un instant je me trouve entouré ; j’ai cinquante fers de lance à moins de 10 centimètres de la poitrine et de la figure ; les cavaliers prennent leur mine la plus farouche, en agitant horizontalement leur arme, pour me lancer d’un ton retentissant le « Lalé Laloua » de bienvenue, auquel je réponds par des « Oussé, Oussé » (salut, salut) que je sens devenir malgré moi de moins en moins fermes à mesure que la scène se prolonge. Cet exercice est d’autant plus dangereux que les chevaux s’excitent et que Guéladjio lui-même s’émeut.
Enfin, cette scène grotesque qui avait bien duré deux minutes prend fin et l’escorte nous précédant, exécutant de furibondes fantasias, nous nous remettons en marche à très rapide allure.
Heureusement j’avais été prévenu faiblement par Malam-Issa, mais de manière sérieuse par Abdallah, qui m’avait même laissé entendre que cette démonstration de très grand honneur, que l’on appelle le Salut des lances, serait poussée très loin, pour mettre à l’épreuve mon sang- froid ; non prévenu, j’eusse été tenté de m’affranchir violemment peut- être de cet hommage d’un goût plus que douteux.
En arrivant au marché extérieur, vers dix heures, je n’eus pas à me méprendre sur l’impression produite par le calme que j’avais conservé ; je trouvai un empressement des plus marqués à m’être agréable. Mais, en même temps, j’eus le regret d’apprendre que, vu l’heure tardive, l’entrée en ville était remise au lendemain. Malam-Issa fut obligé de s’incliner aussi devant l’ordre du Cheik ; il ne fut pas autorisé à rentrer en ville et dut prendre son cantonnement à côté du mien.
Il ne me vint pas à la pensée que cet ordre pût remettre en question mon entrée dans la capitale ; le Cheik m’avait envoyé chercher à dix jours de marche ; il ne pouvait se déjuger sans m’avoir vu.
Ce fut pour tous une journée et une nuit de repos, dont nous avions grand besoin.
Enfin, le but de mes efforts était atteint, la traversée d’Afrique, de l’Océan au Tchad, rêvée autrefois par Barth, était un fait accompli.
[Illustration]
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