CHAPITRE XII
=Séjour à Kouka=
Entrée à Kouka. — Ma réception par le Cheik. — Le Salam de Baïram. — Ma situation à Kouka. — La formation d’une caravane pour Tripoli. — L’hospitalité au Bornou. — Je ferme ma caisse. — La haine de Maladam.
Géographie physique et politique du Bornou. — La dynastie du Cheik Lamino. — Cheik Ashim. — Décadence du Bornou. — Settima-Abd-el-Kérim. — Rabba et le Baghirmi. — Danger imminent que Cheik Ashim ne sait pas voir.
Mohammed-el-Mouselmani. — J’acquiers la conviction que la mission européenne venue l’année précédente était de nationalité anglaise et composée d’agents de la Royal Niger Company. — Les nouvelles de la mission Mizon.
Kanori et Arabes. — Le commerce de Kouka. — Influence de la femme au Bornou. — La Maguéra.
Je mets le Cheik dans l’obligation de me laisser partir. — Fureur de Maladam. — J’organise ma caravane. — Maïna Adam me donne Maï, son fils, pour me conduire à Mourzouk. — Audience de congé du Cheik. — Visite à Maladam qui parle de me conduire à la mosquée pour faire profession de foi musulmane. — Je prends mes mesures pour me garder des menaces et des rancunes du grand favori.
Le 10 avril était le jour mémorable qui devait voir mon entrée dans la capitale du Bornou.
J’extrais de mon journal de marche le récit de cet événement.
10 avril. . . . . . . . . . . Malam-Issa, dès le jour, me presse pour charger ; cependant ce n’est qu’à six heures quarante-cinq qu’on se met en mouvement. Une foule énorme nous environne bientôt. Je marche derrière Malam-Issa, Badaire à ma droite, Makoura à ma gauche, les tirailleurs en ligne, en arrière de nous, baïonnette au canon, le convoi suit. Bientôt l’escorte s’ébranle, et la scène de la veille, un peu plus calme toutefois, car le Diakadia a trouvé lui-même sur mon observation que c’était outré, se renouvelle. Enfin l’on se forme, les cavaliers sont sur deux lignes, les lanciers en première, les hommes munis de sabres en seconde ; entre les deux lignes, des hommes à pied munis de javelots en fer des Tédas[32] ; derrière la deuxième ligne, l’orchestre.
En arrière, notre petite troupe conserve le même ordre. Tout Kouka est sur le Dendal, la grande artère qui, traversant la ville de l’Ouest, aboutit dans celle de l’Est, au palais du Roi. Il y a quarante mille personnes pour le moins. Le cortège est imposant, salué tout au long du parcours par les ouloulous des femmes. Celles-ci se taisent quand j’arrive à leur hauteur ; mais, si je lève la main en disant « Oussé, Oussé », alors c’est une frénésie dont tout le monde s’égaye. Cette entrée triomphale qui arrache à Badaire l’exclamation : « On payerait cher pour voir cela sur le boulevard ! » se termine enfin devant le palais du Roi, où les différentes lignes et nous-mêmes, enfin, chargeons sur la porte. En avant de celle-ci sont massés tous les frères du Roi, coiffés du tarbouch sans turban, et les courtisans tête nue. Un certain nombre de porte-massues répondent à notre « Oussé, Oussé, Lalé ! » en brandissant leurs triques, puis de nouveau les lanciers m’entourent pour renouveler le Salut des lances. Le Cheik, que l’on est ainsi supposé saluer, regarde la scène avec ses femmes, de derrière les fenêtres grillées de l’étage du palais.
Le premier eunuque, Settima, sort pour dire à Malam-Issa de me faire camper chez lui. L’escorte entière nous précède. Nous campons en dehors de la ville de l’Est ; c’est assez grand, sinon très confortable ; toutefois ma propre case est fort belle ; il faudra faire seulement de la propreté.
Dieu ! quelle quantité de poussière nous avons avalée pendant cette marche ! Les hommes me disent que, pour eux, la marche déjà très pénible l’a été plus encore de ce fait que sous le sable ils rencontraient quantité d’immondices fraîches déposées de la nuit, puis recouvertes à la manière des chats.
[Illustration : Entrée à Kouka.]
A peine installé, Malam-Issa arrive pour parler de la question importante. Maladam, me dit-il, me recevra à la nuit et me conduira au palais du Cheik. Je devrai me munir des cadeaux que je compte donner à l’un et à l’autre.
Cette double proposition me surprend, et tout de suite je prends nettement position. Je sais bien qu’on est dans le mois de Ramadan, et que, pour les musulmans fervents comme le Cheik et son entourage, le jeûne est très pénible et ne permet guère de traiter dans le jour les affaires sérieuses ; la nuit est préférable, parce que l’homme a pu se restaurer et prendre des forces. Mais je sais ma situation précaire et j’ai déjà suffisamment pris contact avec le pays pour savoir que la moindre concession peut engager l’avenir.
Je réponds à Malam-Issa que je veux bien voir son frère le soir, mais que je me refuse absolument à être reçu par le Cheik en audience privée. Je suis un envoyé, et, comme tel, j’exige d’être reçu en audience publique et solennelle. Je ne veux pas qu’on puisse dire que j’ai vu le Cheik entre deux portes ; ce serait indigne et de la grande nation que je représente et du Cheik lui-même. Quant aux cadeaux, je ne remettrai ce que je veux donner que quand le Cheik m’aura reçu et reconnu pour son hôte.
Je termine en disant : « Ces conditions sont formelles ; si elles ne sont pas acceptées, je sortirai du Bornou. »
Au soir, on me prévient qu’il sera fait comme je le désire, et vers dix heures Malam-Issa vient me chercher pour me conduire chez son frère.
Cette visite ne me permet guère de juger mon hôte ; à l’apparence, c’est un homme jeune qui semble grisé par sa faveur ; l’expression de sa physionomie, sans être antipathique, révèle un caractère inquiet et soupçonneux. Sa rondeur est affectée, sa susceptibilité de parvenu qui n’a pas l’habitude du maniement des hommes et des affaires est sans cesse en éveil. Il veut bien me dire que le Cheik a approuvé ma manière de voir, mais qu’il ne pourra me recevoir le lendemain lundi, qui est le jour où les audiences chôment ; que le mardi aura lieu ma présentation ; que, pour les cadeaux, je les remettrai à mon heure. Je sors, gardant une impression plutôt défavorable de l’homme et de ses moyens ; je ne me trompais pas.
Dans la journée, de chez le Roi est venu le repas du soir ; c’est la cuisine arabe très proprement présentée dans des vases en bois.
Le lendemain arrive le présent d’hospitalité du Cheik : cinq grands vases bornouans en cuir renfermant un beurre fondu excellent, cinq pots de miel, quatre grands moutons du Choa, 100 kilogrammes de blé, 100 kilogrammes de riz et, le soir, un superbe bœuf de boucherie, présent d’une grande valeur, car les bœufs sont rares et ont décuplé de valeur par suite de l’épizootie. Puis, le soir encore, la nourriture préparée vient du palais.
Le lendemain, 12 avril, avait lieu ma réception par le Cheik. Jamais Kouka ne vit autant de frais pour un nazarra (chrétien).
Dès six heures, Malam-Issa vient me dire de me tenir prêt, et de me munir, avant de partir, de la lettre que je dois avoir pour le Cheik. Je lui réponds que j’ai multiples preuves de l’objet de ma mission, mais que je ne possède qu’une lettre collective adressée à tous les chefs des pays que je devais traverser au cours de ma route, que malheureusement elle est en français. « Cela n’empêche, emporte-la, me dit Malam-Issa.
— Mais je ne pourrai la lire à l’audience.
— Tu la remettras, on la lira sans toi. »
Tant de présomption me laisse rêveur ; seul, l’ancien domestique de Nachtigal dont je parlerai plus loin pouvait afficher la prétention de la lire, mais j’avais été à même déjà de juger de l’étendue de ses connaissances et je pouvais être tranquillisé, ma lettre ne courrait aucun risque entre ses mains.
J’emporte donc ma lettre et le traité de Sokkoto.
A sept heures, nous partons ; nous descendons de cheval à quelques mètres de la porte du palais, auprès de laquelle on me fait asseoir au dehors. Je vois ainsi arriver toutes les notabilités du Bornou, car la convocation pour le Conseil du jour est générale. Le protocole veut que les grands dignitaires arrivent à cheval et descendent d’autant plus près de la porte du palais que leur rang est élevé. Ainsi les membres de la famille royale font avancer leur monture jusqu’à lui mettre la tête dans la porte, puis les distances s’accroissent à mesure que l’importance du personnage diminue. Deux ou trois captifs, souvent plus, accompagnent à pied le dignitaire à toutes les allures de son cheval ; au moment où il s’arrête, l’un d’eux saisit la bride de la main gauche en même temps qu’il prend l’étrivière de la main droite en présentant son échine, de manière que son maître, après avoir passé la jambe droite au-dessus de la selle, puisse se laisser majestueusement aller jusqu’au contact de la partie la plus dodue de son individu et ainsi prendre terre sans secousse. Parfois deux ou trois autres captifs aident le mouvement en soutenant de leurs bras le ventru personnage.
Ainsi, successivement, arrivent les membres de la famille royale, coiffés du simple tarbouch sans turban ; eux seuls conservent leur coiffure pour entrer au palais ; les autres courtisans doivent enlever turban et bonnet, ainsi que leurs armes, leurs sandales, et laisser leur canne.
Une seule physionomie me frappe dans ce long défilé, c’est celle de Settima-Abd-el-Kérim, le premier eunuque ; il me fixe longuement en passant, je fais de même, et j’ai comme l’impression que c’est la seule personnalité du Bornou.
Bientôt, sur un affût monumental, on amène devant le palais une pièce de canon ; l’affût est en bois grossièrement équarri, l’essieu en bois, les roues de bois plein ; la pièce repose à plat sur la crosse ; gravement sort du palais un homme qui la charge.
J’attends longtemps ainsi ; le Roi ne sort toujours pas. A neuf heures enfin, son entrée est signalée. Un moment après, le chef de pièce met le feu, le coup part, et, l’affût restant sur place, c’est la pièce qui est projetée à 4 ou 5 mètres en arrière et se trouve à plat sur le sol. On la remet sur son affût, et il n’en est plus question. Honneur exceptionnel qui m’est fait, car très rarement on la tire.
Mais bientôt je m’impatiente ; le Cheik expédie toutes les affaires avant de me recevoir ; il y a près de deux heures que je suis là en proie à une curiosité gênante, mais peu bruyante toutefois. Je me lève et me dirige vers mon cheval. A ce moment, Malam-Issa arrive, je vais être reçu à l’instant.
A neuf heures dix, j’entre. Deux soldats en uniforme sont à la porte, au port d’armes, très régulier d’ailleurs. Mohammed-el-Mouselmani est passé par là ; dans le portique, foule nombreuse, puis deux autres sentinelles, pantalon court, veste rouge avec bordure de galons jaunes. Dans la cour où je pénètre, vingt hommes sur deux rangs sont au port d’armes ; à droite et à gauche, la foule des courtisans ; enfin une grande tente est dressée en avant de la salle où se tient le Roi. Au milieu de la tente, dans une allée laissée libre, on me fait asseoir ; le premier rang de chaque côté jusqu’au Cheik assis au fond sur un banc élevé de 60 centimètres environ, est formé de tous les princes du sang uniformément vêtus de boubous bleus, d’étoffe européenne agrémentée de quelques traits de broderie seulement, et coiffés du tarbouch sans turban. Eux seuls d’ailleurs sont couverts. Le Roi, vêtu entièrement de soie blanche, turban blanc et litham, est assez distant de moi pour que je ne puisse distinguer qu’un masque bienveillant.
Je m’assieds et salue, puis j’expose en ces termes le but de ma mission :
« Je suis chargé par le Roi des Français de venir visiter et saluer le puissant Cheik du Bornou Cheïkou Ashim dont la renommée est venue jusqu’à lui par les voyageurs qui ont visité son grand-père Cheïkou Lamino (El-Amin) et son père Cheikou Oumar. Comme jamais aucun homme de ma nation n’est venu au Bornou, mon Chef m’a envoyé pour que connaissance fut liée et bonne amitié en résultât.
LE CHEIK. — C’est bien ; tu es ici chez toi, considère-toi au Bornou comme dans ton propre pays.
MOI. — Je n’ai pas de peine à me faire illusion, car la magnifique hospitalité dont tu m’as honoré m’a beaucoup touché.
LE CHEIK. — Tu es venu ici avec le bien, tu ne trouveras que le bien.
MOI. — Merci ; je désirerais obtenir de toi, pour retourner vers celui qui m’a envoyé, la route de Tripoli, moyennant que tu m’assures de bons guides.
LE CHEIK. — Lorsque je t’aurai donné mon présent de congé, je t’assurerai la route que tu désires. »
Puis je me retirai, sachant que rien ne pouvait mieux disposer en ma faveur qu’une visite très courte.
L’impression générale fut toute en ma faveur et les Arabes eux-mêmes se sentant impuissants durent désarmer, au moins pour un temps.
Ce que j’avais prévu pour mes lettres arriva, le traité de Sokkoto fut lu par le Roi, mais ma lettre d’introduction resta inviolée. On fut bien obligé de confesser qu’on ne pouvait la déchiffrer et, le 17, elle me fut rendue pour que j’en fisse lecture à un marabout qui l’écrirait en arabe.
[Illustration : A Kouka. — Ma réception par le Cheik.]
Voici le texte exact de la lettre qui se trouve entre les mains du Cheik de Bornou :
Cette lettre a été écrite à Paris, capitale de la France, le vingt- neuvième jour du mois de Moharrem 1308.
Elle est adressée par le Vizir Étienne au nom du Roi Carnot au Capitaine Monteil.
« Je t’ai choisi parce que tu connais bien les noirs et que tu as depuis longtemps vécu au milieu d’eux, pour faire le voyage suivant :
« Tu te rendras à Saint-Louis (Sénégal) pour de là gagner Ségou, puis les États de Tiéba, Fama du Kénédougou (_suit l’énumération de tous les pays, avec noms des chefs, que j’ai traversés jusqu’à Say_). De Say tu te rendras auprès du Lam-Dioulbé de Sokkoto, Abdherraman, fils de Mohamed-Bello, fils d’Othman-don-Fodia. Après l’avoir salué, tu lui demanderas de traverser ses États et une lettre pour te rendre auprès du Cheik du Bornou Cheikou Ashim.
« Le Bornou est un grand pays, ses Rois sont de grands Rois. Beaucoup de voyageurs sont allés à Koukaoua qui y ont été bien reçus, mais ils n’étaient point de notre nation, c’est pourquoi je te donne l’ordre à toi de t’y rendre.
« Rhaïs-Khalil (Denham), Raïs-Abdallah (Clapperton) sont allés au temps de Cheikou Lamino, ils ont assisté à la bataille de N’Gala qu’il a gagnée sur le Baghirmi, et à leur retour ont rapporté que non seulement c’était un grand guerrier, mais aussi un grand savant, un Roi juste, honnête et généreux.
« Abd-el-Kérim (Barth), Mustapha-Bey (Rholfs), Idris (Nachtigal) ont visité Cheikou Oumar en son temps ; ils ont rapporté qu’il possédait toutes les vertus de son père.
« Cheikou Ashim, qui a pour ascendants de tels hommes, ne saurait différer d’eux et je suis convaincu que tu seras bien reçu de lui quand tu viendras le saluer de la part du Cheik de la grande nation française.
« Ta mission accomplie auprès de lui, tu lui demanderas de revenir vers moi par la route la plus courte, celle de Tripoli, moyennant qu’il t’assure de bons guides.
« Par ordre :
« _Signé_ : ÉTIENNE. »
« _P. S._ — Je sais que tu as cherché en vain un exemplaire d’Alif- Lahila (Mille et une Nuits), je t’en donne un que j’ai tiré de ma bibliothèque et que tu remettras à Cheikou Ashim en mon nom.
« Par ordre :
« _Signé_ : ÉTIENNE. »
J’ai ajouté ce dernier paragraphe à dessein ; Cheikou Ashim est un fin lettré, il avait, je l’avais appris, fait chercher de tous côtés cet ouvrage, il l’avait même demandé à Stamboul sans pouvoir l’obtenir ; rien ne pouvait lui faire plus de plaisir.
Le soir même, les cadeaux sont portés chez le Cheik et chez Maladam. Ils s’en déclarent fort satisfaits ; l’exemplaire d’Alif-Lahila fait en particulier les délices du Roi. Je fais aussi, sur le conseil de Malam- Issa, porter un cadeau à Settima-Abd-el-Kérim, appelé aussi Settima- Malam, et à la Maguira (Reine mère). Malam-Issa est le seul mécontent de ce que je lui donne, mais je n’en ai cure.
A partir de ce jour, le temps s’écoule sans grand intérêt. Je fais surveiller le départ des caravanes, mais de toute manière aucune ne peut se mettre en route avant la fin du Ramadan.
La fin du grand jeûne est marquée par une grande fête religieuse. Le matin, le Cheik quitte son palais et, en grande pompe, sort de la ville, pour faire, en présence du peuple et de l’armée qui l’imitent, le Salam de Baïram. J’en extrais le récit de mon journal.
28 avril. — J’avais envoyé complimenter le Cheik à l’occasion de la fin du Ramadan et lui avais fait un fort beau cadeau.
En remerciant Makoura, il lui avait dit : « Dis au capitaine que demain il verra ce que c’est que la puissance du Bornou. »
29 avril. — Vers six heures, on entend le tam-tam du Cheik qui sort du palais ; au moment où nous débouchons du marché, plusieurs lignes de cavaliers précédant le Cheik sont passées déjà. Il y a là six cents chevaux environ, les lignes sont espacées de 5 à 6 mètres ; on marche avec assez d’ordre. Toute la maison du Cheik et les grands captifs sont là ; devant lui marche son porte-lance, puis un porteur de cassolette ; enfin, lui-même, son cheval tenu par deux esclaves habillés de rouge, pendant qu’un autre tient ouvert sur sa tête un grand parasol bleu. Après avoir traversé le cortège, nous nous arrêtons, et, quand le Cheik arrive à notre hauteur, nous nous portons vers lui et je le salue en brandissant mon bâton. Il me répond en prenant par le canon son pistolet qu’il agite. Nous saluons ensuite Maladam qui marche immédiatement derrière le Cheik. Pour répondre à la foule, ce soin d’élever et d’agiter le pistolet est dévolu généralement au captif qui tient la bride de droite.
Nous sortons ainsi de la ville vers le Nord, le long du mur de la ville de l’Ouest.
A 200 mètres du mur, une tente est dressée pour le Cheik, à l’intérieur de laquelle il se tiendra jusqu’au moment du Salam ; on nous fait placer derrière les chevaux de main et les chameaux de selle du Cheik ; en arrière de nous est l’infanterie, et, sur les ailes, la cavalerie en masses profondes.
Des enseignes multicolores sont devant les compagnies de cavalerie, de grands étendards sont fichés en terre autour de la tente royale ; l’un d’eux, vert avec des inscriptions et de nombreuses amulettes, est l’étendard royal, celui du Cheik Lamino.
Il y a là une masse de cinq à six mille chevaux et de quatre à cinq cents fantassins armés de fusils ; sans compter les nombreux porteurs de javelots.
Le Salam est des plus imposants ; le Cheik le fait devant la tente sous la direction du Cadi ; le peuple entier, en rangs pressés, suit le rythme des mouvements. L’armée n’y participe pas, les cavaliers restent à cheval ; nous faisons comme eux.
Trois quarts d’heure après a lieu le retour en ville et au palais ; le Cheik me fait mettre à quelques pas de lui, sur sa droite. Un esclave blanc, à cheval, porte son winchester. J’ai appris que c’était un Levantin, qu’un marchand arabe avait importé et vendu au Cheik pour 10000 bouters[33] (37500 francs, valeur réelle à Tripoli).
Je salue le Cheik quand il rentre du palais et regagne ma maison.
A partir de ce moment commencent les tiraillements. Je suis reçu par le Cheik en audience, le lendemain du Salam de Baïram ; il me dit qu’il m’accepte comme envoyé du Roi des Français et que, lorsqu’une caravane se formera pour Mourzouk, je partirai avec elle. Je devais attendre plus de trois mois et demi cet heureux moment. Je n’aurais pas eu à me plaindre, si la date de ce départ n’avait été sans cesse reculée sous des prétextes divers, sans causes véritables. Des Arabes, en effet, désiraient partir pour rentrer à Tripoli ; leurs charges étaient prêtes dès le commencement de mai et leurs chameaux achetés.
Voici comment s’organise le départ d’une caravane : deux ou trois traitants arabes ont épuisé leurs marchandises et acheté leurs produits ; ils vont trouver leur consul, Shérif Shassimi, lui portent un présent pour lui et un autre destiné au Cheik, pour demander à celui-ci de leur accorder la permission de se mettre en route pour Mourzouk à une date indiquée, distante de deux ou trois mois. Une fois que cette autorisation leur est octroyée, ils se mettent à la préparation de leur caravane, achètent des chameaux, les engraissent, font préparer des peaux de bouc pour l’eau, des bâts, etc. Quinze jours avant le jour indiqué pour le départ, la caravane sort en dehors des murs de la ville, pour faire ses derniers préparatifs, procéder à l’arrimage des charges.
Pour obtenir cette nouvelle autorisation, il faut appuyer la demande de sortie de quelques cadeaux et souvent, malgré promesses, cette autorisation est différée. Une autre cause vient souvent enrayer le départ, qui ne tient point, celle-là, à l’âpreté au batchich du Cheik ou de son entourage. Les traitants arabes se jalousent fort entre eux et se jouent de fort mauvais tours. Au moment où la caravane semble sur le point de partir, un traitant qui ne devait pas en faire partie va trouver Shérif Shassimi, jamais les mains vides, bien entendu, et lui fait valoir qu’il voudrait bien partir, mais qu’il doit se préparer ; qu’en conséquence, il demande au Cheik de vouloir bien retarder le départ de la caravane pour lui permettre de s’y joindre. Jamais cette demande n’est écartée ; sous prétexte que les caravanes sont rares, qu’il faut être le plus nombreux possible pour la traversée du Sahara, le Cheik donne son assentiment et fixe une autre date. La raison véritable est qu’une joute à coups de cadeaux va s’engager ; chacun va faire jouer ses influences dont il faudra aiguillonner le bon vouloir. Et ainsi on a vu des caravanes rester près d’un an sans pouvoir quitter le Bornou, alors que le départ en avait été fixé par promesse solennelle.
Telle était ma situation. Je savais que deux Arabes, Zaggar et Tarouni, voulaient partir, qu’ils avaient, depuis un mois déjà, demandé le départ. Chaque fois que j’en parlais au Cheik, il me disait d’attendre, qu’il n’avait pas sous la main un homme sûr auquel il pût me confier, mais que je partirais bientôt. Je tentai par tous les moyens d’intéresser Maladam à ma cause, même Shérif Shassimi ; je dus bientôt reconnaître que c’étaient des puits sans fond, que tout l’or d’un Rothschild n’eût pas comblés.
Un propos qui me revint me fit mettre sur mes gardes et adopter une tactique différente. A l’occasion de la Pâque musulmane (Tabaski), furieux de voir le Cheik ajourner sans cesse l’exécution de sa promesse, je fus à l’audience sans lui faire porter le plus léger cadeau, alors qu’en cette circonstance il est de coutume de donner, même à ses amis, la Tabaski indiquant en même temps le commencement de l’année nouvelle. Dès le lendemain, le bruit courut en ville que ma caisse était vide, que dès lors je ne pourrais partir que si le Cheik voulait bien m’en donner les moyens.
Ce propos me fit faire de salutaires réflexions ; je connaissais l’avarice de Cheik Ashim et son amour immodéré des présents. Si j’allais un jour me trouver à sa merci, parce que je me serais ruiné à le gaver, lui et son entourage, il me deviendrait impossible de quitter le Bornou. Sa générosité était trop parcimonieuse pour me mettre entre les mains une caravane organisée.
Cette réflexion me conduisit à analyser les causes qui avaient amené les longs séjours au Bornou de Barth et de Nachtigal. Je ne tardai pas à définir qu’ils avaient d’abord été ruinés par des procédés d’extorsion analogues à ceux qu’on employait vis-à-vis de moi, et qu’ils n’avaient pu en sortir que grâce à des envois d’Europe qu’ils avaient dû attendre pour payer leurs dettes, et grâce aussi à la générosité légendaire de Cheik Oumar, qui toutefois avait su faire attendre l’heure de ses largesses.
C’est ici le moment de parler de l’hospitalité au Bornou que les voyageurs, mes prédécesseurs, ont élevée à la hauteur d’une institution que grands et petits savent respecter. Mes illustres devanciers, je ne crains pas de le dire, ont été les jouets d’une singulière illusion que je crois devoir dissiper.
Il est hors de doute qu’au premier moment le voyageur qui arrive à Kouka et est reçu par le Cheik, est surpris par les formes de l’hospitalité. Le Bornou est un pays très riche où la vie est large et facile ; bétail, poisson, céréales, chevaux, chameaux sont en abondance. Encore au moment où je m’y trouvais, la vie était d’un bon marché extraordinaire. Les provisions affluent dès le premier jour sous toutes formes ; mais, si l’on compare les dons de bienvenue aux cadeaux qu’a donnés le voyageur, on se rend aisément compte qu’ils ne représentent qu’une somme infime. De mon temps, alors que l’argent était devenu infiniment moins cher qu’au temps de Nachtigal et surtout de Barth, 100 kilogrammes de mil valaient 1 bouter (3 fr. 75 à Tripoli), un cheval de 12 à 14, un chameau de 15 à 20.
Ce qui doit amener la ruine du voyageur inexpérimenté, ce sont les cadeaux multiples faits à tout propos, fêtes, audiences, etc., au Cheik ou à son entourage. Ils ne sont jamais rendus sous forme de provisions, jusqu’au départ du voyageur, moment où le Cheik et ceux qu’il a gratifiés sont tenus, _d’après la coutume du pays_, de lui rendre sous la forme de provisions de route ou d’animaux la valeur des présents reçus. Cela est vrai pour les envoyés des chefs, mais ne l’est point pour les Européens.
Il faut ajouter à cette première cause de ruine la passion du toukouna (batchich). Chaque fois qu’un captif apporte à votre maison un présent, si petit soit-il, une calebasse de nourriture, un poulet, etc., il pose à terre auprès de vous l’objet ou l’animal et attend. La coutume est de lui donner un toukouna. C’est peu de chose pour l’homme du pays ; de l’Européen il est en droit de tout exiger et celui-ci est sûr d’être gratifié d’une injure ou d’un geste de mépris, en donnant à l’esclave dix fois la valeur de ce qu’il apporte.
J’ai vu donner 2 bouters à des captifs qui apportaient la nourriture du soir ; ils s’en retournaient mécontents.
Or qu’on veuille considérer la situation du voyageur qui est inexpérimenté, qui, de plus, est seul, presque sans prestige. Séduit par ces apparences généreuses, il donne volontiers, de peur de déplaire ou de se faire taxer d’avarice dans un pays où l’on a la main si largement ouverte, et il se ruine.
Pour Nachtigal et Barth qui n’avaient, ni l’un ni l’autre, l’expérience des pays Noirs, c’est ce qui arriva ; de plus, venus par le Sahara, ils furent agréablement surpris de l’abondance de toutes choses qui contrastait avec les privations qu’ils venaient de subir. Un jour vint où ils ne pouvaient sortir du Bornou que si le Cheik leur en fournissait les moyens. Et ce jour, malgré la générosité bien véritable de Cheik Oumar, ils l’attendirent longtemps.
Dès que j’eus les yeux ouverts sur le péril, j’employai des moyens radicaux ; je fermai résolument ma caisse ; dès ce jour plus de cadeaux ; comme toukouna, je donnais ce qui me plaisait ; au moindre geste de dédain, Badaire reprenait l’objet ou l’argent donné et ne rendait plus. Par ce moyen, je m’affranchis des exigences des captifs ; ceux-ci, il est vrai, se vengèrent en ne m’apportant qu’une faible proportion de ce qu’on les chargeait de me remettre.
Je fis plus : pour ne pas me ruiner, je fis mine de l’être, et chaque jour je faisais vendre de menus objets, tout juste de quoi acheter des vivres ; nous connûmes ainsi des jours de misère. Mais la tactique porta les fruits que j’attendais. Après deux mois, il fut bien avéré que tout ce qui me restait se réduisait à 100 gros d’or que j’avais offert de vendre pour connaître le prix que j’en pourrais tirer. Or, en réalité, j’en avais 300 qui, même au prix dérisoire où je vendis plus tard, 1 thaler et demi le gros, devaient me mettre en main 450 bouters, et il me restait de très belles marchandises et objets précieux pour une somme au moins double.
Le résultat que j’avais escompté se produisit ; il pouvait se présenter une caravane, on était persuadé que je ne pourrais me joindre à elle, faute de pouvoir me gréer en temps convenable si le Cheik ne me donnait pas provisions de route et animaux.
J’avais, en coupant court à mes largesses, acquis la haine du grand favori Maladam, et il ne rêvait rien moins que me retenir et même plus encore, tant son outrecuidance était grande. Je dirai tout à l’heure comment je réussis à déjouer les intrigues de mon ennemi et à sortir du Bornou, laissant une réputation de libéralité qui mit le Cheik dans un grand embarras et le contraignit à me laisser partir.
Auparavant je désire donner quelques détails sur le Bornou, ses habitants et sa capitale.
Le Bornou est situé presque en entier dans le bassin du Tchad[34] ; il est borné à l’Ouest par l’empire haoussa, au Nord par le Sahara, à l’Est par le lac Tchad et le Chari qui le sépare du Baghirmi, au Sud par l’Adamaoua.
[Illustration : De Borsari à Kouka.]
Le Bornou est arrosé par le Komadougou-Yobé et ses affluents. Cette rivière se jette dans le Tchad à quelques kilomètres à l’est de Yo. En dehors de cette rivière, le Tchad ne reçoit à l’Ouest et à l’Est aucun tributaire. Sur sa rive sud, au contraire, on trouve le Komadougou de N’Gala et le grand fleuve qui à lui seul l’alimente, le Chari-Logone.
Le Tchad est, nous l’avons dit, un lac sans issue, formé par le Chari. Nous avons expliqué dans la théorie de la mer Saharienne comment il semblait logique d’admettre qu’autrefois le lac n’était probablement qu’une expansion du Chari qui devait en sortir vers l’Est pour rejoindre le Nil aux environs de Berber, comment le soulèvement, partant des sources du Nil pour aboutir à l’Atlas, a eu pour double effet d’amener l’écoulement des eaux de la mer Saharienne et de séparer le Tchad de son exutoire naturel, le Nil.
Les contours du Tchad sont peu connus, sauf du côté de l’Ouest et sur une partie de sa rive sud. Ses eaux n’ont été parcourues que par un seul Européen jusqu’à ce jour ; c’est Overweg, le compagnon de Barth qui est mort sur ses rives. Par lui, on sait que le lac est parsemé d’un grand nombre d’îles, habitées par une population de pêcheurs qui n’ont encore aujourd’hui que des relations assez tendues avec les habitants de la terre ferme et vivent dans une indépendance à peu près absolue du Bornou ; ce sont les Boudouma.
Je ne m’étendrai pas sur l’historique du Bornou que Barth et Nachtigal ont traité de manière à ne rien laisser à désirer à ceux que ces études spéciales intéressent. Je me bornerai à donner quelques détails sur la dynastie régnante dont Cheik Ashim est le cinquième représentant.
On sait que la race des anciens Rois du Bornou, tombée à un degré de décrépitude difficile à dépeindre, fut impuissante au commencement du siècle à conjurer la ruine du pays, qui fut envahi par les Foulbès. Ils détruisirent la capitale Kars-Eggomo, située non loin des rives du Komadougou-Yobé, dans la province du Bornou propre.
Un chef kanembou, El-Amin-el-Kameni (surnommé Lamino), releva l’épée tombée des mains du monarque fainéant et chassa les Foulbès qu’il poursuivit jusqu’à Kano. Peu à peu son autorité issue de ses victoires s’affirma au détriment de celle du Roi qui, réduit à l’état de rouage encombrant, fut peu à peu absorbé, puis disparut. Lamino fonda Koukaoua, à 14 kilomètres environ à l’ouest du Tchad, dans une grande plaine de sables où se trouvaient en grand nombre des kouka (baobab), d’où le nom de la ville, Koukaoua (cité des baobabs), par contraction Kouka. Au temps de Cheik Lamino, la mission anglaise, commandée par Denham, composée de Clapperton et Oudney, parvint au Bornou en partant de la Tripolitaine et révéla l’existence du lac Tchad aux géographes européens (1823-1824).
Le successeur de Lamino fut son fils Cheik Oumar, qui monta sur le trône vers 1838. Quoique n’ayant plus à compter avec la dynastie nationale, puisqu’il en avait fait disparaître le dernier représentant, Oumar, considéré comme un usurpateur, se contenta du titre religieux de Cheik qu’avait porté son père et que ses successeurs conservèrent, il n’osa pas prendre celui de Sultan.
Le règne de Cheik Oumar fut très long ; c’était un monarque bon et généreux, mais malheureusement très faible, qui ne sut pas maintenir les qualités viriles de la population. De la fin de son règne date la décadence du Bornou.
Dans les dernières années de sa vie, il avait donné toute sa confiance à un homme de grande valeur intellectuelle et morale qui était son premier eunuque. Settima-Abd-el-Kérim, que j’ai pu connaître et juger à Kouka, était de par ses fonctions le gardien des traditions ; c’était à lui qu’incombait la haute responsabilité de la transmission du pouvoir en cas de mort du souverain, et cette transmission doit se faire conformément aux prescriptions du Coran. Celui-ci a édicté que l’ordre de succession est du frère au frère plus jeune, à son défaut au fils de celui-ci. Le fils ne peut succéder à son père qu’en cas d’extinction des autres branches. Or Cheik Oumar avait un frère que j’ai connu à Kouka et qui s’appelait Abba Nas. Cheik Oumar exigea sous serment de Settima-Abd- el-Kérim que la couronne ne sortirait pas de sa descendance directe et il désigna l’ordre dans lequel ses fils devaient se succéder.
A la mort de Cheik Oumar (1881), Settima remit le turban à Boubakar, fils aîné et préféré de Cheik Oumar. Cheik Bokar, comme on l’appelle plus généralement, était adoré dans le Bornou, à cause de son caractère franc et généreux ; c’était un guerrier heureux et habile. Son avènement fut accueilli avec enthousiasme ; malheureusement il mourut au bout de trois ans et demi de règne, alors qu’il préparait une expédition contre le Ouaday.
Settima désigna pour lui succéder son frère Cheik Birahim qui ne régna qu’un an ; puis, à la mort de celui-ci, il investit Cheik Ashim qui occupait le trône depuis neuf ans environ au moment de mon séjour à Kouka.
Cheik Ashim était âgé de cinquante à cinquante-cinq ans ; il était honnête homme et fervent musulman. Il avait une physionomie intelligente et ouverte, éclairée par un regard doux et profond. C’était un penseur doublé d’un philosophe et d’un lettré, mais il était d’une extrême mollesse, aimait la bonne chère et les femmes ; il était incapable d’un acte d’énergie. Je crois qu’il était généreux de nature, mais il était obligé de refréner ses penchants à cause des charges énormes qui pesaient sur sa liste civile.
Il n’avait pas moins de quatre palais dont un situé entre Kouka et le Tchad appelé Gaouaugué, quatre cents femmes et trois cent cinquante enfants dont cinquante fils en état de monter à cheval. Ajoutez à sa descendance directe son oncle, ses frères et les fils de ses frères qui vivaient sur la cassette royale, et l’on peut comprendre qu’une sage économie devait être de rigueur dans l’administration de ses biens. Il détestait non seulement la guerre, mais même le mouvement. Une fois par an il allait dans la ville de l’Ouest pour faire lire un Coran à la grande mosquée, la veille de la fin du Ramadan ; une autre fois il sortait de la ville pour le Salam de Baïram ; enfin il faisait un séjour de trois semaines à Gaouaugué. Le reste du temps il restait enfermé avec Maladam, ses femmes et ses livres. Il avait la passion des montres.
Jamais il ne prit part à une expédition, et, quoique de tous les côtés de l’empire vinssent des marques de désobédience des grands vassaux, indices précurseurs d’une tourmente prochaine, il persistait à rester dans son inaction. Il avait souvenance de la chute de la dynastie légitime et il craignait le succès d’un général heureux. Un homme en particulier lui semblait redoutable, qu’il tenait systématiquement en dehors des affaires et des grands commandements à cause de la popularité dont il jouissait ; c’était Abba[35] Kiari, fils de Cheik Bokar. Cheik Ashim savait que Settima-Abd-el-Kérim avait fait à Cheik Bokar le même serment qu’à Cheik Oumar, de donner la couronne à sa descendance directe après la mort de Cheik Ashim ; aussi l’un et l’autre étaient-ils englobés dans une même haine et le Cheik se fût certainement défait brutalement de Settima et d’Abba Kiari s’il n’avait craint une révolte générale de la population.
Le Cheik était impopulaire ; on disait de lui que le seul souvenir que l’histoire enregistrerait de son règne serait d’avoir mis le mil à bon marché, faisant allusion au prix fixe qui avait été imposé par lui sur le marché de Kouka, pour empêcher l’accaparement de cette céréale, base de la nourriture de la population.
Un moment, pendant mon séjour, le Cheik songea à une révolution de palais qui eût consisté à remplacer Settima-Abd-el-Kérim par le tout- puissant Maladam, de manière que celui-ci fût chargé, à sa mort, de la transmission de la couronne. Il n’eut pas l’énergie de mettre la chose à exécution, et, comme il eut la faiblesse de pressentir quelques personnages à ce sujet, on fit des gorges chaudes de son projet. « Maladam, disait-on, a bien des attributs que Settima ne possède plus, mais Settima pourrait lui donner bien d’autres qualités qu’il ne possède pas. »
Ce dernier avis était le mien. J’avais eu dès le premier jour l’idée que Settima était le seul homme sur lequel je pusse faire quelque fonds et je fis tout ce qui était en mon pouvoir pour communiquer avec lui. Il me fut interdit d’aller le voir ; mon interprète même ne put pénétrer chez lui et lui parler ; mais, par un intermédiaire que je voyais constamment, je lui faisais savoir indirectement tout ce que je croyais nécessaire de porter à sa connaissance.
J’engageai bien vite la lutte contre Maladam, qui eut à supporter de moi de terribles assauts qui ébranlèrent même sa faveur ; Settima marquait les coups : nous étions alliés, parce que nous avions le même ennemi. Un jour que dans une audience du Cheik je venais de rabrouer Maladam devant tout le Conseil et de mettre le Cheik lui-même dans une situation fausse, Settima, qui s’était placé en face de moi contre un pilier, me donna des marques d’approbation qui ne me laissèrent aucun doute sur le concours que je pourrais attendre de lui, le cas échéant. Ce n’était pas une illusion, je devais en faire l’expérience. Si je suis sorti de Kouka, si je n’ai pas été traîné à la mosquée par Maladam pour y faire profession de foi musulmane, si je n’ai pas été attaqué par lui-même à la tête de ses troupes le jour où j’ai pris la route de Tripoli, je le dois à Settima-Abd-el-Kérim et à lui seul.
Ce que je viens de dire du Cheik et de son entourage témoigne suffisamment de l’état de décadence dans lequel se trouvait le Bornou. Faiblesse du pouvoir, compétitions des princes, intrigues continuelles qui paralysaient les bonnes volontés, avaient pour résultat une véritable anarchie qui se faisait sentir bien plus encore dans les provinces éloignées que dans la capitale. Le Roi de Zinder n’avait depuis longtemps payé aucun tribut ; on n’osait l’exiger, il eût fallu employer la force et le Cheik y répugnait de crainte d’un insuccès. Le Ghaladima traitait les affaires non en vassal soumis, mais de puissance à puissance ; le Ouaday commettait des pillages constants dont on ne lui demandait aucun compte. Les gens du Ouaday inspiraient au Cheik timoré une véritable terreur ; à dix dans Kouka ils faisaient la loi. Je vis ce spectacle singulier d’une caravane venue du Ouaday au mois de juillet, dont les hommes, au marché, frappaient les femmes, poignardaient les habitants inoffensifs sans qu’on osât réprimer leurs déportements. La guerre contre le Ouaday eût été la guerre populaire entre toutes ; c’était le cheval de bataille d’Abba Kiari et la population tout entière voyait en lui le chef qui tirerait vengeance des vexations restées depuis si longtemps impunies.
Au Sud-Est, du côté du Baghirmi, un péril plus grand encore menaçait l’empire ; il devait fondre sur lui peu de temps après mon départ. On me montra un jour au palais le fils du Ban du Baghirmi qui venait d’arriver à Kouka. Je demandai l’objet de sa venue, on me dit que c’était pour implorer le Cheik afin d’obtenir du secours contre un puissant chef de bandes de l’Est qui, en quelques années, avait pillé les provinces les plus riches du royaume et qui, à ce moment, faisait ses préparatifs pour se porter sur la capitale du Baghirmi.
El-Hadj-Mohammed, le Peul que j’avais trouvé à Kargui et qui m’avait si fort aidé pour arriver jusqu’à Kouka, grâce à la précision de ses renseignements, était dès les premiers jours entré à mon service comme deuxième interprète. C’était un homme intelligent et droit, qui avait beaucoup vu et retenu. Il avait fait le pèlerinage de la Mecque et, pour se rendre à la ville sainte, avait longtemps séjourné dans le Ouaday, le Kordofan, à Khartoum, puis au Caire. Il avait l’esprit très juste, on pouvait attacher toute créance à ses dires. Chaque matin il arrivait et, deux heures durant, nous faisions la conversation quand je ne l’utilisais pas pour le règlement des affaires. Par lui, je savais tous les bruits de la ville, les nouvelles du dehors, par lui je pus définir les intrigues qui se nouaient à la cour, intrigues dont j’étais souvent le pivot, à cause de la guerre ouverte qui régnait entre Maladam et moi.
El-Hadj-Mohammed me définit ainsi la situation du Baghirmi.
Lorsque Gordon eut réoccupé Khartoum comme délégué du Khédive, il se mit en devoir de donner la chasse aux marchands d’esclaves. Ceux-ci, des Arabes, avaient des bandes armées nombreuses qui opéraient des razzias dans les régions arrosées par le Bahr-el-Gazal et le Chari, razzias dont ils venaient vendre les produits à Khartoum. Une de ces bandes, comptant, dit-on, plusieurs milliers de fusils, était commandée par un certain Zoubir. Gordon l’aurait attiré, puis fait disparaître et aurait ensuite agi de même avec son fils. Rabba, l’homme de confiance de Zoubir, aurait repoussé toutes les ouvertures et se serait établi avec ses bandes dans le Dar-Banda et le Dar-Fertit. L’occupation de Khartoum par les Mahdistes n’avait guère modifié sa situation, parce que tout ce qu’il pouvait envoyer à Khartoum, ivoire ou esclaves, était confisqué et que la poudre dont il avait besoin était accaparée par le Mahdi. Par suite de ces événements Rabba se trouvait emprisonné et la puissance de sa bande qui reposait sur son armement diminuait sans cesse. C’est alors que successivement il s’adressa au Ouaday et au Baghirmi pour demander qu’on lui ouvrît une route vers le marché de Kouka afin de s’y approvisionner. Mais les Rois de ces pays, sentant le danger, refusèrent, craignant d’augmenter la puissance de leur turbulent voisin qui avait déjà ravagé leurs plus riches provinces. Rabba fit son choix, et, le Baghirmi lui offrant la proie la plus facile en même temps que la route la plus courte, il ouvrit les hostilités contre lui. Telle était la cause de la venue à Kouka du fils du Ban du Baghirmi. Cheik Ashim ne sut pas voir que la conquête du Baghirmi pouvait avoir des conséquences désastreuses pour le Bornou ; il refusa le secours qui lui était demandé.
Nous avons appris depuis, en Europe, que Rabba mis en appétit, après avoir pris le Baghirmi, s’était emparé de Kouka, et que Cheik Ashim battu s’était enfui vers Zinder. J’ai cru saisir dans la confusion des noms qu’Abba Kiari en avait profité pour se substituer à Cheik Ashim.
D’après El-Hadj, Rabba avait bien songé au marché de Yola où la présence des Anglais lui eût permis de largement se munir d’armes et de munitions, mais cette voie lui était fermée à la suite, disait El-Hadj, du massacre par Rabba de deux Européens qui venaient du Sud. Je pensai sur l’instant qu’il s’agissait de Crampel dont j’étais étonné de ne pouvoir obtenir aucune nouvelle.
En ce qui touchait les autres missions européennes, je fus plus heureux.
C’est à Kouka que je fus définitivement fixé sur la nationalité des blancs qui, venus d’Adamaoua l’année précédente, avaient dû y retourner sans être autorisés à séjourner dans le Bornou. Cette certitude, je l’acquis d’un Européen établi depuis de longues années à Kouka et dont j’ai déjà cité le nom.
Giuseppe Valpréda, connu au Bornou sous le nom de Mohammed-el- Mouselmani, était un Piémontais originaire de Monte-Caliéri, ainsi que je l’appris par sa conversation. Parti de Tripoli en 1869 avec Nachtigal, comme domestique, il avait séjourné avec lui à Mourzouk, puis l’avait accompagné dans sa mémorable autant que périlleuse exploration du Tibesté. Il était arrivé à Kouka en même temps que Nachtigal en 1871. Là il avait créé à son maître de multiples soucis et finalement l’avait trahi. Voici en quelles circonstances.
Industrieux, actif et surtout excellent cuisinier, Giuseppe s’était fait bien venir, grâce à ses divers talents, du Cheik Oumar et de son ministre de l’époque, Lamino, lequel était un gastronome distingué.
Se croyant sûr d’une rapide fortune, il se sépara de Nachtigal avec retentissement, en allant trouver le Cheik pour lui dire qu’il souffrait de servir un chrétien alors qu’au fond du cœur il était musulman et ne demandait qu’à le prouver en se convertissant. Le bon Cheik Oumar perça à jour la mauvaise action, mais ne s’opposa pas au changement de religion de Giuseppe, qui prit le nom de Mohammed-el-Mouselmani.
Lorsque, peu de temps après, Lamino vint à mourir, la rumeur publique accusa Nachtigal de l’avoir empoisonné, parce qu’il l’avait visité pendant sa courte maladie. Mohammed fut un des plus acharnés contre son ancien maître. C’est alors que Cheik Oumar, pour soustraire Nachtigal à une fausse situation, lui donna les moyens d’aller visiter le Kanem et le Borkou.
Mohammed, qui avait cru tirer la fortune de son apostasie, ne put jamais acquérir la moindre influence ; il soignait les jardins, entretenait les fusils apportés par Nachtigal, faisait quelques plats de gala.
Glanant ici ou là, il eut deux ou trois femmes données par le Cheik, puis des esclaves qu’il vendit et dont il envoya le produit à Tripoli.
Au temps de Cheik Bokar, il eut un instant de faveur ; il l’accompagnait à la guerre ; mais sa fortune s’effondra à la mort de celui-ci. Depuis, il comptait chaque jour de moins en moins ; il habitait contre le mur du palais une petite maison et on le considérait comme le captif du Cheik.
Déçu dans ses espérances et l’âge ayant modéré ses ambitions, le mal du pays s’empara du malheureux qui par tous les moyens essaya de quitter le Bornou pour rentrer à Tripoli. Il n’avait pas compté avec la situation qu’il s’était faite tant par son apostasie que par la position où il s’était placé de ne vivre que des présents du Cheik. Lorsqu’il parla de vouloir partir avec une caravane, on lui répondit que musulman il ne pouvait quitter la terre d’Islam ; il eut beau protester que son but était de retourner à Tripoli qui était du domaine du Sultan de Constantinople, on persista à croire qu’il voulait rentrer au pays des chrétiens. Il mit tout en œuvre pour faire trancher ce point de dogme ; il intéressa à sa cause le consul d’Italie à Tripoli qui, à son tour, obtint l’intervention du Waly auprès du Cheik ; enfin le Cadi, disposé par des dons appropriés, sur le serment que fit Mohammed de rester musulman et de ne pas quitter Tripoli, décida que la loi ne s’opposait pas à ce qu’il pût sortir du pays qui avait vu sa conversion.
Ce premier nœud tranché, Mohammed se prépara, mais au dernier moment tous ses projets s’en furent à vau-l’eau.
Captif du Cheik, tout ce qu’il possédait ou avait reçu devait faire retour à la couronne, y compris ses enfants eux-mêmes, puisqu’ils étaient nés de captives qu’on lui avait données et qu’il avait épousées (il avait deux garçons de treize et quinze ans) ; il lui fallait aussi restituer les esclaves, chevaux, bœufs qu’il avait vendus et dont le produit, on le savait, avait pris la route du Nord. Mohammed m’avoua à moi avoir expédié plus de 8000 talaris.
Incontestablement c’était la loi du pays et il ne pouvait venir à l’idée de personne que les revendications du Cheik ne fussent pas justes. Mais Mohammed ne l’entendait pas ainsi ; il était avare ; il ne sut pas se résigner à un sacrifice de quelque importance qui lui eût permis de sauver la plus grosse partie de ses économies. Au contraire, il se mit à vendre tout ce qui pouvait lui rester, jusqu’à son cheval, et il attendit les événements. Zaggar, auquel j’en ai parlé pendant la route, me dit que si Mohammed avait voulu faire venir de Tripoli la valeur de 2000 bouters en marchandises, il fût parti quand il aurait voulu. Au contraire, Mohammed prétendait que le Cheik devait lui organiser sa caravane. Quant à ses enfants, il ne s’en souciait aucunement.
Mon arrivée à Kouka sembla à Mohammed le salut si longtemps attendu. Dès le lendemain, il me faisait tenir un mot en italien de piètre sorte, dans lequel péniblement je pus lire : « Un malheureux Italien depuis vingt-quatre ans prisonnier au Bornou vous salue ; il a la fièvre, il vous prie de lui envoyer de la quinine. »
J’envoyai par le porteur 3 grammes de quinine qu’il s’empressa de vendre.
Le lendemain, il était chez moi. Je vis un homme âgé déjà, il avait cinquante-sept ans, bronzé comme un Arabe du Sahara, figure cauteleuse de paysan madré au regard fuyant. Il venait se mettre à ma disposition pour toute besogne dont je voudrais le charger, même ma cuisine. Quel ne fut pas mon étonnement de voir qu’il avait presque totalement oublié sa langue mère, au point qu’il me devenait impossible d’user de ses services, même au cas où j’aurais voulu l’utiliser comme interprète !
[Illustration : Le Salam de Baïram.]
A la longue seulement, la lumière revint dans son esprit et au moment de mon départ, ayant eu l’occasion de causer avec moi presque chaque jour, il avait à peu près réussi à se rendre intelligible. Mais accord des adjectifs, pluriel des substantifs, conjugaison des verbes s’étaient pour jamais effacés de sa mémoire. Le premier jour, en me saluant au départ, il me dit : « Sono Italiano e christiano. » Pauvre malheureux, il n’était plus ni l’un ni l’autre.
Ce fut Mohammed qui me permit de me convaincre que les Européens expulsés l’année précédente étaient des agents de la Royal Niger Company. Les premiers temps il s’était borné à m’affirmer que c’étaient des Anglais porteurs pour le Cheik « d’una lettera della Regina d’Ingleterra » ; mais, très édifié sur les connaissances géographiques qui constituaient son bagage, j’attendais des preuves. Un jour que, dans une promenade à Gaouanqué, je discutais ce sujet avec lui, il me dit avoir vu sur un des papiers remis au Cheik : _Ral Nig. Cy_, qu’il me traça sur un bout de papier. Je fus ébranlé, mais j’exigeai des preuves plus probantes ; alors il me dit avoir pris des empreintes à la cire des boutons d’uniforme des soldats. J’obtins qu’il me les montrât et alors le doute ne me fut plus permis. Ces empreintes très nettes permettaient de lire en exergue : « Royal Niger Company Chartered », et au centre du bouton sur une étoile à trois branches : « Pax, Jus, Ars » ; au dos, il y avait la marque de fabrique Firmin’s Sons, London.
C’était bien M. Charles Makintosh qui était venu à Kouka ; j’appris son nom par un de ses agents peu de temps après ; mais Mizon ?
A quelque temps de là, je devais être fixé sur son compte. Un Peul vint à Kouka, par la route d’Adamaoua, et à peine arrivé se mit en relations avec mon interprète qui un jour me le présenta. Que venait-il faire au Bornou, fut ma première question.
« Rien que te voir, me répondit-il et me mettre à ton service ; je connais bien les blancs, j’ai été longtemps au service de Charley à Ibbi ; pour le moment, la traite est arrêtée, et, ayant appris ton arrivée au Bornou, je me suis mis en route pour venir.
— Mais Charley, lui dis-je, connaît donc mon arrivée ici ?
— Oui, me dit-il, il l’a sue par Bandawaky et Boubakar. Il a été bien étonné, car lui on l’a mis à la porte l’an dernier. Il croyait si peu à ta réussite qu’il t’attendait par la route de Kano au Mauri et qu’il avait fait préparer à Ibbi une très vaste installation pour te recevoir.
— Mais Charley ne me connaît pas.
— Si, il te connaît bien ; il disait de toi : « Le blanc qui est à Kano a fait pour y venir une longue route ; ce n’est pas un homme de ma nation, mais je veux bien le recevoir. »
On le voit, l’homme était stylé, je n’avais pas besoin d’en savoir plus long pour connaître le motif de sa venue. En tout cas, si ce qu’il m’a dit est la vérité, je ne puis qu’être reconnaissant à M. Charles Makintosh de ses bonnes intentions.
Non moins intéressants et non moins précis furent les détails que le Peul me donna sur la mission Mizon.
« Les blancs étaient, me dit-il, d’une nation différente des Anglais et ne les fréquentaient point. Ils vinrent à Yola avec un bateau à vapeur. Puis, après quelques jours, ils remontèrent jusqu’à Garoua et de ce point ils partirent avec leur navire pour _chercher de l’eau vers l’Est_ ; mais ils furent arrêtés par la terre, et revinrent à Garoua au bout de huit jours.
« Ils redescendirent ensuite à Yola où ils furent les hôtes de Malam- Dibérou (Sultan d’Adamaoua), pendant plusieurs mois. Enfin ils partirent par terre cette fois pour se diriger vers N’Gaoundéré qu’ils ont quitté ensuite pour se diriger vers le Sud-Est, afin d’atteindre un grand fleuve qui devait les conduire à la mer, où ils embarqueraient pour regagner leur pays. »
C’était net et précis ; la recherche de la communication entre la Bénoué et le Chari par les marais de Toubouri avait échoué ; Mizon et ses compagnons s’étaient rabattus au Sud vers le Congo.
Mon Peul ajouta à ces détails d’autres non moins complets sur les missions allemandes de Morgen et Zintgraff, et me donna les itinéraires très précis du Kaméroun à la Bénoué.
Ces derniers faits se passaient les 6 et 7 juillet 1892. Quelques jours après, le Peul avait disparu ; il y a présomption qu’il ait fait comme M. Ch. Makintosh, l’année précédente, qu’il soit reparti par la route qui l’avait amené.
Avant de parler des incidents qui marquèrent mon départ pour le Sahara, il me reste à dire quelques mots des habitants du Bornou, des Arabes et du commerce de Kouka.
Les gens du Bornou sont gras et taciturnes ; ils aiment la bonne chère et les femmes. Propriétaires d’un sol riche et fertile, au cours d’une longue période de paix, leurs qualités militaires se sont peu à peu atrophiées et ils seraient incapables de résister, malgré leur nombre, à l’attaque d’un ennemi un peu entreprenant. Peu à peu, grâce à l’état de choses que j’ai exposé, qui amenait les Cheiks à confier les grandes charges à leurs captifs, les gens libres se sont désintéressés des affaires publiques et du métier des armes ; tous les grands commandements sont aux mains des captifs et les guerriers sont eux-mêmes de condition servile, situation qui aurait de l’analogie avec celle d’un État européen qui n’aurait que des mercenaires étrangers à sa solde pour la défense du territoire national.
Le fond de la population du Bornou est de race kanori, sur laquelle s’est greffée une population kanembou venue du Kanori au temps de Cheik Lamino et à sa suite.
Les Arabes, au Bornou, peuvent se diviser en deux catégories : les sédentaires et les marchands. Certaines tribus arabes venues du Ouaday sont fixées sur le sol du Bornou, dans le Kérikéri à l’Ouest, à l’embouchure du Chari à l’Est. Ces tribus se livrent pour la plupart à l’élevage, mais en particulier les Choas du sud du Tchad. Là, dans les plaines basses de l’estuaire, d’innombrables troupeaux de bœufs et de moutons sont, pour les Choas, une source de grande richesse. Les moutons, en particulier, sont célèbres à cause de leur taille et de la qualité de leur viande. J’ai eu chez moi certains sujets qui mesuraient 1 mètre au garrot.
Les Arabes marchands sont, pour la presque totalité, des traitants des maisons européennes et arabes de Tripoli et de Mourzouk. Ils importent à Kouka des marchandises d’Europe et exportent des cuirs, de l’ivoire et des plumes d’autruche. Au moment où ce dernier article était très demandé sur les marchés européens, il s’est fait un chiffre d’affaires très considérable et l’on cite des traitants qui ont fait de grandes fortunes. Mais, comme il est difficile de suivre les cours des marchés européens, les Arabes, séduits par la perspective de grands profits, se sont jetés à corps perdu dans la spéculation sur ce produit ; il en est résulté, par suite de la baisse en Europe, des catastrophes très sérieuses.
C’est au cours de ces spéculations, de date relativement récente, que l’argent monnayé s’est définitivement implanté sur le marché de Kouka.
Kouka est une grande ville double, orientée de l’Ouest à l’Est et située dans une grande plaine sablonneuse, à 14 kilomètres environ des rives du Tchad.
La ville de l’Ouest est réservée aux traitants arabes et au peuple ; la ville de l’Est est la ville royale, qui contient les palais du Cheik et de sa famille et les demeures des grands dignitaires.
Entre les deux villes s’étendait autrefois un emplacement libre où se tenait le marché journalier, ce qui se fait encore aujourd’hui ; mais cet espace s’est peu à peu couvert de constructions ; si bien que, n’étaient deux enceintes spéciales autour des deux villes, avec le marché, elles n’en formeraient qu’une seule. Une immense artère nommée Dendal, de 60 à 80 mètres de large environ, traverse dans toute leur longueur la ville de l’Ouest et le marché, pour venir aboutir à la moitié de la ville de l’Est devant le palais du Cheik.
Kouka s’étend environ sur 3 kilomètres de longueur, mais sa largeur n’est guère que de 2 à 300 mètres. A l’extrémité de la ville de l’Ouest se tient le grand marché hebdomadaire, tous les lundis.
Kouka est le seul marché du Soudan où les affaires se traitent en argent (thaler Marie-Thérèse). Il n’y a pas de monnaie divisionnaire ; on parfait les payements avec des cauries.
Le talari suit un cours journalier qui s’établit au début du marché ; sa valeur varie de 135 à 160 retals. Le retal vaut 33 cauries, mais on ne paye jamais qu’à 32, l’acheteur se réservant le trente-troisième comme courtage pour avoir compté les cauries.
Les procédés commerciaux et les produits sont sensiblement les mêmes qu’à Kano, mais il y a en outre à Kouka un grand marché de chevaux et chameaux.
J’estime la population de Kouka à cinquante ou soixante mille habitants.
Le Bornou est, je l’ai dit, terre d’Islam, mais les croyants ne font pas de prosélytisme ; ils sont, en général, assez tolérants. La majorité, ayant à sa tête le Cheik, suit le rite tidiani ; les Quédirch sont assez nombreux ; les Senoussi sont connus de nom seulement.
Un fait rare dans les sociétés noires en général, plus rare encore dans les pays musulmans — il vaudrait mieux dire peut-être que nous le croyons tel — fait que j’ai pu constater en tout cas au Bornou, est l’importance du rôle de la femme dans la vie privée et même politique.
Je crois que cet état de choses a été importé par les Kanembou, population saharienne en somme, et j’ai déjà eu l’occasion de dire, dans mon étude sur les Touaregs, l’indépendance grande dont jouit la femme dans le Sahara. Il en est de même chez les Toubbous, tant à Kawar que dans le Tibesti. En tout cas, à Kouka, la femme est très libre et indépendante ; elle participe même aux affaires publiques. La Maguira, Reine mère, a la haute main sur de nombreux territoires, aussi bien que la première femme du Cheik, et toutes deux ont place au Conseil en certaines circonstances. Nous verrons que j’ai pu me servir utilement de cette grande influence de la Maguira pour sortir du Bornou.
J’ai dit quelle était devenue ma situation après un mois de séjour, comment j’avais dû fermer ma caisse, comment j’attendais, embusqué, une occasion de frapper un coup qui m’ouvrirait les portes de ma prison.
Vers la fin de juillet, j’apprends que le Roi a accordé le départ à Zaggar et à Tarouni pour le douzième jour de la lune, soit le 6 août.
Je fais vendre 100 gros d’or en cachette chez un Arabe, et fais immédiatement préparer les provisions de route pour soixante-dix jours. C’est du couscous de blé. Ce blé vient au bord du Tchad dans toute la contrée où l’on peut irriguer facilement.
Le 1er août, je suis prêt ; il ne me manque que des animaux. A la caravane doit se joindre un riche négociant de Gatroun, Marabat-el-Hadj- Ali, auquel, depuis deux mois, le Roi a promis de me confier ; mais comme six jours restent avant le départ et qu’il n’en a rien fait, il ne me faut plus perdre de temps.
Je fais sortir des cadeaux pour une valeur de 3000 francs environ, pour le Cheik et son entourage, et j’y joins un cheval que le Cheik fera vendre pour distribuer des kolas aux membres du Conseil. Les cadeaux du Cheik sont de telle nature que, connaissant son faible, je sais qu’il ne peut les refuser.
Lorsque le partage est fait, j’envoie mon interprète avec Malam-Issa porter le tout au palais. Il dira au Roi que c’est là mon salammat (présent de congé) et rien de plus.
Il se produit ce que j’attendais, un vrai coup de théâtre. Le Cheik est surpris et se trouve en fausse posture. Maladam est furieux à en prendre un coup de sang. Settima, aussitôt qu’il reçoit son cadeau, représente au Cheik qu’il manque aux traditions en ne tenant pas la parole qu’il m’a donnée. Quant à la Maguira, elle entre en violente colère et fait au Cheik une scène terrible : « Tu as sali ton nom, lui dit-elle, en ne tenant pas tes promesses, et le blanc vient de te faire honte en t’envoyant un salammat, alors que c’est toi qui lui en dois un. »
Le bouc émissaire de toute l’affaire est Maladam. En ville, la nouvelle se répand comme une traînée de poudre. « Quoi, le blanc que l’on disait ruiné a pu faire à tout le monde des cadeaux si merveilleux ! A quoi pense le Roi de se faire donner une si rude leçon ? »
Je ne perds pas mon temps à écouter aux portes. Dans la soirée même je vends 100 nouveaux gros d’or pour acheter des chameaux, des cordes, des bâts, des outres, tout le matériel enfin qui me manque.
J’emploie les journées avec une activité fiévreuse. Bientôt je suis à la tête de huit bons chameaux et du matériel pour en garnir douze. Rien ne me manque. Mohammed me fait des tortillons de pain biscuité ; j’ai de la viande conservée dans des vases en cuir pleins de beurre fondu. J’achète des poulets, etc.
Le 6 août enfin, Maladam vient chez moi pour me dire que « les paroles sont finies », que je partirai avec Marabat que le Cheik va faire appeler pour me confier à lui. En attendant, il m’apporte 100 thalers pour acheter ce qui me manque. Je remercie ; lui parti, je compte les pièces : il y en a 80 ; je renvoie le présent, car je trouve singulière cette manière d’agir. Au soir on me rapporte la somme complète, cette fois, et je donne 20 pièces à Maladam comme toukouna.
Le 11, je suis appelé au palais ; Maladam en sort pour me dire de le suivre. Nous nous dirigeons vers la ville de l’Ouest. En chemin il me dit que Marabat a décliné l’honneur de répondre de moi ; qu’il est vieux, infirme et presque aveugle ; que dans ces conditions le Cheik a décidé de demander à Maïna[36] Adam, le personnage le plus important et le plus riche de l’oasis de Kawar, de me donner son fils comme guide jusqu’à Zeyla (Mourzouk). Maïna Adam est établi à Kouka comme traitant. Nous arrivons chez lui, et là on doit débattre les conditions : il lui faut à la fois un cadeau du Roi et de moi-même. Le cadeau du Cheik est arrêté à deux chameaux (50 pièces) et un très beau boubou.
Le lendemain, Maïna Adam vient chez moi avec Maï, son fils, homme de quarante à quarante-cinq ans environ, tête fine et énergique, abord franc et bien ouvert ; il me plaît beaucoup. Nous tombons d’accord à 40 talari, que je verse immédiatement. Alors Maïna Adam me parle d’Idris (Nachtigal) et de Moustapha-Bey (Rholfs) qu’il a connus à leur passage. Puis, prenant une attitude très digne, il nous fait lever, son fils et moi, me met la main dans la sienne et me confie à lui dans ces termes : « Je te donne à mon fils ; il te guidera fidèlement ; tu n’as à craindre d’égarer un seul de tes hommes ou de tes chameaux. Il te gardera de tout mal, sauf de celui dont l’homme ne peut se préserver lui-même : la pluie du ciel ou l’épine du chemin. »
Puis, nos mains restant unies, il prononce une courte prière.
Tout est définitivement réglé. Le 12 août, je reçois du Cheik 100 tourkedis, cinquante toubous, deux chameaux, un cheval arabe que mes hommes baptisent Kouka, puis des pâtisseries. Je fais moi-même mes cadeaux à mes amis. Le 13, je suis reçu par le Cheik en audience de congé. Les choses se passent très cordialement. Je remercie sincèrement le Cheik de son hospitalité, de sa générosité et fais des vœux pour la prospérité du Bornou.
Je profite du reste de la journée pour faire visite à mes quelques amis et pour distribuer des secours aux pauvres. Grâce à quelques mesures énergiques, la scène est moins ignoble qu’à Kano.
Le soir, je vais faire visite à Maladam. Il est tout miel et sucre ; il me demande si je reviendrai. Je réponds : « Non ». Puis la conversation, intentionnellement dirigée par lui, tombe sur la religion. Il me dit qu’il est étonné de voir un chrétien posséder aussi bien le Coran et en appliquer les préceptes : « N’as-tu pas fait la charité aujourd’hui ? me dit-il. — C’est vrai, mais elle aussi prescrite par notre religion. — Je crois, ajoute-t-il, qu’au fond tu es musulman, mais que tu crains de faire ta profession de foi. Après-demain, avant de partir, tu viendras me voir ; je t’accompagnerai sur la route ; mais en chemin nous entrerons dans la mosquée. » Je n’ai garde de répondre ; mais dès en rentrant j’expédie chez Settima pour porter les faits à sa connaissance et lui dire de prévenir le Cheik que je n’hésiterai pas à faire usage de mes armes, soit que Maladam veuille me faire entrer à la mosquée, soit qu’il veuille me gratifier du Salut des lances. Settima me fait répondre le lendemain qu’il veillera à ce que je n’aie rien à redouter ; en même temps il m’envoie un chameau.
Le 14, on met la dernière main aux préparatifs. Je règle mes serviteurs et fais un superbe cadeau à Malam-Issa.
Toutefois j’ai peine à trouver le sommeil, tant je redoute pour le lendemain la haine de Maladam.
[Illustration]
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