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CHAPITRE XIV

=De Kawar à Mourzouk=

Départ d’Anay. — Youggueba. — Zigguedin. — Yat. — On fait du fourrage. — Bir-Mafaras. — Bir-Lahamar. — Alerte ! — C’est une caravane qui vient du Nord. — El-War. — Bir-Meschrou. — Entrée dans le Fezzan à Tedcherri. — J’envoie un courrier au Montasarrif de Mourzouk. — Le départ pour Gatroun. — Hadj-Abdallah-ben-Aloua. — Les Oulad-Sliman. — Les Senoussi. — Bir-Mestouta. — Legleb. — Le courrier du Montasarrif. — Nous sommes attendus ! — Hadjajel. — Entrée à Mourzouk.

28 septembre. — Enfin le départ est arrêté. A une heure trente, nous quittons Anay, le dernier village de l’hospitalière oasis dont je n’ai que de bons souvenirs à garder. Nous avons eu de tout en abondance, même du lait et des poulets. Mais aussi quelle débauche de tourkédis ! Le Cheik m’en avait fort heureusement largement approvisionné. Il nous faut une heure trois quarts pour atteindre la passe dans les roches qui forment la ceinture de l’oasis. De ce point nous relevons à 45 degrés Sud-Ouest le Bir-Itiouma, le point extrême de l’oasis vers le Nord. La marche se poursuit dans de bonnes conditions jusqu’à huit heures trente, heure à laquelle nous campons.

Le terrain parcouru, semé de roches, est constitué lui-même par d’énormes bancs de grès blancs très unis, recouverts d’une couche plus ou moins épaisse de gravier, mais la roche affleure en nombre de points.

29 septembre. — A une heure trente, le camp est levé de nouveau ; au petit jour, nous sommes en vue de Youggueba que signale du Sud une roche conique qui sert de direction.

Toute la route a été au nord du monde. Nous prenons campement au nord de l’oasis à six heures quarante. Celle-ci, très analogue à celle d’Aguadem, n’en a pas les dimensions ; elle s’étend du Sud-Est au Nord- Ouest sur une longueur de 4 kilomètres environ, une largeur moyenne de 1 kilomètre.

La marche totale depuis Anay a été de 51 à 52 kilomètres Nord vrai.

Anay aussi bien que Youggueba sont mal portés. La distance qu’on me donne d’ici à Belad-el-M’ra est bien plus faible que celle d’Anay jusqu’ici.

Le temps, malheureusement, est tout à fait couvert et l’observation méridienne solaire que je pourrais peut-être obtenir sera impossible. Nous devons partir à deux heures.

Comme déjà à Anay le camp est troublé par les querelles des Toubbous- Reschad qui sont de bien désagréables compagnons.

Il n’y a point ici de fontaines, mais bien de l’eau dans les sables comme à Agadem, à Dibbéla, à Kawar, etc. C’est ce que les Arabes appellent _ridia_.

Départ à une heure cinquante-cinq. On marche à l’Est pour prendre la passe, puis on vient au Nord. A ce moment la marche s’accélère. Sables, graviers semés de roches. A quatre heures, B = 600 mètres.

A sept heures quinze, on campe en vue du massif de Zigguedin (toubbou), Belad-el-M’ra (arabe).

30 septembre. — Départ à trois heures cinquante-cinq. Plaine immense où les roches affleurent en nombre de points. La route est au Nord vrai droit sur un piton que je désigne sous le nom de Signal de Zigguedin.

Nous campons à la pointe sud-est de l’oasis, à huit heures trente, non loin des cases en terre presque ruinées de Saô.

[Illustration : DE ST. LOUIS À TRIPOLI par le LAC TCHAD (Voyage du Commandt. Monteil)

Monteil

Gravé et Imprimé par Erhard Fres, 35bis, Rue Denfert-Rochereau, Paris.

Félix Alcan. Éditeur à Paris.]

Les chevaux n’ont pas bu hier, par la double faute de Badaire et de Yéra.

[Illustration : De Bir-Meschrou à Tripoli.]

Marche totale depuis Youggueba : 40 à 42 kilomètres Nord vrai.

1er octobre. — Séjour à Zigguedin.

2 octobre. — Nous faisons séjour ce matin pour acheter des dattes qui sont ici très bonnes ; encore la vraie raison est que Maï est fourbu de marcher à pied ; il a laissé son cheval à Kawar.

L’attitude des Reschad est mauvaise ; celles de Maï et surtout d’Hadj- Aly se modèlent sur la leur.

On lève le camp à une heure dix. On est à deux heures quinze au sommet de la passe, puis on prend la route à environ Est 20 degrés Nord. A cinq heures quarante-cinq, on vient à Est 35 degrés Nord. On campe à huit heures trente-cinq, pour repartir à onze heures quarante-cinq. Peu à peu la route endure le Nord. A trois heures trente, nous recoupons et prenons la route directe de Youggueba venant de Kawar, sans passer par Zigguedin. A partir de cinq heures nous traversons une série de crêtes rocheuses ; enfin, à huit heures quarante-cinq, nous campons à l’extrémité nord-ouest de l’oasis de Yat (Zihayia)[45]. Eau excellente, sables contenant du sel, massifs de grès, végétation de sobat, alpha, hyphèmes et quelques acacias.

Marche totale : 63 kilomètres.

Ce n’est que dans l’après-midi que trois Toubbous qui ont su à Djaddo la caravane en marche et sont venus l’attendre ici offrent leurs chameaux à louer.

Il faut faire ici du fourrage pour dix jours ; il n’y a rien entre Bir- Lahamar et Tedcherri.

3 octobre. — Zaggar perd un chameau. Nous avons de la viande. On coupe force paille ; il n’y en a qu’ici en abondance. De Bir-Lahamar à Tedcherri il n’y a que des pierres.

4 octobre. — Séjour la matinée ; on doit partir à deux heures.

Départ à une heure quarante, route Nord 30 degrés Est. A deux heures cinquante, nous passons à 6 kilomètres environ du Bir-Tibaschi, sur la route de Yat au Tibesti. On campe à neuf heures vingt-cinq. Terrain rocheux et caillouteux, peu de sable.

5 octobre. — Départ à quatre heures quinze, route Nord 10 degrés Est ; à sept heures, nous venons au Nord vrai. A six heures, nous coupons une route fréquentée, route directe, je pense, de Djaddo au Tibesti. Je perds un des chameaux du Roi (quatre).

[Illustration : Type toubbou.]

J’estime la marche totale, pour hier et ce matin, à 52 ou 54 kilomètres.

6 octobre. — Départ à deux heures vingt ; nous sommes au Bir-Mafaras à six heures cinquante.

Mafaras a une étendue considérable ; l’eau s’y trouve à 3 mètres environ ; il y a plusieurs puits ; la végétation hâd et sœbot s’y développe sur nombre de points de peu de superficie. Les chameaux sont partis dans un pâturage de hâd à plus de deux heures d’ici.

J’ai fait la construction de mes levés depuis Agadem ; en supposant la longitude de Mafaras exacte, j’arrive à trouver que la position de l’oasis de Kawar doit être reculée de 10 minutes environ vers l’Ouest et cette constatation corrobore bien l’observation que, de Dibbéla à Zigguedin, le chemin est exactement Sud-Nord. La direction passe bien ainsi par le point de Zau-Kébir de Vogel, lequel, ainsi que je l’ai expliqué, est le même que celui de Zau-Kora (kébir en arabe, kora en bornouan, veulent dire grand).

Kawar a également une longueur sensiblement moindre dans le sens Sud- Nord que ne la donne la carte.

Au soir, on doit creuser le puits qui est ensablé. Mes pelles facilitent bien la besogne, au désespoir de Tarouni et même de Zaggar.

7 octobre. — Il a plu beaucoup au désert, à ce que me dit Zaggar, car tous ces pacages autour de Mafaras et depuis Yat, auxquels on a fait l’imprudence de ne pas s’arrêter, malgré mes protestations, n’existent pas en temps ordinaire.

Départ à midi quarante-cinq. Route au Nord 15 degrés Est ; jusqu’à une heure trente nous restons dans la zone de pacage (tamaris et hâd) ; à partir de ce moment, sables dénudés jusqu’à six heures quarante-cinq, heure à laquelle on trouve un pacage d’herbe à panache. Les animaux sont gavés.

8 octobre. — On repart à une heure dix. Bientôt ma chamelle de Kano, qui, hier au soir déjà, a donné quelques signes de fatigue, se couche. On fait trois tentatives, puis on doit la décharger ; mais, pour en répartir la charge, je dois sacrifier lits, tables et fauteuils, sans regret d’ailleurs ; ils sont tous hors de service et je ne m’en sers que bien peu.

Nous voyons de loin les Arabes camper, à dix heures quinze ; nous n’arrivons qu’à onze heures dix. Nous avons, dit Maï, passé le mi-chemin à huit heures quarante. La marche est donc en avance de deux heures et demie. La montagne du puits était en vue dès avant le lever du jour, pendant que sur la droite on aperçoit le Bir-Fezzan sur la route du Tibesti.

A deux heures cinquante, on repart ; mais Zaggar me fait l’amabilité de me prendre une charge jusqu’au puits ; à sept heures trente-cinq, on campe. Mon grand chameau du Roi a donné, lui aussi, des signes de faiblesse.

9 octobre. — A quatre heures du matin, on est en route, mais mon grand chameau traîne. Zaggar m’en envoie un pour prendre sa charge, deux énormes bottes de paille. Enfin, à huit heures, cahin-caha, les derniers, nous sommes au puits Bir-Lahamar, situé au pied est d’une montagne assez élevée et isolée (300 mètres environ), appelée Madama.

Je fais abattre mon grand chameau. Zaggar et Maï me donnent l’assurance que des Reschad qui sont ici, ou que ceux de Zaggar, par parcelles, prendront les charges que j’ai en trop.

Aidé de Zaggar et de Maï, je loue un chameau aux Toubbous-Reschad, 15 pièces jusqu’à Tedcherri.

Je répartis mes autres charges entre divers Toubbous qui portent déjà des charges de Zaggar.

Je vends ma chamelle de Kano 4 pièces.

Alerte vers le soir, de nombreux chameaux sont en vue au Nord. Le cri « Kirdy ! kirdy ! » retentit ; le tabala est battu ; rapidement on fait rallier les chameaux, tout le monde prend les armes. Avec mes hommes je vais garnir la crête d’une dune à 200 mètres du camp. Zaggar et Maï à cheval vont en reconnaissance. De loin nous les voyons s’avancer vers un cavalier qui vient au-devant d’eux. On se reconnaît : c’est une paisible caravane d’Arabes qui se rendent au Bornou. En tout une centaine de chameaux, une dizaine d’Arabes.

10 octobre. — Le départ est retardé d’un jour. Pas de nouvelles importantes. Il y a eu la guerre, dit-on, entre la Turquie et la Russie. Version arabe : les Russes ont pris six villages à l’Émir El-Mounémin ; celui-ci leur en a repris dix. En France, à Tunis, « Sey afia », rien que la paix.

Je fais visite aux Arabes ; on me donne un peu de tabac et du papier à cigarettes.

Il arrive encore quelques Reschad dans la matinée, pour louer leurs chameaux.

[Illustration : Alerte ! alerte ! C’est une caravane qui vient du Nord.]

Je n’ai plus que des vivres et du fourrage à porter, et il me reste six chameaux passables ; espérons que je pourrai gagner avec eux Gatroun et Mourzouk.

Les Arabes me disent qu’il y a beaucoup de prisonniers chrétiens à Mourzouk, que ce sont des sujets de l’Émir El-Mounémin ; ils les appellent Mumphi. Je pense que ce sont des Crétois.

Il existe un autre puits du même nom, dit Bir-Lahamar-el-Gharbi, sur la route du Tibesti à Djaddo.

11 octobre. — Départ à cinq heures vingt-cinq ; on campe à neuf heures quinze, ayant fait 16 kilomètres environ, dans un ouadi (Belaga-Toudo) qui se prolonge au Sud-Est.

Le Bir-Lahamar-Saghaïr (le petit), à hauteur duquel nous passons à 4 kilomètres environ, à huit heures, est situé dans son lit. Acacias. J’ai perdu, en quittant le campement, mon trousseau de clefs. C’est irréparable et fort ennuyeux, surtout pour ma boîte à sextant.

Départ à midi trente. Nous suivons une longue chaîne tabulaire qui se prolonge dans le Sud-Ouest. La direction de la marche est sur une roche double appelée Madama-Saghaïr par les Toubbous. Ce n’est qu’à huit heures dix que nous prenons campement après l’avoir dépassée.

12 octobre. — Départ à une heure dix du matin ; la direction est sur une roche remarquable, à l’entrée des gorges des monts Toumimo, et nommée par les Toubbous Karaka-Pagaï ; c’est en arrière d’elle que, péniblement, nous venons chercher le campement à dix heures quinze du matin. La source El-War (la difficile) est au milieu des roches, dans la partie orientale du massif. Il faut que tous les chameaux aillent s’y abreuver et en rapportent l’eau nécessaire aux besoins du camp et à ceux de la route de deux jours pleins qui nous sépare de Bir-Meschrou.

En somme, la route au Nord 25 degrés environ, marquée partout, est, en outre, parfaitement jalonnée par ces trois roches, Madama, Madama- Saghaïr et Karaka-Pagaï, que l’on aperçoit à sept et huit heures de marche.

La distance estimée de Madama à Madama-Saghaïr est de 48 kilomètres environ ; celle de Madama-Saghaïr à El-War, de 32 à 35 kilomètres. Pendant les 29 derniers kilomètres, le parcours, sur un terrain de gros graviers et rocailles, est très fatigant pour les hommes et les chevaux et aussi les chameaux surchargés et mal nourris. D’ondulation sérieuse, point ; pas de montée dure.

Un Toubbou est arrivé vers midi de Mourzouk. Beaucoup d’Oulad-Sliman à Gatroun ; point à Tedcherri. Oulad-Sliman et Toubbous-Reschad sont fort mal ; c’est pourquoi ces derniers n’ont point voulu consentir à louer leurs bêtes au delà de Tedcherri.

Badaire a un œdème des jambes qui m’inquiète ; une jambe a d’abord été prise, les deux le sont aujourd’hui ; je ne vois aucun remède à y apporter.

J’ai deux chameaux, trois peut-être, qui, je le crains, n’atteindront pas Tedcherri.

13 octobre. — Départ à une heure quarante-cinq ; nous gravissons la pente rude et rocailleuse qui donne accès sur le plateau. Nous sommes à deux heures au sommet ; B = 800 mètres ; puis au travers d’un dédale de collines basses couvertes de gros galets, où la marche est des plus pénibles, nous atteignons à six heures vingt le col qui nous donne accès dans la plaine de Labrak qui tire son nom d’un massif que nous apercevons très au loin, direction Nord 20 degrés Est. A dix heures vingt-cinq, nous campons. La caravane de Marabat-el-Hadj-Ali, dans laquelle sont beaucoup de captifs enfants éreintés par les dernières marches, n’a pas quitté El-War avec nous.

A deux heures quinze, on repart, pour camper, sans autre incident, à sept heures dix, en arrière du massif de Labrak.

Très pénible, cette journée, au travers des roches et des galets, pendant toute la matinée ; bêtes et gens s’en ressentent.

14 octobre. — Départ à trois heures quarante du matin, Nord 20 degrés Est ; on se dirige sur un piton élevé qui se détache du massif des Toumimo, qui se prolongent au loin dans le Sud-Ouest.

On doit soigner une de mes chamelles qui a mangé trop de dattes.

Le campement a été pris à neuf heures quarante. Ce n’est qu’à onze heures qu’arrive la caravane d’Hadj-Ali.

Départ à une heure quarante ; à notre gauche, direction sensiblement Nord-Nord-Est, Sud-Sud-Ouest, se développent les monts Lakhafa, que nous ne gravissons qu’à grand’peine, quoique la terrasse ne domine pas le terrain de plus de 30 mètres ; mais des amoncellements de sables meubles rendent l’ascension fort dure.

Nous campons à sept heures cinquante en arrière du mont Touramantouma, qui sert de direction.

15 octobre. — On repart à deux heures trente du matin ; direction comme la veille, Nord 10 degrés est. La direction est sur le Gari-Maram, massif isolé qui marque la direction du cirque dans lequel se trouve le Bir-Meschrou. Nous y arrivons à grand’peine, car il faut franchir de chaque côté de la barrière d’enceinte des sables meubles que les chameaux surmenés et marchant sans fourrage depuis le 11, à dix heures, ne traversent que fort difficilement.

Profondeur : 8 mètres ; revêtu en pierres sèches sur toute sa hauteur ; eau très abondante.

La célébrité du Bir, à cause des nombreux ossements qui s’y trouvaient, n’existe plus ; quelques rares squelettes seulement ; mais aujourd’hui la traite est bien réduite et les captifs sont bien nourris, ont de l’eau et ne portent rien.

Deux de mes chameaux resteront probablement en route aujourd’hui.

Départ à une heure trente ; direction Nord vrai. A quatre heures quarante, nous entrons dans une grande plaine orientée Est-Ouest où sont quelques roches verticales comme des alignements de Karnak ; on l’appelle Ghaladima-Denden (denden, imitatif du bruit du tam-tam). La raison de cette dénomination que l’on m’a donnée est qu’un jour des milliers de cavaliers, conduits par le Ghaladima du Bornou et faisant escorte au Cheik se rendant à la Mecque, y périrent tous, bêtes et gens, à la suite d’une fantasia d’une journée après laquelle ils ne purent regagner le puits. De là le nom de Ghaladima-Denden (tam-tam du Ghaladima), faisant allusion aux tam-tams qui avaient excité les guerriers au point de leur faire oublier la route qu’il leur restait à faire pour regagner le puits. Je suis obligé, à la sortie, d’abandonner un de mes chameaux. Restent cinq. Harassés, nous prenons campement à sept heures trente.

16 octobre. — Départ à douze heures quarante de la nuit. Au jour, alors que nous allons être en vue de l’oasis dépendant de Tedcherri, je suis contraint d’abandonner un deuxième chameau. Restent quatre.

A huit heures, nous abordons des dunes qui forment la bordure de l’oasis ; c’est du dernier pénible, et je dois décharger encore un de mes chameaux. Enfin, bêtes et gens sur les dents par suite des fatigues de cette horrible route de 250 kilomètres en cinq jours, nous campons à dix heures quarante dans une oasis de dattiers qui ne présente que peu de fourrage pour les chameaux et point pour les chevaux. L’eau s’obtient en creusant les sables à 1m,50 de profondeur.

La caravane de Marabat-el-Hadj-Ali a fort souffert ; deux captifs sont arrivés mourant de soif.

17 octobre. — Départ à cinq heures cinquante-cinq, au travers de l’oasis ; sur sa lisière nord-ouest nous gagnons Tedcherri à huit heures. B = 570 mètres.

Dérangé, je ne puis prendre de méridienne.

Je fais un courrier pour le Montasarrif de Mourzouk, auquel j’annonce mon arrivée. J’y joins une lettre pour le consul de France à Tripoli, un télégramme pour les Colonies, un pour mon père et un de Badaire. Ce courrier sera porté par les Toubbous qui se rendent directement à Mourzouk, sans passer par Gatroun où ils ont crainte de rencontrer les Oulad-Sliman.

L’attitude de la population est bonne ; je suis gavé de dattes par les Toubbous. Maï est décidément incorrigible dans sa sordide avarice.

18 octobre. — Départ à midi quarante. Les hommes ne sont pas reposés ; l’un d’eux se met à la traîne, et nous perdons une demi-heure à l’attendre. A sept heures, nous passons les ruines de Kosraoua, à hauteur desquelles commence une oasis dans laquelle nous prenons campement à dix heures dix.

Route Nord 20 degrés Est.

Le puits auprès duquel nous nous établissons, dans une plantation de dattiers complètement anéantie, a nom Tabara-Toulousma. Nous sommes à mi-chemin de Gatroun.

19 octobre. — A douze heures trente de la nuit, le camp est levé ; Arabes et gens du Fezzan affectent de m’abandonner, pour ne pas arriver en ma compagnie à Gatroun, par crainte des Oulad-Sliman qui s’y trouvaient en ce moment. Hadj-el-Ali est parti de la veille, Marabat il y a quelques heures déjà. Les Arabes partent, eux aussi, sans nous attendre, et, seuls avec Maï et les Toubbous qui portent mes charges, nous nous mettons en route. Nous marchons d’abord sur les traces des Arabes ; bientôt un de mes chameaux se décharge ; je reste derrière pour le recharger. Lorsque je veux rejoindre, je m’aperçois qu’on a laissé la trace des Arabes pour marcher plus à l’Est. J’appelle ; la route que fait Maï vient à l’Est de plus en plus ; lorsque je rejoins, on est à l’Est 20 degrés Sud. Je me porte en tête et dis à Maï que ce ne semble pas être la direction de Gatroun. Il le prend de haut ; mais je ne cède point et déclare que je vais camper. Sur cette injonction, on vient à l’Est 10 degrés Nord. Au bout de peu de temps, voyant que la route ne se redresse pas, je fais à Maï de nouvelles observations ; il proteste que lui connaît la route et non pas moi. J’affirme que là n’est pas la route et les Toubbous m’appuient. Maï et surtout Abd-el-Kader, de Tedcherri, venu de Kawar avec Maï, persistent ; je fais décharger, déclarant qu’au jour je reprendrai la route des Arabes. Il est deux heures quinze ; on fait du feu, je place une sentinelle et me couche pour attendre l’aube. Maï, se sentant pris, vient me trouver, déclare qu’il est prêt à reprendre la route qui est sur la polaire, que c’est le guide qui s’est trompé.

[Illustration : Gatroun, le camp des Oulad-Sliman.]

Je ne fais aucune observation ; on charge à trois heures vingt-cinq ; on se met en route droit au Nord. J’ai mis un homme en tête pour relever les traces au petit jour. Maï, je le savais, voulait éviter Gatroun pour ne pas se trouver en contact avec les Oulad-Sliman.

Nous sommes à Medrussa à sept heures vingt, à Bachi à neuf heures trente. A onze heures trente, j’atteins la limite sud de l’oasis de Gatroun, où je campe malgré Maï qui proteste que le village est peu distant. J’ai peu à le regretter, car je suis fort aimablement reçu par les propriétaires des jardins et de la plantation de dattiers où je me trouve.

A trois heures, on repart ; la route est Nord 30 degrés Est. Nous campons à Gatroun à trois heures trente-cinq. Gatroun est une ruine au milieu d’une jolie plantation de dattiers où il y a de l’eau en abondance.

Là sont de nombreux Oulad-Sliman de la Grande-Syrte, venus pour la cueillette des dattes. Vient bientôt me voir Hadj-Abdallah-ben-Aloua, ami intime de Nachtigal, avec lequel je cause longuement ; il est en tournée de perception, accompagné d’un asker (soldat turc).

Ce fut dans ma situation une heureuse rencontre que celle de cet homme honnête et droit. Il avait gardé un culte d’affection pour l’éminent voyageur qui fut pendant de longs mois à Mourzouk l’hôte de sa famille et son ami. En souvenir de Nachtigal, Hadj-Abdallah m’accueillit comme un membre de sa propre famille ; il me combla de prévenances et de soins, n’admettant pas que je pusse rien refuser de lui et encore moins que je lui en témoignasse de reconnaissance.

Mais le service le plus signalé qu’il me rendit fut de m’affranchir des ennuis multiples que pouvait me susciter à Gatroun la présence des Oulad-Sliman dont la réputation en tant que malandrins de la pire espèce n’est plus à établir.

Les Oulad-Sliman, dont l’histoire a été écrite par Nachtigal, dans son ouvrage _Sahara et Soudan_, formaient une tribu très puissante et très guerrière de la Tripolitaine, qui, pendant plus d’un demi-siècle, opposa une résistance acharnée au rétablissement de l’autorité ottomane. Définitivement écrasée aux environs de Beni-Oulid, la tribu se scinda en deux tronçons, l’un qui regagna les rivages de la Grande-Syrte, l’autre qui, sous la conduite de Cheik Ab-Djelil, émigra au Kanem et s’y fixa.

Les deux fractions sont restées redoutables. Celle de Kanem est la terreur des caravanes qui viennent du Bornou à Kawar ; l’oasis même a été autrefois razzié par eux, et plusieurs enfants de Maïna Adam, des frères et sœurs, par conséquent, de Maï, mon guide, sont captifs entre leurs mains. Celle de la Grande-Syrte rançonne en toute occasion les tribus du Fezzan et pousse des incursions jusqu’au Tibesti pour y razzier des chameaux. De là la haine qui divise Oulad-Sliman et Toubbous-Reschad.

Chaque année les Oulad-Sliman partent vers la fin de juillet de leurs territoires de la Grande-Syrte pour descendre vers le Fezzan y acheter des dattes. Les dattes du Fezzan, celles de Gatroun en particulier, sont renommées à cause de la délicatesse de leur chair et aussi de leur facilité de conservation. La datte est, par excellence, la nourriture du nomade qui peut, pour plusieurs jours, emporter sous un faible volume une nourriture qui ne s’avarie pas.

Pour acheter les dattes, les Oulad-Sliman apportent au Fezzan des céréales (blé et orge) et de l’huile d’olive. Leur séjour dans le Fezzan n’est pas de nature à y assurer la sécurité. Les populations de la contrée sont douces et pacifiques ; ils sont au contraire querelleurs et guerriers redoutables.

Épandus partout dans les oasis et aux abords des bourgades, comme une nuée de sauterelles, les Oulad-Sliman étaient cette année-là en particulier plus nombreux que de coutume. Par suite d’une invasion de criquets, la récolte de dattes avait totalement manqué au Fezzan l’année précédente ; le résultat avait été une famine épouvantable au cours de laquelle un tiers de la population avait disparu ; car, non seulement les dattes avaient fait défaut, mais les Oulad-Sliman n’étaient pas venus apporter leurs céréales. Les nomades, à leur tour, étaient venus en plus grand nombre au moment de la cueillette qui avait lieu précisément à cette époque. Hadj-Abdallah, grâce à son autorité personnelle, grâce aussi à sa qualité d’envoyé du Montasarrif de Mourzouk, sut me mettre à l’abri de leurs maléfices.

Le lendemain, par ses soins, j’expédiai à Mourzouk une nouvelle lettre au Montasarrif, et une autre à son frère Mohammed-ben-Aloua qui habitait la ville et auquel je demandais de me recevoir.

J’avais besoin de chameaux pour prendre mes charges, Hadj-Abdallah me présenta un Arabe qui consentit à m’en louer trois. Quand je demandai le nom de cet homme, Abdallah me dit qu’il s’appelait Chérif Mohammed Senoussi. Je ne pus m’empêcher de faire un retrait de corps comme si j’avais mis le pied sur un serpent. Je voyais déjà un tas d’intrigues se nouer autour de moi, dont les fils étaient tenus à Djerboub.

J’avais questionné nombre de fois en route Zaggar, qui m’avait dit que les Senoussi étaient une tribu nombreuse, comme pouvaient l’être les Oulad-Sliman, les Oulad-bou-Sef, les Oulad-Chergui, mais qu’à la différence des premiers, ils étaient marabouts et ne faisaient pas la guerre. Mais le Mahdi de Djerboub ? Le Mahdi de Djerboub, disait Zaggar, est un grand marabout qui donne des prières et vend des amulettes. Jamais je n’avais pu en tirer autre chose. J’avais entrepris Maï avant l’arrivée à Kawar, où je savais par le récit de Nachtigal qu’était une zouaïa senoussi ; il m’avait dit la même chose que Zaggar. J’ai rapporté ce qu’il m’avait de nouveau dit à Bilma de l’influence nulle du marabout de Chimendrou.

Plus tard, j’avais fait caravane avec les Toubbous-Reschad qui suivent le rite senoussi. Leur attitude, au départ d’Anay, à mon égard, avait été des plus désagréables ; je devais constater d’ailleurs qu’elle n’était pas différente avec les Toubbous de Kawar, avec Maï lui-même et avec les Arabes. J’avais d’abord tenté d’attribuer leur conduite à leur fanatisme ; mais je dus bien reconnaître que je m’étais trompé, car, peu de temps après, leur manière d’être se métamorphosa complètement, et j’étais de beaucoup celui des chefs de caravane qui avait le plus d’influence sur eux. Je leur louai leurs chameaux, et ils eurent de mes charges un soin qui me surprit.

Ma défiance, entretenue par les légendes qui avaient cours sur la puissance des Senoussi et sur les menées ténébreuses de leurs Khouans, était loin d’être dissipée cependant. Je m’en ouvris à Hadj-Abdallah. Il parut d’abord surpris, puis me tint sur leur compte les mêmes propos que Zaggar et Maï.

Je n’étais pas encore convaincu et je me résolus à faire l’expérience des services de ce Chérif, me disant que, si c’était un ennemi, mieux valait le tenir sous ma main que de le laisser s’attacher à mes pas sans pouvoir le surveiller.

Le lendemain 21 octobre, nous partons avec le Chérif comme convoyeur. Nous arrivons le deuxième jour à Bir-Mestouta en suivant une direction sensiblement Nord 20 degrés Est.

Au puits nous trouvons des nuées d’Oulad-Sliman qui témoignent d’une attitude hostile vis-à-vis de moi et s’en prennent à Zaggar et à Tarouni, que nous avons rejoints au campement, de voyager de concert avec un kéfir. Mes deux Arabes qui savent très bien que leur sécurité au milieu de leurs congénères ne serait rien moins que précaire si je n’étais présent avec mes fusils, tâchent de calmer ces derniers et m’invitent à lever le camp. Nous partons à une heure et demie, suivis derrière et sur les flancs par des bandes assez nombreuses, qui n’osent attaquer de jour, mais attendent la nuit. Quelques-uns d’entre eux essayent de pénétrer dans le camp au moment où nous nous arrêtons, vers sept heures et demie. On les expulse sans autre forme, on augmente un peu la surveillance, et, à deux heures et demie du matin, on lève le camp pour gagner Mafeu, où nous sommes le 23, à neuf heures du matin. Dans la soirée, péniblement, je puis arriver à Legleb. Les deux chameaux qui me restent sont fourbus à tel point que je suis obligé d’en abandonner un qu’on me ramènera à Mourzouk dans cinq jours ; l’autre ne vaut guère mieux. Mes hommes se traînent péniblement ; le sable qui pénètre dans les crevasses qui se sont ouvertes dans leurs pieds, par suite du froid et de la marche sur les roches, les oblige à s’arrêter tous les cent pas. C’est la retraite des éclopés. Seul, je suis en état ; Badaire, avec une rare énergie, se maintient malgré les souffrances que l’œdème dont j’ai parlé lui fait éprouver. Un de mes hommes, le meilleur, est mourant ; il a pris à Gatroun une bronchite très grave dont j’ai crainte qu’il ne puisse réchapper ; deux hommes sont obligés, en arrivant à l’étape, de le descendre du chameau qui le porte.

[Illustration : La maison de Mlle Tinné, à Mourzouk.]

Le 24 octobre, à quatre heures du matin, nous partons. Zaggar et Tarouni, dans un excellent esprit, m’ont pris, malgré ma résistance, les charges que je ne puis porter. On va cahin-caha. Tout à coup, vers les six heures et demie, je vois venir à cheval un soldat turc en uniforme. Je suis loin de la caravane, occupé à faire rallier mes traînards ; le cavalier cause avec Zaggar, puis continue dans ma direction. Arrivé à quelques pas, il me fait le salut militaire et me remet une lettre dont la suscription, en _français_, est ainsi conçue : « Son Excellence capitaine Monteil. » J’ouvre, croyant simplement trouver un mot du Montasarrif en réponse à mes lettres de Tedcherri et de Mourzouk. Mon étonnement est grand ; je lis que depuis deux mois le Montasarrif surveille par ordre du Pacha les routes du Sahara, attendant ma venue, que j’aie à me presser d’arriver, que tout est préparé pour me recevoir.

La bonne nouvelle a bien galvanisé mes hommes, mais ils n’en peuvent plus ; force est de m’arrêter à Hadjajel à onze heures, et d’expédier le cavalier au Montasarrif pour lui annoncer que j’entrerai le lendemain à Mourzouk. Zaggar, dont j’ai conquis définitivement l’amitié, campe avec moi, malgré sa hâte d’arriver.

Au soir, nouvelle angoisse ; il y a des Senoussi plein mon camp et celui de Zaggar, mais je commence à maîtriser l’émotion que ce nom me produit. Ce sont les fils et les serviteurs de Chérif Senoussi Al-Amri, grand négociant de Mourzouk et de Tripoli, qui a de multiples traitants au Soudan. Ils viennent aux nouvelles ; nous absorbons force tasses de thé en devisant agréablement et fumant d’excellent tabac.

Le 25 octobre, une marche de trois heures nous met à la porte de Mourzouk. Par faveur spéciale, mon escorte est autorisée à entrer en armes, tandis que les Toubbous et les Arabes sont obligés de déposer les leurs.

A une centaine de mètres de la porte, dans la Grand’Rue, le Yousbachi Mohammed-Effendi (capitaine de gendarmerie), qui est venu me recevoir, fait arrêter ma caravane devant une maison de fort belle apparence préparée pour me recevoir. C’est celle qu’a occupée pendant son séjour la vaillante et infortunée voyageuse Mlle Tinné.

Je ne fais que mettre pied à terre, et, laissant à Badaire le soin de l’installation, accompagné de Maï, du Yousbachi et de Zaggar, je me rends au kasr (citadelle) pour faire visite au Montasarrif Hadj-Kobbar- Effendi. Je trouve un homme aimable et intelligent qui me reçoit avec une cordialité parfaite et me donne communication des ordres venus de Tripoli à mon sujet.

En le quittant, j’ai la joie de me dire que nos tribulations ont pris fin.

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