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CHAPITRE III

=De Sikasso à Bobo-Dioulasso=

Le convoi au départ de Sikasso. — Le dernier courrier de France. — Les Bobos. — Les sorciers de Souro et ma carabine. — La lèpre et son remède. — Passage du Bafing. — La vie au pays Noir. — Passage du Baoulé. — Arrivée à Bobo-Dioulasso. — Guimbi, mon hôtesse.

Le 26 février au matin, je fais terminer des achats de riz, réserve de route, et l’après-midi, à deux heures, la caravane sort de Sikasso et traverse le ruisseau qui longe le mur Est du tata. Un peu plus haut, sur ce ruisseau, se trouve une bananeraie établie par Tiéba, sur les indications du capitaine Quiquandon. Sikasso et Bougoula, qui en est voisin, sont les deux seuls endroits où j’aie trouvé des bananes au cours de mon voyage jusqu’à Sokkoto.

La caravane est respectable. En personnel, elle compte un interprète, dix tirailleurs, trois domestiques, deux bergers, vingt-cinq porteurs ; comme animaux, huit bœufs chargés, six haut le pied, neuf bourriquots. J’ai pris à mon service un certain Abdoulaye-Traouré, qui doit me servir d’interprète mossi. En outre se sont joints à la caravane des gens qui sont venus du Mossi ou de Lanfiéra avec le docteur Crozat. Ils emmènent un certain nombre de captifs qu’ils ont achetés à Kinian.

Le docteur m’a prévenu que je ne trouverai point de vivres sur la route. Aussi suis-je obligé d’emporter une douzaine de jours de vivres pour les hommes et les animaux, ce qui alourdit singulièrement le convoi. Je suis obligé de prendre à loyer cinq esclaves de la caravane. J’ai en tout quarante-cinq rationnaires et vingt-six animaux.

Le soir, nous campons dans un pays charmant où tout respire le calme et le bien-être. C’est Bougoula, le village de la mère de Tiéba, qui, en signe de bienvenue, m’envoie un demi-régime de bananes. Le 28, au travers d’un pays bien arrosé, nous arrivons à Bandiaralassou. Ce village est sur les bords du Kouoro et, si je le cite au passage, c’est que le docteur Crozat n’est pas du même avis que moi : il place la rivière de Kouoro un peu avant le village de Souro, à une trentaine de kilomètres dans l’Est. Or la rivière de Souro n’a qu’un débit très faible ; elle coule sur un haut plateau en terrain tourbeux et au niveau du sol ; elle a à peine une dizaine de mètres de large. La rivière de Bandiaralassou, au contraire, est profondément encaissée dans des berges rocheuses ; elle coule en torrent dans ce lit et son débit aux hautes eaux doit être énorme, en harmonie avec la puissante rivière que j’ai traversée en avant, Kouoro. J’ai dit qu’au point de passage elle marnait de 10 à 15 mètres, ce qui suppose, étant donnée la largeur de son lit, un cours supérieur tel que celui que j’indique pour la rivière de Bandiaralassou. D’ailleurs, avant l’arrivée à Bandiaralassou, on traverse une autre rivière large de 35 à 40 mètres, coulant sur fond de roches, mais à lit peu encaissé, qui se réunit à celle de Bandiaralassou à quelques kilomètres dans le nord de la route. Je pense également que la rivière de Souro doit apporter son tribut au Kouoro, mais j’estime que la branche principale de ces trois rivières passe à Bandiaralassou.

Le 1er mars, nous faisons étape à Diasa, village de notre guide. Là nous reçûmes le dernier courrier qui dût nous parvenir de France au cours de la traversée du continent africain. La date extrême des lettres de nos familles qui nous parvenaient était du 18 décembre 1890.

Lorsque, le 6 décembre 1892, je reçus à Beni-Oulid le premier courrier venu par Tripoli, il y avait presque exactement _deux ans_ que nous étions, Badaire et moi, sans nouvelles de France. On parle volontiers de record aujourd’hui ; en voici un, peu enviable, je l’affirme, mais que nous détenons.

Le 2 mars, en quittant Fan, nous accédons à un énorme plateau, marécageux en partie en hivernage, au sol riche en humus, où une exploitation agricole superbe pourrait être établie. Au milieu de ce plateau coule la rivière dont je viens de parler, cachée sous un rideau d’arbres magnifiques. A trois quarts d’heure de marche plus loin est le village de Souro.

[Illustration : De Sikasso à Bobo-Dioulasso.]

D’ailleurs, toute cette contrée du Kénédougou est un pays admirable, aux terres fertiles, bien arrosées, avec de grandes forêts dans les parties peu peuplées. La végétation n’a plus le caractère épineux et rabougri des terrains où sables et argiles dominent ; ce sont des bois de karité, des ficus, des banians, des fromagers, etc.

La population est forte, le climat y est très sain. J’estime que toutes ces contrées arrosées par les affluents de la rive gauche du Niger et par la Volta seront susceptibles de recevoir dans l’avenir des colonies européennes.

A Souro, qui ne fait partie que nominalement du Kénédougou, commence le pays bobo habité par les diverses branches de cette race singulière qui se dénomment Tousias et Bobo-Oulé jusqu’au Bafing, Bobo-Fing entre Bafing et Baoulé, enfin généralement Bobo-Dioulas sur la rive droite du Baoulé et de la Volta.

A partir de Souro, on voit reparaître les toits de paille pour les cases, qui sont rondes pour la plupart ; mais toujours, dans un groupe appartenant à une même famille, il y a une case carrée ; cette case, au rez-de-chaussée, offre une grande salle très élevée de plafond où se tiennent les femmes pendant la journée, où elles écrasent le mil pour le thou, où elles filent le coton. Dans un des angles de la case, se trouve une sorte de cheminée dans laquelle on monte au moyen d’un tronc d’arbre entaillé, incliné suivant l’ouverture et qui sert d’escalier. Le débouché de cet escalier sur la toiture de la case est protégé par une tour circulaire recouverte d’un toit en paille. Sur la terrasse, semées indistinctement, s’élèvent des cases rondes à toiture de paille qui servent de coucher à la famille pour la nuit. Souvent, sur cette terrasse, s’élève une case carrée, à toiture de banco (mélange de terre et de bouse de vache), qui est celle du maître de la maison, et sur cette case encore un escalier extérieur, aussi primitif que le premier, mais non protégé, permet de monter.

Les greniers à mil, élevés sur de fortes pièces de bois, entourent la case principale et en forment la cour. Toute la famille couche la nuit à l’étage supérieur. Au rez-de-chaussée, il ne reste que la meule à mil.

Cette installation, que l’on retrouve partout sur la route dans les villages, jusqu’à Bobo-Dioulasso, est de coutume bobo, race craintive, successivement asservie par tous les conquérants, mais qui tient à son sol et envisage très philosophiquement l’agitation des conquérants, pourvu que sa liberté ne soit pas atteinte, car le Bobo ne souffre pas la captivité. Pris, s’il ne peut s’échapper, il se tue ; aussi, de captifs de cette race, il n’en existe nulle part. La construction de son habitation révèle sa nature un peu timorée et aussi son peu de sociabilité. Les groupes de cases sont isolés les uns des autres et les villages se composent de petits lots de cases appartenant en général à une seule famille. Le Bobo avant tout est un agriculteur et un chasseur ; le vêtement lui importe peu ; d’ailleurs peu industrieux et cultivant uniquement pour ses besoins, il n’a guère de ressources pour acheter des étoffes. Pour tout vêtement, il a un lambeau d’étoffe, lambeau retenu d’avant en arrière à de petits cordons de cuir tressés, enroulés autour des reins. L’aisance se manifeste, chez les jeunes gens surtout, par de gros glands assez gracieusement faits qui pendent devant et derrière, entre les cuisses. Quant aux femmes, les plus fortunées ont un pagne dont la largeur ne dépasse pas une coudée ; les plus pauvres se contentent de feuilles vertes dont les tiges tressées en bouquet pendent devant et derrière. La vertu habillée que nous nommons pudeur n’existe point pour le Bobo, car, affirme-t-il, « s’habiller est avoir quelque difformité à cacher. »

[Illustration : Passage de Baoulé.]

Beaucoup de femmes portent leurs enfants à la mode habituelle ; mais une carapace en osier recouvre le corps de l’enfant, une autre lui recouvre la tête. La femme ne le porte pas constamment sur elle ; pendant qu’elle vaque aux menus travaux de l’intérieur, elle le dépose dans une corbeille en osier.

Le Bobo se pique d’une très grande franchise et d’une fidélité absolue dans ses promesses. Aux yeux des autres noirs la loyauté du Bobo est proverbiale, mais il est réputé aussi grand voleur de bestiaux. Les Bobos ont pour tout armement un arc et des flèches ; ils boivent le dolo et cultivent à cet effet un gros mil rouge sang de bœuf. Ils paraissent n’avoir aucune religion, ou mieux ils sont fétichistes et les sorciers sont très influents au milieu d’eux.

J’eus l’occasion d’en faire la désagréable expérience à Souro même.

Après avoir traversé la rivière dont j’ai parlé ci-dessus, nous rencontrons à peu de distance la plupart des habitants qui, armés de filets, de fouines et de tridents, s’en allaient à la chasse. Je me renseigne auprès d’eux et, à la description de l’animal, je m’étais fait idée qu’ils allaient chasser la loutre. Je demande qu’au retour on m’apporte un de ces animaux, puis je continue ma route vers le village, où je me fais précéder par le guide de Tiéba et Makoura, pour demander l’hospitalité.

J’arrive aux abords du village sans apercevoir mes gens, et, avisant une éminence couverte d’arbres superbes, je mets pied à terre à l’ombre. Le convoi se groupe bientôt. J’ordonne de décharger et j’envoie dans le village à la recherche de Makoura et du guide, le nommé Abdoulaye. Celui-ci m’avait le matin même demandé à alléger mon domestique de ma carabine Comblain dont il avait charge en même temps que de mon fusil de chasse. Avant de partir au village, il pose cette carabine contre un arbre voisin de celui que j’avais choisi pour mon propre campement.

Les bagages à terre, je donne l’ordre de faire la propreté du camp et de balayer la couche de feuilles sèches assez épaisse qui tapissait le sol sous les arbres.

Un quart d’heure après, alors que je commençais à m’étonner de ne voir venir personne, apparaissent enfin le guide et Makoura accompagnant un homme du village.

C’est le chef, me disent-ils ; ils ont eu grand’peine à le trouver tapi dans une cour obscure où il s’était caché pour échapper à leurs recherches. J’essaye en vain de calmer cet homme qui manifeste une véritable terreur. Je n’y réussis pas ; enfin il finit par me dire qu’il faut quitter cet endroit qui est le bois sacré du village. Je veux porter mon camp à 200 mètres environ plus loin auprès d’un grand rideau d’arbres en bordure d’un ruisseau, c’est également sacré. Nous tombons enfin d’accord pour un emplacement non éloigné de là, j’y fais transporter les bagages et m’y installe ; puis je demande au chef de me faire apporter un bœuf à acheter et aussi du mil.

Il y a bien quelques tiraillements, j’obtiens cependant ce que je désire et règle les achats à la convenance de tous. Dans la journée, les habitants aussitôt rentrés de la chasse viennent au camp ; on m’apporte un des produits de la chasse, c’est une sorte d’agouti qui vit au bord de l’eau dans des trous. J’achète l’animal, dont nous trouvons la chair très bonne.

Tout à coup, vers cinq heures, passant l’inspection du camp, je m’aperçois de l’absence de ma carabine. J’appelle Abdoulaye et lui demande ce qu’il en a fait. Il me rappelle qu’il était dans le village au moment où l’on a déplacé le camp et qu’à son retour, le transport des bagages étant presque terminé, il a pensé que l’arme avait été apportée par moi. Je l’envoie à l’endroit où il l’avait laissée. Rien. On cherche à nouveau partout sans succès. J’envoie alors vers le chef de village Makoura et le guide de Tiéba, pour qu’on fasse des recherches ; ce ne peut être qu’un homme du village qui l’a emportée, l’ayant trouvée abandonnée sous l’arbre.

On parlemente longtemps, on fait des recherches apparentes qui restent infructueuses ; finalement, à la nuit, on me fait répondre que l’arme n’a pu être retrouvée, que vraisemblablement, le diable, mécontent de la violation du bois sacré le matin, l’aura enlevée par punition.

Je ne suis pas disposé à me contenter de semblables sornettes, j’insiste en menaçant de faire prévenir Tiéba qui a déjà quelques griefs contre Souro et sera enchanté de venir le razzier. Pendant toute la nuit le village est en rumeurs ; allant de porte en porte par l’intérieur et l’extérieur du tata, des processions se promènent précédées de tam-tams, de clochettes et de torches, les sorciers pratiquent des exorcismes destinés à persuader au diable de rendre ce qu’il a volé. Peine perdue, la nuit se passe sans que la carabine soit revenue. Le diable, me dit-on au matin, a été inflexible.

Voulant gagner Samoroghan le jour même, où je savais trouver un beau- frère de Tiéba qui jouit d’une grande influence, je partis, répétant les menaces que j’avais formulées déjà et préférant laisser à ces gens le temps de réfléchir. Si la carabine était retrouvée après mon départ, j’indiquais de me la renvoyer à Samoroghan.

De Samoroghan le guide revint à Souro, accompagné de Sitafa, le beau- frère de Tiéba. La réponse qui leur fut faite était que le diable, particulièrement furieux de la profanation de son sanctuaire par un étranger, refusait de restituer.

Le succès du diable et des sorciers ne fut que de courte durée. J’écrivis au capitaine Quiquandon et quelques mois après le chef de Souro était cassé et ma carabine retrouvée. Lors de son retour en France, Crozat la rapporta à ma famille.

Cette première rencontre avec les sorciers n’était que le prélude de bien d’autres dont certaines revêtirent bien plus grave caractère, ainsi qu’on en jugera par la suite.

A Samoroghan, je fis un séjour de deux jours, que je mis à profit pour expédier un courrier au capitaine Quiquandon, qui devait le faire parvenir en France. Korté-Mohessegui, le guide de Tiéba, en devait être le porteur, car à Samoroghan s’arrêtait l’influence de Tiéba et les pays bobos de l’Est non seulement n’étaient pas sous sa dépendance, mais encore relevaient de principicules qui étaient ses ennemis.

Et, à ce sujet, quelques mots d’explication sont nécessaires.

Au temps de la splendeur du pays de Kong que le capitaine Binger a si bien décrit, l’influence des chefs de cette ville rayonnait sur tout le Kénédougou et les pays bobos. Des membres de la famille régnante de Kong, les Ouattara, furent envoyés en qualité de gouverneurs dans ces contrées. Leur principale fonction était d’y percevoir les impôts. D’autres familles les suivirent, en particulier celles des Daouda et des Sanou.

Ces percepteurs militants s’implantèrent peu à peu dans le pays et y firent souche ; un jour vint où la famille des Daouda se trouva assez puissante dans le Kénédougou pour s’y imposer comme famille royale : c’est la famille de Tiéba. De ce jour, elle rompit relations avec les Ouattara qui conservèrent les pays bobos de la haute Volta. Ceux-ci furent bientôt à leur tour divisés, chaque groupe de villages voulant avoir son indépendance. En même temps les Sanou se détachèrent des Ouattara, et établirent leur suprématie sur les Bobos-Dioulas. Actuellement on trouve ce spectacle, singulier pour nous autres Européens, mais qui n’est pas sans avoir d’analogie ailleurs qu’en Afrique, ainsi que nous le verrons pour le Haoussa, par exemple, d’une race conquérante en nombre restreint détenant des contrées de considérable étendue, sans avoir d’autre prestige que celui qui lui vient de son origine. Les pays bobos des Bobo-Fing et des Bobo-Oulé sont l’apanage des Ouattara qui ne comptent pas moins de trente-trois Famas. Cette désunion fait leur faiblesse.

Quant à Tiéba, ennemi mortel des Ouattara, il ne pouvait pour cette cause songer à s’ouvrir la route de Bobo-Dioulasso dont il eût voulu cependant détourner le mouvement commercial vers Sikasso.

A Samoroghan je m’entretins longuement avec Sitafa du remède de la lèpre qu’il me disait connaître. Il me donna en effet une recette dont je n’eus pas à faire usage ; mais ce fait que les noirs sont convaincus de posséder le remède de cette terrible maladie ne m’était pas inconnu.

[Illustration : Groupe de guerriers bobos.]

J’ai dit au commencement de ce récit comment au début de ma carrière, après un premier séjour au Sénégal, j’avais été appelé à servir en Océanie. C’était à titre d’officier d’ordonnance de l’amiral Dorlodot des Essarts, premier gouverneur des Établissements français de l’Océanie. Au cours de mon séjour à Tahiti, j’eus l’occasion, accompagnant le gouverneur, de faire d’intéressants voyages dans les îles de nos établissements, en particulier aux îles Marquises. Or, dans ces îles, les lépreux sont fort nombreux et cette épouvantable maladie y fait des ravages considérables. Je pus voir sur place, au cours d’une enquête que mon chef, philanthrope éminent, poussa fort loin, s’éclairant des conseils des hommes de l’art, je pus voir, dis-je, toute la gamme de cette hideuse infirmité humaine — depuis la petite plaque terreuse qui est le premier symptôme de l’invasion jusqu’aux déformations les plus épouvantables, jusqu’aux mutilations les plus horribles. — J’ai vu des jeunes gens n’ayant plus comme membres que des moignons informes dont les pourceaux avaient pendant la nuit dévoré les extrémités sans qu’ils en ressentissent de douleur, sans qu’ils fussent capables de se défendre.

[Illustration : Griote de Guimbi.]

J’ai vécu, par contre, d’heureux jours sous ce climat enchanteur, au milieu de ces populations tahitiennes aux mœurs douces et faciles, et jamais mon esprit n’était retourné vers ces souvenirs de ma jeunesse sans une impression de compassion poignante pour ces populations des Marquises si cruellement éprouvées. Je me rappelais avoir entendu autrefois au Sénégal parler de ce mal : on disait que certains médecins noirs en possédaient le remède, je m’étais promis de l’étudier.

Lors de mon séjour au Soudan, en 1884 et 1885, je n’en eus pas le loisir, quoiqu’y ayant songé. Cette fois, j’avais repris mes investigations, décidé à les pousser jusqu’au bout.

Le hasard me servit. L’homme que me procura le docteur Crozat comme interprète mossi, le nommé Abdoulaye. Traouré, était lépreux. Pendant mon séjour à Sikasso, j’étudiai son cas ; je constatai qu’il était guéri. Je lui demandai le remède. Il m’indiqua différentes plantes dont j’envoyai des échantillons en France en même temps qu’un rapport sur son cas. Mais je n’avais qu’une confiance limitée dans cet homme, je me promis de continuer mon enquête.

Sitafa me donna une médication nouvelle, mais la base était analogue : purgatifs et dépuratifs. Il me fallait pouvoir expérimenter, pour cela avoir un malade. Malgré mes recherches que je continuai à Bobo- Dioulasso, je ne pus y parvenir. Je remis à plus tard sans abandonner mon idée. Par la suite, je pus réussir, pendant le séjour à Zebba, à trouver le remède et à en appliquer l’usage à un cas que je traitai.

Le 5 mars, au matin, nous quittons Samoroghan pour entrer dans le pays bobo ; nous arrivons à Banso vers une heure, après avoir traversé deux bras du Bafing, une des têtes de la Volta. Banso est un village isolé au milieu d’un pays magnifique où de superbes forêts alternent avec les terres cultivées.

De Banso à Dioufourma, étape du lendemain, c’est un enchantement. Que faudrait-il pour faire de cette contrée l’un des plus beaux pays du monde ? Quelques bras, un peu de volonté. L’avenir de cette terre privilégiée — et je ne répéterai la même formule pour aucune autre contrée du Soudan traversée au cours de ma route — est assuré du jour où des voies de communication auront mis ces territoires à la portée des convoitises européennes.

Auprès de Banso, au village de Kountzéni, est une forêt de rômiers que les indigènes exploitent pour en extraire le vin de palme.

A Dioufourma, nous recevons bon accueil du chef, frère de Kharamokho- Oulé-Ouattara, chef de Kong. Il se dépense en protestations d’amitiés de toutes sortes en souvenir de Crozat et du blanc ami de son frère (Binger) jusqu’au moment où je lui ai fait un beau cadeau, puis il s’éclipse, tandis que des habitants du village continuent à m’entourer de mille marques de sympathie. Le moindre grain de mil eût mieux fait mon affaire, mais je ne pus réussir à en obtenir.

Il est vrai que je suis arrivé l’après-midi, vers quatre heures. Or c’est là, pour le voyageur, chose à éviter quand il le peut.

La vie au pays Noir est réglée le matin. C’est le matin que le chef de case donne la provision de grain pour la journée, qu’il distribue le travail à ses esclaves, qu’il indique les achats et ventes à faire au marché. Il reçoit aussi ceux qui ont à lui causer d’affaires personnelles. C’est le matin qu’il part à la chasse ou qu’il va voir ses travailleurs dans les champs. Vers deux heures, il est de retour ; alors a lieu le repos, après lequel il va visiter ses amis ou plus généralement va s’asseoir à l’ombre sur la place du village, pour y deviser de tout et de rien, ou y traiter des affaires publiques, des potins du jour. Le voyageur qui passe s’arrête un instant pour donner les nouvelles de la route ou du village voisin.

La femme, le matin, vaque aux soins de la maison, distribue l’ouvrage aux femmes esclaves, va au marché quelquefois à 10 et 15 kilomètres de là pour en revenir le jour même. Le marché est hebdomadaire ; dans un rayon de 20 à 30 kilomètres, les villages s’entendent pour avoir un jour différent.

[Illustration : Captives de Guimbi.]

Le marché se tient toujours pendant les heures chaudes de la journée, de midi à trois heures, de manière à permettre aux femmes des villages voisins de venir et de s’en retourner le même jour.

Après le repas du milieu du jour, femmes et captives vont généralement à la rivière ou au puits laver les ustensiles de cuisine et le linge ; elles se rendent aussi dans les jardins potagers pour les arroser.

Le puits ou la rivière est pour les femmes ce qu’est pour les hommes la place du village ; pendant qu’on savonne et se baigne, les potins vont leur train ; les jeunes filles, les enfants s’ébattent, pendant que les graves matrones dissertent. Tout à coup se forme un cercle de quelques jeunes femmes et jeunes filles, dont l’une reprend un refrain que les autres accompagnent de battements rythmés des mains et une danse s’improvise. Mais voici que dans le sentier vient un homme grave, appuyé sur un long bâton ; c’est un chef de case qui s’est aperçu qu’un ouvrage qu’il a donné à la maison n’est pas en train ; il sait où trouver la négligente, elle est au puits ; aussitôt l’essaim se disperse au milieu d’une envolée d’éclats de rire et de cris d’oiseaux effarouchés. Au milieu du désordre, la délinquante n’oublie pas de ramasser sa calebasse ou sa cruche, et, relevant son pagne, de s’enfuir à toutes jambes par un autre chemin.

A la tombée de la nuit, tout le monde est rentré pour le repas du soir. On prend ensuite le frais dans la cour ou devant les portes. Mais, si la lune éclaire, des danses, conduites par les griots armés de leurs tambourins et de leurs guitares, s’organisent bientôt. Tout le monde peut y prendre part en entrant dans le cercle formé par les spectateurs qui rythment de leurs battements de mains les chants improvisés des griots, femmes ou hommes.

Nombre de ces danses sont lascives, d’autres sont simplement des acrobaties, d’autres sont héroïques, d’autres, enfin, sont des mimiques intéressantes souvent.

Il me souvient, à ce propos, d’une danse de la pileuse, que j’ai vue dans un village à la suite d’un mariage.

En voici le thème : Les deux amoureux se sont épousés depuis quelques jours ; pendant que l’homme sort pour aller aux champs, sa femme l’accompagne, qui, sur le devant de la porte, va piler le mil pour la préparation de la nourriture ; elle marche soutenue par le bras de son mari amoureusement penché sur son épaule ; ils se séparent, s’envoyant de la main d’affectueux saluts. Le champ est aux abords du village, ils pourront se voir de loin pendant qu’ils travailleront chacun de leur côté. L’homme parti, la femme installe son mortier, y met son grain, prend son pilon et commence à travailler avec ardeur. Mais voilà que trois ou quatre voisines viennent se placer auprès d’elle pour se livrer à la même occupation. Les caquetages vont bientôt leur train, il y a une série de bonnes petites histoires bien croustillantes, la langue travaille, les pilons se reposent. La jeune femme craintive, se sachant observée, s’est placée de manière à être masquée par ses amies. De temps en temps, elle lève la tête pour regarder furtivement au loin dans la direction de son mari ; s’il travaille penché sur le sol, alors la mimique s’accentue, marquant une conversation des plus animées, entrecoupée d’éclats de rire des amies. Si, au contraire, il paraît se reposer, le regard rivé dans la direction de la maison, alors les pilons font rage au milieu des rires étouffés. Et ainsi jusqu’au retour de l’homme. Résultat : rien n’est prêt pour le repas et la petite ménagère pourrait bien encourir le reproche de paresse. Elle se porte toute frissonnante et câline vers son mari et le reconduit à la maison en le faisant passer à distance des pileuses qui, cette fois, se sont sérieusement mises à la besogne. Aussitôt entrée, elle s’empresse de sortir à nouveau, et, un panier à la main, se précipite chez une voisine complaisante, pour lui demander de lui prêter la farine nécessaire à la préparation de son repas. Autant rieuse et volage elle était tout à l’heure, autant sérieuse, active, préoccupée elle est maintenant. Elle disparaît enfin dans sa maison, soulagée d’avoir trouvé ce qu’elle cherchait.

Je n’ai vu qu’une seule fois cette danse et il y a dix ans déjà, mais la jeune femme qui la mimait mettait à son rôle tant d’originalité et d’expression que je crois la voir encore.

Cette digression un peu longue n’avait qu’un but, celui de faire comprendre comment il vaut mieux arriver le matin que le soir dans un village ; le matin, vous compterez peut-être sans les préoccupations du jour ; le soir, vous ne prendrez que date pour le lendemain.

J’ajouterai, en outre, que c’est une coutume très générale au pays Noir, et même au pays arabe, que le voyageur doit se présenter le matin, que celui qui s’est absenté pour quelque temps de chez lui n’y doit pas rentrer dans la journée ou la nuit, sous peine de voir mille malheurs fondre sur sa maison. J’ai eu souvent maille à partir avec mes guides pour cette cause ; et combien n’ai-je pas connu d’hommes, même très importants, préférer passer la journée et la nuit à portée de fusil de leur maison plutôt que d’y rentrer après midi. Mais les anecdotes sur ce sujet m’entraîneraient trop loin. J’en conterai quelques-unes qui se placeront au cours du récit.

Le lendemain, avec des guides fournis par le chef de Dioufourma, je vais faire étape à Nanthéma. La route, en forêt, longe les bords du Bafing. C’est un merveilleux territoire de chasse où la plume et le poil abondent.

De Nanthéma, nous nous dirigeons, le 8 mars au matin, sur Bana. Ce n’est pas sans peine que nous passons le long des murs du village où ont lieu des fêtes de sorcellerie très singulières appelées Koma, et dont je parlerai plus loin. A onze heures, nous campons de l’autre côté du Baoulé (deuxième branche de la Volta. Bafing et Baoulé se réunissent dans le nord de la route pour former la Volta). Je me résous à passer la matinée au bord de la rivière plutôt que de continuer ; le paysage est enchanteur et tous nous profitons de la halte pour prendre un bain délicieux. Le soir, à quatre heures et demie, après une très courte marche, nous sommes à Balankénendara. Le lendemain matin, 9 mars, nous arrivons de bonne heure à Bobo-Dioulasso. Je me rends aussitôt à un groupe en dehors du village où habite la sœur du Fama de Dioufourma, Guimbi, l’hôtesse de Binger d’abord, puis de Crozat. Ce dernier, en me donnant des notes sur la route, m’avait marqué Guimbi, _cote 20_. Et, en effet, en son souvenir et celui de Binger, je suis reçu à bras ouverts. Nous ne sommes pas longs à faire connaissance : Guimbi est d’une exubérance, d’une activité étourdissantes.

C’est tôt fait que nous installer. L’accueil de l’aimable hôtesse devient du transport, lorsque, dans la journée, je lui fais, en mon nom et en celui de mes amis, des cadeaux royaux.

Elle est partout à la fois, se jette à ma tête, dans mes jambes, entre dans ma case à tout propos pour s’enquérir si je n’ai besoin de rien, me fait apporter du lait, du beurre, des œufs, des poulets, des bœufs, etc.

Enfin, nous allons pouvoir prendre quelques jours de repos dont chacun a besoin, et je vais pouvoir à l’aise préparer la route en me renseignant.

[Illustration]

[Illustration]