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CHAPITRE XIII

=De Kouka à Kawar=

Départ de Kouka. — Kachella Ary-Maïna me guide pour sortir de la capitale du Bornou. — Effondrement de Maladam à la vue du Kachella. — Je prends un dernier congé des hommes du Bornou. — Le cap a changé en route vers le Nord. — Réunion de la caravane à Yo. — Barroua. — Aux bords du Tchad à N’Diédi et à N’Guegmi.

La caravane quitte les bords du Tchad. — Bir-Métimé. — Bir N’Gourtougou. — Bedouaran, la limite des pluies tropicales. — La « Tintoumma ». — « Il y a des diables dans la Tintoumma, qui prennent plaisir à égarer le voyageur. » — Agadem. — Dibbéla. — Les dunes mouvantes entre Dibbéla et Zau-Kébir. — Je suis très souffrant d’un point de côté. — Arrivée à Zau- Kébir. — Zau-Saghaïr. — Une alerte. — Bir-Mousketoun. — Arrivée à Bilma.

Considérations générales sur les routes dans le Sahara. — Chameaux et chameliers. — Les dunes et la route de Kouka à Kawar. — La polaire. — Le chameau et ses maladies.

L’oasis de Kawar. — Récolte du sel. — Les Toubbous-Dirkou et les Toubbous-Reschad. — Maï et Maïnas. — La zouaïa senoussi de Chimendrou. — Départ pour Arigny. — Anay.

Le 15 août, à quatre heures du matin, tout le monde est sur pied ; on arrime, on bâte, on charge. A six heures, tout est paré ; on se met en route pour aller prendre le chemin qui longe le mur de la ville de l’Ouest[37], chemin que nous devions suivre jusqu’à l’extrémité nord du mur ; c’est en ce point que prend la route de Kawar.

Au moment où le convoi s’ébranle et où je me dispose à en prendre la tête, Malam-Issa me rappelle que Maladam m’attend. Je lui réponds que je n’ai pas le temps. Il expédie un homme à son frère et me suit. Arrivé au mur de la ville, nous tournons à droite, et je puis voir des masses de cavaliers qui, ventre à terre, se portent vers la route de Kawar ; c’est l’escorte de Maladam qui va se placer. Je m’arrête alors et, à haute voix, car la foule nous faisait cortège, je dis à Malam-Issa de bien prévenir son frère que si l’on tente de m’honorer du Salut des lances, je recevrai la charge mon revolver au poing. En même temps, j’ordonne de charger les armes. Malam-Issa, tout interdit, se précipite au galop sur la route, au-devant de son frère.

Arrivé sur le Dendal, quel n’est pas mon étonnement de voir un cavalier en pantalon rouge (insigne du service du Cheik), suivi de deux fantassins armés de fusils qui, sans me dire un mot, se porte en avant de moi et prend la route pour me guider. Je reconnais cet homme ; c’est le Kachella Ary-Maïna. Il ne peut être là que par ordre.

Nous sortons ainsi de la ville au milieu des marques de sympathie de la population. Arrivés sur le chemin, Maï vient se joindre à moi ; il ne doit me rejoindre que le soir avec ses animaux. Nous marchons pendant 500 mètres environ sans incident ; tout à coup, à un détour du chemin, j’aperçois en bataille deux cents cavaliers et Maladam en avant d’eux. Je vois le geste qu’il fait pour porter sa troupe en avant, quand, ventre à terre, passe auprès de nous un cavalier qui joint Maladam et lui dit quelques mots. Celui-ci baisse sa main levée, regarde attentivement dans notre direction et aperçoit Kachella Ary-Maïna.

Je le vois s’effondrer littéralement dans sa selle. Le coup était pour lui inattendu. Il comprend que le Cheik, conseillé par Settima, a pris ses précautions pour l’empêcher de faire une sottise. Il avait si bien combiné son plan, cependant. On savait que le Salut des lances n’était pas fait pour m’effrayer ; mais un cavalier maladroit, emporté par son cheval, pouvait, comme par accident, me percer de sa lance ! Qu’eût pu dire le Cheik ? Un kéfir de moins ! Et Maladam était vengé. Fort heureusement que le Cheik et Settima avaient au cœur des sentiments plus nobles et un plus grand respect des lois de l’hospitalité.

[Illustration : Sortie de Kouka. — Maladam m’attend avec un fort parti.]

Quand je suis à 50 mètres de Maladam et de sa troupe, je me porte au- devant de lui et le salue. Je le regarde en face à ce moment ; il est blanc de rage. Il me rend mon salut et, faisant faire une conversion à sa troupe, prend la route devant le convoi. Un kilomètre plus loin, il arrête et fait placer son escorte sur le flanc droit du chemin. Kachella Ary-Maïna toujours seul, et sans lui adresser un mot ou un regard, se met à la même hauteur sur le flanc gauche. Le convoi défile, je reste en arrière ; je dis adieu à Maladam, le prie de saluer le Cheik de ma part ; puis, me portant vers Kachella Ary-Maïna, je le salue et le prie de remercier le Cheik et Settima. A ce dernier nom, le Kachella, impassible jusque-là, ne peut s’empêcher de sourire et me souhaite bon voyage. Quand je me retourne, Maladam et son escorte ont disparu dans un tourbillon de poussière.

Une heure après, nous campions à Daouergou, où il était convenu que devait nous rejoindre Maï dans la soirée.

Déjà les Arabes et Marabat étaient partis, mais ils ne pouvaient quitter Yo sans l’arrivée de Maï, qui était leur guide comme le mien.

Mohammed a été autorisé à m’accompagner jusqu’à l’étape ; il semble triste, et je ne puis m’empêcher de songer à la destinée de ce malheureux qui, vraisemblablement, ne pourra revoir la terre natale. Certes, il a commis une grande faute, car il a trahi son maître ; mais l’expiation est terrible. Le mal du pays l’a saisi ; s’il ne réussit à entrer dans la première caravane, il mourra. J’ai essayé de m’entremettre pour lui, mais je dus reconnaître que le mélange de nos deux causes ne pouvait avoir qu’un résultat nuisible pour tous les deux.

Au retour à Tripoli, j’ai tenté d’apitoyer Ahmet-Rassim-Pacha, le digne Waly, sur son cas ; il m’a promis d’écrire au Bornou. C’était le seul service véritable que je pouvais rendre à cet infortuné.

Malgré l’aridité que pourra présenter peut-être la relation, je ferai pour la traversée du Sahara la copie textuelle de mon journal de route. Je crois que c’est le seul moyen de donner les renseignements que j’ai recueillis, sans rien omettre.

Je renvoie Makoura à Kouka avec son chameau acheter dix boubous, un kilogramme de savon.

Mohammed reste jusqu’à deux heures et refuse de manger, affectant une nostalgie un peu de commande peut-être, mais avec fonds de vérité. Il me dit que le Roi a expédié un homme à Yo parce que les Arabes, refusant de partir avec moi, avaient pris les devants pour faire caravane à part. Or, un instant après, arrive un Toubbou avec un chameau, qui, aujourd’hui seulement, part rejoindre la caravane. Mohammed devait me donner jusqu’à la fin de faux renseignements.

Je lui souhaite au départ un retour prochain en Europe.

Enfin nous avons changé le cap et chaque pas sur cette direction va nous rapprocher de la patrie et de ceux que nous aimons !

Dans l’après-midi, en inventoriant le sac de cuisine, Badaire trouve huit cartouches. J’étais absent ; à mon retour Sine, mon cuisinier, a disparu ; je le fais en vain chercher jusqu’au soir.

Maï, parti à Kouka, rentre vers quatre heures. Makoura revient à la nuit avec dix boubous, un entonnoir, deux musettes en cuir. Kachella Ary- Maïna, me rapporte-t-il, était bien là par ordre du Roi ; on a dit à Makoura (Malam-Issa) que c’était pour voir si Maladam me ferait un cadeau, mais la vérité est ce que j’avais pensé : Maladam avait mauvaise idée en tête ; Settima l’a empêché de la mettre à exécution en faisant envoyer Ary-Maïna. Pas signe de vie du Roi. Tant mieux !

16 août. — Nuit tranquille. On charge, mais pour le départ on attend Maïna Adam, qui arrive à six heures.

Départ à six heures vingt. Nouvelles protestations de fidélité de mon guide. J’ai d’ailleurs entière confiance en Maï au moins jusqu’à Kawar, et je ne crois pas me tromper. Pendant la première demi-heure, je cherche Sine qui, à mon avis, est caché et n’a pas été à Kouka. Je prends enfin congé de Maïna Adam, qui adresse seul à son fils ses dernières recommandations. La route est mauvaise, les chameaux glissent sans cesse, on est obligé d’avoir un conducteur par animal. Hier, en examinant mes chameaux, Maï a constaté que deux avaient le dem (maladie du sang, coup de sang) ; il leur a donné de la graine de moutarde du pays. Il a défendu de donner du mil aux animaux.

En route, vaguant un peu, je blesse deux biches sans pouvoir les prendre. Mon nouveau cheval est une très bonne et vigoureuse monture.

Nous campons à neuf heures à N’Gouroua. A midi arrive un supplément de Toubbous avec six chameaux. Maï en a sept très chargés. Son père m’a demandé de lui prendre deux peaux de bouc à porter à N’Guegmi.

Maï vient me voir et me dit que nous mettrons deux jours encore pour aller à Yo, que la rivière est haute, mais que probablement par Settima (homme du Roi) nous trouverons des embarcations. Il faudra acheter à Yo du blé (du grain, je pense, veut dire Maï, car nous ne nous comprenons pas très bien). A Yo, il y a du poisson, mais bien plus à N’Guegmi.

A compter de ce point, les chameaux étant entraînés, on marchera matin et soir.

Ma santé semble s’être rétablie comme par enchantement avec l’exercice et le grand air, mais que de mouches et de moustiques !

Un peu de pluie et beaucoup de vent, de neuf heures à deux heures et demie, mais le temps est couvert et orageux. Je doute de pouvoir établir la position de Barroua si ce temps continue.

17 août. — Les moustiques ne nous ont guère facilité le sommeil. On charge à quatre heures trente ; à cinq heures trente, on est en route. Grâce au temps, relativement sec, le terrain n’est pas trop mauvais. Vers dix heures et demie, après avoir causé avec Maï qui me dit que, si l’on marche bien, nous serons demain à Yo, je m’éloigne pour chasser ; mais je suis pris par des marais et ne puis rejoindre la route qu’à deux heures, après avoir payé 5 francs à des bergers pour me guider. En ce point, je ne sais si oui ou non la caravane est passée ; à l’inspection des traces, je finis par définir qu’elle est en arrière. A deux heures quarante, je suis au camp, mais en route, par suite des réactions violentes de mon cheval, mon étui de revolver s’est ouvert et j’ai perdu ce dernier. La caravane a campé à dix heures quarante-cinq.

Au camp, tout le monde est en l’air, on est parti à ma recherche ; enfin, à cinq heures et demie seulement, Maï rentre. J’achète 10 francs une chèvre que je fais tuer pour tous, Toubbous et nous.

18 août. — Nuit horrible, des moustiques à foison malgré le vent. Réveil à quatre heures trente. Départ à cinq heures quarante-cinq. Marche plutôt lente ; il fait très lourd, les terrains inondés se multiplient. A neuf heures quarante-cinq, nous campons sous la menace d’une tornade. Grand vent avec accompagnement de pluie. A midi arrivent huit chameaux, qui joignent la caravane, puis, vers trois heures, Malam-Issa amenant à Maï trois captifs, dont un Samonné (castrat), de la part de Maladam. Il vient me saluer et me dit que Sine a prétendu que je l’avais renvoyé et battu.

Il va passer la nuit et repartira pour Kouka demain matin. Je suppose que les captifs sont pour remplacer les chameaux promis par le Roi. Il est venu sur Sokkoto[38] ; j’eusse autant aimé ne pas voir sa banale figure.

19 août. — Je dois, à cause des moustiques, passer partie de la nuit dans mon fauteuil. Au matin, Malam-Issa, après m’avoir salué au passage, repart pour Kouka. A six heures, on se met en route ; la marche est horrible, les terrains inondés se succèdent sans interruption. A dix heures et demie, nous passons un marais de 1 mètre de profondeur ; à neuf heures et demie, l’hyphème fait à nouveau son apparition ; enfin, à dix heures et demie, nous arrivons à Yo et au Komadougou. Le courant de celui-ci est nettement accusé vers le Tchad ; sa profondeur est de 1m,50 ; on a quelque difficulté pour le passage. Les tentes des Arabes sont sur la rive gauche. Zaggar se jette à la nage pour aider au passage des chameaux.

Dès une heure quarante-cinq, le passage est terminé ; quand Maï est sur cette rive, j’envoie Makoura saluer avec lui Marabat, chef de la caravane ; puis je distribue entre Maï et les Arabes les quartiers d’une biche que j’ai tuée le matin. J’achète deux énormes poissons secs de 20 kilogrammes pour 15 retals, soit moins de 50 centimes. Maï est campé plus à l’Ouest ; je le joindrai demain. On a volé deux chameaux à la caravane ; l’homme du Cheik, Settima, est à leur recherche. Tout le monde nous fait bonne figure ; il faut espérer que la chose durera.

Enfin, nous avons franchi le grand affluent du Tchad ; à la même époque, il y a un an, j’arrivais au bord du Niger.

Nous avons trouvé l’hyphème en grande abondance, une heure environ avant l’arrivée à Yo ; mais il domine surtout sur la rive gauche du fleuve.

20 août. — Nous faisons séjour ; j’achète un peu de mil et de blé, aussi un peu de riz, ces dernières denrées à des prix exorbitants ; par compensation, le poisson est pour rien. On remet en état les peaux de bouc.

La caravane, définitivement constituée et réunie à Yo, se compose de :

1o Maï, mon guide, avec quatre chameaux et deux chevaux ;

2o Ma caravane avec douze chameaux et deux chevaux ;

3o Marabat-el-Hadj-Ali avec trente-cinq chameaux et un cheval ;

[Illustration : Le passage du Komadougou à Yo.]

4o Zaggar avec dix-sept chameaux et un cheval ;

5o Tarouni avec quatre chameaux et un cheval ;

6o Quelques Toubbous avec six chameaux.

Total : soixante-dix-huit chameaux, sept chevaux et quelques moutons ;

Trente hommes en état de combattre ;

Trente jeunes esclaves.

Le soir, Maï me dit que le chef du fleuve exige 30 pièces pour le passage de ma caravane. Je l’envoie les chercher à Kouka. Maï m’a emprunté 2 pièces remboursables à Kawar ; il me paraît intéressé plus que de raison, étant données mes marques de générosité. Zaggar abat un chameau qui a mangé des oignons ; Maï m’envoie une épaule de mouton ; nous sommes en grande abondance de chair.

21 août. — Départ à cinq heures et demie. La route est horrible, plus mauvaise encore que les jours précédents. Nous campons à onze heures, après avoir franchi un marais très mauvais. La caravane est en entier réunie. Marabat paraît bien impatient. Les Arabes laissent marcher leurs chameaux à la mode du Nord, en kaflacad, c’est-à-dire libres, tandis que ceux des Toubbous et les miens, ou sont conduits à la main, ou sont attachés les uns derrière les autres.

Ces deux jours passés, le temps a été beau et les soirées d’une limpidité rare en cette saison. Il serait bien à désirer qu’il en soit ainsi quelques jours encore, pour me permettre de prendre les latitudes de Barroua et de N’Guegmi, puisque les longitudes me sont impossibles.

L’hyphème a disparu dès la deuxième heure de marche.

22 août. — Nuit bonne. On lève le camp à cinq heures vingt pour camper à neuf heures quinze à Barroua ; marche lente : 10 à 12 kilomètres.

J’ai fait hier après midi visite à tous les membres de la caravane. Marabat est malade : il a la diarrhée ; je lui envoie du bismuth et deux pilules d’opium. Il m’a envoyé ce matin, avant le départ, un bon litre de lait de chamelle.

Barroua, situé sur un groupe de deux mamelons qui surplombent la plaine d’une dizaine de mètres, est en ruine. C’est une misérable agglomération sans aucune importance : tata ruiné en terre noire de marigot.

En m’éloignant sur le flanc de la colonne, j’ai vu des biches à foison ; mais impossible d’en abattre une seule.

Le bois manque totalement à Barroua ; nous avons dû en apporter du campement d’hier.

Je n’ai aucun moyen de déterminer Barroua, malgré la lettre de mes instructions.

1o Mes chronomètres sont arrêtés[39] ;

2o Toute distance lunaire est impossible, la lune étant à son vingt- huitième jour ;

3o Le temps, sauf ces trois jours derniers, s’est maintenu constamment couvert.

J’obtiens dans la nuit une latitude par Véga.

23 août. — Départ à cinq heures cinq minutes ; la marche est excellente ; à six heures et demie nous sommes en vue du Tchad que nous côtoyons jusqu’à onze heures quarante, heure à laquelle nous campons à N’Diédi.

Le temps menaçant au départ a crevé vers sept heures et demie, et une heure durant nous avons eu une petite pluie.

Marche : 26 kilomètres au Nord-Nord-Ouest.

Une tornade menace à la nuit, mais se réduit à un vent violent et frais qui assure à tous une bonne nuit.

24 août. — Départ de N’Diédi à cinq heures vingt. Marche très bonne ; on est à N’Guegmi, au bord du lac, à onze heures dix.

Nous avons eu en route plusieurs échappées très nettes sur le Tchad. L’eau est franche, le lac est dans son lit. N’Guegmi est situé sur le bord même du Tchad, en dedans d’une presqu’île qui détermine deux anses, dont celle que nous avons longée doit être fermée en saison sèche.

Longue conversation avec Zaggar. Au sujet de Maï, il me dit que c’est un homme sûr, mais âpre au gain ; je me suis aperçu de ce dernier défaut à diverses reprises, et aujourd’hui en particulier.

Marabat, qui m’a envoyé du lait hier, m’en envoie ce soir encore pour me remercier de ce que je lui ai donné pour sa diarrhée.

Ambre et grands anneaux d’argent forment la parure ordinaire des femmes kanembou des bords du Tchad. Beaucoup sont réellement jolies.

25 août. — Séjour à N’Guegmi. Je dois infliger une leçon à Maï, qui s’est chargé d’acheter pour moi poisson et mil et qui le prend avec un sans-gêne par trop grand. Il veut me vendre une brebis impotente à un prix d’éléphant ; je la refuse ; il en arrive à me l’offrir. Il m’emprunte 3 pièces, total 5, toujours payables à Kawar.

[Illustration : Campement des bords du lac Tchad près du village de N’Guegmi.]

Pendant le séjour à N’Guegmi, on revoit les charges, on abreuve les animaux, on fait des achats de poisson sec pour toute la route. Ces poissons proviennent du lac ; ce sont des carpes énormes ; j’en ai acheté de plus de 70 centimètres de long et de 40 de large.

Les pêcheurs se bornent à couper la tête et la queue ; ils les ouvrent ensuite, enlèvent la grosse arête du milieu et les laissent sécher au soleil, sur le sable.

Ainsi préparée, la chair possède un goût âcre extrêmement désagréable et qu’il est impossible de faire disparaître, même par un séjour prolongé dans l’eau froide ou chaude. A l’apparence et au goûter on dirait assez bien de la morue de mauvaise qualité.

En dehors de l’approvisionnement nécessaire pour la route, les caravanes emportent toujours un certain stock de poisson pour échanger à Kawar, et même dans le Fezzan, contre des dattes. C’est une marchandise de très facile défaite, les habitants en étant très friands ; mais je crois que la raison vraie de l’estime de ces gens pour le poisson séché du Tchad a pour cause la rareté excessive de la viande de boucherie.

26 août. — Départ, à cinq heures dix, des bords du Tchad. Nous entrons dans des dunes fixes ; la route varie du Nord 20 degrés au Nord vrai. A peu de distance nous traversons des formations crétacées qui affleurent par larges bancs.

De cinq heures cinquante à six heures quarante, nous traversons des lougans, où le mil est peu prospère, les derniers mils du Soudan ! A neuf heures vingt-cinq, après une marche bonne, nous campons ; le puits n’est pas loin ; nous y irons ce soir.

Dunes de sable fixes, végétation peu florissante, acacias, tamaris, caparis soddata. Mais tout est vert, il semble même qu’il a dû pleuvoir beaucoup cette nuit ; au campement, nous avons eu à peine quelques gouttes d’eau.

A midi trente-cinq, on se remet en route pour gagner le puits ; à une demi-heure du campement, sur la gauche de la route, dans un bas-fond, est un emplacement de puits qui doit être le Bir-Azi. A trois heures quarante, on campe au Bir-Métimé (toubbou), Bir-el-Mam pour les Arabes.

C’est un cirque au milieu des dunes qui, assez abruptes au Nord, ont une pente très douce du côté du Sud. Les puits assez nombreux qui s’y trouvent contiennent une eau fortement saline ; ils sont creusés par les indigènes qui viennent laver les terres pour en extraire le sel (manda) ; il s’y trouve de nombreux vestiges de moules et de fourneaux.

Le guide craint que nous ne trouvions pas d’eau au Bir-Koufeï ; nous devons gagner Bedouaren (Belgadjifari) en trois jours (et j’arrivai le quatrième). Emport de vingt-quatre peaux de bouc d’eau.

Je suis le médecin de la caravane ; outre Marabat, Tarouni est venu me demander de la quinine, puis Zaggar me demande de soigner son cheval.

27 août. — Séjour le matin pour achever de remplir les outres.

Départ à midi dix. Nous passons Bir-Alo (desséché) à cinq heures, et à cinq heures vingt nous prenons campement. Tornade qui ne donne que peu d’eau, et aussi un peu de pluie durant la nuit. J’ai perdu beaucoup d’eau en route ; nous avons emporté vingt-quatre peaux, mais beaucoup fuient ; on a chargé deux chameaux avec huit outres ; mais, lorsqu’il en est ainsi, les peaux se drainent et laissent perdre beaucoup. Je fais faire le plein le soir ; distribution faite, il reste quatorze outres pleines.

28 août. — Départ laborieux à quatre heures quarante ; à huit heures trente-cinq, on campe au Bir-Koufeï, qui est desséché ; formations calcaires, ou mieux calcaires desséchés.

Maï, qui, hier, a voulu m’emprunter des peaux vides, veut aujourd’hui une peau pleine ; je la lui refuse.

Zaggar a perdu son cheval, d’une indigestion de mil, je crois.

Je finis, sur les instances de Maï, par lui donner une outre avant le départ, parce qu’il m’affirme que nous serons à l’eau le lendemain ; il veut changer la route, parce que ses peaux n’ont pas tenu l’eau, et que Marabat, dont la caravane marche dans le plus grand désordre, n’en a guère.

A midi quinze, on part ; à trois heures vingt, nous passons le Bir- Outâma (à sec) ; ce n’est qu’à huit heures que nous campons.

29 août. — A onze heures et demie, réveil ; à minuit vingt, on est en route. Enfin, à neuf heures vingt, nous campons au Bir N’Gourtougou (toubbou), Karoungou (arabe), mais le puits s’est effondré ; il reste une mare qu’on a tôt fait d’assécher. Cela me rappelle assez bien Gastiatbé.

[Illustration : De Kouka à Bir-Meschrou.]

Malgré les récriminations des hommes, qui ont été des plus mous, je suis arrivé avec six peaux de bouc. On ne saurait négliger cette précaution d’arriver avec de l’eau au puits, quitte à la jeter une fois qu’on s’est assuré que le bir (puits) n’est pas mat (mort), comme disent les Arabes ; sans cette précaution, on pourrait se trouver dans un grand embarras avant d’avoir terminé les travaux de curage ou de réfection.

Ce cas est assez commun sur cette route où il ne passe guère plus de deux caravanes par an.

Maï pense gagner Bedouaran demain dans la matinée, mais on partira après midi, pour marcher partie de la nuit.

Décidément, c’est bien de la dure route !

A deux heures quinze, on reprend la marche, pour camper à sept heures dix au fond d’une dépression où il n’y a plus d’eau, mais où des mares devaient exister il y a quelques jours encore. La végétation forestière s’éclaircit peu à peu, les graminées seules subsistent, mais prennent déjà l’apparence de la végétation des terrains de sable.

30 août. — A minuit cinquante, on se remet de nouveau en marche ; vers quatre heures du matin, les arbres disparaissent, pour ne laisser qu’une maigre végétation herbacée et quelques tamaris.

Grandes dunes, toujours de même direction Est-Ouest. Sable dur ; dans les bas-fonds, formations calcaires par bancs. Nous arrivons ainsi à Bedouaran (toubbou), Belgadjifari (arabe), à neuf heures cinq.

Tout le monde est épuisé par cette marche ultra-rapide. Depuis le 27, à midi, nous avons fait, avec les lacets, plus de 160 kilomètres ; les hommes et les animaux n’ont pu reposer. Marabat est mécontent et a affecté de ne plus vouloir continuer, mais Maï a été inflexible. Il est arrivé à onze heures. Il a beaucoup d’enfants ; il a dû en mettre sur les chameaux. Mais il est merveilleux de voir comment les bambins ont supporté cette marche énorme ; il est des enfants de cinq et six ans, beaucoup de huit à douze ans, qui l’ont faite sans fléchir. Mes hommes, à moi, sont amollis ; ils ne pensent qu’à se gorger d’eau.

On fait boire les chameaux après midi ; l’excessive maladresse et la négligence de mes hommes provoquent des incidents désagréables.

31 août. — Tout le monde se lève après une bonne nuit de repos.

Nous avons eu dans la journée d’hier, vers quatre heures, un coup de simoun.

En causant, Zaggar et Maï me disent que c’est ici une mauvaise station, à mi-route de Kawar, à sept jours des Touaregs, autant du Kanem. De même, Agadem n’est pas sûr ; quand, sur un de ces points ou en route, on trouve des gens, on ne parlemente qu’à coups de fusil.

Ici les puits sont au nombre de deux ; un troisième, comblé, revêtu en bois ; on a curé le meilleur, mais l’eau en est bonne.

Jusqu’ici, et pendant une journée encore, la route est marquée, mais dans la Tintoumma on ne marche qu’en se dirigeant par les étoiles.

Maï compte mettre trois jours et deux nuits pour gagner Agadem. On devait partir demain matin ; on ne partira que demain à midi.

Plus de bois à trouver ; on marche sans cesse.

La limite des pluies régulières est bien portée d’après Clapperton ; d’ailleurs le point de Bogghechimga me semble être N’Gourtougou.

J’attribuerais volontiers la formation de ces bancs de calcaires récents à ce fait que le fond de la mer Saharienne était tapissé, comme le Pacifique, de bancs de coraux (madrépores) qui, lors du soulèvement général, sont venus presque à la surface, recouverts seulement d’une couche de sable, variable comme épaisseur.

Les eaux du ciel, drainées par les dunes, pénétrent jusqu’à cette couche ; grâce à leur légère activité, elles attaquent cette couche calcaire. Lorsque le soleil pompe de nouveau cette eau, elle remonte sous forme de vapeur au travers de la couche de sable ; cette vapeur est chargée d’acide carbonique et aussi de carbonate de chaux qui se dissout dans les eaux qui sont restées à la surface du sol ; celles-ci évaporées, les carbonates et bicarbonates se déposent. Il se forme, en un mot, une sorte d’agglutination de sable et de chaux. Si je puis mieux m’exprimer, je dirai que c’est une sorte de pétrification des sables.

1er septembre. — Dès le matin je fais remplir vingt-six peaux de bouc, tout ce que je possède.

Départ à dix heures cinquante-cinq ; à midi quinze paraissent les premières touffes de hâd[40] ; la végétation forestière n’a plus que quelques très rares représentants ; elle disparaît complètement vers six heures, heure à laquelle nous entrons dans la Tintoumma, vaste plaine de sable ondulée, avec une végétation très claire de hâd et d’herbe à panache[41]. Nous campons à sept heures cinquante-cinq à un beau memnep (acacia) isolé ; la route a été Nord vrai.

Le chameau de Settima arrive à bout de forces ; je n’en serais pas fortement embarrassé si je n’avais un de mes hommes à faire porter et si je ne devais prendre de l’eau en quantité, car les hommes sont d’une faiblesse extrême contre la soif.

A une heure quarante-cinq, on repart ; bientôt mon chameau est à bout, je dois l’abandonner. A sept heures quarante-cinq, nous campons ; même aspect général du terrain.

A deux heures vingt-cinq, on repart ; je sais que l’intention de Maï est de gagner Agadem demain. Les Toubbous, dont les charges sont très lourdes, ne peuvent emporter d’eau.

A neuf heures et quart, on s’arrête ; je fais demander à Maï si son intention est de continuer d’une traite ; il a répondu affirmativement. Je me mets en violente colère ; on ne m’a pas prévenu, je n’ai pas de repas pour les hommes, et en outre c’est le moyen de jeter bas tous les chameaux, ce qui est, je crois, le but du guide, pour me forcer à en acheter ou à en louer à Dirkou. C’est d’ailleurs son sujet habituel de conversation depuis plusieurs jours déjà.

A neuf heures cinquante, on repart. L’aridité de la vaste plaine ondulée va s’accentuant et, par places, affleurent des bancs de roches plutoniques ferrugineuses et des crêtes de même nature, sans relief au- dessus du sol environnant ; on les appelle barkadama-dama.

On va, on va toute la nuit, avec coups de tabala à l’avant et à l’arrière pour qu’on ne s’égare pas : c’est que là toute trace s’efface vite, et dans l’océan des sables la caravane mouchette à peine de quelques points noirs la zone qu’elle traverse.

3 septembre. — On veut sortir de nuit, parce que la polaire est le guide le plus sûr ; de jour on s’égare trop facilement, il y a des diables, disent les Toubbous, qui se jouent de l’homme dans ces solitudes et l’éloignent de la bonne voie.

Quand, à quatre heures quarante-cinq, l’aube se lève, nous pouvons discerner devant nous les noirs rochers de la chaîne d’Agadem qui courent Nord-Ouest-Sud-Est. A huit heures et demie, nous campons à l’oasis ; nous avons marché vingt heures. Je suis très fatigué, car je n’ai pu reposer que deux heures depuis quarante-huit heures.

Cette traversée de la Tintoumma est restée dans mon souvenir comme une des plus poignantes émotions de ma vie de voyageur. J’ai eu dans cette nuit terrible la perception angoissante de cet infiniment petit qui est l’homme, perdu dans cet infiniment grand qui est l’espace. Dans la nuit, à la clarté crue de la lune, l’immense plaine sans ondulation, sans vie, semble se confondre avec le ciel sans que le moindre trait d’horizon en souligne la démarcation ; la caravane se déplace en silence, dans un recueillement sépulcral ; tout prête à l’illusion du néant ; le sens ne connaît plus la distance, la lumière se diffuse sans préciser les contours de l’objet.

« On voit des diables dans la Tintoumma, » disent les Arabes. Ces diables, je les ai vus.

J’ai dit les heures de marche du 2 et du 3 septembre. Lorsque ce jour, Maï donna l’ordre de faire accroupir les chameaux sans les décharger, j’ai dit que j’avais marqué mon étonnement de n’avoir pas été prévenu, si bien que je n’avais de repas préparé ni pour mes hommes, ni pour Badaire et moi. Lorsqu’on repartit à neuf heures cinquante, à la fatigue de la marche et de l’insomnie devait s’ajouter bientôt celle plus pénible de l’épuisement.

Il n’est pas onze heures que mes hommes prennent tous les prétextes pour rester en arrière et s’asseoir. Quand je constate leur absence, je retourne les chercher ; car, s’ils s’endorment, c’est la mort certaine. De gré, de force, je leur fais rejoindre la caravane ; mais bientôt moi- même je suis à bout, mon cheval aussi. Malgré toute mon énergie, un sommeil de plomb envahit mes paupières, je ne puis réagir ; de même mon cheval, de temps en temps, s’arrête et s’endort, l’espace de quelque secondes, c’est vrai, mais assez pour que moi-même je me réveille.

Ce que je sens bien, c’est que, si je pouvais dormir quelques minutes seulement, deux ou trois, pas davantage, cet impérieux besoin disparaîtrait. Un de mes hommes avait trouvé le moyen de sacrifier au sommeil : sachant que je le réveillerais en temps utile, il partait comme un fou jusqu’au chameau en tête de la caravane et arrivé là, comme une masse, il se laissait aller sur le sol ; instantanément il s’endormait ; lorsqu’il arrivait à ma hauteur, quoique son assoupissement n’eût pas duré plus de deux minutes, car la caravane marchant très serré n’avait pas une centaine de mètres de longueur, j’avais grand’peine à le tirer de sa léthargie. Ne pouvant plus résister, j’entrepris de tenter la même expérience. Arrivé à la tête de la caravane, je me laisse tomber à terre et je m’endors, la bride de mon cheval dans la main. Toutefois je gardais le sentiment de la perception des bruits ; j’eus parfaitement conscience que la caravane s’écoulait, puis que la queue me dépassait. Un moment encore je l’entendis s’éloigner, puis plus rien. Je me lève en sursaut, je saute sur mon cheval. J’étais bien éveillé. Je cherche des yeux la caravane, je ne vois rien ; je prête l’oreille, je n’entends rien ; la peur m’envahit, je veux chercher la polaire, je ne puis la trouver ; la réflexion me vient que même en marchant sur elle je puis passer près de la caravane sans la voir. Cette idée m’affole ; j’ai la tête perdue, une angoisse terrible me saisit à la gorge. J’appelle, on ne me répond pas.

Il me faut une force surhumaine pour reprendre un peu de sang-froid ; les astres dansent devant mes yeux fatigués, la plaine de sable me semble une muraille d’une hauteur vertigineuse.

Enfin, je me ressaisis, je retrouve l’étoile à sa place dans le ciel, et je me mets en route, stimulant mon cheval. Je n’avais pas fait 300 mètres que je joignais la queue de la caravane. Je fis consciencieusement, on peut le croire, mon métier de chien de berger jusqu’au matin ; mais les Arabes ont raison, « il y a des diables dans la Tintoumma, qui prennent plaisir à égarer le voyageur ».

Quelques rares bouquets de sivak font tache de verdure dans le milieu de la cuvette de 2 kilomètres de long sur 3 de large, qui s’étend à l’ouest de la crête rocheuse. Agadem est une cuvette que les pluies, quand elles sont abondantes, transforment passagèrement en un petit lac sans profondeur. Les eaux ont disparu de la surface ; mais, comme sur la couche rocheuse imperméable s’étend une grande épaisseur de sables, l’eau des dunes et des rochers s’amasse au milieu de ceux-ci, et il suffit de creuser à une profondeur de 50 à 70 centimètres pour l’obtenir. C’est improprement que l’on parle des sources d’Agadem, il n’y en a point, sauf dans la montagne peut-être ; mais, comme sur la côte du Sénégal, au pied des dunes ou dans les lits sablonneux de rivières desséchées, on trouve l’eau sur nombre de points de la cuvette à très faible profondeur.

Vers quatre heures et demie du soir, nous avons eu une alerte et aussitôt tous les hommes de la caravane de donner essor à leurs instincts guerriers, pendant que les guides allaient dans le Sud à la découverte de ceux que nous croyions avoir à redouter et qu’on disait être des Toubbous-Daza. On sut bientôt que c’étaient quelques hommes de Kawar filant sur Kouka avec des dattes. Ils donnèrent à Maï de bonnes nouvelles de Kawar.

[Illustration : La caravane dans la Tintoumma.]

Mon personnel se fait mal à ces fatigues qui demandent une énergie soutenue ; j’ai trop gâté mes hommes, et à tout instant je suis obligé de recourir à des moyens de rigueur.

4 septembre. — Séjour à Agadem. Quatre Toubbous, avec quatre chameaux chargés de venaison sèche et des chiens, sont arrivés hier à la nuit. J’achète un sac de lahm[42]. Maï me dit que pour l’emporter plus facilement je pourrai le faire piler à Kawar.

Zaggar est, je crois, un brave homme, assez droit, généreux en tout cas. Il m’a donné un vase de beurre, un autre contenant de la viande conservée dans le beurre, deux calebasses en bois, le tout remboursable à Mourzouk. D’un vase de beurre, Maï qui est décidément un personnage très âpre, m’a demandé 11 talaris.

Marabat, que je soigne et dont j’ai conquis les bonnes grâces de ce fait, m’a fait la gracieuseté hier, au lever du jour, alors que tout le monde était harassé par une nuit de marche, de m’envoyer un demi-litre de lait de chamelle ; j’ai été très sensible à cette délicatesse, d’autant plus que nous avons dû marcher quatre heures encore.

On a fait ce matin du fourrage pour quatre jours pour les chevaux, jusqu’à Zau ; il n’y a en effet, au long de la route, que de la pâture pour les chameaux.

L’après-midi est torride, aussi bien que la matinée de huit à onze ; mais à sept heures il se lève une brise forte, peu régulière comme direction, qui rend la chaleur de midi supportable, mais soulève les sables.

La salubrité de l’air et du sol est absolue ; sans ce fait on ne pourrait, je crois, résister aux fatigues excessives que l’on est obligé d’endurer.

Les environs du campement sont dénués de toute végétation et c’est très loin qu’on a dû chercher la paille. La plaine riche en herbages, marquée sur la carte, est pure fiction.

5 septembre. — Séjour le matin, départ à midi quinze ; c’est à une heure quarante-cinq seulement que nous arrivons à la lisière de l’oasis. La pente de celle-ci est Nord-Sud, inclinant vers l’Ouest. Elle occupe le fond d’un cirque bordé au Nord-Est et à l’Est par des montagnes de 100 mètres environ de hauteur ; de l’autre, ce sont des dunes qui forment le circuit. Ces montagnes rocheuses sont constituées par des grès ferrugineux, comme aussi la sole de l’oasis ; mais en nombre de points se montrent des affleurements de gypse, soit par bancs, soit par intumescences.

Les dunes sont dénudées et sont souvent modifiées par les tourmentes ; la pente abrupte est du côté du Nord.

Péniblement nous nous élevons jusqu’au col où passe la direction de la route ; nous n’atteignons ce point qu’à deux heures trente-cinq.

La partie septentrionale de l’oasis est beaucoup plus riche en végétation que la partie sud. Les essences y sont plus nombreuses et atteignent un plus grand développement. Il y a plusieurs bouquets de palmiers d’Égypte, tandis qu’un seul sujet existe au Sud.

La marche se continue ainsi au milieu de dunes dont l’ascension mais surtout la descente sont très pénibles. Aucune trace de végétation, ou seulement des racines de plantes desséchées. Le vent a fait son œuvre et enseveli sous les sables mouvants la plaine riche en herbages et les antilopes de la carte.

La marche se poursuit très lente ; il fait très chaud, avec une bonne brise, heureusement.

A trois heures cinq apparaissent quelques maigres touffes d’herbe, et c’est toujours la mer de sable aux larges ondulations privées de vie, la solitude sans horizon, sans autre repère que le ciel.

Ce n’est qu’à six heures cinq qu’on trouve quelques menues plantes fourragères pour les chameaux. On campe à sept heures cinq.

6 septembre. — Départ à une heure vingt du matin ; même aspect désolé ; à sept heures nous campons parce qu’on a trouvé quelques rares herbes.

A deux heures quinze après midi, la marche reprend ; à quatre heures, grâce au mirage, nous apercevons les rochers Tiguerin et les roches de Dibbéla ; à sept heures quarante, nous campons en plein sable, à hauteur des rochers Tiguerin.

La marche, Nord jusqu’à quatre heures, endure fortement l’Ouest à partir de ce moment.

7 septembre. — A une heure du matin, on repart ; la marche, très régulière, se poursuit jusqu’à six heures cinq, heure à laquelle nous arrivons à l’oasis de Dibbéla.

De dimensions restreintes, entourée, surtout à l’Est, de montagnes à demi ensablées, l’oasis présente quelques bouquets de palmiers et plus au Nord quelques arbres épineux. Elle est dominée de toute part par des dunes mobiles de 80 à 100 mètres de hauteur. L’eau s’y trouve à peu de profondeur comme à Agadem, mais elle a un goût détestable.

Un de mes chameaux a dû rester à la traîne, mais a pu rejoindre ; je crains d’être obligé de l’abandonner.

Tout le plaisir de l’arrivée est gâté par Maï, qui déclare qu’on partira le soir à deux heures. Les Arabes n’en ont cure, pas plus qu’Hadj-Ali ou Marabat. Les animaux sont sur les dents. L’oasis est pauvre en fourrage, c’est vrai ; mais il faut aussi compter avec les hommes, et ils sont éreintés. Je suis souffrant d’un violent point de côté qui m’empêche de respirer. J’envoie dire à Maï que, souffrant et ayant des animaux fatigués, je désire qu’on ne parte pas ce soir. Il répond que ce sera pour le lendemain.

Maï est d’une âpreté et d’un orgueil dont on peut difficilement se faire idée ; avec cela, actif, intelligent et non dépourvu d’habileté. Ce qu’il cherche en ce moment, c’est à claquer la caravane pour faire à Kawar les affaires de ses compatriotes et les siennes propres.

La longitude à laquelle Dibbéla est portée sur la carte, par rapport à Agadem, n’est certainement pas exacte. Dibbéla est dans l’ouest d’Agadem.

En résumé, dans cette partie du Sahara, l’eau se trouve partout à peu de profondeur dans les sables, aussitôt que la roche affleure.

Le sous-sol est constitué par des bancs de roches qui retiennent les eaux dans les endroits protégés des mouvements des sables par des roches encore émergentes. Celles-ci se trouvent à peu de profondeur, mais sur la majorité des points.

Ces amoncellements de sables atteignent des hauteurs variant de 50 à 100 mètres. Les roches de Dibbéla sont celles d’Agadem ; il s’y trouve un peu de gypse aussi et des fragments de quartz.

La sole de l’oasis de Dibbéla est à une cote moins élevée que celle d’Agadem. B = 480 mètres.

A onze heures dix du soir, on lève le camp et l’on se met en route. Dunes de sables mouvants sans végétation.

8 septembre. — On s’arrête à huit heures dix ; route Nord vrai. Au cours de cette route, j’ai dû abandonner un de mes chameaux. Total : deux depuis Kouka. Trouvé des sortes de vitrifications creuses et aussi des sortes de charbons de cornue qui auraient été délités par l’action des sables.

Nous repartons à deux heures cinquante-cinq. A cinq heures trente, nous sommes à hauteur de la montagne (Emi) Etioukoy-Imma no 1. Nous campons à sept heures ; dure marche par le soleil, au milieu de dunes croulantes. La pente des dunes est, caractère général, abrupte du côté du Nord.

Avant de quitter le campement de midi, je me suis mis au côté gauche et aussi en arrière, sur la rate et le rein, deux carrés de toile vésicante. Je souffre horriblement d’un point de côté qui me tient tout le côté gauche de la poitrine. C’est, je pense, un engorgement de la rate. L’effet est considérable ; j’arrive au campement avec deux grandes poches d’eau. Je mets un cataplasme, puis, au moment du départ, je recouvre la plaie de bismuth et d’un linge fin. Ce point de côté, dont j’eus grand’peine à me guérir, qui en tout cas m’obligea à faire plusieurs jours de marche avec des vésicatoires, avait pour origine un coup de pied que j’avais reçu d’un de mes chameaux, dans la région gauche de la poitrine, pendant que je le marquais au fer rouge, la veille de mon départ de Kouka.

A onze heures quarante-cinq, on lève le camp de nouveau. Impossible de se rendre compte des directions et des distances, car on fait des lacets continus pour franchir les dunes. Les animaux fatiguent énormément, d’autant qu’il est impossible de trouver pour eux un atome de nourriture.

9 septembre. — A huit heures cinquante du matin, nous campons ; au jour nous avons relevé à 20 degrés au Sud-Est (Emi) Etioukoy-Imma no 2. Nous avons aperçu depuis six heures les montagnes de Zau. J’ai bien souffert au cours de cette route, parce que le frottement du linge m’occasionne de l’irritation et que le résultat que j’ai cherché n’est qu’imparfaitement obtenu : le point de côté n’a pas disparu ; toutefois il y a une légère amélioration.

Quelques plantes permettent de restaurer les chameaux, mais les malheureuses bêtes n’en sont pas moins sur les dents.

A deux heures quarante, on repart. Même aspect ; toutefois on peut mieux tenir la route ; les dunes s’espacent. Cela va bien jusqu’au coucher du soleil, mais alors un de mes chameaux se couche. Le convoi a de l’avance ; il faut renvoyer en arrière et surcharger les animaux en pleine nuit. Je finis par conduire le gros du convoi au campement à huit heures vingt, mais les hommes et les derniers animaux n’arrivent qu’à onze heures.

[Illustration : Dans les dunes après Dibbéla.]

C’est une marche terrible ; avec des animaux pesamment chargés, je ne l’eusse pas faite ; cela, joint à mon état de santé, me laisse l’impression d’une des grandes fatigues du voyage, d’autant qu’il faut ajouter les nuits sans sommeil, qui sont quatre depuis le départ d’Agadem.

Zau-Kébir est un énorme rocher environné, à distance, d’autres moins importants qui, en arrêtant la marche des sables, maintiennent l’eau à faible profondeur et entretiennent une végétation qui repose de la monotonie et de l’écœurement de ces fastidieuses dunes. La végétation arborescente a de très beaux sujets assez nombreux ; la provende pour les animaux est excellente. L’eau est bonne et abondante.

10 septembre. — Je me couche harassé, à midi vingt. La journée se passe à restaurer les animaux qui en ont un terrible besoin. Mais mes hommes sont d’une mollesse, d’une négligence impossibles à dépeindre. Au soir, deux chameaux sont égarés, j’ai eu cependant la précaution de mettre deux hommes ensemble et de les faire remplacer.

Je suis outré au dernier point de l’indigne conduite de tous mes hommes ; leur mollesse peut amener de graves mécomptes, en faisant croire qu’ils sont sans résistance ; or, avec les Toubbous et les Arabes, il est vite fait d’avoir mauvaise affaire. Je suis obligé de déployer une énergie, de montrer une rigueur sans pareilles, alors que mon état de santé demanderait que je pusse profiter d’un peu de repos. Je souffre horriblement de ce point de côté ; l’abondante suppuration des deux premiers vésicatoires ne me procure presque aucun soulagement.

J’ai lieu de penser que Zau-Kébir et Zau-Kora sont un seul et même point[43].

11 septembre. — Nous partons à deux heures du matin de Zau-Kébir, la route est au Nord ; quelques dunes, mais elles s’espacent de plus en plus ; les roches se multiplient, les lignes de dunes prolongent très directement les rochers vers l’Ouest, ce qui indique qu’elles s’établissent sous l’influence de vents du nord-est, puisque la pente abrupte est en outre au Nord.

Nous entrons dans le Zau-Saghaïr ou « Val pierreux » ; des roches isolées de toutes formes et aussi des chaînons en constituent le circuit, qui est plus allongé dans le sens Nord-Sud que dans celui Est- Ouest ; ce sont des roches ignées ferrugineuses, des grès anciens et des gypses mous ; point de fossiles. Le pic le plus nord, que nous relevons à sept heures, en entrant dans les dunes, a une forme de soubassement de colonne surmonté par un cône très caractéristique ; ce piton sert de direction, de fort loin, en venant du Sud.

A neuf heures quarante-cinq, nous campons ; la grande roche qui signale l’emplacement de Bir-Mousketoun est au loin devant nous. Tout l’horizon est parsemé de roches plus ou moins bizarres de formes.

Vers quatre heures du matin, nous avons eu une alerte : Kirdy ! kirdy (mauvais hommes) ! Ce sont des Touaregs, affirme-t-on ; on a vu deux hommes au sommet d’une dune. Après un moment d’effervescence et des batteries de tabala[44], on se remet en route.

Un peu plus tard, vers sept heures, on charge sur deux hommes qui conduisent un chameau et quatre bourriquots. Ils donnent quelques dattes et l’on passe. Ce sont de paisibles gens de Kawar.

J’ai bien souffert de mon point de côté ; à peine puis-je me tenir à cheval.

A deux heures dix minutes, on reprend la route, les dunes s’espacent, nous sommes à Mousketoun à sept heures et demie ; les animaux ont besoin d’arriver, ils n’ont rien mangé de la journée. Fourrage et eau abondante dans un puits sans profondeur, au milieu des roches.

Quant à moi, je suis à bout ; je me mets un nouveau vésicatoire et me couche.

12 septembre. — Départ à trois heures et demie du matin. Au jour, nous distinguons très près les roches de Kawar, dont la plus méridionale s’appelle Kilivi. A sept heures, après avoir tiré de nombreux coups de fusil, nous campons dans le bois de dattiers de Bilma. Attitude bonne de la population, pas trop d’indiscrétion, mais demande immédiate de médicaments. Je renvoie à l’après-midi.

On trouve ici un fourrage spécial pour les chameaux, appelé coïnder (safsaf par les Arabes). Zaggar, qui en a fait faire provision, m’en cède cinquante bottes, valeur de 1 thaler, remboursable à Dirkou. On m’envoie des dattes, même des dattes de Mourzouk.

Bêtes et gens ont besoin de repos.

Maï me parle déjà de vendre ou de changer mes chameaux.

Mon vésicatoire suppure abondamment, et, si la douleur n’a pas disparu, elle a notablement diminué.

Nous devons partir demain, mais Maï ne sait encore si nous irons à Dirkou dans la journée.

Les Arabes resteront ici demain. Ils ont du fourrage, des provisions ; ils veulent faire manger leurs animaux, disent-ils.

J’arrête ici momentanément la copie de mon journal, pour traiter quelques questions générales. J’ai dit pourquoi j’ai tenu, pour la traversée du Sahara, à conserver la sécheresse du journal : c’est uniquement pour que les renseignements soient plus apparents et plus faciles à utiliser et à contrôler.

Je voudrais dire en deux mots comment marche une caravane au désert.

Un principe rigoureux, c’est qu’une fois la caravane formée, aucun des éléments ne doit se séparer ; la division serait la perte.

Au signal donné par le guide ou le chef de la caravane, on doit abattre les tentes et charger. On se met en route aussitôt que tous les chameaux sont chargés.

En tête de la caravane le guide met un chameau conduit en main qui ait le pas bien égal. Les Arabes ont coutume de laisser leurs animaux marcher en kafla, c’est-à-dire en troupeau ; ils peuvent ainsi manger en marchant, et leurs conducteurs se bornent à stimuler les retardataires en se dirigeant vers eux.

Les Toubbous conduisent toujours leurs chameaux en main ou amarrés l’un derrière l’autre. Les charges ne sont que posées sur le bât, en équilibre ; le bât lui-même est seulement posé sur le dos de l’animal, sans poitrail ni sous-ventrière. Si une charge tourne, le conducteur qui surveille de derrière se porte vers le chameau en faisant entendre un claquement de langue ou un sifflement particulier. Instantanément l’animal s’accroupit ; en un tour de main la charge est replacée, et sans autre indication l’animal se relève et rejoint les autres. Les Arabes, et particulièrement les hommes du Fezzan employés par les caravaniers, sont d’une habileté surprenante pour l’arrimage des charges et la conduite des chameaux ; deux ou trois hommes suffisent pour charger une trentaine de chameaux et les conduire.

J’avais douze hommes et autant d’animaux, et jamais je n’ai pu avoir un seul animal convenablement chargé. J’ai fait, tout le long de la route, aidé de Badaire, le métier de chamelier.

Arrivé à l’endroit où l’on veut camper, le chef de la caravane indique l’emplacement de chaque groupe. On décharge, et immédiatement on conduit les animaux aux pâturages. Si l’on est à un puits, on fait boire les animaux le jour même, et, si l’on doit séjourner, ils partent pour ne revenir que de manière à être abreuvés de nouveau avant le départ.

Tous les Arabes sont munis pour toute la route de tentes coniques sous lesquelles ils couchent et où ils placent leurs marchandises précieuses. Au camp, on se repose, on se visite, on s’invite ; de temps en temps on envoie d’une tente à l’autre une friandise ; presque chaque jour on prend le thé. Les Arabes en caravanes sont grands amateurs de thé, qu’ils prennent très fort. Avant d’entreprendre une marche pénible, ils en prennent trois ou quatre tasses, afin de lutter contre le sommeil.

La route du Bornou à Mourzouk est incontestablement la plus dure de toutes celles du Sahara. Non pas que les points d’eau soient très distants, mais à cause des dangers qu’elle présente et du peu de fourrages qu’on y rencontre. Les Touaregs et les Oulad-Sliman du Kanem tombent fréquemment sur les caravanes, et les Toubbous, pour les éviter, ne prennent aucun repos. La marche de nuit ne serait pas possible dans toute la région entre le Tchad et Kawar si la route n’était exactement dans la direction du nord du monde. Il n’y a en effet aucune trace de sentier ; seulement quelques repères fixes de distance en distance, mais la polaire est la meilleure des directrices. Quand, au lieu d’aller dans le Nord, les caravanes se rendent dans le Sud, alors fréquemment elles s’égarent.

La marche dans cette dernière direction est aussi beaucoup plus pénible pour les animaux, parce que le chameau n’est pas construit pour pouvoir s’élever sur une pente un peu raide. Or, je l’ai dit, les dunes sont à pic du côté du Nord ; les chameaux doivent donc faire l’ascension des pentes raides en allant dans le Sud, tandis qu’ils les descendent en se dirigeant vers le Nord. Pour ces causes, on compte cinq à six jours de route en plus pour aller de Kawar à Kouka que pour faire la route inverse.

Il faut, je l’ai dit, toujours arriver aux puits avec de l’eau. L’eau se transporte dans des peaux de bouc tannées entières avec leur poil. Le cou sert à fermer l’outre au moyen d’une corde fortement serrée ; il sert aussi à la remplir au moyen d’un entonnoir de fort calibre. Aux pattes sont amarrées de fortes cordes assez longues pour passer pardessus le bât, de manière que deux peaux soient suspendues en s’équilibrant contre chaque flanc de l’animal.

En marche, quand on veut donner à boire aux hommes, on arrête un chameau porteur d’outres. On délie la corde qui ferme la gueule et on laisse couler l’eau dans un récipient.

Pour bien tenir l’eau, les peaux de bouc doivent être graissées avec soin au départ, et, chaque fois qu’une outre est vide, on doit la plier quand elle n’est pas tout à fait sèche encore.

On ne doit jamais laisser monter les hommes sur les chameaux quand ceux- ci ont une charge.

Le chameau est un animal quinteux, hargneux, difficile à nourrir, mais résistant et docile. On ne doit jamais le frapper sur la tête. Chez le chameau fatigué, la tête se congestionne très vite ; on s’en aperçoit au battement précipité des paupières ; le remède est de lui projeter du jus de tabac dans les yeux ; c’est généralement suffisant. Si le mal ne cède pas, il faut saigner l’animal. Pour cela, on le fait lever et on lui incline la tête le plus bas possible en passant en même temps fortement la main sur l’encolure ; la veine du chanfrein se gonfle ; on prend alors un couteau ; on pose le tranchant de la lame sur la veine, et soit avec la main, soit avec un petit bâton, on donne un coup sec sur le dos de la lame. Le sang gigle immédiatement. Il est noir ; on le laisse couler jusqu’à ce qu’il soit redevenu vermeil ; il suffit alors de laisser l’animal relever la tête pour que la saignée se ferme d’elle- même.

Un accident très fréquent chez les chameaux auxquels on donne des dattes est l’indigestion, dont le signe est la constipation. Sans perdre de temps, il faut saigner l’animal à la veine jugulaire, à une longueur de main de la naissance de l’oreille, puis lui faire absorber toute l’eau qu’il veut boire. Ne pas le charger de deux ou trois jours.

Une maladie très fréquente chez le chameau, très contagieuse et aussi très tenace, est la gale. Les caravaniers emploient, pour la guérir, un remède souverain : c’est une sorte de brai fait avec des noyaux de dattes pelés et, je crois, de l’huile. Avec cette substance on enduit les parties attaquées, et, avec un bouchon très rude de paille ou de feuilles, on frotte jusqu’à enlever la peau, de manière à faire pénétrer le médicament. Une caravane doit toujours posséder ce médicament, car la gale fatigue beaucoup les animaux.

Nous étions arrivés à Bilma le 12 septembre au matin. Bilma est la localité la plus sud de l’oasis de Kawar ou de Bilma.

L’oasis de Kawar est constituée par une immense barrière rocheuse qui s’étend du Nord au Sud sensiblement, sur une longueur d’environ 80 kilomètres.

A l’abri de ce rocher qui la protège de l’envahissement des sables, sous l’influence des vents de nord-est, s’étend une contrée qui n’a guère plus de 3 à 4 kilomètres de large dans la partie la plus étendue.

Grâce à la présence de l’eau qui s’y trouve partout à très faible profondeur, une végétation abondante de dattiers s’est développée dans les sables. Les fruits sont d’ailleurs de qualité très médiocre. Hors de ces dattiers, les productions de Kawar sont nulles, car il ne faut pas faire entrer en ligne de compte pour la nourriture de la population les quelques hectares de mil et de maïs et les jardins qui ne donnent quelques produits qu’à la condition d’être irrigués artificiellement.

La richesse de l’oasis réside dans l’exploitation des salines de Bilma. A l’inverse de ce que dit Barth, il n’est pas nécessaire d’inonder les terrains salifères pour obtenir le sel. Celui-ci se forme naturellement à la surface du sol par évaporation. J’ai vu que partout l’eau sourdait à la surface du sol, ou se trouvait à très faible profondeur. Les terres salifères sont en général aux pieds des dunes. Elles sont imprégnées par l’eau que celles-ci emmagasinent. Ces eaux traversant les couches salifères se chargent de sel ; pompées ensuite par les rayons solaires vers la surface du sol, elles l’entraînent avec elles, et celui-ci se dépose quand elles se sont évaporées.

[Illustration : Arrivée à Bilma.]

La fabrication du sel à Bilma consiste donc à le ramasser. Mais, pour le transformer en pains plus portatifs, on est obligé de saturer des eaux avec les sels recueillis et d’évaporer celles-ci à chaud dans des moules.

Le sel est l’unique ressource de l’oasis ; sa vente permet aux habitants de se procurer les céréales, les vêtements qui leur manquent. Nous avons vu que l’aïri qui vient chaque année d’Asben leur apporte céréales et vêtements.

En dehors du commerce avec les Touaregs d’Asben, les habitants de Kawar font directement le transport de leur sel et de leurs dattes à Kouka.

Les habitants de Kawar appartiennent à la race tibbou ou toubbou. On les désigne sous le nom de Toubbous-Dirkou. Je crois que cette race est le résultat du croisement des populations du Fezzan avec les Kanori du Bornou. Ils sont noirs sans exception, de taille moyenne, souples, nerveux, endurants à toutes les fatigues et privations inhérentes à la vie du Sahara, mais à un degré moindre que les Toubbous-Reschad ou Toubbous des Rochers, habitants du Tibesti. Ils sont en général de mœurs douces, de tempérament peu guerrier, à cause probablement de leurs habitudes de commerce, sans lequel ils ne pourraient vivre. Au contraire, les Toubbous-Reschad sont arrogants, querelleurs, sans cesse par les routes, en quête d’un pillage. Il faut dire que le Tibesti ne produit que quelques dattes et des chameaux renommés, mais qu’il est éloigné de toute route commerciale un peu fréquentée.

Le chef, chez les Toubbous, porte le nom de Maï, les notables celui de Maïna. Le Maï est élu par l’assemblée des Maïnas.

La capitale de l’île est Dirkou, méchante bourgade immonde au bord d’un petit lac salé. Un castel en ruine et quelques cases infectes ne valent pas les honneurs d’une description. D’ailleurs le Maï n’y habite pas ; sa résidence est à Aschenouna, dans la montagne.

La ville principale est Bilma, située à la pointe sud de l’île, dans un très beau bois de dattiers ; puis vient Anay, à la pointe nord, protégée par un castel construit dans les roches, auquel on ne peut accéder qu’avec des échelles. Presque tous les villages de Kawar, s’ils ne sont pas sis dans la montagne, y ont au moins un refuge auquel des échelles qu’on peut retirer en cas de danger donnent accès. L’oasis est quelquefois en butte aux razzias des Touaregs, mais surtout à celles des Oulad-Sliman du Kanem.

Le personnage le plus important de l’île est Maïna Adam, le frère de Maï, qui réside habituellement au Bornou ; il est fort riche et possède à Kawar plusieurs villages, un troupeau de bœufs, de nombreux dattiers, et on dit aussi un très fort sac d’écus.

A Chimendrou, village situé à peu près au milieu de l’oasis, se trouve une zouaïa senoussi. Lorsque je questionnai Zaggar et Maï à ce sujet, ils me dirent que le marabout qui s’y trouvait donnait des prières, mais ne possédait aucune influence dans le pays. C’est bien ce que je fus amené à constater, car Maï ne me conseilla pas de me déranger pour aller lui faire visite ; il s’en abstint lui-même.

Maï, représentant de son père qui l’aime beaucoup, est en réalité le maître souverain de Kawar ; il y jouit d’une influence bien plus grande que le vrai Maï.

Le 14 septembre, nous quittons Bilma pour aller à Arigny, village de Maï situé dans la partie nord de l’oasis et dans la montagne.

Le séjour y fut de dix jours, qu’on employa à restaurer les animaux en leur donnant à discrétion des dattes et du coïnder. Je fis là connaissance avec les principaux Maïnas, qui se montrèrent très hospitaliers.

Le 24, nous quittions Arigny pour Anay, village à la pointe nord de l’oasis, où déjà Zaggar, Tarouni et Marabat étaient réunis pour essayer de louer des chameaux aux Toubbous-Reschad. Les pourparlers furent longs, à cause des exigences des nomades, et ils ne voulurent louer que jusqu’à Tedcherri, première localité du Fezzan, à cause de la présence dans le reste de la province des Oulad-Sliman de la Cyrénaïque, leurs ennemis.

Chaque jour, entre ces querelleurs avaient lieu des disputes et des luttes sanglantes qu’il était souvent difficile d’apaiser.

Pendant notre séjour à Kawar, nous eûmes à différentes reprises des ondées. On nous dit aussi qu’il avait plu abondamment cette année dans le Sahara, chose qui n’était pas arrivée depuis quatre ans.

La caravane fit à Kawar des achats considérables de dattes pour la nourriture des chameaux et aussi des chevaux. La datte est un excellent aliment qui soutient les animaux bien plus que n’importe quel autre fourrage et peut s’emporter sous un plus petit volume. Nous verrons qu’entre Bir-Lahamar et Bir-Meschrou il n’y a aucun fourrage pour les animaux. Zaggar caractérisait la nature des pâturages qu’on pouvait rencontrer entre Kawar et le Fezzan par ces mots : « Sey kadjié, Sey reschad », des pierres, rien que des pierres.

Après dix-sept jours de repos, l’heure du départ allait enfin sonner. Tous les hommes étaient en bonne santé ; Badaire de même ; mon malaise avait disparu. Quant aux animaux, il leur eût fallu un mois de plus d’abondance de dattes et de fourrages. On avait ferré les chevaux à l’arrière-train, à cause de la nature des terrains qu’on devait parcourir. La dernière grande étape allait commencer, qui devait nous conduire aux confins du monde civilisé.

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