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CHAPITRE II

=De Ségou à Sikasso=

Départ de Ségou. — L’empire de Ségou. — La nuit du 1er janvier 1891 à Fatené. — Mauvais accueil à Ouakoro. — Le passage du Bani. — San. — L’Almamy de San et le traité. — Scienso. — Traversée du Miniankala. — Je quitte ma mission à Bougounso. — Attitude hostile de Kimberi. — J’attends ma mission à Koutiala. — Départ de Ouelenguena pour Kinian. — Le siège de Kinian. — Quiquandon. — Crozat. — Le Fama Tiéba. — Bodian, Fama de Ségou. — Je rejoins ma mission à Sikasso. — Je rétablis la discipline et organise le départ.

Le 23 décembre, l’organisation est terminée ; la mission se compose du personnel énuméré plus haut, plus trois porteurs, dix bourriquots, dix bœufs porteurs.

Vers trois heures commence le chargement ; à quatre heures, on se met en route. Les adieux sont émus, nous avons conscience que, pour longtemps, nous avons vu non seulement les derniers de nos compatriotes, mais même les derniers Européens.

Mon but est de marcher droit à l’Est vers San, et, de ce point, de gagner Say en continuant la même direction.

A Sanin-Koura, nous prenons le campement du premier jour, vers six heures, mais nombre d’animaux n’ont pas coutume de porter et ont entravé la marche ; on mit près de trois heures pour faire 3 kilomètres. L’inconvénient, je le sens dès ce jour, est que j’ai plus d’animaux que de conducteurs ; les hommes ne sont pas eux-mêmes sans y mettre une certaine mollesse ; il faut que quelques jours se passent, car il leur a coûté de quitter Ségou. Pour eux comme pour nous, la mission n’a en réalité commencé qu’aujourd’hui.

Le lendemain, nous suivons encore le Niger jusqu’à Baninkoro, puis nous prenons à l’Est par Pentiéla, Tessenébougou, Boussé, Kala, Dionfalla.

Nous traversons ainsi le plateau peu élevé, marécageux même sur un grand nombre de points entre le Niger et le Baninko ou Bani.

Peu à peu la marche se régularise.

Le service au camp est réglé de manière très uniforme, que j’indiquerai en quelques mots. Un peu avant le jour, je donne le réveil ; mes domestiques ont été réveillés un moment avant par la sentinelle de la dernière veille. Pendant qu’on refait mes cantines et qu’on boucle les lits, Badaire et moi mangeons rapidement un bouillon, un peu de viande froide additionnée d’un verre de vin, puis d’une tasse de café tant qu’il y aura de l’un et de l’autre. Aussitôt on bâte et l’on charge, et, vingt minutes environ après le lever, le convoi se met en marche dans l’ordre suivant : le guide devant, puis l’interprète et moi-même ; le convoi suit ; enfin la marche est fermée par Badaire, qui a pour mission de faire rallier les traînards et de veiller au rechargement des animaux. Je me renseigne en même temps que je fais le levé de la route.

On fait des haltes de quelques minutes toutes les heures, pendant lesquelles on revoit les charges.

Arrivés à l’étape, on décharge les bagages qui sont empilés au centre du camp ; par-dessus on jette une tente en guise de bâche ; sous l’arbre le plus proche on hisse l’autre tente ; aussitôt l’on va abreuver les animaux et on les conduit au pâturage. Une demi-heure avant la nuit rentrent les animaux auxquels on donne le mil ; on abat la tente et l’on resserre le camp pour la nuit.

[Illustration : De Ségou à San.]

A ce moment a lieu le repas du soir. Celui-ci terminé et la nuit faite, on règle le service ; j’indique la place des feux et Badaire, sur un contrôle, commande les sentinelles. Trois hommes sont désignés, qui se relayent jusqu’au jour en trois veilles. La sentinelle de la dernière veille donne le fourrage de réserve et le mil aux animaux, et, en temps convenable, éveille mon cuisinier.

Deux, trois fois par nuit je saute de mon lit pour faire le tour du camp. Badaire n’arrive que très à la longue à prendre cette habitude.

Au camp, je fais mon journal, je prends des renseignements sur les routes et le pays, je tiens palabre avec les chefs, enfin, je fais journellement des observations astronomiques que je calcule aussitôt. Badaire fait réparer les charges, distribue les rations, cherche dans les sacs les cadeaux que je lui demande, en consultant son contrôle.

Pendant ces premiers jours, la marche a été très mauvaise ; les hommes, peu accoutumés aux bœufs porteurs, les chargent mal ; les animaux eux- mêmes, mal dressés, se déchargent sans cesse ; les charges sont lourdes et souvent mal arrimées. Enfin, à Ségou, je n’ai pu trouver qu’insuffisamment hommes et animaux.

Depuis huit mois à peine notre domination, comme je l’ai exposé plus haut, a été assise sur la rive droite du Niger ; j’ai dit aussi comment on avait dû substituer au premier Fama choisi, lequel était de la famille des Diaras, un deuxième, Bodian, qui était Kourbari[4] d’origine. Or cette substitution violente n’avait pas été sans provoquer du trouble dans le pays. Les indigènes, qui avaient vu avec bonheur la restauration de leur dynastie nationale, n’avaient accepté qu’à contre- gré l’avènement de Bodian. Ils avaient rêvé de leur affranchissement complet, notre protectorat effectif n’était point pour leur plaire. Aussi bientôt, de tous côtés, éclatèrent contre l’autorité de Bodian des révoltes partielles qu’il fallut réprimer. D’autre part, notre Fama manquait de prestige : la guerre seule, en lui mettant en main des ressources qu’il distribuerait ensuite à ses compagnons, pouvait le relever à leurs yeux.

Le résident crut avoir trouvé l’occasion en conseillant à Bodian de lever les contingents pour aller conjointement avec Tiéba, Fama du Kénédougou, notre allié, mettre le siège devant un gros village de l’intérieur nommé Kinian, repaire de détrousseurs de caravanes, qui était en lutte ouverte contre lui.

Bodian partit et avec lui M. le lieutenant Spitzer, quelques spahis, tirailleurs et une pièce de canon ; Tiéba avait auprès de lui, comme résident, le capitaine Quiquandon que secondait le docteur Crozat.

De ce fait, le nord du Ségou se trouvait dégarni et le moment parut convenable à un marabout des bords du Baninko de lever l’étendard du prophète et d’appeler à la guerre sainte contre Bodian et les Français les Peuls nomades et les Bambaras, partisans des Diaras. Les chefs des pays voisins appuyaient plus ou moins le fauteur de troubles, en particulier le Roi du Sarro, pays situé entre le Ségou et le Macina.

Telle était la situation politique au moment de notre départ de Ségou, situation contre laquelle le résident était pour le moment impuissant.

Toutefois, jusqu’à Dionfalla, l’attitude de la population avait plutôt été sympathique et j’avais trouvé aisément, dans chaque village d’étape, les quelques hommes que j’avais demandés pour aider mon personnel insuffisant.

En arrivant à Fatené, le 30 décembre, je pris campement à une centaine de mètres du village, sous un très beau tamarinier, et j’envoyai aussitôt, comme de coutume, mon interprète saluer le chef de village, lui annoncer ma venue et mes projets, lui demander contre payement les vivres qui m’étaient nécessaires.

Mon interprète trouva chez le chef des dispositions plutôt hostiles ; il ne vint pas me voir, m’envoya ses conseillers, et, au cours de la journée, suscita à tout propos des difficultés. J’avais décidé de faire séjour le lendemain, parce que c’était jour de grand marché et que je voulais faire des provisions en même temps que donner un jour de repos à mes animaux.

Le lendemain, la situation devint bien différente. Fatené était un grand village aux confins du Ségou, du côté du Sarro, si bien que les jours de marché il s’y trouvait un grand nombre d’étrangers.

Ce jour-là en particulier s’y donnèrent rendez-vous les agents du marabout révolté, qui venaient tenter de raccoler des partisans tant dans le Ségou que dans le Sarro.

Sous les prétextes les plus divers mon camp ne désemplissait point de gens venus d’un peu partout, ou pour me saluer, ou pour se renseigner. Vinrent ainsi les neveux du Roi du Sarro et foule de chefs des environs.

Vers trois heures de l’après-midi, j’avais appris par les renseignements que les agents du marabout avaient presque décidé le chef de Fatené à m’attaquer le soir après le départ des femmes du marché. Une lettre que je recevais au même instant du capitaine Underberg se terminait par cette phrase : « Veillez, car les gens du marabout ont l’intention d’aller vous cueillir du côté de Fatené. Heureusement que dans ce pays on parle beaucoup, mais qu’on agit peu. »

Vers le soir, au retour des animaux, mes bergers me rapportent des propos tenus sur le chemin par des femmes du Sarro qui retournaient chez elles après le marché : « Les gens de Fatené attaqueront le blanc cette nuit, disaient-elles ; mais nos hommes n’y seront point s’ils ont écouté nos conseils ; ils n’ont rien à y gagner que des mauvais coups. »

Je n’avais pas voulu prendre de dispositions particulières jusqu’à la chute du jour, de crainte d’éveiller les soupçons, et je savais que les projets belliqueux qui étaient dans l’air ne seraient pas mis à exécution avant un grand korfo (palabre, réunion) qui se tiendrait dans le village, après que les femmes du marché seraient rentrées et que les portes auraient été fermées.

Aussitôt la nuit venue, je prends mes mesures de défense. On éventre les ballots d’outils ; je fais élaguer les basses branches du tamarinier sous lequel était établi le camp, et couper la brousse de manière à me ménager des champs de tir du côté du village. Les animaux sont parqués en arrière, bien couverts par des abatis. Autour de l’arbre, avec les charges, je construis un retranchement, à l’intérieur duquel on place ouvertes les caisses de munitions.

Cela fait, je place à 50 mètres en avant du camp deux petits postes et j’envoie jusqu’aux abords du village des hommes écouter et surveiller. Moi-même, avec l’interprète, je pousse une reconnaissance jusqu’à l’une des portes.

Deux espions que j’ai dans le village sortent vers neuf heures et me disent que l’attaque a été décidée pour le lever de la lune, qui doit avoir lieu vers dix heures. Il y a eu un korfo très bruyant, accompagné d’une grande beuverie de dolo[5]. Les guerriers sont ivres et refusent d’écouter les avis de quelques vieux qui n’approuvent pas leurs projets. Cependant, affirment mes hommes, tout espoir n’est pas perdu et les choses pourront s’arranger peut-être si le parti des étrangers n’est pas le plus fort. Je renvoie aussitôt l’un d’eux dans le village en lui donnant pour mission d’essayer de susciter une querelle en prenant à partie l’un de ces étrangers.

Le temps se passe dans l’attente, la lune se lève sans qu’aucun changement se produise. Dans le village, des clameurs qui vont grandissant s’éveillent ; on entend les bruits du tam-tam qui doit rallier les guerriers aux portes. Toutes les têtes sont échauffées, des disputes interminables ont lieu, au milieu desquelles domine le cri : « Il faut attaquer les blancs ! »

Au camp, tout est dans le plus grand calme ; je suis beaucoup plus rassuré depuis le lever de la lune, car on y voit presque comme en plein jour ; toute surprise est impossible et je suis bien décidé à brusquer l’attaque en ouvrant le feu aussitôt que les assaillants sortiront du village.

La veillée se fait en devisant de choses et d’autres ; de temps en temps, l’un de nous se détache pour aller jusqu’aux petits postes. On mène toujours grand bruit au village.

Tout à coup, Badaire, qui a tiré sa montre plusieurs fois depuis quelque temps, se lève et me souhaite la bonne année.

C’est en effet l’année 1891 qui commence. Sous quels auspices ? Nous le saurons tout à l’heure. Et tout entière, pour nous, elle s’écoulera loin des nôtres, et après elle une autre encore peut-être !

Vers minuit et demi, je me rapproche du village où les rumeurs semblent s’affaiblir. Mon espion revient et déclare que tout danger n’est pas conjuré, mais que mes partisans ont augmenté de nombre.

Vers une heure et demie, je relève les postes, ne laissant que trois sentinelles autour du camp et sous leur garde j’ordonne le repos.

La nuit se passe sans autre incident. Vers quatre heures, je réveille tout le monde. On refait les charges et on donne au camp son aspect de la veille. Car je ne veux pas partir sans avoir le dernier mot de cette affaire.

Elle se termine de la plus simple manière. Le chef de village me fait faire des excuses, me donne des hommes et à sept heures nous partons.

L’étape se fait à Tacirma, où j’arrive à acheter un animal pour alléger mon convoi. Mais encore les charges sont trop lourdes ; il me faudra faire des sacrifices, si je ne trouve pas d’animaux.

Le lendemain, à Ouakoro, je vois le moment où les incidents de Fatené vont se produire à nouveau. Les puits aux abords du village sont gardés et le village est sous les armes à notre arrivée. Les choses se calment un peu dans la journée ; mais nous devons nous relayer, Badaire et moi, pour veiller la nuit.

Des bruits circulent que les révoltés du Baninko, alliés aux villages de Fatené et de Ouakoro, doivent m’attaquer au passage du Bani.

Quoique l’étape soit longue, je prends la résolution de gagner le fleuve le jour même. A quatre heures, je donne le réveil, je fais abandonner quatre charges de pacotille pour alléger le convoi ; ce que je ne puis détruire, je le fais semer un peu partout. Pendant qu’on s’attardera à récolter nos dépouilles, nous marcherons.

On part à six heures. Le convoi marche bien groupé. J’ai un bon guide, homme du Sarro, que j’ai réussi à me gagner la veille, car du village je n’ai rien pu obtenir. La marche se poursuit dans de bonnes conditions. Nous traversons les deux villages de Kandala et Kama qui relèvent du Sarro. A midi et demi, nous sommes au bord de la rivière. Le Bani a, en cet endroit, 150 mètres de large environ. A trois heures, sans encombre, la mission est campée sur la rive droite ; tout s’est passé sans le moindre incident. Si les révoltés voulaient me couper la route, ils ont perdu bonne occasion, mais j’ai eu le soin de mettre le temps à profit.

L’inaction et l’indécision sont pour le voyageur au pays Noir les pires ennemis. Le noir est par tempérament un timoré ; il parle beaucoup, agit peu ; il accepte volontiers le fait accompli ; brusquer une situation est presque toujours un sûr moyen de le désarmer.

Le danger est de tous les jours ; mais, en Afrique, c’est une règle générale à laquelle je n’ai jamais failli : il faut savoir marcher droit vers lui.

Toujours en saluant un chef, quelle que fût son importance, je lui ai dit, après les compliments d’usage :

« Et demain ou dans tant de jours, je veux partir et que tu m’assures des guides pour la route. »

Et toujours aussi, j’obtenais cette première réponse :

« Non, suis mon conseil, la route est mauvaise, reste quelques jours, que les nouvelles soient meilleures. »

Le lendemain ou au jour dit, après avoir eu soin de faire des adieux convenables, je me mettais en route, que les guides demandés fussent arrivés ou non.

Toujours je me suis bien trouvé de cette méthode. Si j’avais voulu attendre chaque fois qu’un conseil d’ami, sincère souvent, voulait me retenir, je serais au centre de l’Afrique pour longtemps encore et réduit à la mendicité.

Rarement j’ai trouvé le danger signalé ; quand je l’ai rencontré, je m’en suis aisément affranchi.

[Illustration : A Fatené. L’attaque.]

Le lendemain, nous reprenons la route pour faire, après une marche pénible dans les marais, étape à Tiékelinso, village bobo[6], où nous recevons un accueil cordial de ce peuple si primitif, et dans l’après- midi j’envoie à San mon interprète prévenir l’Almamy de mon arrivée.

Le 5 janvier, après une laborieuse traversée de marais, nous arrivons à San à onze heures et demie, escortés de deux cavaliers que l’Almamy a envoyés au-devant de moi.

Je trouve une installation préparée à l’extérieur de la ville, contre le marché. C’est un grand enclos entouré de murs élevés, dans l’intérieur duquel sont quelques cases en terre très habitables.

Dans l’après-midi, je vais faire visite à l’Almamy Alassana, chef de San. Almamy est un titre que se donnent les chefs de village ou même de contrée quand en même temps ils sont personnages religieux, c’est-à-dire lettrés musulmans. Je le trouve au premier étage d’une maison située à peu près au centre de la ville ; c’est un vieillard cassé par l’âge, mais aimable et intelligent. Nous causons assez longuement de toutes sortes de questions, mais en particulier de la situation politique de son pays qui n’est pas sans lui inspirer des inquiétudes. Je lui laisse comprendre, sans trop insister sur l’instant, que son alliance avec nous aurait pour effet de lui assurer la sécurité dont il a si grand désir et besoin.

Dans l’après-midi, son fils Khalilou vient de sa part me rendre visite et à nouveau me sont soumis différents faits, petits ou grands, que j’utilise à nouveau pour arriver à la conclusion d’un traité.

Après quatre jours de négociations, l’Almamy en vient lui-même à me demander de le rédiger.

Le texte français une fois composé, je fis demander un marabout pour écrire le texte arabe. Ce fut un travail difficile, parce que la science assez rudimentaire de ces lettrés ne comporte guère la précision des expressions. J’eus bien avec Khalilou, personnage très intéressé, quelques tiraillements ; mais enfin nous vînmes à bout du travail. Au dernier moment, la question des quatre expéditions faillit tout compromettre : j’envoyai Makoura à l’Almamy lui expliquer les choses et enfin j’obtins satisfaction.

Le 14 janvier après midi, accompagné de Badaire et de Makoura, je me rends chez l’Almamy. Celui-ci, ayant Khalilou auprès de lui, nous reçoit sur la terrasse de sa maison. Les salutations d’usage faites, je présente à l’Almamy les quatre exemplaires du traité ; il lit très rapidement et à haute voix le texte arabe en approuvant à chaque paragraphe ; la lecture terminée, il dit :

« Cette parole écrite entre moi et les Français, je l’accepte devant Dieu. »

Je lui passe alors une plume pour qu’il signe au-dessous du texte arabe, je signe moi-même au-dessous du français, puis de même Badaire et Makoura.

Prenant alors un pavillon français que j’avais apporté, je le déploie et le remets solennellement à l’Almamy en lui disant qu’il est le symbole auquel se reconnaissent entre eux les hommes de notre nation ; que partout où il flotte il a droit de demander aide et protection.

Le lendemain, j’envoyai à l’Almamy et à ses fils de superbes cadeaux au nom du Président de la République, à l’occasion de la signature du traité.

L’acte qui venait d’être signé était à mes yeux d’importance capitale. On n’en saurait juger ainsi si l’on se place seulement au point de vue de l’étendue des territoires qui se trouvaient ressortir désormais à notre protectorat. San, en effet, est seulement un marché, sorte de ville libre où convergent les caravanes qui, du Sud et de l’Est, apportent du Ouorodougou et du Gondia l’or et la noix de kola qu’elles vont vendre plus loin dans le Macina, à Djenné, Bandiagara et même Tombouctou, ou au Nord, sur la rive gauche du Niger, dans les pays bambaras. Du Nord viennent aussi d’autres caravanes, qui apportent à San le sel en barres, qui est le produit base de toutes les transactions entre le Niger et la côte de Guinée, et les étoffes du Macina. C’est ainsi qu’à San se coudoient chaque jour au marché les Armat (population noire) de Tombouctou vendant leur sel, les Dioulas (marchands) du Macina et du Haoussa offrant leurs étoffes et vêtements brodés, les gens de Kong, les Bobos qui travaillent très ingénieusement le cuir et le fer, les Peuls enfin avec les produits de leurs troupeaux.

[Illustration : La rédaction du traité de San.]

Les transactions se font à San en toute sécurité : aucun droit n’est perçu, ni à l’entrée, ni à la sortie, pas plus que sur les opérations d’achat ou de vente, et la justice de l’Almamy est reconnue par tous comme très équitable. Son renom de sagesse et de sainteté est universel dans toute la boucle du Niger, et le fait d’avoir signé avec moi un acte semblable au traité dont je viens de parler, devait assurément prédisposer en ma faveur tous les chefs ou lettrés musulmans que je pouvais rencontrer dans la suite.

San est entouré par des États divers dont il est indispensable de donner en quelques mots la physionomie politique en même temps que d’en définir à larges traits les populations.

Ces pays sont : au Nord, le Sarro ; à l’Ouest, le Baninko, anciennes provinces de l’empire toucouleur d’El-Hadj-Oumar et d’Ahmadou-Sheikou. Ce dernier dépossédé, l’année précédente, de sa capitale Ségou, que son fils Madani n’avait su défendre contre le colonel Archinard, était à ce moment enfermé dans Nioro, dont bientôt il devait être chassé par nos armes. Le Sarro avait son Fama (roi) qui avait reconnu notre suzeraineté, le Baninko relevait de Bodian, Fama de Ségou, mais était, ainsi que je l’ai dit, fort troublé en ce moment par les menées d’un marabout peul qui, profitant de l’absence de Bodian et de la faiblesse de la garnison de Ségou, tentait sous couleur de guerre sainte de se tailler un État indépendant. Ces deux pays sont peuplés de populations bambaras. Quelques villages bobos s’étendent le long du Bani, à l’est et au sud de San.

A l’est de San est le Macina. Le Macina occupe toute la partie septentrionale et occidentale de la boucle du Niger. Sa capitale est Bandiagara. La population indigène, actuellement réfugiée dans le massif montagneux du Hombori au sud-est de Bandiagara, est de race sourhaï ; elle a été successivement asservie par les Peuls, dont la dernière dynastie régnante était les Cissé. Puis ceux-ci ont été dépossédés par les Toucouleurs, lors des guerres d’El-Hadj-Oumar. J’ai dit comment, après s’être emparé du Macina tout entier et avoir contraint Tombouctou à lui payer tribut, le conquérant disparut dans une révolte. Son neveu Tidiani lui succéda vers 1864 environ ; il se refusa à reconnaître la suzeraineté d’Ahmadou, sultan de Ségou, et, tant que dura sur les bords du Niger la domination toucouleur, les deux États vécurent l’un vis-à- vis de l’autre en état de paix armée.

Tidiani n’eut pendant son règne assez long (plus de trente ans) qu’une seule fois à entrer en contact avec les Européens : ce fut en 1887. Lors de sa mémorable exploration du Niger jusqu’à Tombouctou, M. le lieutenant de vaisseau Caron, laissant ses canonnières au mouillage de Mopti, alla rendre visite dans sa capitale au Cheik du Macina.

A sa mort ce fut un des frères d’Ahmadou, Monirou, qui lui succéda. Il ne put qu’imparfaitement asseoir son autorité sur le pays ; le parti toucouleur ne s’était qu’à contre-gré rallié à lui ; celui-ci eût préféré la domination d’Ahmadou lui-même, reprochant à Monirou d’avoir autrefois invoqué notre assistance contre son frère.

J’aurai établi la situation exacte quand j’aurai ajouté que l’instabilité de la situation de Monirou s’aggravait en ce moment. La chute de la domination d’Ahmadou sur la rive gauche du Niger était à prévoir à bref délai ; la seule place qui lui restait, Nioro, venait de tomber au pouvoir du colonel Archinard (1er janvier 1891), et, de tous leurs vœux, les Toucouleurs du Macina appelaient la venue du fugitif, décidés à lui offrir le turban s’il réussissait à gagner les bords du Niger et à abandonner Monirou à sa vengeance.

D’autre part, l’ancienne famille régnante, représentée par Ahmadou- Addou, Oumar-Balobo et Seydou, s’agite et voudrait profiter de l’impopularité de Monirou pour ressaisir le pouvoir en chassant les Toucouleurs.

Les campements peuls qu’ils commandent sont dans le voisinage de San à une dizaine de kilomètres dans l’Est, à Tnéniba et plus loin à Fio. Mais la désunion règne entre eux et ils n’osent point se compromettre ouvertement vis-à-vis de leurs fanatiques congénères, en nous faisant des ouvertures pour les appuyer.

Monirou, qui craint toutefois cette éventualité, aussitôt qu’il est avisé de mon arrivée à San, envoie une colonne de trois cents Toucouleurs sur le flanc de la route San-Tnéniba-Fio et me fait prévenir qu’il me fera attaquer si je m’engage dans cette direction. Ahmadou- Addou, de son côté, me refuse le passage que je lui demande sur son territoire.

C’est en conséquence de la situation politique que je viens de définir que, ne pouvant prendre la route de l’Est pour gagner le Mossi, je dus me rabattre sur une route par le Sud-Est.

Au sud de San s’étend une région connue sous le nom de Miniankala. On peut la diviser en deux parties. Le Miniankala nord dépendait du Ségou, le Miniankala sud récemment conquis dépendait de Tiéba. Mais il faut considérer que ces attaches politiques sont très vagues, et il faut voir là en réalité une série de groupes de villages qui sont souvent les uns vis-à-vis des autres en état d’hostilité. L’aspect général de la contrée est boisé, le sol y est bien arrosé et d’une grande fertilité.

La terre est ici admirablement cultivée ; la houe a un fer de 25 centimètres de large et de 35 centimètres souvent de longueur, et c’est au minimum à cette profondeur que les terres sont défoncées partout ; les terres sont fumées et retournées au moins deux fois avant l’époque des semailles ; ainsi, en ce moment, le mil est encore en gerbe dans les lougans que déjà les terres sont préparées, les chaumes de la dernière récolte enfouis.

Les cultures principales sont le mil, le coton en très grande quantité, dont les champs, souvent fort grands, sont entourés de clôtures serrées en tiges de mil. C’est le coton annuel. Pour le semer, on plante d’abord du mil en sillons espacés, puis entre deux rangs de mil on sème le coton ; autour du champ on plante du mil très serré ; lorsque l’arbuste est sorti et peut affronter le soleil, on coupe le mil protecteur ; puis, lorsque la gousse va s’ouvrir, on recourbe les tiges du mil de l’enceinte, garantissant ainsi le champ des effets des grands vents et aussi contre les animaux.

L’indigo est planté sur foule de points, ainsi que l’igname et le manioc ; dans tous les villages il y a en outre de nombreux jardins pour la culture vivrière ; le riz ne se récolte plus guère depuis Scienso, mais l’herbe de Guinée croît en abondance et donne un excellent fourrage aux bestiaux, qui sont très nombreux. Cependant ceux-ci sont surtout la propriété des Peuls et ils ne dépassent guère Bougounsou dans l’Ouest. Partout où sont des bestiaux, on trouve abondamment du lait délicieux et du beurre excellent. Depuis Bamakou jusqu’ici nous avons fait exclusivement la cuisine au beurre.

Le karité[7] est très abondant et dans tous les villages on trouve des trous à noix et des fours. La préparation est la suivante : au moment de la cueillette, les indigènes mangent la pulpe sucrée du fruit et enfouissent les noix dans des trous, en les recouvrant de terre mouillée. Dans cet état la noix se conserve très longtemps sans se modifier beaucoup dans sa forme ; toutefois le beurre intérieur se resserre, se durcit et peut facilement être détaché de la coque. On met alors la noix dans un mortier et avec un pilon on décortique ; la coque est rejetée, puis le beurre est écrasé entre des pierres plates. Ce beurre écrasé est mis ensuite dans de grandes marmites en terre et celles-ci dans un grand four ; on laisse cuire quelques heures, puis on fait des pains que l’on entoure de feuilles et ainsi le beurre se garde pendant de longs mois.

[Illustration : De San à Sikasso.]

A partir des rives du Baninfing le terrain devient ferrugineux et dans nombre de villages existent des fours à fer.

Ces fours sont circulaires et ont à peu près 3 mètres de haut, ils sont construits par assises successives de banco (terre battue séchée au soleil) et de gangue d’anciennes coulées. Les forgerons de plusieurs villages se réunissent, font une grande fête et se séparent de leurs femmes pour toute la période de la récolte et de la fonte du fer.

La récolte du minerai se fait ou à la surface du sol ou par des fouilles ; à cet effet on creuse des trous de plusieurs mètres de profondeur pour extraire le minerai d’un filon. Le minerai récolté, on fait le charbon.

On charge le four avec du charbon et sur le charbon on charge du minerai mélangé avec du sable comme fondant ; des trous pratiqués à la base permettent de passer les tuyères des soufflets et pendant la première partie de la chauffe on active la fonte au moyen de ces soufflets. Le fer est recueilli dans un creuset situé à la partie inférieure du four ; on le fait couler au dehors, puis on décape à froid le fer de la gangue qui y est adhérente après le refroidissement. Le fer ainsi obtenu est de bonne qualité, mais souvent il est brûlé ; en tout cas, une grande partie en est perdue.

Au point de vue de la nourriture, celle-ci est un peu différente dans le Miniankala et dans le reste des pays bambaras. Le couscouss au mil concassé est inconnu, le mets général est le _thou_ ; c’est du petit mil écrasé au pilon, puis réduit en farine entre deux pierres ; on cuit ensuite cette farine comme la farine de sarrasin en France ; à part, on fait une sauce pour la viande, on lie cette sauce avec de la feuille de baobab (lalo des Ouoloffs). Cette nourriture n’a rien de désagréable, quoique un peu lourde.

En route, au voyageur qui passe on n’offre point l’eau pure, mais bien de l’eau mélangée d’un peu de farine de mil aiguisée d’une pointe de piment, ou encore de l’eau avec cette même farine et du pain de singe (fruit du baobab).

Le vêtement est celui des Bambaras, y compris le grand bonnet, le carquois et les flèches ; fusils en nombre restreint dans l’Est, plus nombreux en se rapprochant de l’Ouest, tous ou presque tous de fabrication anglaise.

Au milieu de la forêt sont d’immenses clairières défrichées de plusieurs kilomètres de diamètre ; au centre se groupent sept, huit, dix, quinze villages souvent, fortifiés isolément. Cette sorte de confédération a son chef choisi qui prend le titre de Fama. Le village du chef donne son nom au groupe et les divers villages qui composent celui-ci portent le nom de Soukhala (dépendance).

Diondio comprend trois villages, Koutiala une dizaine, Djitamana trois, etc., etc.

La population du Miniankala est de race senofo, très proche parente de la race bambara, mais parlant une langue toute différente. Beaucoup de Markas (branche de la race bambara) se mélangent aux Senofos et exercent le commerce, ce sont les Juifs de la race noire. Dans le Miniankala, fait unique dans tout le Soudan, l’anthropophagie existe. J’en avais vaguement connaissance et je doutais, mais à Diondio je dus me rendre à l’évidence. Pendant mon séjour sous les murs du village, un cadavre porté par quatre hommes fut introduit dans l’intérieur du tata (enceinte fortifiée) et partagé sous les yeux de mes hommes entre les divers membres de la famille.

Dans ce village se trouvait une fille du Mamby de Kangaba qui avait été réduite en captivité à la suite de la prise de Kangaba par Samory vers 1884 et vendue à Diondio. J’entrepris de racheter cette jeune fille pour la rendre à son père et elle me confirma que fréquemment on faisait dans le village des festins de chair humaine. Elle disait aussi que jamais on ne tuait un homme pour le manger, mais que c’était seulement le mode de sépulture usité dans le pays. Il y a lieu de penser que dans les expéditions de guerre les cas d’anthropophagie sont nombreux.

Mon but, en partant de San, était de descendre vers le Sud jusqu’en un point qu’on m’avait signalé, Koutiala, d’où une route fréquemment employée par les caravanes se dirigeait sur Bobo-Dioulasso. J’espérais tourner ainsi les pays peu hospitaliers ressortissant à Amadou-Addou.

Nous partîmes de San le 18 janvier. Très péniblement, la caravane se mit en route pour atteindre dans la matinée le village bobo de Scienso. Un excellent accueil nous y était réservé, grâce à mes anciens amis de Tiekelinso, grâce aussi à l’Almamy de San que les Bobos tiennent en grande vénération.

Malgré l’achat de plusieurs animaux, je trouvais mon convoi trop lourd et dans la journée j’expédiai des hommes et des animaux transporter à San, pour les remettre entre les mains de l’Almamy qui les ferait parvenir à Ségou par une occasion, quelques caisses et mon bateau _Berton_.

Pour attendre le retour des hommes, nous fîmes séjour le lendemain. C’était grand marché, partant grande beuverie de dolo ; aussi, dès midi, le village entier était ivre.

Les jeunes gens, vers deux heures, vinrent me faire montre de leurs talents chorégraphiques. Je trouvai à leurs danses et aussi à leurs costumes une analogie singulière avec des scènes semblables dont j’avais été témoin autrefois aux îles Marquises.

Particularité à signaler, les eaux de Scienso provenant de puits, sont blanches comme de l’eau de savon ; elles tiennent en dissolution, je crois, une forte proportion de sels de magnésie. Cependant elles cuisent bien les légumes et dissolvent le savon. Elles produisirent, en tout cas, sur Badaire et sur moi — sur moi surtout — un effet désastreux et je suis disposé à leur attribuer l’état de fatigue que je ressentis pendant près de trois semaines.

[Illustration : Groupe de lavandières à Sikasso.]

Un peu allégé, le convoi prit une marche plus normale à partir de Scienso, que nous quittâmes le 20 avec un guide. Celui-ci, arrivé au village minianka voisin, déclina ses services, et, allant trouver le chef du village, se fit remplacer. Ainsi il devait en être tout le long de la traversée de cette région pour les causes que j’ai dites ci- dessus, résultant souvent de l’indépendance et de l’hostilité des villages les uns vis-à-vis des autres. Aussi, perdait-on le temps sur les chemins sans avancer, et les difficultés s’accroissaient encore du fait que de plus en plus rares étaient les gens qui parlaient la langue bambara.

Le 24 janvier, nous traversâmes, non sans quelques difficultés, le Baninfing et, dans la soirée, nous arrivâmes à Bougounso, où je trouvai un agent du Fama du Kénédougou, notre allié Tiéba. Ma résolution fut vite prise.

Tiéba, auprès duquel, comme résident, se trouvait le capitaine d’infanterie de marine Quiquandon, faisait à ce moment le siège du gros village de Kinian dans le Sud-Ouest par rapport à Bougounso. J’ai dit que Bodian, Fama de Ségou, appuyé de M. le lieutenant Spitzer, était venu quelque temps avant se joindre à lui avec les contingents du Ségou. Je savais Tiéba redouté et respecté dans son pays, dont Bougounso était l’entrée ; partout mon convoi pouvait y circuler en toute sécurité. J’entrepris de laisser le convoi marcher sous la direction de Badaire jusqu’à Koutiala où il devrait m’attendre, et, de mon côté, de me porter sur Kinian. J’espérais, grâce aux bons offices du capitaine Quiquandon, obtenir : 1o des interprètes bobos et senofos qui me faisaient défaut ; 2o des hommes à engager pour augmenter mon personnel ; 3o des animaux pour alléger les miens fatigués et en partie blessés.

Le 25, avec deux tirailleurs, mon interprète et mon domestique, emportant seulement un peu de linge et mes instruments astronomiques, je partis avec un guide et deux porteurs qui devaient se relayer de village en village. J’eus bien quelque peine, le soir, à Niensensou, à obtenir l’hospitalité du chef de village, mais je crus que cela tenait à ce que nous étions arrivés de nuit. Or, une fois la nuit venue, partout dans le Miniankala, les portes des villages sont fermées et il est à peu près impossible d’en forcer l’entrée. Y réussit-on, qu’on n’est guère plus avancé, car le chef de village, par tradition, est invisible de la chute du jour au soleil levant. C’est là une coutume générale dont il faut voir la cause dans la crainte qu’ont les chefs d’être assaillis par des ennemis personnels ou même des mécontents ivres de dolo.

Le lendemain, au village de Famousassou, je trouvai chez les notables et les habitants une hostilité mal déguisée ; on me refusa guides et porteurs. Après bien du temps perdu, je réussis à gagner Kimbéri, où je m’arrêtai vers dix heures hors du village, sous un énorme ficus. Cette fois, je n’eus plus d’illusion à me faire. Impossible de trouver un homme hors du village, d’y acheter la moindre nourriture ou même d’obtenir qu’on fît cuire le riz de mes hommes. Ce ne fut qu’après trois quarts d’heure de recherches qu’on finit par trouver le chef du village, que le guide et l’interprète m’amenèrent penaud, car on l’avait surpris caché dans une case obscure, craintif parce qu’il ne savait pas l’accueil que lui feraient ses administrés, qui tous s’étaient enfuis. Par gestes, par l’offre de cadeaux, je lui fis comprendre ce que je désirais de lui ; mais, aussitôt qu’il le put, il s’enfuit et ne revint plus.

Heureusement que, campé non loin, se trouvait un Peul avec quelques animaux. Je me trouvais en bien mauvaise situation ; mon guide et mes porteurs, de crainte que je ne les emmenasse plus loin, s’étaient sauvés. Je restais seul, sans savoir la direction de la route, dans l’impossibilité de communiquer avec les habitants. Cet homme, qui aurait pu me renseigner, manifesta tout d’abord la plus vive répugnance ; puis enfin, voyant apporter la nourriture du village, où les hommes l’avaient fait cuire eux-mêmes, séduit par la vue de la viande et l’offre d’une boîte d’endaubage vide, il se laissa amadouer.

J’appris alors de lui que les ruines que je voyais partout depuis la veille remontaient à l’an dernier et étaient l’œuvre de Tiéba, qui avait rasé les villages et réduit la population pour les deux tiers en esclavage, à cause des pillages exercés sur les caravanes venant de San ou y allant, alors que Tiéba, qui avait besoin de sel pour faire subsister son armée, avait demandé que les routes fussent libres pour le commerce.

Parlant de l’ancien Fama de Kimbéri, le Peul me dit que c’était un grand guerrier redouté au loin et qui faisait durement payer aux caravanes le passage qu’il leur concédait parfois dans ses rares moments de bonne humeur. Les malheureux marchands ruinés par ses exactions venaient se plaindre souvent et tentaient même de l’attendrir par leurs larmes. Peine perdue, ce qui était demandé était froidement exigé et la réponse immuable aux doléances du malheureux était un indifférent _Sabari !_ (tais-toi). Le surnom lui en était resté. Le Fama Sabari, tombé aux mains de Tiéba, avait été tué l’année précédente.

A deux heures, quand je veux partir, j’obtiens difficilement du Peul qu’il m’indique le chemin de Koutiala. Enfin, à l’aventure, nous nous mettons en route. Je choisis un sentier bien battu que je suis. Vers quatre heures et demie, je m’aperçois, à des déboisements plus nombreux, que nous approchons d’un village. Quel est-il ? Je l’ignore ; mais comme la nuit n’est pas loin, il m’y faudra camper ; j’envoie mon interprète pour demander au chef l’hospitalité. Après un léger repos, on se remet en route, je suis les traces du cheval de Makoura. Vers cinq heures, enfin, nous débouchons dans une immense plaine où l’on aperçoit de nombreux villages. La nuit vient, on presse la marche, nous égrenons les tatas comme les grains d’un chapelet à la recherche du village du Fama. A la nuit faite, Makoura n’est pas de retour ; je ne peux plus suivre ses traces et il nous est impossible d’obtenir de réponse des rares gens que nous trouvons hors des murs. Enfin, j’avise la porte d’un tata, où deux hommes sont assis. Je mets pied à terre et tente de parlementer par l’intermédiaire d’un de mes hommes qui parle bambara, mais comprend à peine quelques mots de français. Nous demandons le village du Fama ; dédaigneusement on indique le Sud-Est. Enfin, sur la demande d’un de mes hommes qui désire de l’eau, une femme sort qui fort heureusement parle quelques mots de bambara ; par le don d’une pièce de cinquante centimes et en faisant appel à ses bons sentiments, je réussis à l’émouvoir sur notre sort. Nous sommes des voyageurs perdus, elle nous doit une marque d’hospitalité puisqu’elle nous a offert de l’eau. Elle parlemente vivement avec les deux indifférents, dont l’un se décide enfin, moyennant une somme de 200 cauries payée d’avance, à nous guider au milieu de la nuit jusqu’au village du Fama.

A sept heures, nous sommes enfin rendus à une sorte de caravansérail, où un Marka, commerçant, donne gîte aux caravanes de passage.

Nos tribulations sont à leur fin. Grâce à cet homme dont j’ai connu les deux frères, je puis trouver gîte pour la nuit chez le frère du Fama, vieillard aimable, qui me donne l’hospitalité la plus généreuse. Vers dix heures, Makoura revient et je puis m’expliquer avec mon hôte et me renseigner.

J’avais, avant de quitter Badaire, réglé ses étapes, dont une devait se faire à Kimbéri. Devant la mauvaise attitude de ce village, je ne puis l’y laisser arriver sans le prévenir ; aussi, dès le lendemain matin, j’envoie un de mes hommes à sa rencontre pour lui prescrire de camper à une petite rivière après le village et, s’il ne peut continuer d’une traite, de bien se garder et de me rejoindre à Koutiala le lendemain.

Fort heureusement les choses se passent suivant mes désirs ; le deuxième jour, Badaire arrive sans encombre auprès de moi ; mais une caravane qui le suivait, dont le chef était le propre fils de l’Almamy de San, est attaquée et pillée le lendemain de son passage par les gens de Kimbéri et Famousassou.

Après entrevue avec le Fama de Koutiala qui me conseille de laisser plutôt mon convoi à Ouelenguena, village voisin, où se trouve un agent de Tiéba, je continue avec mon monde dès le 28 janvier au matin et je suis à Ouelenguena à midi.

Je m’abouche avec l’agent de Tiéba que je rends responsable de ce qui pourrait arriver en mon absence, et à deux heures je me remets en route pour Kinian, dont une centaine de kilomètres environ me séparent. Le 30, je passe la rivière de Kouoro, en face du village de ce nom, au point où René Caillié, en 1828, l’avait lui-même traversée dans son mémorable voyage ; d’ailleurs la route que j’ai faite depuis Scienso se confond sensiblement avec celle de l’illustre voyageur.

Cette rivière de Kouoro est un des affluents des plus importants des Bani ou Mayel-Balevel ; elle garde de l’eau toute l’année ; une nombreuse population de pêcheurs habite sur ses rives. Profonde de 4 à 5 mètres au point de passage, la rive gauche à pic surplombe de 6 à 7 mètres la rive droite ; aux hautes eaux les deux rives souvent disparaissent et en particulier sur la rive droite la limite d’inondation s’étend à plusieurs kilomètres du lit de saison sèche.

Je dus, à cause d’un grand état de fatigue, faire étape le soir à Katiala, d’où j’envoyai un courrier au capitaine Quiquandon, à Kinian, pour le prévenir de mon arrivée.

J’étais littéralement à bout de forces, j’avais eu une série d’accès de fièvre de la dernière violence, mon état se compliquait de diarrhée et de vomissements bilieux ; à toute peine je pouvais au prix d’horribles souffrances me tenir à cheval, je ne pouvais prendre pour toute nourriture qu’un peu de lait.

Le 31 janvier, je dois m’arrêter le matin à Saniankabougou, comptant continuer le soir sur Kinian. Vers une heure, un homme de Tiéba arrive, qui me dit que le lieutenant Spitzer avec une dizaine de spahis et les deux Famas sont venus au-devant de moi jusqu’au village voisin, mais qu’ils sont repartis, ne me voyant pas arriver.

[Illustration : Le capitaine Quiquandon.]

Je presse le départ ; nous avons un rude chemin de montagne que les cavaliers ont préféré ne pas faire ; à trois heures, j’arrive à Tiébi, où je trouve les traces du passage d’une nombreuse cavalerie ; à quatre heures, je débouche dans la plaine de Kinian. A peine suis-je en vue que les camps du siège sont en rumeur ; de tous côtés cavaliers et fantassins arrivent en foule, escortant le lieutenant Spitzer et les deux Famas du Kénédougou et du Ségou, Tiéba et Bodian.

Après les salutations, nous nous mettons en marche vers le camp du capitaine Quiquandon. Je trouve ce pauvre camarade dans un bien triste état de santé ; depuis cinq mois il est en proie à une dysenterie du plus mauvais caractère qui lui a enlevé toutes ses forces ; c’est un squelette, presque un vieillard. Auprès de lui je trouve le docteur Crozat, retour depuis quelques jours à peine d’un très intéressant voyage dans le Mossi, dont j’aurai à parler plus loin.

Les présentations sont vite faites, en quelques minutes nous sommes de vieux amis.

Et tout de suite nous causons de mes propres affaires. L’avis de Crozat et de Quiquandon est que la seule route possible pour gagner le Mossi est celle qui passe par Sikasso et Bobo-Dioulasso. Quiquandon m’offre tout ce dont je puis avoir besoin en porteurs et animaux, et aussitôt nous arrêtons que le convoi se rendra directement à Sikasso et que des hommes de Tiéba, accompagnés de deux de mes hommes, retourneront à San chercher les bagages que j’y ai laissés.

Dès le lendemain, 1er février, partaient les ordres nécessaires à Badaire pour lui indiquer les étapes jusqu’au Kouoro, et Tiéba donnait des hommes pour aller à San avec les deux tirailleurs venus avec moi.

Ce même jour, je rendis visite à Tiéba dans son camp et lui offris de très beaux cadeaux, que j’avais apportés à son intention.

Après ma visite, Tiéba et moi fîmes le tour de la place, visitant les travaux d’approche. C’est au physique un fort beau noir, de manières affables et réservées.

Ce Fama Tiéba est chef bien incontesté dans son pays, chose rare en pays Noir ; il y est à la fois très redouté et très aimé ; très redouté, parce qu’il est personnellement très brave et possède une armée nombreuse, invaincue jusqu’à ce jour, victorieuse contre Samory lui- même : lorsque ce dernier vint il y a quatre ans mettre son camp devant Sikasso, il y essuya défaites sur défaites. Il est très aimé, parce qu’il est très généreux et que ses nombreux succès lui ont permis de faire de grandes largesses autour de lui.

Tiéba serait en tous pays un homme remarquable ; en tout cas il est hors de doute qu’il possède de réelles qualités de commandement. Il sait s’attacher les hommes et en obtenir des services. Il sait aussi ne point conduire son pays à la ruine, comme le font tous les chefs noirs et Samory en particulier. Certes, sans cesse à la tête d’une colonne nombreuse, Tiéba devrait à brève échéance ruiner le Kénédougou, mais il a agi en prévoyant. Aucun pays n’est cultivé comme le sien, les terres y sont partout défoncées à 0m,40 et 0m,50 même de profondeur, les lougans[8] s’étendent fort loin aux environs des villages et leur étendue est proportionnellement deux ou trois fois plus grande qu’ailleurs. Dans chaque village il y a le lougan du Fama dont le produit lui revient ; d’autres villages peuplés de ses captifs lui doivent leur récolte ; enfin les villages qu’il fonde ainsi que je vais le dire lui en doivent la moitié.

Lorsqu’il vient de prendre un village ou ennemi ou qui a méconnu son autorité, Tiéba n’en anéantit pas la population adulte, ainsi que le fait Samory ; il la transporte à Sikasso d’abord, puis dans des villages de cultures des environs à lui appartenant, puis enfin lui fait fonder d’autres villages dans une région différente. Est-ce à dire qu’il ne vend point de captifs ? Si ; mais, outre qu’il en donne beaucoup à ses guerriers, seuls les enfants sont vendus.

Tiéba est un oseur autant que noir peut l’être ; malgré les conseils de son entourage, il a recherché notre alliance et a demandé un résident pour lui apprendre à gouverner suivant nos procédés et aussi apprendre de lui toutes choses qu’il ignore et qui pourraient lui être utiles. Pour l’instant, avoir une centaine de fusils Gras en plus de la trentaine qu’il possède déjà est son rêve. Il a compris également déjà combien la liberté du commerce est indispensable à la prospérité d’un pays et il fait tous ses efforts pour assurer la sécurité des routes des caravanes.

[Illustration : Le docteur Crozat.]

En tout cas le capitaine Quiquandon qui réside auprès de lui a su acquérir sur Tiéba une autorité personnelle considérable, et à aucun point de vue ce poste important ne pouvait être confié à de meilleures mains.

A l’encontre de ce qui se passe habituellement au pays Noir où les chefs tiennent les membres de leur famille en suspicion, Tiéba est entouré des siens, adoré d’eux ; ses frères, ses fils sont avec lui au siège. Demba, son frère et futur successeur, est son premier lieutenant.

Kinian est un repaire de détrousseurs de caravanes qui s’était fait dans le pays un renom de terreur.

Lors de notre installation à Ségou, Kinian était venu faire sa soumission. Plus tard, en juin dernier, Tiéba, pour s’ouvrir la route de San, dut enlever le village de Lountana ; le capitaine Quiquandon l’y accompagna. Une moitié du village fut prise d’assaut, mais l’autre moitié résista deux mois et demi. Pendant le siège, les gens de Kinian crurent pouvoir tenter de forcer Tiéba à la retraite et vinrent l’attaquer dans son camp ; l’attaque fut dirigée sur le diasa (poste palissadé) du capitaine Quiquandon. Dans cette circonstance, Tiéba put apprécier la bravoure des Français. La colonne de Kinian fut taillée en pièces, trente-cinq cavaliers et cinq fantassins sur mille hommes revinrent seuls à Kinian.

Lountana pris, Tiéba se porta sur Kinian, mais nombre de villages étaient entrés dans son tata. Une bataille eut lieu au dehors, mais on ne put entrer de vive force dans le village. Il fallut en faire le siège.

Le capitaine Quiquandon, qui avait demandé à Ségou le renfort d’une pièce, reçut en outre une dizaine de tirailleurs sénégalais, quatre spahis et l’armée du Ségou, Bodian en tête. Le lieutenant Spitzer était en même temps envoyé de Ségou pour le seconder.

Au 26 février (depuis le 15 octobre environ) le siège durait encore. J’ai visité les travaux, ils sont simples. Au commencement des approches, l’armée assiégeante établit autour et à 200 mètres environ de la place des diasas (postes retranchés) et coupe toutes les routes ; peu à peu, soit de jour, soit de nuit, les diasas sont rapprochés et poussés jusque sous les murs mêmes du tata. A Kinian, certains diasas n’étaient pas à 50 mètres du tata. Le blocus était complété par une ligne de palanques réunissant entre eux les divers diasas. Dans les diasas on élève des tours pour dominer le village et, réciproquement, les assiégés en font autant pour dominer les diasas.

Avec la pièce de 4, le capitaine Quiquandon avait fait deux brèches praticables de 50 et 20 mètres, mais jamais il n’a pu entraîner les troupes des Famas à l’assaut ; elles prétextaient qu’un village de Rois ne peut se prendre d’assaut.

Rentré au poste français, je fis plus tard une visite au Fama Bodian, que j’avais connu longtemps avant, alors que son oncle, dépossédé de ses États, était venu nous demander asile aux environs de Médine.

[Illustration : Tiéba et Damba, son successeur.]

Je passai douze jours à Kinian, attendant que Badaire fût arrivé avec le convoi à Sikasso.

Je mis largement ce temps à profit pour la préparation de l’avenir.

J’ai dit que le docteur Crozat était de retour depuis un mois environ de son voyage dans le Mossi ; il avait réussi à atteindre la capitale Waghadougou, que Binger, le premier, avait visitée deux ans avant. Crozat terminait à ce moment son rapport et son itinéraire. Avec le plus parfait désintéressement, il me communiqua ses travaux en entier, y ajoutant foule de renseignements qui devaient m’être dans la suite de la plus grande utilité. Des hommes venus avec lui du Mossi acceptèrent de me servir de guides et d’interprètes ; ils devaient retourner avec moi.

La mort a fauché ce vaillant au cœur généreux, simple et droit. Savant autant que modeste, Crozat, au moment où la tombe s’est ouverte prématurément sous ses pas, était dans la plénitude de ses moyens qu’un labeur constant et une expérience déjà longue avaient admirablement et harmoniquement développés. J’ai connu peu d’hommes réunissant à semblable degré les séductions de l’esprit et du cœur alliées aux charmes d’un commerce à la fois attrayant et instructif.

Après son retour en France en 1891, le docteur Crozat avait accompagné le capitaine Binger dans son voyage de délimitation à la côte d’Ivoire et au pays de Kong ; mais, au lieu de faire retour, il était resté, voulant remonter vers les États de Tiéba et faire la lumière sur les causes du massacre de la mission du capitaine Ménard. La mort l’a surpris à Tengréla, alors qu’il avait atteint le but qu’il s’était assigné. Il succombait à l’épuisement, conséquence d’un séjour presque ininterrompu de six années au Soudan. La France a perdu en lui un des plus actifs pionniers de son œuvre civilisatrice, un savant dévoué autant que modeste.

Et combien j’en ai connus comme lui, animés du désir de faire de grandes choses, armés pour cette dure lutte où facultés physiques et morales entrent en action dans leur plus grande tension et qui obscurément ont disparu !

Le lieutenant Spitzer, de l’infanterie de marine, est une autre de ces victimes ; j’ai dit ci-dessus comment il était venu à Kinian amener au siège le renfort de l’armée du Ségou. Dès son arrivée, il fut légèrement blessé à la joue au cours d’un combat sous les murs de la place. Quelques mois après, il faisait partie de la colonne du lieutenant- colonel Humbert contre Samory ; il succomba aux suites d’un accès pernicieux.

Et cependant, au moment de mon récit, celui des trois qui semble le plus atteint dans sa santé est Quiquandon. Depuis cinq mois, il lutte contre une dysenterie tenace qui l’a réduit à l’état de squelette. Crozat, depuis son retour du Mossi, le soigne avec assiduité, l’a contraint à une diète presque absolue et tente depuis quelques jours sur lui le traitement par l’ipéca à la brésilienne[9].

Le breuvage est désagréable au possible ; Quiquandon se plaint d’avoir sans cesse le cœur sur les lèvres ; il opterait volontiers pour un sphincter en argent qu’il parle de se faire confectionner par les forgerons très habiles du Kénédougou. Au contraire Crozat est enchanté de l’état nauséeux auquel son malade est en proie. C’est le seul point sur lequel leur entente n’est pas parfaite.

Les fatigues du siège et nos nombreux soucis et travaux n’empêchent point une douce gaieté de régner parmi nous. Quiquandon emploie ses loisirs forcés de malade à confectionner une série de recettes culinaires du plus heureux résultat ; mais, ô ironie ! il ne peut mettre la dent à aucun de ses chefs-d’œuvre.

Grâce à une très ingénieuse installation de son invention, nous mangeons chaque jour un pain excellent ; notre boisson habituelle est un vin de palme que nous avons baptisé de _spumante_ à l’instar de l’asti.

Le 13 février, sachant que mon convoi doit avoir rallié Sikasso, je prends la résolution de le rejoindre. Quiquandon doit m’y faire tenir des animaux, des porteurs, Crozat des renseignements et il doit aussi m’envoyer les guides dont j’ai parlé.

A deux heures, je me mets en route, après avoir fait des adieux émus à mes amis. Tiéba m’a envoyé un guide qui me conduira à Sikasso et de là jusqu’aux frontières du Kénédougou sur la route de Bobo-Dioulasso.

J’ai eu la veille une lettre de Badaire m’annonçant son arrivée et m’informant que rien n’est à signaler dans la route qu’il vient de faire.

Le lendemain après midi, tout à coup, sur le chemin, je rencontre mon cuisinier :

« Où vas-tu ?

— J’allais à Kinian te retrouver.

— Pourquoi as-tu quitté la mission ?

— J’ai eu des difficultés avec le maréchal des logis (titre sous lequel les hommes désignaient Badaire) ; alors je lui ai dit que je ne voulais pas rester, que je voulais aller te retrouver à Kinian.

— C’est bien, continue avec le convoi ; je verrai cette affaire à Sikasso. »

J’avais comme un pressentiment que toutes choses peut-être n’allaient pas aussi bien que Badaire l’avait écrit, mais je me gardai de questionner davantage cet homme.

Le 15 février, j’arrive à Kinian. Il y a quinze jours que j’ai quitté mon monde. Je ne tarde pas à constater que tout est à recommencer, le personnel n’est plus en main, je sens que tous les hommes se sont relâchés, détachés même. Je consacre les deux premiers jours à une réforme nécessaire, je sévis avec la dernière rigueur contre les meneurs, dont je congédie plusieurs ; je rétablis une discipline qui a fléchi sous toutes formes.

Cette brusque rentrée en scène et ces rigueurs impitoyablement exécutées produisent en peu de jours l’effet que j’en pouvais attendre, mais il était grand temps.

Badaire, avec la plus grande bonne volonté, n’avait pu prendre sur les hommes aucun ascendant. Il avait la main dure, sans souplesse ; il se croyait toujours au régiment, où la discipline s’exerce d’elle-même, où la répression des fautes peut être immédiate, où l’influence du chef se manifeste bien plus en temps de paix par l’autorité dévolue au grade que par la valeur propre de l’homme investi de ce grade, où l’autorité en un mot est impersonnelle.

Dans les circonstances particulières où nous nous trouvions placés, il en est tout autrement, et le temps de guerre seul, avec ses imprévus les plus variés, ses soucis multiples, peut donner une idée affaiblie de la responsabilité qui incombe au chef d’une mission de longue durée. Quand le personnel est peu nombreux, la question du commandement se trouve compliquée de ce fait que le chef est constamment en contact avec ses hommes, que ses moindres actes sont à leur portée et que son autorité seule est admise par eux.

Non seulement il faut tout prévoir, mais il faut pourvoir à tous les besoins. Le principe d’autorité tend chaque jour à s’affaiblir et cependant il faut le maintenir intact. Certes, les premiers temps, dans la traversée du Soudan, une discipline inflexible pouvait être de rigueur, je pouvais sévir contre les manquements et au besoin renvoyer les hommes dont j’étais amené à suspecter la fidélité. Mais plus tard, au fur et à mesure que s’accroîtra la distance qui séparera les hommes de leur pays, je serai de plus en plus appelé à voir mon autorité méconnue. L’ascendant moral du chef sur sa troupe doit peu à peu se substituer aux formes rigides d’une discipline inflexible.

Il faut savoir comprendre que l’homme n’est pas soutenu, comme le chef lui-même, par l’élévation du but vers lequel il tend, il est sujet à des défaillances ; il faut savoir faire la part de la fatigue, des privations aussi, chaque fois que l’occasion, qu’on saisit trop hâtivement souvent, s’offre d’avoir à réprimer. Réprimer et commander sont choses très différentes. La répression doit être instantanée, proportionnée à la faute ; elle doit tenir compte des circonstances où celle-ci a été commise ; elle ne doit jamais dégénérer en tracasserie, encore moins en revêtir l’apparence. Il faut savoir fermer les yeux, parfois pardonner en temps utile ; en semblable situation la rancune surtout est mauvaise conseillère. Éviter de dire ou de faire sentir, même à un homme qu’on punit, qu’on aggrave sa peine à cause de ses fautes antérieures, est bien difficile ; c’est indispensable cependant, sinon dans son esprit germe et se développe l’idée que le chef est pour lui malveillant.

Les hommes n’ont pas que des défauts, ils ont aussi des qualités, et, si je m’exprime de la sorte, c’est que les premiers frappent plus facilement l’esprit d’un chef inexpérimenté que les seconds. Il faut que le chef en soit bien conscient, car il est de son intérêt de tirer utilité des deux.

La récompense est un puissant moyen d’action pour relever le moral abattu des hommes ou pour les maintenir dans la bonne voie ; mais son usage est aussi délicat que celui de la répression. La récompense doit venir à son heure, elle doit surprendre celui qui en est l’objet et n’être point désirée à l’avance par lui ; alors seulement elle a son plein effet. Elle doit dépendre de l’entière initiative du chef, mais non plus ne doit être différée une fois promise. Il est plus difficile à un chef, placé dans les conditions dont nous parlons, de récompenser à propos que de punir avec justice. La raison est qu’on est enclin par générosité à se montrer reconnaissant d’un bon service. Si l’on n’y prend garde, une trop grande propension à gratifier est rapidement exploitée contre le chef par sa troupe, de même manière que le serait une trop grande rigueur.

Commander c’est récompenser et punir, c’est aussi prévoir, c’est-à-dire faire concourir de façon efficace les efforts de tous vers un but commun ; prévoir, c’est définir le but et y adapter les moyens, c’est une action morale ; mais il faut encore pourvoir ; or pourvoir, c’est entretenir en bon état l’instrument de travail et, cet instrument ici, c’est l’homme. Il faut satisfaire à ses besoins de toutes sortes avec une sollicitude constante ; il n’est pas d’homme qui puisse abandonner un chef si celui-ci sait lui demander des efforts proportionnés à ses forces ; aucune privation ne peut influencer, détacher l’homme qui a conscience qu’il n’y a eu ni négligence ni faute de la part du chef.

C’est, on peut en juger, tâche complexe que la conduite d’une expédition ; mais, en particulier au pays Noir, le problème à résoudre pour forcer le succès est des plus délicats. Pour prévoir au pays Noir, il faut plier ses conceptions à des usages, à des coutumes qui ne sont pas les nôtres, qui ne sont pas toujours les mêmes d’une population à l’autre. Prévoir au pays Noir, c’est se renseigner avec certitude ; c’est une tâche difficile, souvent ingrate, qui amène bien des déceptions, si l’on n’est très expérimenté.

Pour pourvoir au pays Noir, il faut être riche et le demeurer. Pourvoir dépend de la bonne organisation au départ. L’achat des marchandises et des objets d’échange est une opération délicate ; tel objet de grand prix dans une contrée n’a pas cours dans une autre. Posséder n’est rien, conserver est autrement difficile ; car conserver, c’est prendre soin et transporter.

La garde, la conservation des marchandises ressortissait à Badaire, et je lui rends ici pleine et entière justice en proclamant qu’il s’est acquitté de son rôle avec une assiduité qui ne s’est pas démentie un seul instant. Que de sacs il a dû réparer, refaire de toutes pièces, et les caisses qu’il fallait ouvrir chaque jour, installer de manière pratique, les classements à remanier sans cesse ! C’était un labeur journalier très absorbant et fatigant à la fois.

Conserver, c’est aussi préserver contre les quémandeurs par trop intéressés, souvent arrogants. Donner, donner chaque jour est le seul moyen de s’assurer passage ; mais il faut savoir donner à propos, proportionner ses cadeaux à ce qu’on sait pouvoir ou vouloir obtenir. Il faut savoir repousser les demandes exagérées, accepter la perspective d’un conflit sanglant pour ne pas céder une aiguille, comme aussi il faut savoir rémunérer largement un service de minime importance, mais qui doit mettre en relief votre générosité. Les séjours surtout sont ruineux, car, si l’hospitalité qui vous est offerte est cordiale, facilement on se laisse prendre aux apparences, on est porté à donner sans trop penser au lendemain. Dans certaines contrées, au Sokkoto et au Bornou surtout, l’exploitation de l’étranger se fait avec une habileté singulière, c’est avec la plus parfaite urbanité de formes que le voyageur est amené à la ruine et il ne faut pas voir d’autre cause au long séjour qu’ont dû faire au Bornou mes illustres prédécesseurs, Barth, Rholfs, Nachtigal. Réduits à une sorte de mendicité, ils n’ont pu quitter Kouka qu’à l’heure où le Cheik l’a voulu, et en usant de sa générosité.

[Illustration : Le bourreau de Tiéba exécutant la danse du coq auprès de trois condamnés.]

Mais revenons à mon récit. Toutes choses étant restaurées dans l’ordre, je prends mes dispositions pour le départ. En quelques jours, grâce à l’arrivée de vingt-cinq porteurs et de dix bœufs de charge que m’envoie de Kinian le capitaine Quiquandon, la réorganisation est complète. Mais les hommes envoyés à San ne sont point de retour encore, je dois les attendre.

J’emploie ce temps à des travaux astronomiques qui doivent me permettre de déterminer la position de Sikasso que je veux prendre comme point de départ. De nombreuses observations de distances lunaires me donnent le résultat désiré.

Enfin, le 24 février, mes hommes sont de retour ; ils ont été attaqués en route, mais ont pu passer sans aucun dommage.

Je décide que nous quitterons Sikasso le 26. Sikasso, capitale du Kénédougou, est un énorme village de forme rectangulaire, entouré d’un tata élevé de 7 à 8 mètres et d’un développement de 4200 mètres. A l’intérieur est un deuxième tata, très fort également, qui sert de réduit en cas d’attaque et contient la résidence du Fama Tiéba. Sikasso a soutenu en 1888 un siège fameux. Samory avec une armée nombreuse était venu sous ses murs sommer Tiéba de se soumettre à son autorité. Sur son refus, il entreprit le siège de la place. Non seulement Sikasso résista à un siège de près d’un an, mais encore Tiéba réussit à anéantir l’armée assiégeante dans deux grandes batailles en dehors des murs. Mon ami Binger était venu, au cours de sa mémorable exploration, rendre visite à Samory, sous les murs de Sikasso. Consulté par ce dernier sur le succès de son entreprise, il avait voulu le dissuader de persévérer en lui disant que la place était trop forte et trop bien approvisionnée pour qu’il pût s’en emparer. Samory s’était montré vexé du peu de cas que Binger semblait faire de ses talents militaires et l’explorateur, le comprenant, s’était empressé de fausser compagnie à l’irritable potentat.

Sikasso a une population de dix-huit à vingt mille habitants. En dehors des murs sont deux ruisseaux qui ont de l’eau toute l’année ; dans l’intérieur sont de nombreux puits dont l’eau est très bonne. Incluse dans le tata est une butte, de 150 mètres d’élévation environ, qui domine toute la plaine environnante et sert en cas de siège pour observer les mouvements de l’ennemi.

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