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Part 1

THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77908 *** MAURICE MAETERLINCK L’HÔTE INCONNU SIXIÈME MILLE PARIS BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR 11, RUE DE GRENELLE, 11 1917 Tous droits réservés. OUVRAGES DE MAURICE MAETERLINCK EUGÈNE FASQUELLE, Éditeur DANS LA BIBLIOTHÈQUE CHARPENTIER A 3. FR. 50 LE VOLUME La Sagesse et la Destinée (58e mille) 1 vol. La Vie des Abeilles (71e mille) 1 vol. Le Temple Enseveli (25e mille) 1 vol. Le Double Jardin (22e mille) 1 vol. L’intelligence des Fleurs (33e mille) 1 vol. La Mort (44e mille) 1 vol.

Les Débris de la Guerre (13e mille) 1 vol. THÉATRE Joyzelle, pièce en 5 actes (12e mille) 3 fr. 50 Monna Vanna, pièce en 3 actes (40e mille) 2 fr. » Monna Vanna, drame lyrique en 4 actes et 5 tableaux, livret (musique de Henry Février) (8e mille). 1 fr. » L’Oiseau Bleu, féerie en 6 actes et 12 tableaux (38e mille) 3 fr. 50 La Tragédie de Macbeth, de W. Shakespeare. Traduction nouvelle avec une Introduction et des Notes (6e mille) 3 fr. 50 Marie-Magdeleine, drame en 3 actes (6e mille) 3 fr. 50 CHEZ DIVERS ÉDITEURS Le Trésor des Humbles (96e édition). (Mercure de France) 3 fr. 50 Théâtre (Lacomblez, éd. à Bruxelles, Belgique). 3 vol. à 3 fr. 50 Serres Chaudes (poésies). (Lacomblez, édit.) 3 fr. » L’Ornement des Noces spirituelles, de Ruysbroeck l’Admirable, traduit du flamand et précédé d’une Introduction. (Lacomblez, édit.) 5 fr. » Les Disciples à Saïs et les Fragments de Novalis, traduits de l’allemand et précédés d’une Introduction. (Lacomblez, édit.) 5 fr. » Album de douze Chansons. (Stock, édit.) Épuisé. B--362.--L.-Imprimeries réunies, 7, rue St-Benoît, Paris. IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE: 20 exemplaires numérotés sur papier du Japon; 80 exemplaires numérotés sur papier de Hollande. AVERTISSEMENT Ce livre, dont une traduction anglaise, sous le titre: _The Unknown Guest_, a été publiée, en 1914, en Angleterre et en Amérique, était sous presse quand éclata la guerre. Il paraît aujourd’hui à peu près tel qu’il fut écrit.

Les sciences psychiques, arrêtées dans leur marche, comme tout ce qui n’a pas uniquement pour objet la mort et le malheur des hommes, sont demeurées au point où je les avais laissées; et j’aurais eu peu de choses à ajouter à ce que j’en ai dit. On a parlé, au cours de cette guerre, de la faillite de l’occultisme. Il est certain que toute sa partie plus ou moins légendaire, imaginaire et fantaisiste, tout ce qui se rapporte à la prédiction de l’avenir, à l’astrologie, aux talismans, aux envoûtements, à l’action à distances, etc., n’a pas résisté à l’effroyable épreuve. Mais les sciences psychiques proprement dites, qui, du reste, n’acceptent pas l’épithète de sciences occultes que leur décerne le vulgaire, n’ont subi aucune déconvenue et ont vu se manifester, dans la monstrueuse tourmente, souvent avec plus d’énergie, les mêmes phénomènes qu’elles étudiaient aux heures de la paix. Elles ont déjà recueilli et recueilleront assurément, après l’orage, un grand nombre de faits nouveaux se rattachant aux pressentiments, aux prémonitions, à la psychométrie, à la lucidité, à la télépathie entre vivants et à la télépathie d’outre-tombe, qu’on attribue, à tort ou à raison, à la survivance des morts. Il sera nécessaire de consacrer toute notre attention à l’étude de ce dernier phénomène; et, cette fois, étant donné les circonstances, il nous sera peut-être accordé de serrer de plus près la prodigieuse énigme; car jamais notre terre, depuis qu’elle a pris figure humaine, n’a vu s’accumuler sur elle, en aussi peu de temps, une telle masse de jeunes morts avides de se survivre. Des faits naturellement inexplicables, analogues à ceux que relate Sir Oliver Lodge dans son dernier livre: _Raymond or Life and death_, surgissent déjà et bientôt surgiront de toutes parts. Mais il faudra un certain temps pour les classer, les vérifier, les mettre au point; et il serait téméraire d’en parler dès aujourd’hui.

On ne rentre pas la moisson sous la pluie et les éclairs de la tempête. L’HÔTE INCONNU INTRODUCTION I Mon essai sur _La Mort_ m’a entraîné à faire une enquête consciencieuse et, du moins j’y ai tâché, aussi complète que possible, sur l’état présent du mystère. J’espérais faire tenir en un volume le résultat de ces recherches, qui, du reste, pour le dire tout de suite, n’apprendront rien à ceux qui parcoururent les mêmes régions et n’ont d’autres mérites que leur sincérité, leur impartialité, et une exactitude scrupuleuse. Mais, à mesure que j’avançais, j’ai vu la matière s’étendre sous mes pas, si bien qu’il m’a fallu diviser mon travail en deux parties qui seront à peu près égales: dans la première, publiée aujourd’hui, j’étudie sommairement les apparitions et hallucinations véridiques et les maisons hantées ou, si l’on veut, les phantasmes des vivants et des morts, les manifestations appelées assez bizarrement et improprement psychométriques, la connaissance de l’avenir: pressentiments, présages, prédictions, prémonitions, précognitions, etc., et enfin les chevaux d’Elberfeld. Dans la seconde, qui paraîtra plus tard, je m’occuperai des miracles de Lourdes et d’ailleurs, des phénomènes dits de matérialisation, de la baguette divinatoire, de l’asepsie fluidique, tout en ne négligeant pas une menue poussière de miracle qui flotte, au-dessus des prodiges principaux, dans l’atmosphère étrange où nous allons entrer. II Lorsque je parle de l’état présent du mystère, il va sans dire que je n’entends pas du tout le mystère de la vie, de sa fin et de ses origines; ni la grande énigme de l’Univers où nous sommes plongés. En ce sens, tout est mystère, et, comme je l’ai dit ailleurs, il est probable que tout le sera toujours; et que nous n’atteindrons jamais, sur aucun point, les dernières limites de la connaissance et de la certitude. Il s’agit ici de ce qui, dans ce mystère accepté, habituel, familier et presque oublié, trouble brusquement la routine de notre ignorance générale.

En eux-mêmes, ces faits, qui nous semblent surnaturels, ne le sont pas plus que les autres; peut-être sont-ils plus rares, ou, pour mieux dire, moins fréquemment ou plus difficilement constatés. En tout cas, leurs causes profondes, tout en n’étant probablement ni plus lointaines, ni plus inaccessibles, paraissent se cacher dans un inconnu moins souvent parcouru par notre science qui n’est au fond qu’une expression rassurante et conciliante de notre ignorance. On peut aujourd’hui, grâce aux travaux de la _Society for Psychical Research_, et d’une foule d’autres chercheurs, aborder avec une certaine confiance l’ensemble de ces phénomènes. On marche enfin, hors des légendes, des contes à dormir debout, des commérages, des illusions et des exagérations, sur un terrain étroit mais assez sûr. Ce n’est pas à dire qu’il n’y ait d’autres phénomènes surnaturels que ceux recueillis par cette société et quelques revues sérieuses qui suivent les mêmes méthodes. Malgré leur diligence qui, depuis plus de trente ans, fouille les coins obscurs de notre planète, il est inévitable que bien des choses leur échappent; outre que la sévérité de leurs enquêtes rejette les trois quarts de celles qu’on leur signale. Mais il est permis d’affirmer que les vingt-huit volumes de ses _Proceedings_, les dix-sept tomes de son _Journal_, en y joignant les vingt-cinq années des _Annales des sciences psychiques_, pour ne citer que ce périodique entre tous excellent, embrassent, pour l’instant, tout le champ de l’extraordinaire et offrent quelques exemples de toutes les manifestations anormales de l’inexplicable qui nous enveloppe. On peut dès maintenant les classer, les diviser, les subdiviser en genres, espèces et variétés.

C’est peu de chose, si l’on veut, mais c’est ainsi que commencent les sciences et qu’au surplus finissent beaucoup d’entre elles. Il y a donc assez de faits acquis à peu près incontestables pour qu’il soit possible de les interroger utilement, de reconnaître leurs tendances, d’entrevoir leur caractère général et peut-être de remonter à leur source unique en écartant peu à peu les broussailles et les ruines qui, depuis tant de centaines ou de milliers d’années, la voilaient à nos yeux. III A vrai dire, ces manifestations surnaturelles semblent moins féeriques et moins fantastiques qu’il y a quelques siècles; et l’on est tout d’abord un peu déçu. On croirait que le mystère, lui aussi, a des hauts et des bas et demeure soumis aux caprices d’on ne sait quelles modes d’outre-terre; ou, pour être plus exact, il est évident que la plupart de ces miracles légendaires ne résisteraient pas à l’examen rigoureux d’aujourd’hui. Ceux qui triomphent de l’épreuve et bravent notre regard moins crédule et plus pénétrant, méritent d’autant plus de fixer notre attention. Ce ne sont point les derniers survivants de l’énigme, puisque celle-ci subsiste tout entière et s’étend à mesure qu’on l’éclaire; mais peut-être y peut-on voir les suprêmes ou les premiers efforts d’une puissance qui ne paraît pas résider entièrement dans notre sphère. On dirait des coups frappés du dehors par un inconnu plus inconnu que celui que nous croyons connaître, un inconnu qui n’est peut-être pas celui de l’univers dont nous avons fait peu à peu un inconnu de tout repos, comme nous avons fait de l’univers une sorte de province de la terre, mais un étranger qui nous arrive d’un autre monde, un visiteur inattendu qui vient assez sournoisement troubler la quiétude satisfaite où nous nous endormions, bercés par la main ferme et vigilante de la science classique. IV Contentons-nous d’abord de les énumérer.

Nous avons donc: les tables tournantes avec leurs «raps», les déplacements et les apports d’objets sans contacts, les phénomènes lumineux, les matérialisations, les attouchements spirites, la lévitation et certains tours inexpliqués des jongleurs indiens, la prémonition, précognition, lucidité ou clairvoyance, la xénoglossie, les apparitions ou hallucinations véridiques, les maisons hantées, bilocations, etc., les communications avec les morts, la baguette divinatoire, les cures miraculeuses de Lourdes ou d’ailleurs, l’asepsie fluidique et enfin les fameux animaux pensants d’Elberfeld et de Mannheim; voilà, si je ne me trompe, après avoir éliminé tout ce qui est insuffisamment constaté ou prouvé, le résidu, ou si l’on veut, le _caput mortuum_ du miracle actuel. Tout le monde a entendu parler des tables tournantes; c’est un peu l’a, b, c, de l’occultisme. Le phénomène est si commun et se produit si facilement que la _Société des Recherches psychiques_ n’a pas cru devoir s’en occuper d’une façon spéciale. Nous ne nous en occuperons pas davantage; tous les problèmes qu’il soulève se retrouvant dans la plupart des manifestations psychiques que nous étudierons. On sait qu’il suffit, mais qu’il est indispensable, pour obtenir ces mouvements mystérieux, que parmi ceux qui font la chaîne, se trouve un sujet doué de facultés médiumniques. Je le répète, l’expérience est à la portée de qui veut la tenter sérieusement dans les conditions requises, et aussi incontestable que la polarisation de la lumière ou la cristallisation par les courants électriques. On peut mettre dans le même groupe, les déplacements et les apports d’objets sans contacts, les attouchements de mains spirites, les phénomènes lumineux et les matérialisations. Comme les tables tournantes, ils exigent la présence d’un médium.

Inutile de faire observer que nous sommes ici dans la terre promise de la fraude, et que même les médiums les plus puissants, ceux qui possèdent les dons les plus réels et les moins contestables, la célèbre Eusapia Paladino par exemple, sont à l’occasion, et cette occasion se présente trop souvent, d’incorrigibles simulateurs. Mais quelque grande que soit la part faite à la supercherie, il n’en reste pas moins un nombre considérable de faits si rigoureusement contrôlés qu’il faut bien les admettre ou renoncer à toute certitude humaine. Il n’en va pas tout à fait de même de la lévitation et des prodiges qu’accomplissent, au dire des voyageurs, certains jongleurs indiens. Si l’inhumation prolongée d’un être vivant est à peu près prouvée et peut sans doute s’expliquer physiologiquement, il y a nombre d’autres tours sur lesquels nous n’avons pas jusqu’ici d’études décisives. Je passe sous silence le _Mango tree_ et le _Basket trick_ qui ne sont que de la prestidigitation; mais le _Fire Walk_ et le fameux _Rope climbing trick_, demeurent plus mystérieux. Le _Fire Walk_, ou marche sur des pierres rougies ou des charbons ardents, est une sorte de cérémonie religieuse qui se pratique aux Indes, dans certaines îles de la Polynésie, dans l’île Maurice, etc. A la suite d’incantations du grand-prêtre, les pieds nus des fidèles qui le suivent sur le lit de galets ou de tisons incandescents, paraissent à peu près insensibles aux morsures du feu. La chaleur de l’aire traversée est-elle réellement intolérable, l’endurance extraordinaire s’explique-t-elle par l’épaisseur de la substance cornée qui protège la plante des pieds des indigènes, y a-t-il brûlure ou la peau reste-t-elle indemne?

Les voyageurs sont loin d’être d’accord; et, dans l’état présent, la question est trop incertaine pour qu’il soit utile de s’y arrêter. Le _Rope climbing_ est plus extraordinaire. Sur une place publique, loin de tout arbre et de tout édifice, s’installe le jongleur. Il n’a, pour bagage, qu’un paquet de cordes et un vieux sac de toile. Un enfant l’accompagne. Le jongleur lance en l’air un bout de la corde, et celle-ci, comme attirée par un crochet invisible, se déroule et s’élève toute droite dans le ciel, jusqu’à ce que son extrémité disparaisse aux regards. L’enfant grimpe alors le long de la corde, disparaît également; et peu après, tombent de l’azur, des bras, des jambes, une tête, etc., que le sorcier ramasse et fourre dans le sac. Il prononce ensuite sur celui-ci quelques paroles magiques, l’ouvre, et l’enfant souriant, salue les spectateurs.

Voilà, à quelques variantes près, la forme habituelle du sortilège. Il est assez rare et ne semble pratiqué que par une secte particulière originaire des provinces du Nord-Ouest. Il n’est peut-être pas encore suffisamment constaté et étudié pour qu’on puisse le ranger parmi les faits acquis mentionnés plus haut. S’il était tel qu’on le décrit, il ne pourrait guère s’expliquer que par une étrange puissance hallucinatoire qui émanerait du jongleur ou de l’illusionniste. Il «suggestionnerait» l’assistance et lui ferait voir ce qu’il voudrait, et cette suggestion ou cette hallucination collective, embrasserait une aire fort étendue. On a vu en effet des spectateurs, des Européens, accoudés aux balcons de maisons assez éloignées de la foule indigène, la subir également. On trouverait là une des manifestations les plus curieuses de cet «hôte inconnu» dont nous reparlerons quand, après avoir énuméré ses faits et gestes, nous tenterons de scruter et de fixer les bizarreries de son caractère. La lévitation proprement dite, c’est-à-dire l’élévation, sans contact, et le flottement d’un objet ou même d’un être vivant, pourrait être due à la même puissance hallucinatoire; mais on n’en a pas jusqu’ici d’exemples assez nombreux et authentiques pour qu’il soit possible de conclure.

Du reste, nous la retrouvons quand nous arrivons au chapitre des matérialisations avec lequel elle fait corps. I PHANTASMES DES VIVANTS ET DES MORTS I Ceci nous mène naturellement aux apparitions et hallucinations véridiques et jusqu’aux maisons hantées. On sait qu’il existe sur les phantasmes des vivants et des morts toute une littérature née de nombreuses et scrupuleuses enquêtes entreprises en Angleterre, en France, en Belgique, en Suisse et aux États-Unis par les soins de la _Society for psychical Research_. En présence des preuves accumulées, il serait ridicule de s’obstiner à nier la réalité des faits. Il est désormais incontestable qu’une émotion violente ou profonde peut être transmise instantanément d’un esprit à un autre, quelle que soit la distance qui sépare celui qui l’éprouve de celui à qui elle se communique. Elle se traduit le plus souvent par une hallucination visuelle, plus rarement par une hallucination auditive; et comme l’émotion la plus violente que puisse éprouver l’homme, est celle qui l’étreint et le bouleverse à l’approche ou dans l’instant même de la mort, c’est presque toujours cette émotion suprême qu’il émet, et dirige avec une précision incroyable, pour atteindre à travers l’espace, à travers les mers et les continents s’il le faut, un but invisible et mobile. Au reste, quoique moins fréquemment, un danger, une crise graves peuvent engendrer et envoyer au loin une hallucination analogue. C’est ce que la S.

P. R. appelle _Phantasms of the living_. Quand l’hallucination a lieu plus ou moins longtemps après le décès de celui qu’elle semble évoquer, on la range parmi les phantasmes des morts. Ces derniers phantasmes sont plus rares. «Si nous pouvions, dit Myers, tracer une courbe exprimant le nombre relatif des apparitions avant et après la mort, nous verrions que ce nombre augmente rapidement pendant les quelques heures qui précèdent, pour diminuer graduellement pendant les premières heures et les premiers jours qui suivent la mort; après la première année, les apparitions deviennent tout à fait rares et exceptionnelles[1]. [1] MYERS, _Human Personality_. Pour exceptionnelles qu’elles soient, il y a néanmoins de telles apparitions, et prouvées, autant que peut l’être un fait, par des témoignages nombreux et précis. On en trouvera des exemples dans les _Proceedings_, notamment T. VI, p. 13 et 65, etc. Qu’il s’agisse de vivants, de mourants ou de morts, on connaît la forme habituelle de ces hallucinations dont les grandes lignes ne varient guère.

Quelqu’un, dans sa chambre, dans la rue, en voyage, n’importe où, voit brusquement surgir le fantôme net et clair d’un parent, d’un ami, auquel il ne pensait nullement, qu’il sait être à mille lieues de l’endroit où il se manifeste, en Amérique, en Asie, en Afrique; car les distances ne comptent guère. Le plus souvent, le fantôme ne dit rien, sa présence, toujours brève, n’est qu’une sorte d’avertissement silencieux. Parfois, il semble en proie à des préoccupations futiles et vétilleuses. Plus rarement, il parle, pour dire, en somme, fort peu de chose. Plus rarement encore, il révèle un crime, une circonstance, un trésor caché, que nul autre que lui ne pouvait connaître. Mais nous reviendrons sur ces points, après avoir achevé cette énumération sommaire. II Le phénomène des maisons hantées ressemble aux phantasmes des morts, à cela près qu’ici le revenant s’attache à la demeure, au logis, à l’immeuble et nullement aux personnes qui l’habitent. Dès la deuxième année de son existence, c’est-à-dire dès 1883-1884, le _Committee on Haunted Houses_ de la S.

P. R. a, parmi des centaines d’autres, choisi et analysé 65 cas dont 28 s’appuient de témoignages directs et de premier ordre[2]. Il est tout d’abord remarquable que ces récits authentiques n’ont aucun rapport avec les légendaires et sensationnelles histoires de revenants qui traînent encore, notamment aux approches de Noël, dans nombre de magazines anglais et américains. On n’y trouve jamais de suaires, de catafalques, de squelettes, de cimetières, de flammes infernales, de malédictions, de hurlements lugubres, de chaînes agitées avec un bruit terrible, ni rien de l’appareil traditionnel qui caractérise cette médiocre littérature d’outre-tombe. Au contraire, les scènes qui se déroulent dans les maisons qui semblent véritablement hantées, sont en général très simples, assez insignifiantes, presque bourgeoises. Les spectres n’y ont aucune prétention, ne font pas de frais de mise en scène ni de costumes. Ils sont vêtus comme ils l’étaient quand, il y a parfois bien des années, ils menaient au fond de leur demeure, leur petite vie sans aventures. C’est tantôt une vieille dame, un pauvre châle gris modestement croisé sur la poitrine, qui se penche la nuit sur le sommeil des nouveaux locataires, ou qu’on rencontre fréquemment, muette, discrète, un peu farouche, dans l’antichambre ou l’escalier.

Ou bien c’est un monsieur en robe de chambre, à l’œil torve, qui passe dans un corridor violemment éclairé d’une lumière inexplicable; ailleurs, c’est encore une dame d’un certain âge, vêtue de noir, que l’on trouve assez souvent assise dans le «bow-window» de son salon. Lorsqu’on lui adresse la parole, elle se lève, semble sur le point de répondre, mais ne dit rien. Quand on la poursuit, qu’on l’accule dans un coin, elle élude tout contact et disparaît. On fixe à la glu des fils de soie en travers de l’escalier; elle passe et les fils ne bougent pas. Ce fantôme,--et il en va de même dans la plupart des cas,--est vu par tous ceux qui vivent dans la maison: parents, amis, domestiques anciens ou nouveaux, etc. S’agit-il de suggestion, d’hallucination collective? En tous cas, des étrangers, des visiteurs à qui l’on n’a rien dit, l’aperçoivent comme les autres et demandent ingénument: «Quelle est donc cette dame en deuil que j’ai rencontrée dans la salle à manger?»--S’il y avait suggestion collective, il faudrait donc admettre que c’est une suggestion subconsciente émise à l’insu de tous ceux qui y participent; ce qui est du reste fort possible. [2] _Proceedings_, I, p. 101-115; V, p. 137-151; VIII, p. 311-332, etc. Dans un ordre analogue, je ne mentionnerai pas ici les fantaisies de ce que les Allemands appellent le _Poltergeist_, pierres lancées, sonneries mises en branle, matelas retournés, meubles renversés, etc., toujours suspectes, et qui ne sont, au fond, semble-t-il, que de bizarres espiègleries d’hystériques ou de médiums facétieux.

Les manifestations du _Poltergeist_ sont assez fréquentes; et l’on en trouvera plusieurs exemples dans les _Proceedings_ et surtout dans le journal de la _S. P. R._ Quant aux communications d’outre-tombe, je n’ajouterai rien, pour l’instant, à ce que j’en ai dit au chapitre qui leur est consacré dans mon étude sur _La Mort_. Il est possible que les événements de cette guerre apportent des faits nouveaux et plus irrésistibles que ceux que nous connaissions, et qui brisent enfin, sur ce point, la sphère terrestre où nous sommes captifs. III Les hypothèses religieuses écartées[3], que nous n’examinons pas ici, car elles appartiennent à un ordre d’idées différent, pour expliquer la plupart de ces phénomènes, ou du moins pour ne pas garder à leur sujet un silence absolu et décourageant, s’offrent deux théories qui, par des routes plus ou moins divergentes, vont se perdre dans l’inconnu; c’est à savoir la théorie spirite et la théorie médiumnique. Les spirites, ou plutôt, les néo-spirites ou spirites scientifiques, qu’il ne faut pas confondre avec les disciples un peu trop crédules d’Allan Kardec, soutiennent que les morts ne meurent pas tout entiers, que leur entité spirituelle ou animique ne s’éloigne ni ne se disperse dans l’espace après la dissolution du corps, mais continue autour de nous une existence active encore qu’invisible. On n’a du reste, dans la théorie néo-spirite, sur la vie de ces désincarnés, que des notions assez vagues. Sont-ils plus intelligents que lorsqu’ils habitaient leur chair?

Disposent-ils de connaissances, de facultés plus étendues que les nôtres? On ne possède pas jusqu’ici les faits incontestables qui permettraient de l’affirmer. Il semble, au contraire, si les désincarnés subsistent réellement, que leur vie soit bornée, débile, précaire, incohérente et surtout assez brève. A quoi l’on objecte qu’elle n’est telle qu’à nos yeux impuissants. Les morts parmi lesquels nous marchons sans nous en douter, s’évertuent à se faire entendre, à se manifester, mais se heurtent au mur impénétrable de nos sens qui, uniquement créés pour percevoir la matière, ignorent irrémédiablement tout le reste qui est sans doute le principal de l’univers. Ce qui survivra en nous, emprisonné dans notre corps, est absolument inaccessible à ce qui survit en eux. Tout au plus réussissent-ils, par moments, à faire pénétrer quelques lueurs de leur existence à travers les fissures de ces organismes singuliers qu’on appelle médiums. Mais ces lueurs errantes, fugaces, hasardeuses, étouffées, déformées, ne peuvent nous donner qu’une idée dérisoire d’une vie qui n’a plus rien de commun avec la vie purement animale, au fond, que nous menons sur cette terre.