Part 3
Mais, pour en expliquer le mécanisme, rien ne vaut un exemple personnel et vécu. En voici un qui n’a rien de remarquable, mais qui montre bien la marche normale de l’opération. En septembre 1913, tandis que j’étais à Elberfeld, près des chevaux de Krall, ma femme alla consulter Mme M..., et lui remettant un écrit quelconque de ma main, antérieur à mon voyage et qui n’y faisait nullement allusion, lui demanda où je me trouvais et ce que je faisais. Sans une seconde d’hésitation, Mme M... déclara que j’étais fort loin, à l’étranger, dans un pays où l’on parlait une langue qu’elle ne comprenait point. Elle vit d’abord une cour pavée, ombragée d’un grand arbre, un bâtiment à gauche et au fond un jardin; description sommaire mais suffisamment topique des écuries de Krall, que ma femme ne connaissait pas et que j’ignorais moi-même lorsque j’écrivais le billet. Elle m’aperçut ensuite au milieu de chevaux, les examinant, les étudiant, l’air préoccupé, anxieux et fatigué, ce qui était vrai, car ces séances où le merveilleux m’accablait et où mon attention était tendue à l’extrême, m’épuisaient et me troublaient singulièrement. Ma femme lui demanda si j’avais l’intention d’acheter les chevaux. Elle répondit: «Non, pas du tout, il n’y songe point...» Et cherchant ses mots, comme pour exprimer une pensée inaccoutumée et difficilement saisissable, elle ajouta: «Je ne sais pas pourquoi il s’intéresse ainsi; ce n’est pas dans ses habitudes.
Il n’est pas amateur de chevaux... Il a _une idée élevée_ que je ne vois pas bien...» Elle commit, dans cette épreuve, deux erreurs assez curieuses: la première, c’est qu’au moment où elle me voyait dans la cour des écuries de Krall, _je ne m’y trouvais plus_. Elle avait eu sa vision précisément dans l’intervalle de quelques heures qui avait séparé deux séances. L’expérience montre du reste que cette erreur est habituelle chez les psychomètres. Ils ne voient pas à proprement parler le geste au moment même où il s’accomplit, mais plutôt le geste coutumier et familier, l’acte principal qui préoccupe vivement soit la personne au sujet de qui on les consulte, soit la personne qui consulte. Ils errent fréquemment dans le temps. Il n’y a donc pas nécessairement simultanéité entre l’acte et la vision et il convient de ne jamais prendre au pied de la lettre leurs affirmations à cet égard. L’autre erreur portait sur nos vêtements; alors que Krall et moi étions en costume de ville, elle nous avait aperçus enveloppés de longues souquenilles comme en ont les palefreniers quand ils pansent leurs chevaux.
Faisons maintenant la part des suggestions inconscientes de ma femme: elle savait que j’étais à Elberfeld, que je devais m’y trouver parmi des chevaux et connaissait ou pouvait facilement conjecturer mon état d’esprit. La transmission de pensée est remarquable; mais le phénomène est courant et classé; il est donc inutile de s’y arrêter. L’énigme véritable ne commencerait qu’avec la description des lieux que ma femme n’avait jamais vus, que je n’avais pas vus davantage au moment où j’écrivais le billet qui établissait la communication psychométrique. Faut-il croire que l’aspect de ce que j’allais voir un jour se trouvait déjà inscrit dans ce papier prophétique, ou plus simplement et plus probablement que ce papier qui me représentait suffisait à transmettre soit au subconscient de ma femme, soit à Mme M..., que je ne connaissais du reste pas encore, l’image exacte de ce que mes yeux contemplaient à cinq ou six cents kilomètres de là? Mais cette description d’ailleurs très exacte, cour pavée, grand arbre, bâtiment à gauche, jardin au fond, n’est-elle pas trop sommaire pour exclure toute idée de coïncidence fortuite? Peut-être, en insistant davantage, eût-on obtenu plus de précision; mais ce n’est pas certain, car d’habitude, les images se succèdent si rapidement dans la vision du sujet qu’il n’a pas le temps d’en apercevoir les détails. Somme toute, des épreuves de ce genre ne nous permettent pas de sortir de l’explication télépathique. Mais en voici une autre où la suggestion subconsciente ne peut avoir la moindre part.
Quelques jours après l’expérience que je viens de rapporter, je reçus d’Angleterre une demande d’autographe. Au rebours de la plupart de celles qui assaillent tout écrivain de quelque notoriété, elle était naïve et charmante mais ne m’apprenait rien sur son auteur. Sans même remarquer de quelle ville elle m’était adressée, après l’avoir montrée à ma femme, je la remis dans son enveloppe et la portai à Mme M... Celle-ci commença par nous décrire, ma femme et moi, qui, tous deux, avions touché le papier et l’avions par conséquent imprégné de nos fluides. Je la priai de passer outre et de remonter à l’auteur du billet. Elle vit alors une jeune fille de quinze ou seize ans, presque une enfant, dont la santé avait été quelque peu chancelante, mais qui maintenant se portait à merveille. Elle se trouvait dans un pays légèrement accidenté, au milieu d’un beau jardin, devant une grande et luxueuse maison de campagne. Elle jouait avec un gros chien à poils bouclés et à longues oreilles.
On apercevait la mer entre les branches. Renseignements pris, tous les détails étaient étonnamment exacts; mais comme à l’ordinaire, il y avait erreur sur le temps; c’est-à-dire que la jeune fille et son chien ne se trouvaient pas dans le jardin au moment où la voyante les y découvrait. Ici encore l’acte habituel avait masqué le geste accidentel; car, nous l’avons déjà dit, la vision correspond très rarement à la réalité de l’instant. IV Cet exemple n’a rien d’exceptionnel, je l’ai pris entre beaucoup d’autres parce qu’il est net et simple. Du reste, l’expérience est déjà pour ainsi dire classique, ou du moins devrait l’être, si tout ce qui touche aux manifestations de notre subconscient ne se heurtait à des méfiances insolites. En tout cas, on peut la répéter à satiété, elle est à la portée de tout le monde, et il est rare qu’avec les bons psychomètres qui sont suffisamment connus et qu’il est loisible à chacun de consulter, elle ne réussisse pas pleinement. Ajoutons qu’on peut l’étendre beaucoup plus loin. Si j’avais, par exemple, comme je le fis en des expériences similaires, interrogé le médium sur l’entourage de la jeune fille, sur le caractère du père de celle-ci, la santé de sa mère, les goûts, les habitudes, les sentiments de ses frères et de ses sœurs, il m’aurait répondu avec la même assurance, la même précision, comme ferait quelqu’un qui, non seulement vivrait dans l’intimité de la jeune fille en question, mais serait doué de facultés intuitives bien plus pénétrantes que celles d’un observateur normal.
En un mot, il aurait ressenti et traduit tout ce qu’aurait ressenti la subconscience de cette jeune fille au sujet des personnes dont on lui aurait parlé. Mais il faut reconnaître que ne s’agissant plus ici de faits matériels aisément vérifiables, le contrôle devient infiniment plus difficile. Il ne saurait en l’occurrence être question de transmission de pensée, puisque le médium et moi ignorions tout. D’ailleurs, d’autres expériences qu’il est facile d’imaginer et de répéter et dont le contrôle est plus sûr, éliminent entièrement l’hypothèse. Je mis, par exemple, chacune sous une double enveloppe, trois lettres écrites par des personnes de mon intimité et chargeai un intermédiaire qui ignorait le contenu des enveloppes et ne connaissait pas les personnes en question, de les porter à Mme M... Arrivée chez la voyante, l’intermédiaire lui remit une des lettres prise au hasard et dirigeant également au hasard l’interrogatoire indispensable, se contenta de sténographier les réponses de la somnambule. Celle-ci fit d’abord un portrait physique très frappant de la jeune femme qui avait écrit la lettre, puis une description de son caractère, de ses habitudes, de ses préoccupations, de ses qualités intellectuelles et morales, qui était d’une exactitude irréprochable, et ajouta enfin quelques détails sur sa vie intime, détails que j’ignorais moi-même complètement et qui me furent confirmés peu après. L’expérience, poursuivie avec les deux autres lettres, donna des résultats tout aussi remarquables. * * * * * Devant ce mystère, deux explications, également déconcertantes, sont présentables.
Selon la première, il faut admettre que le bout de papier remis au psychomètre et imprégné de fluide humain, recèle, à la manière d’un gaz prodigieusement comprimé, toutes les images sans cesse renouvelées, sans cesse renaissantes, qui entourent un être, tout son passé, et peut-être son avenir, sa psychologie, sa santé, ses désirs, ses volontés souvent inconnues de lui-même, ses instincts les plus secrets, ses sympathies et ses antipathies, ce qui baigne dans la lumière et ce qui plonge dans l’ombre, toute sa vie en un mot et plus que sa vie personnelle et consciente, outre toutes les vies et toutes les influences, bonnes ou mauvaises, occultes ou manifestes, de tous ceux qui l’approchent. Il y aurait là un mystère aussi insondable et peut-être plus étendu que celui de la génération qui transmet, dans une particule infinitésimale, la matière et l’esprit, toutes les qualités et les tares, toutes les acquisitions, toute l’histoire d’une série d’existences dont nul ne peut savoir le nombre. D’autre part, si l’on n’accepte pas que tant d’énergie puisse se cacher, subsister, s’agiter, se développer et indéfiniment évoluer dans une feuille de papier, il faut nécessairement supposer que de ce même papier rayonne constamment un invraisemblable réseau de forces innommées qui, à travers le temps et l’espace, retrouvent à l’instant même et n’importe où, la vie qui leur donna la vie et les mettent en communication intégrale, âme et corps, sens et pensées, passé et avenir, conscience et subconscience, avec une existence perdue parmi la foule innombrable des hommes qui peuplent cette terre. C’est du reste exactement ce qui se passe dans les expériences avec les médiums à écriture ou à parole automatique, qui se croient inspirés par les morts. Mais ici, ce n’est plus un esprit désincarné, c’est un objet quelconque imprégné d’un fluide vivant qui opère le miracle; ce qui, pour le dire en passant, porte un coup très sensible à l’hypothèse spirite. Il y a néanmoins, à cette seconde explication, deux objections assez sérieuses. A supposer que l’objet mette réellement en communication le médium avec l’inconnu retrouvé dans l’espace, comment se fait-il que l’image, ou le spectacle suscité par cette communication ne corresponde presque jamais à la réalité de l’instant? D’autre part, il est constant que la lucidité du psychomètre, son don de voir à distance les tableaux et les scènes qui entourent l’inconnu, s’exerce avec la même certitude, la même puissance, alors que l’objet qui met en branle son étrange faculté a été touché par une personne morte depuis des années.
Il faudrait donc admettre qu’il y aurait communication actuelle et vivante avec un être qui n’est plus, dont parfois,--en cas d’incinération par exemple,--il ne reste pas trace sur cette terre; avec un mort, en un mot, qui continuerait de vivre aux lieux et à l’instant où il imprégna l’objet de son fluide et qui semblerait ignorer qu’il est mort? Mais ces objections sont peut-être moins graves qu’on le croirait. D’abord, il y a des voyants, «télépsychiques» comme on les appelle, qui ne sont pas psychomètres, c’est-à-dire qui peuvent communiquer avec une personne inconnue et éloignée sans l’intermédiaire d’un objet; et chez ces voyants, de même que chez les psychomètres, la vision correspond très rarement à la réalité de l’instant; c’est également l’impression d’ensemble, le geste habituel et caractéristique qu’ils perçoivent avant tout. Ensuite, pour ce qui concerne les communications avec une personne morte depuis des années, de deux choses l’une: ou le contrôle sera presque impossible lorsqu’il s’agira de révélations au sujet de faits et gestes intimes du défunt inconnus de tout être vivant; ou bien la communication s’établira non pas avec le mort mais avec le vivant qui connaît forcément les faits qu’il est chargé de contrôler. Comme le dit fort justement le Dr Osty: «on se trouve alors dans les conditions de perception par l’intermédiaire de la pensée d’un être vivant et l’être défunt est perçu à travers une représentation mentale. L’expérience, de ce fait, n’a aucune valeur probative pour la réalité de la psychométrie rétrospective et par conséquent pour le rôle enregistreur de l’objet.» «La seule catégorie d’expériences qui vaudrait à ce point de vue, serait celle où le contrôle viendrait, ultérieurement, _de documents dont la teneur aurait été inconnue de toute personne vivante_ jusqu’après la séance de lucidité. Alors il pourrait être prouvé que l’objet peut enregistrer de façon latente les individualités humaines qui l’ont touché et qu’à lui seul il suffit à en permettre la reconstitution mentale par le truchement d’un sujet lucide et psychomètre.» V On conçoit que de telles expériences, sans aucune fissure, sans aucune fuite du côté des vivants, ne sont pas aisément réalisables. Dans un crime, par exemple, notamment dans les affaires Cadiou et Riffaut,--sur lesquelles, du reste, je n’insiste pas, car les faits ne sont pas encore suffisamment contrôlés,--dans un crime, on peut toujours soutenir que le médium retrouve le cadavre et les circonstances du drame par l’intermédiaire involontaire et inconscient de l’assassin, alors même que celui-ci échappe à toutes les poursuites et à tous les soupçons.
Mais un événement récent, relaté avec les détails les plus précis et les garanties les plus minutieuses par le Dr Osty, dans le numéro d’avril des _Annales des Sciences psychiques_, vient peut-être nous apporter une de ces expériences qu’on n’avait pu réaliser jusqu’à ce jour. Voici les faits en quelques mots: Le 2 mars de cette année, à Cours-les-Barres (Cher), M. Étienne Lerasle, vieillard âgé de 82 ans, quittait la maison de son fils pour faire sa promenade quotidienne et ne reparaissait plus. Cette maison se trouve au milieu d’une vaste forêt faisant partie du domaine du baron Jaubert. Jusqu’au 18 mars, on chercha vainement de tous côtés les traces du disparu, on fouilla inutilement les étangs et les mares et le 8 mars, notamment, une exploration méthodique de la forêt, à laquelle prirent part quatre-vingts personnes, ne donna aucun résultat. C’est alors que M. Louis Mirault, intendant du baron Jaubert, eut l’idée de s’adresser au Dr Osty et lui remit un foulard que le vieillard avait porté. Le docteur se rendit chez son médium préféré, Mme M... Il ne savait qu’une chose, qu’il s’agissait d’un vieillard de 82 ans, marchant un peu penché, et _rien de plus_.
Dès que Mme M... eut manié le foulard, elle vit le cadavre d’un vieillard étendu sur un sol humide, dans un bois, au milieu d’un taillis, au bord d’une eau qui décrivait une courbe, près d’une sorte de rocher. Elle retraça l’itinéraire suivi par la victime, peignit les bâtiments devant lesquels elle avait passé, son état mental débilité par l’âge, sa volonté fixe de mourir, son aspect physique, les gestes habituels et caractéristiques qu’il faisait avec sa canne, sa chemise molle à raies noires et blanches, etc. L’exactitude de la description avait provoqué un grand étonnement dans l’entourage du disparu. Un détail déroutait un peu: la mention d’un rocher dans un pays qui n’en possédait point. On reprit les recherches sur les données fournies par la voyante. Mais, dans une forêt, tous les chemins se ressemblent plus ou moins, et les points de repères étant insuffisants, on ne trouva rien. Les circonstances voulurent qu’on ne put avoir avec Mme M... une deuxième, puis une troisième séance que le 30 mars et le 6 avril suivants. A chacune de ces séances, les détails de la vision et de l’itinéraire se précisèrent avec une netteté de plus en plus frappante; si bien qu’en suivant pas à pas les indications du médium, on découvrit enfin le cadavre, vêtu comme il avait été dit, couché au milieu d’un taillis, dans le décor décrit, près d’une énorme souche recouverte de mousse qui avait à s’y méprendre l’apparence d’un rocher, et au bord d’une eau incurvée.
Il convient d’ajouter qu’aucun autre point de la forêt ne réunissait le même ensemble de repères. VI Je renvoie, pour les détails nombreux que je n’ai pu donner, à l’étude scrupuleuse et très complète du Dr Osty; mais ceux que j’ai retenus suffisent à caractériser ce cas extraordinaire. Nous avons d’abord une certitude qui paraît à peu près inattaquable; c’est qu’il ne saurait être question d’un crime. Personne n’avait le moindre intérêt à la mort du vieillard. Le corps ne portait aucune trace de violence; du reste la pensée d’un attentat quelconque n’effleura même pas l’esprit de ceux qui furent mêlés à l’aventure. Le malheureux dont le dérangement cérébral était connu de tous ceux qui l’approchaient, hanté de l’idée et du désir fixes de la mort, était allé chercher celle-ci, obstinément et paisiblement, dans un taillis voisin. Il n’y a donc pas de criminel, c’est-à-dire pas de communication possible ou imaginable du subliminal du médium avec un subliminal vivant sur cette terre. Il faut dès lors admettre que la communication s’établit avec le mort ou sa subconscience demeurée vivante près d’un mois après le décès et errant encore aux mêmes parages; ou bien accepter que tout ce drame futur, tout ce que le vieillard allait voir, faire et subir se trouvait déjà irrévocablement inclus et inscrit dans les plis du foulard, au moment où il le portait.
Je ne vois pas, dans l’espèce,--toutes relations avec les vivants étant nettement et incontestablement coupées,--d’autres explications. Les deux seules qui nous restent sont également stupéfiantes, et nous replongent inopinément en des régions féeriques et fabuleuses auxquelles nous croyions avoir dit, une fois pour toutes, adieu. Si l’on n’adopte pas l’hypothèse du foulard révélateur, il faut se ranger à celle des spirites qui maintiennent que les désincarnés communiquent librement avec nous. Il est certain qu’ils peuvent trouver dans cet exemple un argument sérieux. Mais un fait unique ne suffit pas à étayer une théorie, d’autant moins que celui-ci ne sera jamais entièrement à l’abri de l’objection qu’on peut tirer d’un crime après tout possible et dont on est impuissant à prouver matériellement l’inexistence. Il nous faut donc, en attendant d’autres faits similaires et plus décisifs, s’il en est d’imaginables, revenir à ceux qui sont pour ainsi dire des faits de laboratoire que ceux-là seuls contestent qui ne veulent pas prendre la peine de les constater; et ces faits-là, il n’y a, pour les interpréter, que les deux hypothèses dont nous avions parlé avant cette diversion; puisqu’ici nous n’avons généralement pas, comme dans la parole ou l’écriture automatique, à envisager l’intervention des morts. Il est rare en effet que les plus notoires psychomètres soient spirites et se réclament des désincarnés. D’habitude, ils ne se soucient guère de la source de leurs intuitions et semblent peu curieux d’en préciser le mécanisme et l’origine.
Or, il serait bien étonnant qu’agissant et parlant au nom des trépassés, ils ignorassent aussi régulièrement l’existence de ceux qui les inspireraient; et plus étonnant encore que les morts que nous voyons en d’autres circonstances si jaloux de revendiquer leur identité, ne cherchassent point ici, où l’occasion est si propice, à s’affirmer, à se manifester et à se faire reconnaître. VII Je crois donc que, l’intervention des morts provisoirement écartée, dans la plupart des cas que j’appellerai cas de laboratoire, parce qu’on peut les reproduire à volonté, on n’est pas nécessairement réduit à l’hypothèse de l’objet animé qui représente intégralement, indéfiniment et inépuisablement, à travers toutes les vicissitudes du temps et de l’espace, chacun de ceux qui, durant une minute, le tinrent dans leurs mains. Car, ne l’oublions pas, dans cette hypothèse, l’objet recèlera et révélera, par l’intermédiaire du médium, autant de personnalités distinctes et complètes qu’il aura subi de contacts. Il ne se fera jamais de confusions ni de mélanges entre ces personnalités différentes. Elles demeureront nettement superposées et indépendantes les unes des autres; et, comme le formule le Dr Osty, «le sujet peut traduire chacune d’elles totalement, comme s’il était en communication avec l’individualité éloignée». Tout cela rend cette hypothèse assez incroyable, encore qu’elle ne le soit pas beaucoup plus que tant d’autres phénomènes dont l’habitude a émoussé les aspérités miraculeuses. On retrouverait un peu partout dans la nature ce don prodigieux d’emmagasiner dans l’invisible d’inépuisables énergies, des traces, des souvenirs, des impressions ineffaçables. Il n’est pas une chose en ce monde qui se perde, disparaisse, s’arrête, cesse d’être, de garder et de propager de la vie.
Faut-il rappeler, dans cet ordre d’idées, l’incessante émission d’images que constate la plaque sensible, les vibrations sonores qui s’accumulent dans les disques du gramophone, les ondes hertziennes qui ne perdent rien de leur force à travers l’espace, les mystères de la semence et, pour tout dire en un mot, l’inexplicable de presque tout ce qui nous environne? VIII Pour moi, s’il me fallait choisir, j’adopterais nettement, dans la plupart de ces cas de laboratoire, l’hypothèse d’après laquelle l’objet touché servirait simplement à dépister, parmi la foule prodigieuse des êtres, celui qui l’imprégna de son fluide. «Cet objet, comme le dit le Dr Osty, n’aurait d’autre rôle que de permettre à la sensibilité du sujet de distinguer une force déterminée parmi les innombrables forces qui le sollicitent.» Il semble de plus en plus certain qu’étant les cellules d’un immense organisme, nous sommes reliés à tout ce qui existe par un inextricable réseau d’ondes, de vibrations, d’influences, de courants, de fluides sans nom, sans nombre et ininterrompus. Presque toujours, chez presque tous les hommes, tout ce qu’apportent ces fils invisibles tombe dans les ténèbres de l’inconscience et passe inaperçu, ce qui ne veut pas dire qu’il y demeure inactif. Mais parfois, une circonstance exceptionnelle, comme dans le cas présent la merveilleuse sensibilité d’un médium de premier ordre, nous révèle brusquement, par les vibrations et l’action irrécusable d’un de ces fils, l’existence du réseau infini. Dans un ordre d’idées analogues, mais dans un monde plus modeste et plus naïvement borné, et sans m’arrêter à des histoires de pistes presque médiumniquement retrouvées et suivies après avoir flairé un objet, histoires d’ailleurs fort vraisemblables mais qui ne sont pas encore assez rigoureusement étayées, le chien, par exemple, est sans cesse environné d’odeurs et de fumets divers auxquels il semble indifférent, jusqu’à ce que son attention soit éveillée par l’un ou l’autre de ces effluves vagabonds. Il le démêle alors dans l’invraisemblable lacis. On dirait que la trace s’anime, vibre comme une corde à l’unisson des désirs de l’animal, devient irrésistible et l’entraîne à son but après d’innombrables détours. Dans la «correspondance croisée», nous voyons également se révéler le réseau mystérieux.
Deux ou trois médiums qui ne se connaissent pas, que séparent souvent des continents ou des mers, qui ignorent où se trouve celui qui va compléter leur pensée, écrivent chacun un bout de phrase qui, isolé, n’a aucune signification. On réunit les fragments et l’on constate qu’ils s’emboîtent à merveille et prennent un sens intelligible et manifestement prémédité. Nous retrouvons ici la même faculté médiumnique qui permet de dépister, parmi des milliers d’autres, une force déterminée qui errait dans l’espace. Il est vrai que dans ce cas, les spirites soutiennent que toute l’expérience est organisée et dirigée par une intelligence désincarnée, indépendante des médiums, qui entend de cette façon prouver son existence et son identité. Sans rejeter d’emblée cette théorie qui n’est pas indéfendable, bornons-nous à remarquer que puisqu’en psychométrie, la faculté se manifeste sans l’intervention des esprits, il n’y a peut-être pas de raisons suffisantes pour l’attribuer aux désincarnés dans la «correspondance croisée». IX Mais en qui réside-t-elle? Se cache-t-elle en nous ou dans le médium? Selon le Dr Osty, les sujets lucides seraient des miroirs dans lesquels se reflèterait la pensée intuitive latente en chacun de nous.