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Part 13

Avec les médiums psychomètres, typtologues ou à matérialisations, il fait de l’art pour l’art, se joue de l’espace et du temps, traverse des obstacles, déplace des objets sans contact, crée de la matière, multiplie les personnalités, voit à travers les corps, met en rapport des pensées et des sensibilités séparées par des mondes, lit dans des âmes et dans des existences que représentent une fleur, un chiffon, ou un bout de papier; et tout cela pour rien, pour s’amuser, pour étonner, parce qu’il adore le superflu, l’incohérent, l’inattendu, l’invraisemblable, la mystification; ou plutôt, peut-être, parce qu’il est une force énorme, informe et indisciplinée, qui se débat encore dans les profondeurs et ne monte à la surface que par à-coups brusques et égarés; parce qu’il est une expansion démesurée d’un esprit qui cherche à se rassembler, à atteindre conscience, à se rendre utile et à se faire entendre. En tout cas, pour l’instant, il paraît bien tel que nous l’avons décrit, et ne ressemblerait pas à lui-même, s’il se comportait d’autre façon en l’occurrence qui nous intrigue. XXXIV Remarquons enfin, pour clore ce chapitre, qu’il est à peu près certain que la solution donnée par les enfants ou les chevaux calculateurs n’a point du tout un caractère mathématique. Ils ne tiennent nullement compte du problème ou des opérations à entreprendre. Ils trouvent simplement et d’emblée la réponse à une énigme dont la divination est facilitée par la nature même des chiffres qui gardent très mal leurs secrets. Il s’agit, pour qui se trouve dans l’état d’esprit nécessaire, d’une sorte de charade élémentaire qui ne cache son mot qu’à ceux qui parlent une autre langue. Il est évident que tout problème, si complexe qu’il paraisse, porte en son énoncé même, sa solution unique, inaltérable, que voilent à peine les signes indiscrets qui la renferment ou la recouvrent. Elle est là, virtuelle, sous les nombres qui n’ont d’autre but que de la faire vivre, qui s’agite, se démène, et se proclame sans cesse comme une nécessité.

Il n’est dès lors pas étonnant que des yeux plus aigus que les nôtres et des oreilles ouvertes à d’autres ondes, la surprennent et l’entendent, sans qu’ils sachent ce qu’elle représente, ce qu’elle présuppose ni de quel prodigieux amas de chiffres et d’opérations elle émerge. C’est le problème même qui parle et le cheval ne fait que répéter le signe qu’il entend chuchoter dans la vie mystérieuse des nombres ou au fond de l’abîme où règnent les vérités. Il n’y comprend rien, il n’a pas besoin de comprendre, il n’est que le médium inconscient qui prête sa voix ou ses membres à l’esprit qui l’anime. Il n’y a là qu’un mot simple et nu, sans signification précise, saisi dans une existence étrangère. Il n’y a là qu’une révélation pour ainsi dire mécanique, une sorte de réflexe spécial qu’on ne peut que constater et qui, pour le reste, est aussi inexplicable que n’importe quel phénomène de la conscience ou de l’instinct. Au fond, lorsqu’on y réfléchit, il est tout aussi étonnant qu’on n’aperçoive pas cette solution, qu’il est surprenant qu’on la découvre. J’accorde d’ailleurs que tout ceci n’est qu’une interprétation hasardeuse qui vaut ce qu’elle vaut, une hypothèse de laboratoire ou d’attente, dont il faut bien se contenter puisque toutes les autres ont été jusqu’ici démenties par les faits. XXXV Maintenant, faisons rapidement le compte de ce que nous ont apporté ces expériences d’Elberfeld.

Ayant écarté la télépathie, au sens étroit du mot, qui a peut-être part à plus d’un phénomène, mais n’y est pas indispensable puisque nous voyons ces mêmes phénomènes se reproduire alors qu’elle est pratiquement impossible, nous en venons à constater que si l’on nie l’existence ou l’influence du subliminal il est d’autant plus difficile de contester l’existence et l’intervention de l’intelligence, tout au moins jusqu’aux extractions de racines; après quoi, c’est un brusque précipice qui plonge dans les ténèbres. Mais même en s’arrêtant aux racines, la soudaine découverte d’une force intellectuelle si pareille à la nôtre, là où nous n’avions accoutumé de ne voir qu’une irrémédiable impuissance, est sans doute une des révélations les plus inattendues que nous ayons eues depuis que l’invisible et l’inconnu nous pressent avec une insistance, une impatience qu’ils n’avaient pas manifestées jusqu’à ce jour. Il n’est pas facile de prévoir dès à présent les conséquences et les promesses de cet aspect nouveau que prend soudain la grande énigme de l’intelligence. Mais nous aurons, je pense, à reviser bientôt quelques idées essentielles sur lesquelles nous vivions; et c’est dans l’histoire de la psychologie, de la morale, des destinées humaines et de bien d’autres choses, d’assez étranges horizons qui se dévoilent. XXXVI Voilà pour l’intelligence. D’autre part, ce qu’on lui conteste, on est contraint de l’accorder au subliminal; et la révélation est encore plus déconcertante. Il faudrait donc admettre qu’il y a dans le cheval,--et dès lors fort probablement dans tout ce qui vit sur cette terre,--une puissance psychique analogue à celle qui se cache sous le voile de notre raison et qui, à mesure que nous apprenons à la connaître, étonne, déborde et domine davantage celle-ci. Cette puissance psychique où nous serons sans doute forcé de reconnaître un jour le génie même de l’univers, paraît, nous l’avons maintes fois constaté, tout savoir, tout prévoir, tout pouvoir.

Elle a, lorsqu’il lui plaît de communiquer avec nous ou qu’il nous est donné de pénétrer en elle, réponse à toutes les questions et peut-être remède à tous les maux. Nous n’allons pas, une fois de plus, recenser ses vertus. Il suffira de nous rappeler avec quelle aisance elle se joue de l’espace, du temps et de tous les obstacles qui emprisonnent notre pauvre science et notre pauvre entendement humains. Nous l’avions crue, comme tout ce qui nous semble supérieur et merveilleux, le propre intangible, inaliénable et incommunicable de l’homme, à meilleur droit encore que son intelligence. Or, voici qu’un hasard, étrangement tardif, il est vrai, nous apprend que sur un point précis, le plus bizarre, le moins prévu de tous, le cheval et le chien puisent plus aisément peut-être et plus directement que nous à ses immenses réservoirs. Par la plus inexplicable des anomalies, du reste assez conforme au caractère fantasque du subliminal, ils n’y paraissent avoir accès qu’à l’endroit le plus éloigné, le plus inconnu de leurs habitudes, car il n’est rien au monde dont les bêtes se soucient moins que des chiffres. Mais n’est-ce peut-être pas pour la raison que nous ne voyons point ce qui se passe ailleurs? Il se trouve que le mystère infini des nombres peut parfois s’exprimer à l’aide de quelques mouvements fort simples et naturels à la plupart des animaux; mais il n’est pas dit que si nous pouvions amener le cheval ou le chien à rattacher à ces mêmes mouvements l’expression d’autres mystères, ils n’y puiseraient pas avec une égale facilité.

On a réussi à leur donner une idée plus ou moins nette de la valeur de quelques chiffres et peut-être de la marche et de la nature de certaines opérations élémentaires; et cela paraît avoir suffi à leur ouvrir les plus secrètes régions de la mathématique où toutes les questions sont répondues d’avance. Il n’est pas absolument chimérique de supposer que si nous pouvions leur inculquer par exemple une notion analogue de l’avenir en même temps que la manière de nous traduire ce qu’ils y aperçoivent, ils n’auraient pas également accès à d’étranges visions d’un autre ordre, dont nous écartent jalousement les gardiens trop vigilants de notre intelligence. Il y a là des expériences à tenter qui seront sans doute font ardues; car l’avenir ne se voit et surtout ne s’interprète et ne se traduit pas aussi facilement qu’un chiffre. Il est du reste possible, quand on saura s’y prendre, qu’on obtienne la plupart des phénomènes médiumniques humains: raps, déplacements d’objets, matérialisations même, et Dieu sait quelles autres surprises que nous tient en réserve cet étonnant subliminal dont les fantaisies ne paraissent pas avoir de bornes. En tout cas, si nous admettons la divination des nombres, comme nous y sommes presque forcés, il est à peu près certain que d’autres divinations doivent suivre celle-ci. Une brèche inattendue est faite à l’enceinte où s’accumulent les grands secrets qui, à mesure que se développaient notre science et notre civilisation, semblaient nous devenir plus étrangers et plus inaccessibles. La brèche est étroite, il est vrai; mais c’est la première qu’on ait pratiquée à la partie du mur jusqu’ici sans fissure qui n’est pas tournée vers les hommes. Qu’en sortira-t-il?

Nul ne saurait prévoir ce qu’on peut espérer. XXXVII Ce qui étonne le plus, c’est que cette révélation soit si tardive. Comment expliquer que jusqu’à ce jour l’homme ait vécu avec ses animaux familiers sans se douter qu’ils recélassent des facultés médiumniques ou subliminales aussi extraordinaires que celles qu’il sentait confusément s’agiter en lui-même? Mais ne s’en est-il pas douté? Il faudrait étudier à ce point de vue les mystérieuses pratiques de l’Inde ancienne et de l’Égypte, les nombreuses et tenaces légendes où les bêtes parlent, guident leur maître, prédisent l’avenir; et plus près de nous, dans l’histoire proprement dite, toute cette science des augures et des aruspices qui tiraient leurs présages du vol des oiseaux, de l’examen des entrailles, de l’appétit ou de l’attitude des animaux sacrés ou fatidiques, parmi lesquels on comptait souvent les chevaux[30]. On retrouve là un de ces innombrables exemples d’un savoir perdu ou anticipé qui nous font douter si l’humanité a pressenti ou oublié tout ce que nous croyons découvrir. Souvenons-nous qu’il y a presque toujours au fond des croyances, des superstitions et des légendes les plus bizarres et les plus folles, une certaine vérité déformée, méconnue ou obscurément entrevue. Toute cette science nouvelle de la métapsychique ou de la recherche de notre subconscience et des forces inconnues, qui commence à peine à débrouiller ses premières ténèbres, trouve ainsi des repères et des traces défigurés mais reconnaissables dans les vieilles religions, les traditions les plus inexplicables et l’histoire la plus reculée.

Du reste, il n’est pas nécessaire pour qu’un fait devienne vraisemblable qu’il ait eu des précédents indubitablement constatés. S’il est à peu près certain qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil ni sous l’éternité qui précède les soleils, il est fort possible que les mêmes forces n’agissent pas toujours avec la même énergie. Comme je le faisais remarquer, il y a plus de vingt ans, dans _Le Trésor des Humbles_, sachant à peine alors ce que je sais un peu moins mal aujourd’hui: «On dirait que nous approchons d’une période spirituelle (j’aurais dû dire psychique). Il y a dans l’histoire un certain nombre de périodes analogues où l’âme, obéissant à des lois inconnues, remonte, pour ainsi parler, à la surface de l’humanité et manifeste plus irrésistiblement son existence et sa puissance. Il semble qu’en ce moment, l’homme,--et ce qui vit avec lui sur cette terre, ajouterais-je à présent,--ait été sur le point de soulever un peu le lourd fardeau de la matière.» On croirait en effet qu’un frisson, qu’on n’avait pas encore ressenti, se propage sous tout ce qui respire; qu’une activité, une inquiétude nouvelle travaille l’atmosphère spirituelle où baigne notre globe et gagne jusqu’aux bêtes. On dirait qu’à côté des sources réservées et parcimonieuses qui n’alimentaient que notre intelligence, d’autres ondes se répandent et s’élèvent au même niveau dans toutes les existences. Une sorte de mot d’ordre circule de proche en proche, et les mêmes phénomènes éclatent aux quatre coins du monde pour appeler notre attention, comme si le génie obstinément muet qui se cachait dans le silence industrieux de l’univers, depuis celui des pierres, des fleurs et des insectes jusqu’au grand silence des astres, voulait enfin nous dire quelque secret pour se faire mieux connaître ou se mieux connaître lui-même. Il est possible que ce ne soit qu’une illusion.

Peut-être sommes-nous simplement plus attentifs et mieux informés qu’autrefois. Nous apprenons dans l’instant même ce qui se passe sur tous les points de notre terre et nous avons acquis l’habitude d’observer et d’interroger plus minutieusement ce qui s’y passe. Mais l’illusion aurait ici la même force, la même valeur et la même signification que la réalité et nous imposerait les mêmes espérances et les mêmes devoirs. [30] «Un usage qui leur est particulier, dit Tacite, en parlant des Germains, c’est de demander même aux chevaux des présages et des révélations. L’État nourrit, dans les bocages et les forêts dont j’ai parlé, des chevaux blancs que n’avilit jamais aucun travail profane. On les attelle au char sacré, et le prêtre, avec le roi ou le chef de la cité, les accompagne en observant leurs hennissements et le bruit de leurs naseaux. Il n’est pas d’augure plus décisif, non seulement pour le peuple, mais pour les grands, mais pour les prêtres, qui croient que ces animaux sont les confidents des dieux dont eux ne sont que les ministres». (TACITE, _De Moribus_, chap. X.) Tertullien, d’autre part, mentionne les _Capellas divinatores_, chèvres sibyllines, qui répondaient selon un alphabet convenu en frappant du pied; etc. V L’HÔTE INCONNU I Nous venons d’étudier quelques manifestations de celui que nous avons appelé tour à tour et assez indifféremment, l’inconscient, le subconscient, le subliminal, l’hôte inconnu, dénominations auxquelles on pourrait ajouter celles de subconscience ou de psychisme supérieurs, imaginées par le Dr Geley.

Ces manifestations, si elles sont réellement établies, il n’est plus possible, sinon de les expliquer, ou plutôt de les classifier, sans avoir recours à des hypothèses nouvelles. Or, on peut douter sur bien des points, ergoter, contester; mais je défie quiconque s’est sérieusement et sincèrement approché des faits en question, de les rejeter tous ensemble. Il est permis de négliger les plus extraordinaires; mais il en est une foule d’autres qui sont devenus, ou pour parler plus exactement, sont reconnus aussi fréquents, aussi habituels que n’importe quel fait de la vie courante et normale. Il est assez facile de les reproduire à volonté, pourvu qu’on se mette dans les conditions requises par leur nature même; et dès lors, il n’y a plus de raison valable pour les exclure du domaine de la science proprement dite. Jusqu’ici, tout ce que nous avons appris au sujet de ces faits, c’est que leur origine est inconnue. On dira que c’est peu et que la découverte est assez pitoyable. J’en conviens volontiers; s’imaginer qu’on explique un phénomène en disant que c’est un inconnu qui le produit, serait en effet puéril. Mais c’est déjà quelque chose que d’en repérer la source, de ne pas s’attarder au sein d’une brume où l’on tente au hasard toutes les directions, de concentrer peu à peu l’attention sur un point unique d’où partent tous les prodiges et de reconnaître à chaque instant, dans chaque phénomène, les habitudes, les procédés et les traits essentiels du même inconnu.

C’est à peu près tout ce qu’on peut faire pour l’instant; mais ce premier effort n’est point tout à fait méprisable. II Il nous a donc semblé que c’était notre hôte inconnu qui s’exprimait au nom des morts dans les tables tournantes, l’écriture et la parole automatiques. Il nous a paru prendre en nous-mêmes la place de ceux qui ne sont plus, s’unir peut-être à des forces qui ne périssent point, visiter les tombeaux pour en ramener d’inexplicables fantômes qui surgissent inutilement devant nous ou hantent nos demeures sans nous dire pourquoi. Nous l’avons vu, dans des expériences d’intuition et de lucidité, supprimer tous les obstacles qui éloignent ou cachent les pensées; et, à travers les corps devenus transparents, lire à même notre âme les secrets oubliés du passé, les sentiments qui n’ont pas encore de forme, les intentions qui ne sont pas encore nées. Nous avons constaté qu’il lui suffit d’un objet touché par un être lointain, pour qu’immédiatement il participe à la vie la plus profonde, la plus intime de cet être, descende plus bas et monte plus haut que lui, voie ce qu’il voit et ce qu’il ne voit pas, les paysages qui l’entourent, la maison qu’il habite, comme les dangers qui le menacent et les passions secrètes qui l’agitent. Nous l’avons surpris errant çà et là, au hasard, dans l’avenir, le confondant avec le présent et le passé, désorienté mais clairvoyant, sachant peut-être tout, mais ignorant l’importance de ce qu’il sait ou encore inhabile à en tirer parti ou à se faire entendre; oublieux et méticuleux, prolixe et réticent, inutile et indispensable. Nous l’avons vu enfin, alors que nous l’avions cru jusqu’ici indissolublement, inaltérablement humain, émerger tout à coup d’autres créatures et y révéler des facultés qui rejoignent les nôtres, communient avec elles au fond du plus profond des mystères, les égalent et parfois les surpassent dans une région qui nous semblait à tort le seul domaine vraiment intangible de l’homme; je veux dire le domaine obscur et abstrus des grands nombres. Il a encore bien d’autres manifestations non moins étranges, plus importantes peut-être, que nous nous proposons d’examiner plus tard, notamment ses surprenantes vertus thérapeutiques, et ses phénomènes de matérialisation.

Mais sans préjuger ce que nous ignorons encore, peut-être, au cours des pages précédentes, l’avons-nous suffisamment esquissé pour qu’il soit d’ores et déjà possible de dégager d’un fouillis de lignes souvent contradictoires, certains traits généraux et caractéristiques. III Mais d’abord, existe-t-il vraiment, ce personnage tragique et falot, évasif et inévitable que nous avons sinon dessein de peindre, tout au moins de dépouiller de quelques-unes de ses ombres? Il serait téméraire de l’affirmer trop hautement, mais en attendant, dans les parages où nous supposons qu’il règne, tout se passe comme s’il existait. Supprimez-le, et vous êtes obligé de peupler le monde et d’encombrer votre vie d’une foule d’êtres hypothétiques et imaginaires: dieux, demi-dieux, anges, démons, désincarnés, entités spirituelles, intelligences interplanétaires, etc.; admettez-le, et tous ces fantômes, sans nécessairement disparaître, car ils peuvent fort bien subsister dans son ombre, deviennent accessoires ou superflus. Il n’est pas intolérant et n’élimine définitivement aucune des hypothèses par lesquelles l’homme s’est jusqu’à ce jour efforcé d’expliquer ce qu’il ne comprenait pas, et qui, sur certains points, sont acceptables, bien qu’aucune ne soit confirmée; mais il les ramène à soi, les englobe ou les domine sans les annihiler. Si vous tenez, par exemple, pour choisir l’hypothèse la plus défendable et qu’il est parfois difficile d’écarter nettement, si vous tenez à ce que les désincarnés prennent part à vos actes, hantent votre maison, inspirent vos pensées, révèlent votre avenir, il vous dira: c’est vrai, mais c’est encore moi-même; je suis désincarné, ou plutôt, je ne suis pas incarné tout entier, ce n’est qu’une petite partie de mon être qui se trouve dans votre chair; et le reste, qui est presque tout, va et vient librement parmi ceux qui furent comme parmi ceux qui seront; et lorsqu’ils semblent vous parler, c’est ma propre parole qui, pour se faire mieux écouter et secouer votre attention si souvent endormie, emprunte leurs habitudes et leur voix. Si vous aimez mieux avoir affaire à des entités supérieures d’origine inconnue, à des intelligences interplanétaires ou surnaturelles, c’est toujours moi; car n’étant pas entièrement dans votre corps, il faut bien que je sois ailleurs, et être ailleurs quand on n’est pas retenu par le poids de la chair, c’est être partout où l’on veut. On le voit, il a réponse à tout, il prend tous les noms qu’on désire et rien ne le limite, parce qu’il habite un monde où les bornes sont aussi illusoires que les mots inutiles que nous employons sur la terre.

IV S’il a réponse à tout, cependant on lui a fait, au sujet de certaines manifestations ou révélations qu’il attribue expressément aux désincarnés, d’assez justes et graves reproches. D’abord, comme le remarque le Dr Maxwell, il n’a pas de doctrine bien fixe. Dans tous les pays du monde, lorsqu’il parle au nom des esprits, il affirme qu’ils se réincarnent et rapporte volontiers leurs avatars passés. En Angleterre, au contraire, il assure d’habitude qu’ils ne se réincarnent point. Qu’est-ce à dire? Cette ignorance ou cette contradiction, de la part de celui qui paraît tout savoir, n’est-elle pas étrange? Il y a pis: tantôt il attribue aux esprits, tantôt à lui-même ou à n’importe qui les révélations qu’il nous fait. A quel moment dit-il la vérité?

Au moins deux fois sur trois il se trompe ou nous trompe. S’il se trompe sur un point où il lui doit être facile de connaître la vérité, que peut-il nous apprendre au sujet d’un monde dont il ignore les lois les plus élémentaires, puisqu’il ne sait même pas si c’est lui ou un autre qui nous parle au nom de ce monde? Faut-il croire qu’il s’agite dans les mêmes ténèbres que notre pauvre moi superficiel qu’il prétend si souvent éclairer et inspire en effet dans la plupart des grandes circonstances de la vie? S’il nous trompe, pourquoi le fait-il? On ne voit aucun but, il ne demande rien, ni aumônes, ni prières, ni pensées en faveur de ceux dont il se couvre à seule fin de nous induire en erreur. A quoi bon ces jeux malfaisants, puérils et ces lamentables et glaciales plaisanteries d’outre-tombe? Il ment donc pour le seul plaisir de mentir; et notre hôte inconnu, cette subconscience infinie et sans doute immortelle en qui nous avions mis nos dernières espérances, ne serait donc, en fin de compte, qu’un imbécile, un farceur déplorable ou un fourbe? V Je ne crois pas que la vérité soit aussi noire.

Il ne se trompe pas plus qu’il ne nous trompe; mais c’est nous-mêmes qui nous trompons. Il n’est pas seul en scène et ce n’est pas sa voix qu’entendent nos oreilles. Celles-ci ne sont pas faites pour recueillir les bruits d’un monde qui ne ressemble pas au nôtre. S’il pouvait nous parler lui-même et nous dire ce qu’il sait, il est probable qu’à l’instant nous cesserions d’être sur cette terre. Mais nous sommes dans notre corps des prisonniers profondément ensevelis avec lesquels il ne communique pas quand il veut. Il rôde autour des murs, il crie, il avertit, il frappe à toutes les portes; mais rien ne nous parvient qu’une inquiétude vague, un murmure indistinct que nous traduit parfois un geôlier mal éveillé et d’ailleurs, comme nous, captif jusqu’à la mort. Le geôlier fait de son mieux, il a ses façons de parler, ses expressions familières; il connaît les nôtres, et à l’aide des mots qu’il possède et de ceux qu’il entend répéter, il s’applique à nous faire comprendre ce qu’il ne comprend guère lui-même. Il ne sait pas au juste d’où proviennent les bruits qu’il entend, et selon que dans la journée il fut question de tempêtes, de guerres ou d’émeutes, il les attribue aux vents, aux soldats, aux foules déchaînées.