Part 11
Plusieurs des grandes lois sur quoi se fonde notre vie n’existent pas pour eux; toutes celles qui, par exemple, régissent les liquides, sont complètement bouleversées. Ils ont l’air d’habiter notre planète, mais en réalité se meuvent sur un astre entièrement différent. Ne comprenant rien à leur intelligence percée de trous déconcertants, où la stupidité la plus aveugle vient tout à coup détruire les combinaisons les plus savantes et les plus géniales, nous avons appelé instinct, ce que nous ne comprenions pas, remettant à plus tard l’interprétation de ce mot qui touche aux plus insolubles énigmes de la vie. Il n’y a donc, au point de vue de l’étude des facultés intellectuelles, rien à tirer de ces êtres extraordinaires qui ne sont pas comme les autres animaux nos «frères inférieurs», mais des étrangers, des inconnus tombés on ne sait d’où, des survivants ou des précurseurs d’un autre monde. XXI Nous en étions là, doucement endormis sur nos convictions millénaires, lorsqu’un homme entre en scène qui, tout à coup, nous montre que nous nous sommes trompés, que durant de longs siècles nous avons passé à côté d’une vérité que recouvrait à peine un voile très léger. Et le plus étrange, c’est que cette étonnante découverte n’est point du tout la conséquence naturelle d’une invention nouvelle, de procédés ou de méthodes qu’on ne connaissait pas jusqu’à ce jour. Elle ne doit rien aux plus récentes acquisitions de notre science. Elle naît de la plus humble des idées que l’homme le plus primitif aurait pu concevoir dès les premiers jours de la terre.
Il s’agit simplement d’avoir un peu plus de patience, de confiance et de respect envers ceux qui partagent notre sort dans un monde dont nous ignorons toutes les intentions. Il s’agit simplement d’avoir un peu moins d’orgueil et de se pencher un peu plus fraternellement sur des existences beaucoup plus fraternelles que nous ne l’avions cru. On connaît la naïveté presque puérile des méthodes de von Osten et de Krall. Ils partent de ce principe que le cheval est un enfant ignorant mais intelligent et le traitent comme tel. Ils parlent, expliquent, démontrent, raisonnent, récompensent ou punissent comme un maître d’école qui s’adresse à des petits garçons de cinq ou six ans. Ils rangent d’abord quelques quilles devant l’étrange élève. Ils les comptent et les font compter en soulevant et en abaissant tour à tour le sabot du cheval. Il acquiert ainsi la première notion des nombres.
Ils ajoutent ensuite une ou deux quilles à celles qu’on vient de compter, et disent par exemple: trois quilles plus deux quilles font cinq quilles. De cette façon commence l’explication et la démonstration de l’addition; puis, par le procédé inverse, celle de la soustraction, à laquelle succèdent celles de la multiplication, de la division et de tout le reste. Au début, les séances sont extrêmement laborieuses et demandent une patience infatigable, affectueuse, qui est tout le secret du miracle. Mais sitôt franchie la première barrière de ténèbres, les progrès sont d’une rapidité déconcertante. Tout ceci est incontestable; et les faits sont là, devant lesquels il faut bien s’incliner. Mais ce qui renverse toutes nos convictions, ou pour mieux dire tous les préjugés que des milliers d’années ont faits aussi inébranlables que des axiomes, ce que nous ne parvenons pas à comprendre, c’est que le cheval comprenne tout à coup ce que nous exigeons de lui, c’est le premier pas, le premier frémissement d’une intelligence inopinée qui se révèle subitement humaine. A quel instant précis la lumière s’est-elle faite et le voile s’est-il déchiré? Il est impossible de le saisir; mais il est certain qu’à un moment donné, l’animal, sans qu’aucun signe visible décèle la prodigieuse transformation intérieure, agit et répond comme s’il entendait soudainement le langage de l’homme.
Qu’est-ce qui déclanche cette merveille? On conçoit qu’à la longue, il associe à certains mots certains objets qui l’intéressent ou trois ou quatre faits indéfiniment répétés qui forment l’humble trame de sa petite vie quotidienne. Il n’y a là qu’une sorte de mémoire mécanique qui n’a rien de commun avec l’intelligence la plus élémentaire. Mais voici qu’un beau jour, sans transition sensible, il a l’air de connaître le sens d’une foule de mots qui n’ont pour lui nul intérêt, qui ne lui représentent aucune image, aucun souvenir, qu’il n’eut jamais l’occasion de relier à une sensation agréable ou désagréable. Il manie des chiffres qui, pour l’homme même, ne sont que d’obscures abstractions. Il résout des problèmes qu’il est impossible d’objectiver ou de matérialiser. Il reproduit des lettres qui, de son point de vue, ne correspondent à aucune réalité. Il fixe son attention et fait des observations sur des objets ou des circonstances qui ne le touchent en rien, qui lui demeurent et lui demeureront toujours étrangers et indifférents.
En un mot, il sort de l’étroit manège où le faisaient tourner la faim et la peur qui sont, comme on l’a dit, les deux grands moteurs de toute existence qui n’est pas humaine, pour entrer dans le vaste cercle où les sensations se dépouillent jusqu’à ce qu’apparaissent les idées... XXII Est-il possible de croire qu’ils fassent réellement ce qu’ils ont l’air de faire? Le prodige est-il sans précédent? N’y a-t-il aucune transition entre les étalons d’Elberfeld et ceux que nous avons connus jusqu’à ce jour? Il n’est pas facile de répondre à ces questions, car c’est d’hier seulement que les facultés intellectuelles de nos frères sans défense ont été soumises à des expériences rigoureusement scientifiques. Nous avons, il est vrai, plus d’un recueil où l’intelligence des animaux est copieusement exaltée, mais on ne saurait faire état de ces anecdotes insuffisamment contrôlées. Pour trouver des traits authentiques et incontestables, il faut avoir recours aux travaux encore rares des savants qui se sont spécialement voués à ces études. M.
Hachet-Souplet, par exemple, directeur de l’_Institut de psychologie zoologique_, cite le cas d’un chien qui a su acquérir l’idée abstraite du poids. On dispose devant lui huit pierres polies à la meule, de même taille et de forme exactement semblable, mais de poids différents. On lui ordonne d’apporter la plus lourde ou la plus légère, il les soupèse et sans se tromper choisit celle qu’on lui a demandée. Le même auteur nous conte encore l’histoire d’un perroquet auquel il avait appris le mot «armoire» en lui montrant une petite boîte qu’on pouvait accrocher à des points différents de la muraille et dans laquelle on rangeait toujours ostensiblement sa pitance quotidienne. «Je lui enseignai ensuite, dit M. Hachet-Souplet, les noms de beaucoup d’objets en les lui présentant; parmi eux se trouvait une échelle, et je pus obtenir que l’oiseau articulât le mot «monter», chaque fois qu’il me voyait gravir les échelons. Or, un matin quand on apporta la cage de notre sujet dans le laboratoire, l’armoire se trouva accrochée près du plafond, tandis que la petite échelle était rangée dans un coin parmi les autres objets connus de l’animal. Le problème se posait ainsi: l’oiseau qui, chaque jour, quand j’ouvrais l’armoire, criait: «Moire! Moire!
Moire!» de toutes ses forces, voyant que ce meuble se trouvait hors de ma portée et que, par suite, je ne pouvais en tirer sa nourriture, sachant, d’autre part, que je pouvais m’élever au-dessus du sol au moyen de l’échelle, et ayant à son service les mots «monter» et «échelle», les emploierait-il pour me suggérer l’idée d’utiliser l’échelle afin d’atteindre l’armoire? Le perroquet, très excité, battait des ailes, mordillait les barreaux de sa cage en criant: «Moire! Moire! Moire!» Et, ce jour-là, je n’obtins rien de plus. Le lendemain, l’animal (n’ayant reçu que du millet qu’il aimait peu et non le chènevis enfermé dans l’armoire) était au paroxysme de la colère et, après mille essais pour écarter ses barreaux, son attention finit par être attirée par l’échelle et il prononça: «Chelle, monter, armoire!» Il y a là, comme le fait remarquer le narrateur, un effort intellectuel merveilleux; l’association d’idées est évidente, les causes sont reliées aux effets, et de pareils exemples abrègent sensiblement la distance qui sépare nos chevaux savants de leurs frères sans histoire. Reconnaissons d’ailleurs que cet effort intellectuel, pour peu qu’on observe attentivement les animaux, est beaucoup moins rare qu’on ne croit. Il nous surprend ici parce qu’une disposition spéciale et, somme toute, purement mécanique de l’organe du perroquet lui prête une voix humaine. A tout moment, je constate chez mon chien familier des associations d’idées non moins évidentes et souvent plus complexes.
S’il a soif, par exemple, il cherche mes yeux, regarde ensuite le robinet du cabinet de toilette et montre ainsi qu’il coordonne très nettement les notions de soif, d’eau jaillissante et d’intervention humaine. Si je m’habille pour sortir, il suit passionnément tous mes gestes. Tandis que je lace mes brodequins, il me lèche consciencieusement les mains, afin que ma divinité lui soit favorable et surtout pour me féliciter de l’excellente idée que j’ai de prendre l’air. C’est une sorte d’approbation générale et encore confuse. Les brodequins annoncent la promenade, c’est-à-dire l’espace, les routes odorantes, l’herbe touffue et pleine de surprises, les coins embaumés d’ordures, les rencontres amicales ou tragiques, la poursuite d’un gibier du reste chimérique. Mais la belle vision est encore en suspens dans l’inquiétude. Il ignore jusqu’ici s’il m’accompagnera. Maintenant son sort se décide et ses yeux, adorablement angoissés, dévorent mes intentions.
Si je boucle mes guêtres de cuir, c’est l’effondrement subit et total de tout ce qui soutient la joie de vivre. Il n’y a plus un seul rayon d’espoir. Elles présagent l’odieuse et solitaire motocyclette qu’il ne peut suivre: et il va tristement s’allonger dans un coin sombre où il reprend les mornes songes de son désœuvrement et de son abandon. Mais si j’enfile les manches de mon grand manteau, on dirait que mes bras qui s’étendent ouvrent les portes du plus éblouissant des paradis. Plus de doute. Cette fois, c’est l’auto, manifeste, indubitable, c’est-à-dire le rayonnant sommet des suprêmes allégresses! Et des cris délirants, des bonds désordonnés, des embrassades encombrantes et folles acclament un bonheur qui, cependant, n’est encore qu’une idée immatérielle, faite de souvenirs naïfs et d’espérances ingénues. XXIII Je ne cite ces traits que parce qu’ils sont fort ordinaires et qu’il n’est personne qui n’ait fait mille observations de ce genre.
D’habitude, nous ne remarquons pas que ces humbles manifestations représentent des sentiments, des associations d’idées, des inférences, des déductions, tout un effort intellectuel absolument humain. Il ne leur manque que la parole; mais la parole n’est qu’un accident mécanique qui nous révèle plus nettement les opérations de la pensée. Nous nous émerveillons que Muhamed ou Zarif reconnaissent l’image d’un cheval, d’un âne, d’un chapeau ou d’un cavalier, ou qu’ils rapportent spontanément à leur maître les petits événements de l’écurie; mais il est certain que notre chien fait sans cesse, en silence, un travail analogue, et que ses yeux, si nous savions y lire, nous en diraient bien davantage. Le premier miracle d’Elberfeld, c’est qu’on ait pu donner aux étalons le moyen d’exprimer ce qu’ils pensent et éprouvent. Il est considérable; mais à l’examiner de près, il n’est pas incompréhensible. Il y a une distance énorme entre les chevaux qui parlent et mon chien qui se tait; mais non point un abîme. Ce que j’en dis ici, n’est pas pour diminuer la portée du prodige, mais pour faire remarquer que l’hypothèse de l’intelligence animale est plus défendable et moins chimérique qu’on n’est d’abord tenté de le penser. XXIV Mais le second et le plus grand miracle, c’est qu’on ait su tirer les chevaux de leur sommeil immémorial, fixer et diriger leur attention et les intéresser à des choses qui leur sont plus étrangères et plus indifférentes que ne le sont pour nous les variations de température de Sirius ou d’Aldébaran.
Il semble bien, quand on revise ses préjugés, qu’il n’y ait pas, chez l’animal, impossibilité organique et insurmontable à faire ce que fait le cerveau de l’homme, absence totale et irrémédiable de facultés intellectuelles, mais plutôt léthargie, engourdissement profond de celles-ci. Il vit dans une sorte d’hébétude tranquille, de sommeil nébuleux. Comme le fait très justement remarquer le Dr Ochorowicz «son état de veille se rapproche beaucoup du somnambulisme de l’homme». N’ayant aucune notion de l’espace et du temps, il vit dans une sorte de songe perpétuel. Il fait strictement ce qui est indispensable à maintenir son existence; et tout le reste passe sur lui sans l’effleurer et ne pénètre point dans son rêve hermétiquement clos. Il faut des circonstances exceptionnelles, un besoin, un désir, une passion, une secousse extraordinaires pour produire ce que M. Hachet-Souplet appelle «l’éclair psychique», qui désankylose et galvanise subitement son cerveau et le met, durant une minute, dans l’état de veille où travaille normalement le cerveau humain. Et cela n’est pas surprenant.
Ce réveil ne lui est pas nécessaire pour subsister et nous savons que la nature ne fait jamais de grands efforts superflus. «L’intelligence, dit fort bien le professeur Claparède, n’apparaît que comme un pis-aller, un instrument qui trahit l’inadaptation de l’organisme, au milieu environnant, une technique révélant un état d’impuissance.» Il est probable que notre cerveau connut d’abord la même léthargie, dont beaucoup d’hommes, d’ailleurs, ne sont pas encore sortis; et il est encore plus probable que, par rapport à d’autres modes d’existence, à d’autres phénomènes psychiques, sur un autre plan et dans une autre sphère, le sommeil opaque où nous nous mouvons est pareil à celui où se traînent les animaux. Il est traversé, lui aussi, et de plus en plus fréquemment, d’éclairs psychiques d’un autre ordre et d’une autre portée. A voir, d’un côté, l’agitation intellectuelle qui semble se propager parmi nos frères inférieurs, et, de l’autre, les manifestations de plus en plus répétées de notre subconscience, on pourrait même se demander s’il n’y a pas là, sur deux plans différents, une tension, une pression parallèle, un nouveau désir, une nouvelle tentative de la mystérieuse force spirituelle qui anime l’univers et qui paraît chercher sans cesse d’autres issues, d’autres fils conducteurs. Quoi qu’il en soit, l’éclair passé, nous agissons à peu près comme les animaux, nous rentrons promptement dans notre sommeil insoucieux qui suffit lui aussi, à nos chétives habitudes. Nous n’en demandons pas davantage, nous ne poursuivons pas la trace lumineuse qui nous appelle vers un monde inconnu, nous reprenons la ronde dans notre cercle obscur, pareils à des somnambules satisfaits, cependant que le sistre d’Isis, comme dans les antiques mystères, s’agite sans répit pour réveiller ses fidèles. XXV Je le répète, le grand miracle d’Elberfeld est d’avoir su prolonger et reproduire à volonté ces «éclairs psychiques» désintéressés. Les chevaux, par rapport aux autres animaux, s’y trouvent dans l’état où serait l’homme dont le subliminal aurait pris le dessus. Cet homme vivrait plus haut, dans une atmosphère presque immatérielle, dont les phénomènes de la métapsychique, étincelles tombées d’une région que nous atteindrons peut-être quelque jour, nous donnent parfois une notion précaire et fugitive.
L’intelligence qui est notre léthargie et qui nous tient captifs au fond d’un petit creux de l’espace et du temps, y serait remplacée par l’intuition ou plutôt par une sorte de science immanente qui, sans effort, nous ferait prendre part à tout ce que sait un univers qui, peut-être, sait tout. Malheureusement, nous n’avons pas, ou du moins nous ne connaissons pas, comme les chevaux, un être supérieur qui s’intéresse à nous et nous aide à secouer notre engourdissement. Il nous faut devenir notre propre dieu, nous tirer au-dessus de nous-mêmes et nous y maintenir par nos seules forces. Il est à peu près certain que le cheval, sans le secours de l’homme, ne serait jamais sorti de sa sphère nébuleuse; mais il n’est pas interdit d’espérer que l’homme, sans autre assistance que sa haute et bonne volonté, ne parvienne à rompre le sommeil qui le borne et l’aveugle. XXVI Pour en revenir à nos chevaux et au point principal qui est «l’éclair psychique» désintéressé, il est donc acquis qu’ils connaissent la valeur des chiffres, qu’ils distinguent et identifient les odeurs, les couleurs, les formes, les objets et même les représentations de ces objets. Ils comprennent aussi un grand nombre de mots, et parmi ceux-ci, il en est dont la signification ne leur fut jamais enseignée mais qu’ils saisissent au vol en les entendant prononcer autour d’eux. Ils ont appris, à l’aide d’un alphabet très compliqué, à reproduire ces mots, grâce auxquels ils parviennent à exprimer des impressions, des sensations, des désirs, des associations d’idées, des observations et jusqu’à des réflexions spontanées. On a contesté qu’il y eût en tout ceci de véritables actes d’intelligence.
Il est en effet souvent fort difficile de déterminer avec exactitude où commence l’intelligence et où finissent la mémoire, l’instinct, l’esprit d’imitation, l’obéissance ou l’impulsion mécanique, les effets du dressage et les coïncidences heureuses. Il y a cependant des cas où l’hésitation ne paraît guère permise. Je ne citerai que ceux-ci: un jour Krall et son collaborateur, le Dr Schœller, s’avisent d’apprendre à Muhamed à s’exprimer par la parole. Le cheval, docile et plein d’entrain, fait des efforts touchants et infructueux pour essayer de reproduire un son humain. Tout à coup il s’arrête, et, dans son étrange orthographe phonétique, déclare en frappant du pied sur le tremplin: «Ig hb kein gud sdim.» «Je n’ai pas une bonne voix.» Comme on avait remarqué qu’il n’ouvrait pas la bouche, on s’efforce de lui faire comprendre par l’exemple d’un chien, par des images, etc., que, pour pouvoir parler, il est nécessaire de desserrer les mâchoires. On lui demande ensuite: «Que faut-il faire pour parler?»--Il répond en frappant du pied: «Ouvrir la bouche.»--«Pourquoi ne l’ouvres-tu pas?»--«Weil kan nigd.» «Parce que je ne peux pas.» Quelques jours après, on demande à Zarif de quelle façon il parle avec Muhamed: «Mit munt.» «Avec la bouche.»--«Pourquoi ne me dis-tu pas cela avec la bouche?»--«Weil ig kein stime hbe.» «Parce que je n’ai pas de voix.» Cette réponse, comme le fait remarquer Krall, ne permet-elle pas de supposer qu’il a, pour s’entretenir avec son compagnon d’écurie, d’autres moyens que la parole? Au cours d’une autre séance, on présente à Muhamed le portrait d’une jeune fille qu’il ne connaît pas.--«Qu’est cela?» lui dit-on.--«Metgen», «une jeune fille». On écrit au tableau: «Pourquoi est-ce une jeune fille?»--«Weil lang hr hd.» «Parce qu’elle a de longs cheveux.»--«Et qu’est-ce qu’elle n’a pas?»--«Moustache.» On lui montre ensuite l’image d’un homme sans moustache.--«Qu’est ceci?»--«Man», «un homme».--«Pourquoi est-ce un homme?»--«Weil kurz hr hd.» «Parce qu’il a les cheveux courts.» Je pourrais, en puisant aux volumineux procès-verbaux d’Elberfeld, qui ont, pour le dire en passant, la valeur probante de documents photographiques, multiplier indéfiniment ces exemples.
Tout ceci, il faut en convenir, est inattendu, déconcertant, n’avait jamais été entrevu ni soupçonné et peut être considéré comme l’un des plus étranges prodiges, l’une des plus stupéfiantes révélations qui aient eu lieu depuis que l’homme habite cette terre d’énigmes. Néanmoins, en y réfléchissant, en comparant, en approfondissant, en envisageant certains repères, certains points de départ oubliés ou négligés, en tenant compte des mille gradations insensibles qui vont du plus au moins, du plus haut au plus bas, il est encore possible d’expliquer, d’admettre, de comprendre. Nous pouvons, à la rigueur, nous imaginer que notre chien fait, lui aussi, à part soi et dans son tragique silence, des remarques, des réflexions analogues. Encore une fois, le pont miraculeux qui rapproche ici la bête de l’homme, c’est bien plus l’expression de la pensée que la pensée même. On peut aller plus loin, accorder que certains calculs élémentaires, les petites additions, les petites soustractions d’un ou deux chiffres, sont, après tout, concevables, et, pour ma part, je suis porté à croire que le cheval les exécute réellement. Mais où nous perdons pied, où nous entrons dans le royaume de la pure féerie, c’est lorsqu’il s’agit des grandes opérations mathématiques, notamment de l’extraction des racines. On sait, par exemple, que l’extraction de la racine quatrième d’un nombre de six chiffres exige dix-huit multiplications, dix soustractions et trois divisions et que le cheval fait ces trente et une opérations en cinq ou six secondes, c’est-à-dire durant le bref et négligent coup d’œil qu’il jette au tableau où l’on achève d’inscrire le problème, comme si la solution de celui-ci était pour lui intuitive et instantanée. Cependant, si l’on admet l’hypothèse de l’intelligence, il faut également admettre que le cheval sait ce qu’il fait, puisque ce n’est qu’après lui avoir appris ce que c’est qu’un nombre élevé au carré, ce que c’est que la racine carrée, etc., qu’il paraît comprendre, et, en tout cas, qu’il effectue correctement et graduellement les opérations de plus en plus compliquées qu’on lui demande.
Il n’est pas possible de reproduire ici les détails de cet enseignement qui fut prodigieusement rapide. On les trouvera aux pages 117 et suivantes du livre de Krall: _Denkende Tiere_. Krall commence par expliquer à Muhamed que 2² est égal à 2 × 2 = 4, que 2³ est égal à 2 × 2 × 2 = 8, que 2 est la racine carrée de 4, etc. Bref, les explications et les démonstrations sont absolument semblables à celles qu’on donnerait à un enfant extrêmement intelligent, avec cette différence que le cheval est beaucoup plus attentif que l’enfant, et que, grâce à sa mémoire extraordinaire, il n’oublie plus jamais ce qu’il paraît avoir compris. Ajoutons, pour mettre le comble au caractère féerique et invraisemblable du phénomène, que, d’après l’affirmation de Krall, le cheval n’aurait été éduqué que jusqu’à l’extraction de la racine carrée du nombre 144 et aurait spontanément inventé la façon d’extraire toutes les autres. XXVII Faut-il, à propos de ces opérations insolites, répéter une fois de plus que ceux qui parlent de signaux acoustiques ou optiques, de télégraphie avec ou sans fils, d’expédients, de trucs ou de supercheries, parlent de ce qu’ils ignorent et de ce qu’ils n’ont pas vu? Il n’y a qu’une réponse à faire à celui qui, de bonne foi se refuse à croire: Allez à Elberfeld,--le problème est assez important et assez gros de conséquences, pour qu’on affronte le voyage,--puis, les portes fermées, tête à tête avec le cheval, dans la solitude et le silence absolus de l’écurie, proposez à Muhamed six extractions de racines qui, pareilles à celles que j’ai mentionnées, exigent trente et une opérations et dont vous ignorez vous-même la solution afin d’écarter toute transmission de pensée inconsciente; et s’il vous donne alors coup sur coup, cinq ou six solutions justes, comme il l’a fait pour moi et pour tant d’autres, vous ne sortirez pas convaincu que le cheval sait, par son intelligence, extraire ces racines, parce que cette conviction bouleverserait trop profondément la plupart des certitudes sur lesquelles se fonde votre vie; mais, en tout cas, vous serez persuadé que vous vous êtes trouvé durant quelques minutes en présence d’une des plus grandes, des plus étranges énigmes qui puissent ébranler l’âme humaine; et il est toujours bon et salutaire d’aller au-devant d’émotions de cet ordre. XXVIII A vrai dire, l’hypothèse de l’intelligence serait tellement inouïe qu’elle est à peu près insoutenable.
Il faut, en tout cas, en sacrifier la plus grande partie et appeler à l’aide d’autres idées, invoquer par exemple la nature extrêmement mystérieuse et au fond incomprise et incompréhensible des nombres. Il est à peu près certain que la mathématique est située hors de l’intelligence. Elle est ensemble mécanique et abstraite, plus spirituelle que matérielle et plus matérielle que spirituelle, visible par ses ombres seules et pourtant la plus inébranlable des réalités qui gouvernent les mondes. Elle s’affirme en somme une puissance très étrangère et comme la souveraine d’un autre élément que celui qui nourrit notre cerveau. Elle nous subjugue et nous écrase de très haut ou de très bas, en tout cas de très loin, sans nous dire pourquoi, secrète, indifférente, impérieuse, implacable. On dirait que les chiffres mettent ceux qui les manient dans un état particulier. Ils entourent leurs victimes d’un cercle fatidique. Celles-ci ne s’appartiennent plus, elles aliènent toute liberté, elles sont littéralement «possédées» par les puissances qu’elles évoquent.