Part 4
En d’autres termes, c’est nous-mêmes qui serions lucides et ils ne feraient que nous révéler notre propre lucidité. Ils auraient pour mission de remuer, de réveiller, de galvaniser, d’illuminer les secrets de notre subconscience et de les faire monter à la surface de notre vie normale. Ils agiraient sur nos ténèbres intérieures, absolument comme dans la chambre noire, le bain du photographe agit sur la plaque sensibilisée. Je suis persuadé que la théorie est exacte en ce qui concerne l’intuition et la lucidité proprement dites, c’est-à-dire dans tous les cas où nous nous trouvons en présence du médium et en contact plus ou moins direct avec lui. Mais en va-t-il de même en psychométrie? Est-ce nous qui savons à notre insu tout ce que renferme l’objet ou le médium seul qui le découvre dans l’objet même et indépendamment de celui qui l’apporte? Quand nous recevons, par exemple, une lettre d’un inconnu, cette lettre qui a absorbé comme une éponge toute la vie, et de préférence la vie subconsciente de celui qui l’écrivit, dégorge-t-elle dans notre subconscience tout ce qu’elle contenait? Apprenons-nous à l’instant tout ce qui concerne son auteur, absolument comme s’il se trouvait en chair et en os et surtout l’âme nue devant nous, mais ignorons-nous profondément que nous l’apprenons jusqu’à ce que l’intervention du médium nous le révèle?
C’est, si l’on veut, simplement déplacer la question. Que ce soit le médium ou moi qui découvre l’inconnu dans l’objet ou le retrouve à travers l’espace et le temps, l’énigme est plus vaste, il est vrai, mais tout aussi obscure. Néanmoins, il y a quelque intérêt à savoir s’il s’agit d’une faculté générale et latente dans tous les hommes ou d’un inexplicable privilège réservé à de rares individus. Il y a toujours avantage à écarter, dès qu’il est possible, l’exceptionnel qui reste en suspens sur l’abîme, comme une arche inachevée et qui ne mène à rien. Je sais bien que l’intermédiaire forcé du médium implique qu’on reconnaît malgré tout à celui-ci des facultés anormales; mais enfin on en réduit de façon appréciable la puissance et l’étendue, et l’on rejoint plus tôt et plus aisément les lois ordinaires du grand mystère humain auquel il importe de revenir sans cesse et de tout ramener. Mais l’expérience ne permet pas cette généralisation. Il s’agit nettement d’une faculté spéciale et propre au médium, à laquelle notre intuition latente demeure tout à fait étrangère. Il est facile de s’en assurer en faisant, par exemple, comme dans l’expérience que j’ai rapportée plus haut, remettre au médium, par un tiers et sous une triple enveloppe, une lettre dont on connaît l’auteur, mais dont l’intermédiaire ignore absolument l’origine et le contenu.
Ces circonstances anormales, où toutes communications subconscientes du consultant au consulté sont strictement coupées, ne troubleront en rien la lucidité du sujet; et l’on en peut conclure que c’est bien le médium seul qui découvre directement, sans intermédiaire, sans «relais», pour emprunter l’expression de M. Duchatel, tout ce que renferme l’objet. Il paraît donc certain qu’il est, tout au moins en psychométrie, quelque chose de plus que le simple miroir dont parle le Dr Osty. X Je crois nécessaire d’affirmer une dernière fois que ces phénomènes psychométriques, quelque étonnants qu’ils paraissent d’abord, sont connus, prouvés et constants et ne sont plus niés ou mis en doute par aucun de ceux qui s’en sont sérieusement occupés. J’aurais pu donner le détail d’un grand nombre d’expériences concluantes, mais cela m’a semblé aussi inutile, aussi fastidieux que le serait la nomenclature des réactions classiques que l’on peut par exemple obtenir dans un laboratoire de chimie. Il est loisible, à qui le voudra, de se convaincre de la réalité des faits, pourvu qu’il s’adresse à des médiums authentiques et sache se garder des «voyants» médiocres et surtout des charlatans et des simulateurs qui, plus qu’en nulle autre, pullulent en cette région. Il aura, même avec les meilleurs, à se méfier de l’ingérence involontaire, inconsciente et presque inévitable de la télépathie, très intéressante elle aussi, mais qui est un phénomène d’un autre ordre, beaucoup moins surprenant et moins discuté que la psychométrie pure. Il faudra aussi qu’il apprenne l’art d’interroger le médium et ne s’avise pas de lui poser des questions incohérentes et vagabondes sur des événements fortuits ou futurs.
Il ne perdra pas de vue que «la lucidité est rigoureusement limitée à la perception de la personnalité humaine», selon la loi excellemment formulée par le Dr Osty. On a fait des expériences où le psychomètre, au toucher de la dent d’un animal préhistorique, voyait se dérouler les paysages et les péripéties des premiers âges de la terre; ou un autre, au contact d’un bijou, évoquait, avec une exactitude merveilleuse, paraît-il, des fêtes et des cortèges de la Grèce ancienne, comme si les objets gardaient à jamais la mémoire ou retrouvaient les «clichés astraux», de tous les événements dont ils furent témoins. Mais on conçoit qu’ici un contrôle efficace est pour ainsi dire impossible et que la part de la télépathie est indéterminable. Il importe donc de se tenir strictement à ce qu’on peut vérifier. En limitant ainsi son domaine, l’expérimentateur rencontrera encore bien des surprises. Si le plus souvent, par exemple, les révélations de deux psychomètres auxquels on confie successivement la même lettre, concordent remarquablement dans leurs grandes lignes, il arrive aussi que l’un d’eux ne perçoive que ce qui concerne l’auteur de la lettre, tandis que l’autre ne s’intéresse qu’à son destinataire ou à une troisième personne qui se trouvait dans la pièce où la lettre fut rédigée. Il est bon d’être prémuni contre ces premiers mécomptes qui, du reste, dans les cas fréquents où un contrôle sérieux est possible, ne font que confirmer l’existence et l’indépendance de l’étonnante faculté. XI Quant aux théories qui tentent de l’expliquer, j’accorde volontiers qu’elles sont encore assez confuses.
Ce qui importe pour l’instant, c’est l’accumulation de faits et d’expériences qui s’en iront tâtonner de plus en plus loin par toutes les routes de l’inconnu. En attendant, ce que nous avons appris ouvre déjà, au fond de nos vieilles certitudes, plus d’une porte imprévue, d’où se projette, sur la vie et les habitudes de notre être secret, une lumière suffisante à nous intriguer durant de longs jours. Nous voici ramenés une fois de plus devant l’omniscience et peut-être l’omnipotence de notre hôte caché, au pied du mystérieux réservoir de toutes connaissances que nous retrouverons lorsqu’il s’agira de l’avenir, des chevaux qui parlent, de la baguette divinatoire, des matérialisations, des miracles, en un mot, dans toutes les circonstances où nous dépassons l’horizon de notre petite vie quotidienne. A mesure qu’on avance ainsi, à pas lents et circonspects, dans ces terres encore désertes et bien nébuleuses de la métapsychique, on est forcé de reconnaître que doit exister quelque part, en ce monde ou dans les autres, un lieu où tout se sait, où tout se peut, où tout va, d’où vient tout, qui appartient à tous, où tous ont libre accès, mais dont nous avons à rapprendre, comme des enfants perdus, les chemins trop longtemps oubliés. Nous croiserons souvent ces chemins difficiles, au cours de notre étude; et nous aurons à reparler plus d’une fois du lieu profond où viennent se déverser, à moins qu’ils n’y prennent leur source, tous les faits surnaturels de notre existence. Pour le moment, ce qui, dans ces phénomènes psychométriques, doit avant tout fixer notre attention, c’est leur caractère purement, exclusivement humain. Ils se passent de vivants à vivants, sur notre terre ferme, dans le monde que nous avons sous les yeux; et les esprits, les morts, les dieux et les intelligences interplanétaires y semblent totalement étrangers. Ce n’est guère que dans les manifestations tout aussi déroutantes de la baguette divinatoire et dans certaines matérialisations que nous retrouverons, avec la même netteté, ce même caractère pour ainsi dire spécifique.
Il y a là un précieux enseignement. Il nous montre qu’il se produit dans notre vie de tous les jours des phénomènes aussi déconcertants et exactement du même ordre et de la même nature que ceux qu’en d’autres occurrences, nous attribuons à d’autres forces que les nôtres. Il nous montre encore qu’il nous faut d’abord diriger et épuiser notre enquête ici-bas, entre nous, avant de passer de l’autre côté; car notre premier souci doit être de simplifier les interprétations et les explications et de ne point chercher ailleurs, dans des suppositions, ce qui, probablement, se dissimule en nous. Après, si l’inconnu nous accable sans miséricorde, si les ténèbres nous débordent sans espoir, il sera toujours temps d’aller, on ne sait où, interroger les divinités ou les morts. III LA CONNAISSANCE DE L’AVENIR I Quand j’écrivais, en 1913, les pages qu’on va lire, personne ne prévoyait et n’avait annoncé la guerre en suspens sur le monde. Les deux ou trois prophéties, seules authentiques et acceptables parmi beaucoup d’autres, que j’examine dans un chapitre des _Débris de la Guerre_, sont vagues, incertaines et presque insignifiantes. Il est vrai que depuis un certain temps, les clairvoyants, plus ou moins professionnels, découvraient, parmi ceux qui les consultaient, une sorte d’épidémie de morts individuelles, dont ils ne pouvaient rendre compte. Il importe, au début de cette étude, de faire loyalement cette constatation: le plus formidable fléau, qui, de mémoire humaine, ait dévasté la terre, bien qu’effleurant déjà la tête de plusieurs millions d’hommes, n’avait pas été prédit.
Ainsi se confirme une fois de plus ce principe, auquel, en attendant mieux, il est prudent de se tenir; à savoir que la connaissance de l’avenir, dès qu’il ne s’agit pas d’un fait strictement personnel et très prochain, est presque toujours illusoire. II La prémonition ou la précognition nous mène en des régions encore plus mystérieuses que celles de la psychométrie, où se dresse à demi, émergeant d’irritantes ténèbres, le plus grave problème qui puisse passionner l’humanité: la connaissance de l’avenir. La plus récente, la meilleure et la plus complète étude qu’on lui ait consacrée, est, je pense, celle que vient de publier, sous le titre: _Des phénomènes prémonitoires_, M. Ernest Bozzano. Profitant d’excellents travaux antérieurs, notamment de ceux de Mrs. Sidgwick et de Myers[6], et y joignant le résultat de ses recherches personnelles, il réunit un millier de cas de précognition, parmi lesquels il en retient cent soixante, moins par dédain de la plupart des autres que pour ne pas excéder trop manifestement les limites normales d’une monographie. [6] _Proceedings_, vol. V et XI. Il commence par éliminer soigneusement tous les épisodes qui, sous une apparence prémonitoire, peuvent s’expliquer par auto-suggestion (dans le cas, par exemple, où quelqu’un, atteint d’une maladie encore latente, semble prévoir cette maladie et la mort qui en sera la conclusion), par télépathie (lorsqu’un sensitif a la perception anticipée de l’arrivée d’une personne ou d’une lettre), ou enfin par lucidité (lorsqu’on a en songe «la perception de l’endroit où l’on trouvera un objet égaré, ou une plante rare, ou un insecte vainement cherché; ou encore lorsqu’on a en rêve la vision du lieu inconnu qu’on visitera plus tard»), etc.
Dans tous ces cas, il ne s’agit pas à proprement parler d’avenir pur, mais plutôt d’un présent qui n’est pas encore connu. Ainsi réduit et dépouillé de toute influence, de toute ingérence étrangère, le nombre d’exemples où il y a réellement perception nette et incontestable d’un fragment du futur, demeure, au contraire de ce qu’on croit généralement, assez considérable pour qu’il soit impossible de parler de hasards extraordinaires ou de coïncidences merveilleuses. Il faut qu’il y ait limite à tout, même à la méfiance, à l’incrédulité la plus étendue, sinon toute étude historique et bon nombre d’études scientifiques deviendraient décidément impraticables. Et cette remarque s’applique autant à la nature des faits en question qu’à leur authenticité narrative. On peut contester ou suspecter n’importe quel récit, n’importe quelle preuve écrite ou testimoniale; mais il faut dès lors renoncer aux certitudes et aux sciences qui ne s’acquièrent point parmi les manipulations du laboratoire ou les opérations mathématiques, c’est-à-dire aux trois quarts des phénomènes humains qui nous intéressent le plus. Notez que les récits recueillis par les enquêtes de la _Society for Psychical Research_, comme presque tous ceux retenus par M. Bozzano, sont de première main et qu’on a impitoyablement rejeté ceux dont les narrateurs n’avaient pas été les acteurs ou les témoins directs. Au surplus, quelques-uns de ces récits ont nettement le caractère d’observations scientifiques; quant aux autres, si l’on examine attentivement la situation de ceux qui les ont faits et les circonstances qui les corroborent, on conviendra qu’il est plus juste et plus raisonnable d’y ajouter foi que de considérer, _a priori_, tout homme à qui arrive un événement extraordinaire, comme un menteur, un halluciné ou un plaisantin.
III Il ne saurait être question de donner ici, ne fût-ce qu’une brève analyse des faits les plus saillants. Elle exigerait une centaine de pages et changerait la nature de cette étude, qui, pour ne pas déborder son cadre, doit supposer connus la plupart des matériaux qu’elle examine. Je renvoie donc le lecteur, qui voudrait se faire une opinion plus personnelle, aux sources aisément accessibles que j’ai indiquées plus haut. Il suffira, pour donner une idée précise de la gravité du problème à qui n’aurait pas le temps ou l’occasion de recourir aux documents originaux, de résumer en quelques mots quelques-unes de ces aventures d’avant-garde, choisies parmi celles qui paraissent le moins contestables, car il va sans dire que toutes n’ont pas la même valeur, sinon la question serait tranchée. Il en est qui, très frappantes au premier abord et offrant au point de vue de l’authenticité des faits toutes les garanties désirables, n’impliquent cependant pas une connaissance réelle de l’avenir et peuvent s’interpréter d’autre façon. En voici une à titre d’exemple; elle nous est rapportée par le Dr Teste dans son _Manuel pratique du Magnétisme animal_. Le 8 mai, le Dr Teste plonge dans un état somnambulique Mme Hortense M... en présence de son mari. Aussitôt endormie, elle annonce qu’elle est enceinte de quinze jours, qu’elle n’accouchera pas à terme, que le 12 mai, «elle aura peur de quelque chose», et fera une chute qui déterminera une fausse-couche.
Elle ajoute que ce 12 mai, à trois heures et demie, après avoir été effrayée, elle aura une faiblesse qui durera huit minutes, et décrit ensuite, heure par heure, le cours de sa maladie qui se terminera par trois jours d’une démence dont elle guérira. Au réveil, elle a tout oublié; on lui cache ce qui s’est passé; et le Dr Teste communique au Dr Amédée Latour les notes qu’il a prises. Le 12 mai, il se rend chez les époux M..., les trouve à table et rendort Mme M... qui répète mot pour mot ce qu’elle a dit quatre jours auparavant. On la réveille. L’heure dangereuse approche. On prend toutes les précautions imaginables, on ferme même les volets. Mme M... qu’inquiètent ces mesures extraordinaires auxquelles elle ne comprend rien, demande ce qu’on lui veut. Trois heures et demie sonnent.
Mme M... se lève du divan sur lequel on l’avait fait asseoir et veut gagner la porte. Le docteur et le mari s’y opposent.--«Mais enfin qu’est-ce qui vous prend? il faut absolument que je sorte.--Non, madame, vous ne sortirez pas, c’est dans l’intérêt de votre santé.--Eh bien, docteur, si c’est dans l’intérêt de ma santé, raison de plus pour me laisser sortir», répond-elle en riant. Le motif est plausible et même irrésistible; mais le mari, voulant pousser jusqu’au bout la lutte contre le destin, déclare qu’il accompagnera sa femme. Le docteur reste seul, assez inquiet, en dépit de la tournure un peu burlesque que prend l’aventure. Tout à coup, un cri perçant se fait entendre en même temps que le bruit de la chute d’un corps. Il se précipite et trouve Mme M... éperdue, mourante, dans les bras de son mari. Au moment où, quittant une seconde celui-ci, elle avait ouvert la porte de l’endroit prédestiné, un rat, là où depuis vingt ans, paraît-il, on n’en avait pas vu, avait bondi sur elle et lui avait causé une terreur telle qu’elle était tombée à la renverse. Tout le reste de la prophétie, heure par heure, et détail par détail, s’accomplit à la lettre.
IV Pour préciser nettement l’esprit dans lequel j’entreprends cette étude et écarter d’abord tout soupçon de crédulité aveugle ou systématique, je tiens donc à dire dès le début que je me rends fort bien compte que des cas de ce genre n’emportent nullement conviction. Il est fort possible que tout se soit passé dans l’imagination subconsciente du sujet; qu’il ait créé lui-même, par auto-suggestion, sa maladie, sa terreur, sa chute, sa fausse-couche et se soit adapté à la plupart des circonstances qu’il avait prédites dans son état second. Seule, l’apparition du rat à l’instant fatidique, supposerait une vision précise et troublante d’un événement futur et inévitable. Malheureusement on ne nous affirme pas que cette apparition ait été constatée par d’autres témoins que la patiente; de sorte que rien ne prouve qu’elle ne soit pas également imaginaire. Je n’ai donc rapporté cet exemple insuffisant en soi, que parce qu’il représente assez bien l’allure générale et la valeur indécise de beaucoup de faits analogues et permet de marquer une fois pour toutes les objections qu’on peut faire et les précautions qu’il faut prendre avant de s’engager dans ces régions suspectes et ténébreuses. Voici, maintenant, un fait infiniment plus significatif et moins discutable, rapporté par le Dr Maxwell, le savant et très scrupuleux auteur des _Phénomènes psychiques_; il s’agit d’une vision qui lui fut racontée _huit jours avant l’événement_, et dont il avait fait le récit à diverses personnes avant la réalisation. Un sensitif, comme disent les Anglais, avait donc aperçu dans un globe de cristal la scène suivante: un grand steamer, ayant un pavillon à trois bandes horizontales, noire, blanche et rouge, et portant le nom de _Leutschland_, naviguait en pleine mer. Le bateau fut soudain entouré de fumée, des marins, des passagers et des gens en uniforme coururent en grand nombre sur le pont et le bateau sombra.
Huit jours plus tard, les journaux annonçaient l’accident du _Deutschland_, dont la chaudière éclata, obligeant le paquebot à faire relâche. Le témoignage d’un homme tel que le Dr Maxwell, surtout lorsqu’il s’agit d’un fait pour ainsi dire personnel, a une importance sur laquelle il est inutile d’insister. Nous avons donc ici, plusieurs jours d’avance, la prévision très nette d’un événement qui, du reste, chose étrange mais assez fréquente, n’intéresse en rien le voyant. L’erreur de lecture, _Leutschland_ pour _Deutschland_, qui eût été très naturelle dans la réalité, ajoute encore je ne sais quel caractère de vraisemblance et d’authenticité au phénomène. Quant à la submersion finale qui ne fut qu’une simple relâche, il y faut voir, comme le font remarquer les Drs J.-W. Pickering et W.-A. Sadgrove, «la dramatisation subconsciente d’une inférence subliminale du percipient»; ces dramatisations sont d’ailleurs instinctives et presque générales en ce genre de visions. Si ce cas était unique, il n’y faudrait certes pas attacher une importance décisive; «mais, fait observer le Dr Maxwell, ce sensitif m’a donné quelques autres exemples curieux: ces cas rapprochés de ceux que j’ai observés par ailleurs ou dont j’ai eu le récit de première main rendent très improbable l’hypothèse d’une coïncidence sans cependant l’exclure d’une manière absolue[7]». [7] J.
MAXWELL, _Les phénomènes psychiques_, p. 182. V Un autre cas, peut-être plus convaincant, plus rigoureusement établi et qui exclut plus nettement toute explication par l’hypothèse, d’ailleurs fort respectable, des coïncidences, est celui que rapporte M. Th. Flournoy, professeur à la Faculté des sciences de l’Université de Genève, dans son remarquable ouvrage: _Esprits et Médiums_. M. Flournoy est, comme on sait, l’un des théoriciens les plus savants et les plus sceptiques de la métapsychique. Il pousse même l’amour des explications naturelles et la répugnance à admettre l’intervention de forces supra-humaines, à un point où il est parfois difficile de le suivre. Je résume le plus brièvement possible son récit qu’on trouvera tout au long, aux pages 348 à 362 de l’excellent livre que je viens de mentionner.
En août 1883, une certaine Mme Buscarlet, qu’il connaît personnellement, revient à Genève, après avoir été, durant trois ans, l’institutrice de deux jeunes filles dans la famille Moratief, à Kasan. Elle reste en correspondance avec cette famille ainsi qu’avec une dame Nitchinof, qui dirige, à Kasan, un institut où les demoiselles Moratief, ses anciennes élèves, sont entrées après son départ. Dans la nuit du 9 au 10 décembre (style russe) de la même année, Mme Buscarlet a un songe dont elle envoie le matin même le récit à Mme Moratief, par une lettre datée du 10 décembre. Elle y dit textuellement: «Vous et moi étions sur un chemin, dans la campagne, lorsque passa devant nous une voiture d’où sortit une voix qui nous appela. Arrivées près de la voiture, nous vîmes Mlle Olga Popof couchée en travers, vêtue de blanc avec un bonnet garni de rubans jaunes. Elle vous dit: _Je vous ai appelée pour vous dire que Mme Nitchinof quitte l’institut le 17._ Puis la voiture continua de rouler.» _Une semaine plus tard_, et _trois jours avant l’arrivée de la lettre à Kasan_, l’événement prévu par le songe se réalise tragiquement. Mme Nitchinof succombe le 16 à une maladie infectieuse; et le 17, son cadavre, par crainte de la contagion, est transporté hors de l’institut. Il n’est pas inutile d’ajouter que la lettre de Mme Buscarlet, ainsi que les réponses venues de Russie, ont été communiquées au professeur Flournoy et portent les dates des cachets de la poste.
De tels rêves prémonitoires sont fréquents; mais il est assez rare que les circonstances et surtout l’existence d’un écrit antérieur à leur réalisation, leur donnent une authenticité aussi incontestable. Remarquons en passant le caractère bizarre de cette prémonition, bien conforme du reste aux habitudes de notre hôte inconnu. Il fixe la date avec précision; mais il ne fait qu’une allusion voilée et énigmatique (la femme couchée en travers de la voiture et vêtue de blanc) à la partie essentielle de la prédiction: la maladie et la mort. Y a-t-il eu coïncidence, vision de l’avenir pure et simple ou vision de l’avenir suggérée par influence télépathique? La théorie de la coïncidence peut ici, comme partout, être à la rigueur défendue, mais serait dans ce cas bien extraordinaire. Quant à l’influence télépathique, il faudrait supposer que dès le 9 décembre, huit jours avant sa mort, Mme Nitchinof possédât, dans sa subconscience, le pressentiment de sa fin; et qu’elle eût, de Kasan à Genève, à travers un millier de lieues, envoyé ce pressentiment à une personne avec laquelle elle n’avait que des relations assez vagues. C’est fort compliqué mais possible, car la télépathie a souvent des fantaisies plus déconcertantes. Dans ce cas, puisqu’il s’agirait d’une maladie latente ou même d’auto-suggestion, la préexistence de l’avenir, sans être entièrement détruite, serait moins nettement établie.
VI Passons à d’autres exemples. J’emprunte à l’excellente étude de MM. Pickering et Sadgrove, sur l’_Importance des précognitions_, parue dans le numéro du 1er février 1908 des _Annales des Sciences psychiques_, le résumé d’une expérience de Mrs W. Verral, dont le détail se trouve au tome XX des _Proceedings_. Mrs W. Verral est une automatiste célèbre dont les _Correspondances croisées_ occupent un volume entier des _Proceedings_. Sa bonne foi, sa sincérité, sa loyauté et sa rigueur scientifiques sont à l’abri de tout soupçon; et elle compte parmi les personnalités les plus estimées et les plus actives de la _Society for Psychical Research_. Donc, le 11 mai 1901, à 11 h. 10 du soir, Mrs W.