Part 14
En d’autres termes, et pour parler sans métaphores, c’est le médium qui tire de son langage habituel et de celui que lui suggère l’assistance, de quoi revêtir et identifier les pressentiments, les visions aux formes insolites qui sortent il ne sait d’où. S’il croit que les morts survivent, il s’imaginera naturellement que ce sont les morts qui lui parlent. S’il a un esprit, un ange, un démon, un dieu favori, il s’exprimera en leur nom; s’il n’a pas d’opinion préconçue, il ne fera même pas allusion à l’origine de ses révélations. Le langage inarticulé de la subconscience emprunte forcément celui de la conscience normale; et les deux se confondent en une sorte de jargon ondoyant et divers. Et notre hôte inconnu qui n’entend pas nous faire un cours doctrinal sur son entité, mais simplement nous communiquer comme il peut un avertissement plus ou moins inutile ou une marque de son existence, semble médiocrement se soucier des vêtements dont on l’affuble et dont, au demeurant, il n’a pas le choix, car dans son impotence à se manifester ou notre inhabileté à le comprendre, il doit se contenter de ce qui lui tombe sous la main. Au surplus, si l’on attribue trop exclusivement aux esprits ce qui vient d’autre part, l’erreur, à ses yeux, n’est sans doute pas grande, car il n’est pas insensé de croire qu’il vit avec ce qui ne meurt pas dans les morts comme avec ce qui ne meurt pas en nous-mêmes, avec ce qui n’entre pas dans la tombe, comme avec ce qui ne s’incarne point à l’heure de la naissance. VI Il n’y a donc pas lieu de proscrire entièrement les autres théories. La plupart renferment sans doute plus d’une parcelle de vérité; et, notamment, la grande querelle de la subconscience et du spiritisme repose en somme sur un malentendu.
Il est fort possible et même assez probable que les morts nous entourent, puisqu’il est impossible que les morts ne vivent pas. Notre subconscience doit se mêler à tout ce qui ne meurt pas en eux; et ce qui meurt en eux ou plutôt se disperse et perd toute importance, n’est que la petite conscience rassemblée sur cette terre et maintenue jusqu’à la dernière heure par les liens fragiles de la mémoire. En toutes ces manifestations de notre hôte inconnu, c’est notre moi d’après la tombe qui déjà vit en nous tandis que nous sommes encore dans la chair et rejoint par moments ce qui ne périt pas dans ceux qui ont quitté leur corps. L’existence de notre hôte inconnu supposerait donc l’immortalité d’une partie de nous-mêmes? Est-il possible d’en douter? Vous êtes-vous jamais imaginé que vous péririez tout entier? Pour moi, ce que je ne saurais me représenter, c’est la façon dont vous vous représenteriez cet anéantissement total. Mais si vous ne pouvez entièrement périr, il est non moins certain que ceux qui vous ont précédé n’ont pas péri non plus; et dès lors, il n’est pas tout à fait invraisemblable qu’on les puisse retrouver et communiquer avec eux.
En ce sens élargi, l’hypothèse spirite est parfaitement admissible; mais ce qui ne l’est point du tout, c’est l’étroite et minable interprétation que lui donnent trop souvent ses adeptes. Ils voient les morts s’agglomérer autour de nous comme de misérables fantoches indissolublement attachés aux médiocres lieux de leur agonie, par les mille petits fils d’insipides souvenirs et de radoteuses manies. Ils seraient là, encombrant nos demeures, plus bassement humains que s’ils vivaient encore, vagues, inconsistants, bavards, désemparés, inutiles, oisifs, agitant pêle-mêle leurs ombres désolées que dévorent lentement le silence et l’oubli, s’occupant sans cesse de ce qui ne les regarde plus, mais à peu près incapables de nous rendre un service réel; tels, en un mot, qu’ils finiraient par nous persuader que la mort ne sert de rien, ne purifie, n’élève, ne délivre rien et qu’elle est redoutable et sans espoir. VII Non, ce qui parle et se démène ainsi, ce ne sont pas les morts. Du reste, pourquoi les évoquer sans nécessité? Je comprendrais qu’on y fût obligé s’il n’y avait pas, hors d’eux, de phénomènes analogues; mais dans l’intuition et la lucidité de médiums non spirites, et notamment en psychométrie, on obtient des communications de subconscience à subconscience, des révélations de faits inconnus, oubliés ou futurs tout aussi frappants, quoique dépouillés des bavardages ineptes et des réminiscences encombrantes dont nous accablent des défunts d’autant plus jaloux de prouver leur identité qu’ils sentent qu’ils n’existent point. Il est infiniment plus probable qu’il y a, dans les régions équivoques où nous nous hasardons, une étrange mêlée de forces hétérogènes. Tout ce drame ambigu, aux foules incohérentes, se déroule vraisemblablement aux alentours de l’estuaire nébuleux où notre conscience normale se jette dans notre subconscience.
La conscience du médium,--car ne l’oublions pas, il y a toujours et nécessairement un médium aux sources de ces phénomènes,--la conscience du médium,--obnubilée du reste par la «trance»,--la seule qui possède notre parole humaine et puisse se faire entendre, accueille d’abord et presque exclusivement ce qu’elle comprend le mieux et ce qui l’intéresse le plus dans les révélations étouffées et tronquées de notre hôte inconnu qui communique, lui, avec les morts et les vivants et tout ce qui existe. Le reste, qui est seul important, mais moins net et moins vif, parce qu’il vient de loin, ne se fraye qu’exceptionnellement un passage difficile à travers un caquetage insignifiant. Ajoutons que notre subconscience, comme le remarque très justement le Dr Geley, est formée d’éléments superposés, et part de l’inconscience qui préside aux mouvements instinctifs de la vie organique de l’espèce et de l’individu, en passant par des gradations insaisissables, pour s’élever jusqu’au psychisme supérieur dont la puissance et l’étendue ne paraissent pas avoir de bornes. La voix du médium, ou celle que nous entendons en nous-mêmes lorsqu’en certaines circonstances ardentes et profondes de notre vie nous devenons notre propre médium, a donc à traverser trois mondes ou trois règnes: celui des instincts ataviques qui nous rattachent à l’animal, celui de la conscience humaine ou empirique et enfin celui de notre hôte inconnu ou de notre subconscience supérieure, qui nous relie à d’immenses réalités invisibles et qu’on peut appeler, si l’on veut, divin ou surhumain. Il n’est plus dès lors surprenant que l’intermédiaire, qu’il soit spirite, autonome, palingénésiste ou ce qu’il lui plaira, se perde en ces remous violents et confus et que la vérité ou le message qu’il nous apporte, ballotté et roulé en tous sens, nous parvienne brisé, morcelé, pulvérisé, méconnaissable. Du reste, je le répète, n’était le sort dérisoire fait à nos morts dans l’interprétation spirite, cette question d’origine n’aurait guère d’importance, puisqu’aussi bien la mort et la vie se rejoignent et s’unissent sans cesse en toutes choses. Il y a assurément des morts en toutes ces manifestations, attendu que nous sommes pleins de morts et que la plus grande partie de nous-mêmes est dès à présent immergée dans la mort, c’est-à-dire vit déjà de la vie sans limites qui nous attend de l’autre côté du tombeau. VIII On aurait tort, au demeurant, de fixer toute son attention sur ces phénomènes extraordinaires, qu’il s’agisse de ceux auxquels nous mêlons indûment les défunts ou des autres non moins saisissants auxquels nous ne croyons pas qu’ils prennent part.
Ce sont évidemment des points d’émergence précieux qui nous permettent de repérer approximativement l’étendue, les formes et les habitudes de notre mystère. Mais c’est au fond de nous, dans le silence et la nuit de notre être, où il ne cesse de s’agiter et mène notre destin, que nous devons nous appliquer à le surprendre et à le découvrir. Et je ne parle pas seulement des songes, des pressentiments, des intuitions vagues, des inspirations plus ou moins géniales qui sont encore des manifestations pour ainsi dire spécifiques et analogues à celles dont nous nous sommes occupés. Il a une autre existence plus secrète et beaucoup plus active qu’on commence à peine d’étudier et qui est, si l’on descend aux dernières vérités, notre seule existence réelle. Des creux les plus obscurs de notre moi, il dirige notre vie véritable, qui est celle qui ne doit pas mourir, sans se soucier de nos pensées et de tout ce qui émane de notre raison qui croit guider nos pas. Il connaît seul le long passé d’avant notre naissance et l’avenir sans fin qui suivra l’adieu que nous dirons à cette terre. Il est lui-même cet avenir et ce passé; tous ceux dont nous sommes nés, comme tous ceux qui naîtront de nous. Il représente dans l’individu, non seulement l’espèce, mais ce qui la précède et lui succédera et n’a ni commencement ni terme; c’est pourquoi rien ne l’atteint, rien ne l’émeut qui n’intéresse pas ce qu’il représente.
Qu’un malheur ou une joie nous arrive, il sait à l’instant ce qu’ils valent et s’ils vont ouvrir ou fermer les sources de la vie. Il est celui qui ne se trompe point. La raison a beau lui prouver, par d’irrésistibles syllogismes, qu’il se perd dans l’erreur; il se tait sous le masque immobile dont nous n’avons pas encore su saisir l’expression, et poursuit son chemin. Il nous traite comme des enfants sans conséquence et sans discernement, ne répond jamais à nos objections, nous refuse ce que nous demandons et nous prodigue ce que nous refusons. Si nous allons à droite, il nous ramène à gauche. Si nous cultivons telle vertu, telle faculté, que nous croyons ou aimerions avoir, il l’ensevelit sous quelque autre que nous n’attendions pas, dont nous ne voulions point. Il nous sauve d’un danger en donnant à nos membres des mouvements et des gestes imprévus, infaillibles, qu’ils n’avaient jamais faits et qui contrarient ceux qu’on leur avait appris; il sait que l’heure n’est pas venue où il est inutile de se défendre. Il choisit notre amour malgré l’indignation de notre intelligence ou de notre pauvre cœur éphémère.
Il sourit lorsque nous avons peur et parfois il a peur lorsque nous sourions. Et toujours il l’emporte, humilie la raison, écrase la sagesse et impose aux arguments comme aux passions le dédaigneux silence du destin. Les plus grands médecins entourent notre chevet, se trompent et nous trompent en affirmant notre perte ou notre salut: lui seul nous dit tout bas la vérité qui compte. Mille coups qui paraissent mortels s’abattent sur notre tête sans que remue un cil de ses paupières; mais voici qu’un tout petit choc que nos sens n’avaient même pas transmis à notre entendement, le réveille en sursaut. Il se dresse, il regarde, il comprend. Il a vu sinuer la fissure dans la voûte qui sépare les deux vies. Il donne le signal du départ. Aussitôt la panique se propage de cellule en cellule, l’innombrable cité que nous sommes pousse des hurlements de détresse et d’horreur et se bouscule autour des portes de la mort.
IX Cette grande figure, cet être nouveau qui était là, depuis toujours, dans nos ténèbres, mais dont les gestes gauches et démesurés qu’on attribuait jusqu’ici aux dieux, aux démons ou aux morts, ont pour la première fois appelé notre attention sérieuse; on l’a comparé à un bloc immense dont notre personnalité n’est qu’une petite facette; à un iceberg dont nous voyons scintiller quelques prismes qui représentent notre vie, tandis que les neuf dixièmes de l’énorme masse demeurent ensevelies dans les ombres marines. Selon Sir Oliver Lodge, c’est la partie de notre être qui ne s’est pas incarnée; selon Gustave Le Bon, c’est l’âme condensée de nos aïeux,--ce qui est vrai, sans nul doute, mais seulement une partie de la vérité, car on y trouve aussi l’âme de l’avenir et probablement de bien d’autres forces qui ne sont pas nécessairement humaines.--William James y voit une conscience cosmique diffuse et l’intrusion fortuite, en notre monde scientifiquement organisé, de débris et de vestiges du chaos primordial. Voilà bien des images qui s’efforcent de nous donner une idée d’une réalité si vaste qu’on ne peut la saisir. Il est certain que ce qu’on voit de notre vie terrestre n’est rien au prix de ce qu’on ne voit point. Du reste, dès qu’on y réfléchit, il serait monstrueux et inexplicable que nous fussions seulement ce que nous paraissons être; rien que nous, tout entiers et complets en nous-mêmes, séparés, isolés, circonscrits par notre corps, notre esprit, notre conscience, notre naissance et notre mort. Nous ne devenons possibles et vraisemblables qu’à la condition de nous déborder de toutes parts et de nous prolonger dans tous les sens et tous les temps. X Mais comment rendre compte de l’incroyable contraste entre la grandeur sans mesure de notre hôte inconnu, entre l’assurance, le calme, la gravité de la vie intérieure qu’il mène au fond de nous et les incohérences puériles et quelquefois grotesques de ce qu’on pourrait appeler son existence publique? En nous, c’est le souverain juge, le pondérateur, le prophète et presque le dieu tout puissant; au dehors, dès qu’il quitte sa retraite et se manifeste par des actes extérieurs, ce n’est plus qu’un diseur de bonne aventure, un rebouteux, une sorte de prestidigitateur ou de téléphoniste facétieux, j’allais dire d’acrobate ou de pitre.
A quel moment est-il vraiment lui-même? Est-il pris de vertige lorsqu’il sort de son antre? Est-ce nous qui ne l’entendons plus, ne le comprenons plus dès qu’il cesse de parler à voix basse et d’agir dans l’ombre de notre vie? Sommes-nous, par rapport à lui, la ruche épouvantée où plonge une main gigantesque et inexplicable, ou la fourmilière affolée où se pose un pied colossal et incompréhensible? Ne nous hasardons pas encore, à l’aide du peu que nous savons, à sonder la bizarre énigme. Bornons-nous, pour l’instant, à noter au passage d’autres questions un peu plus faciles auxquelles on peut tout au moins essayer de répondre. Et d’abord, s’agit-il de faits réellement nouveaux? Est-ce d’hier seulement que l’existence de notre hôte inconnu et ses manifestations extérieures nous furent révélées?
Est-ce notre attention qui les fait paraître plus nombreuses ou l’accroissement de leur nombre qui attire enfin notre attention? Il semble bien que si haut qu’on remonte le cours de l’histoire, on retrouve partout, sous d’autres noms et dans une mise en scène souvent plus prestigieuse, les mêmes phénomènes extraordinaires. Oracles, prophéties, aruspices, incantations, évocations des morts, possessions, apparitions, fantômes, guérisons miraculeuses, lévitations, transmissions de pensée, résurrections apparentes, etc., reproduisent exactement, bien qu’amplifiées par d’abondantes et d’évidentes fraudes, notre surnaturel d’aujourd’hui. D’un autre côté, on peut constater que la répartition des phénomènes psychiques est sensiblement égale sur toute la surface du globe. En tout cas, il ne paraît pas y avoir de race qui y soit absolument ou particulièrement réfractaire. On dirait néanmoins qu’ils se manifestent de préférence chez les peuples les plus civilisés,--peut-être parce qu’ils y sont plus soigneusement recherchés,--et les plus primitifs. En somme, on ne saurait nier qu’on se trouve en présence de facultés ou de sens plus ou moins latents, mais universellement répandus qui font partie du patrimoine général et constant de l’humanité. Mais ces facultés ou ces sens ont-ils évolué comme la plupart des autres; et s’ils ne l’ont pas fait sur notre terre, y saisit-on les traces d’une évolution extra-planétaire?
Y a-t-il progrès ou recul, sont-ils des rameaux inutiles et flétris ou des bourgeons gonflés de sève et de promesses, se retirent-ils devant l’intelligence ou gagnent-ils sur son domaine? XI M. Ernest Bozzano, un des maîtres les plus érudits, les plus hardis et les plus subtils de la science nouvelle qui se forme, dans une remarquable étude publiée par _Les Annales des Sciences psychiques_[31], émet l’avis qu’à travers les siècles, ils sont demeurés stationnaires et immuables. Ils ne se seraient nullement disséminés, généralisés et affinés, comme tant d’autres beaucoup moins importants et moins utiles au point de vue de la lutte pour la vie, ceux de la musique, par exemple. Il ne paraît même pas, au dire de M. Bozzano, qu’il soit possible de les cultiver ou de les développer méthodiquement. Les peuples hindous, notamment, qui depuis des milliers d’années s’y appliquent, ne sont parvenus qu’à mieux connaître les procédés empiriques qui en favorisent les manifestations chez les individus qui en étaient naturellement et préalablement doués. Je ne sais jusqu’à quel point les assertions de M.
Bozzano sont incontestables. Il s’agit là de faits historiques ou lointains qu’il est fort difficile de contrôler. En tous cas, c’est déjà quelque chose que d’avoir, comme on l’a fait aux Indes, perfectionné les procédés empiriques qui favorisent les phénomènes supra-normaux. On pourrait même dire que c’est à peu près tout ce que nous sommes en droit d’espérer, attendu que de l’aveu même de notre auteur, ces facultés sont latentes en tout homme et qu’il suffit, comme on l’a fréquemment constaté, d’une maladie, d’un accident traumatique et parfois d’une simple émotion ou d’un simple malaise pour qu’elles se révèlent soudain chez l’individu qui en paraissait le plus irrémédiablement dépourvu. Il est donc fort possible qu’en améliorant les méthodes, en attaquant le mystère par d’autres angles, nous obtenions des résultats plus décisifs que les Hindous. N’oublions pas que c’est d’hier que notre science occidentale s’occupe de ces problèmes et qu’elle possède des moyens d’investigation et d’expérimentation que n’eurent jamais les Asiatiques. On peut même affirmer qu’à aucun moment de l’existence de notre globe, l’intelligence scientifique ne fut mieux outillée, plus apte à toutes les besognes, plus précise, plus habile et plus pénétrante qu’aujourd’hui. Il n’y a donc nulle raison de croire, parce que les empiriques orientaux y ont échoué, qu’elle ne réussira pas à réveiller et à cultiver en tout homme ces facultés qui lui seraient souvent plus utiles que celles de l’intelligence même.
A certains points de vue la véritable histoire de l’humanité est à peine commencée. [31] _Annales des Sciences psychiques_, sept. 1906. XII Néanmoins, en ce qui concerne l’évolution naturelle de ces facultés, l’assertion de M. Bozzano semble assez justifiée. On ne remarque pas, en effet, une différence flagrante ni même appréciable entre ce qu’elles furent et ce qu’elles sont. Et cette anomalie est d’autant plus surprenante qu’il est à peu près acquis qu’un sens ou une faculté se développe en proportion de son utilité; or il en est peu, je pense, qui eussent été non seulement plus utiles, mais même plus nécessaires à l’homme. Il a toujours eu un intérêt urgent et primordial à connaître immédiatement la pensée la plus secrète de son semblable qui est souvent son adversaire, parfois son ennemi mortel. Il a toujours eu un intérêt non moins grand à transmettre à l’instant sa pensée à travers l’espace, à voir par delà les continents et les mers, à retourner dans le passé, à s’avancer dans l’avenir, à retrouver à volonté, au fond de sa mémoire, non seulement toutes les acquisitions de son expérience personnelle, mais encore toutes celles de ses ancêtres; à communiquer avec les morts et peut-être avec l’intelligence souveraine éparse dans l’univers, à découvrir des sources et des trésors cachés, à se soustraire aux lois draconiennes et déprimantes de la matière et de la pesanteur, à supprimer la souffrance, à guérir la plupart de ses maladies et même à reconstituer ses membres, sans compter bien d’autres miracles qu’il pourrait faire s’il connaissait toutes les puissances merveilleuses qui sommeillent sans doute aux obscurs replis de sa vie. Est-ce encore un trait inattendu de la bizarre psychologie de notre hôte inconnu?
Voilà des facultés plus précieuses que les plus précieuses qui nous ont fait ce que nous sommes, dont les bourgeons magiques pointent de toutes parts sous notre intelligence, mais demeurent stériles depuis des milliers et des milliers d’années, comme frappés de mort par les souffles glacés qui viennent d’une autre sphère. Est-ce parce qu’il s’occupe avant tout de l’espèce, qu’il néglige ainsi l’individu? Mais enfin l’espèce n’est que l’ensemble et la succession des individus; et son évolution dépend par conséquent de l’évolution de ceux-ci. Il y aurait donc eu pour elle avantage évident à développer des facultés qui l’eussent peut-être portée beaucoup plus loin, beaucoup plus haut que ne l’a fait sa puissance cérébrale qui, seule, a progressé. Si elles n’évoluent pas ici-bas, évoluent-elles ailleurs? Qu’est-ce que ces puissances qui subsistent à l’écart et indépendantes des lois de cette terre? Elles appartiennent donc à d’autres mondes? Mais alors que viennent-elles faire en celui-ci?
On dirait par moments, à voir ces négligences, ces incertitudes et ces incohérences, que l’évolution de l’homme a été intentionnellement retardée par une volonté supérieure, comme si cette volonté avait craint qu’il n’allât trop vite, qu’il devançât on ne sait quel ordre préétabli et ne sortît avant l’heure du plan qui lui était assigné. XIII Et les énigmes s’accumulent qu’on ne peut espérer de résoudre. On a dit que ces facultés anormales étaient des communications ou des infiltrations elles-mêmes anormales à travers le diaphragme qui sépare notre conscience de notre subconscience. C’est extrêmement probable, mais une petite partie de la question. Il importerait avant tout de savoir ce que représente cette subconscience, à quoi elle tend et avec quoi elle-même communique. La forme cérébrale de la connaissance est-elle une étape nécessaire ou accidentelle? Est-ce la forme impersonnelle qu’elle prend dans la subconscience qui est la seule vraie? Y a-t-il réellement, comme tout semble le prouver, incompatibilité irréductible entre nos facultés intellectuelles et ces facultés d’origine incertaine, au point que celles-ci ne peuvent se manifester que grâce à l’affaiblissement ou durant la suspension de celles-là?
On constate, en tout cas, qu’elles ne s’exercent presque jamais simultanément. Faut-il croire qu’à un moment donné, l’humanité ou le génie qui préside à ses destinées ait eu à faire un choix exclusif et redoutable entre l’énergie cérébrale et les mystérieuses forces de la subconscience et qu’on trouve encore dans notre organisme les traces de ses hésitations? Que serait devenue une humanité où la subconscience l’eût emporté sur le cerveau? N’est-ce pas le cas des animaux et l’humanité ne serait-elle pas demeurée purement animale? Ou bien cette prépondérance d’un élément subconscient plus puissant que chez les animaux et presque indépendant de notre corps n’eût-elle pas entraîné la disparition de la vie telle que nous la subissons; et n’aurions-nous pas dès à présent vécu tels que probablement nous vivrons lorsque nous serons morts? Voilà bien des questions sans réponse, mais qui ne sont peut-être pas aussi oiseuses qu’on le croirait d’abord. XIV Dans cet antagonisme, quel triomphe souhaiter et toute alliance entre les deux forces ennemies est-elle à jamais impossible, tant que nous sommes dans notre chair? En attendant, que faut-il faire?