Part 9
V Je n’ai pas été à Mannheim, mais j’ai fait le pèlerinage d’Elberfeld et j’ai séjourné dans cette ville le temps qu’il fallait pour emporter une conviction que partagent tous ceux qui entreprirent le voyage. Il y a donc quelques mois, M. Krall, à qui j’avais promis l’an dernier de visiter ses chevaux merveilleux, voulut bien renouveler son invitation de façon plus pressante, en ajoutant qu’après le 15 septembre, son écurie serait peut-être dispersée et qu’en tout cas, il lui faudrait, sur l’ordre de son médecin, suspendre indéfiniment des exercices qui le fatiguaient beaucoup. Je partis aussitôt pour Elberfeld qui est, comme on sait, une importante ville industrielle de la Prusse rhénane, plus originale, plus avenante et plus pittoresque qu’on ne s’y attendrait. J’avais dès longtemps lu à peu près tout ce qui s’était publié sur la question, et j’étais absolument persuadé de la réalité des faits, dont il est d’ailleurs bien difficile de douter après les épreuves et les contrôles réitérés, incessants, rigoureux, souvent hostiles et presque hargneux auxquels les expériences furent soumises. Quant à leur interprétation, j’étais convaincu que la télépathie, c’est-à-dire la transmission de pensée de subconscience à subconscience, demeurait, pour étrange qu’elle fût dans cette région nouvelle, la seule hypothèse acceptable, malgré certaines circonstances qui semblaient nettement l’exclure. A défaut de la télépathie proprement dite, j’inclinais à l’hypothèse médiumnique ou subliminale, très habilement esquissée par M. de Vesme, dans une remarquable conférence faite le 22 décembre 1912, à la Société Universelle d’Études psychiques. Il est vrai que la télépathie, surtout lorsqu’on la pousse à l’extrême, fait avant tout appel aux forces subliminales, de façon que les deux hypothèses se confondent sur plus d’un point et qu’il est souvent malaisé de démêler où finit la première, où commence la seconde.
Mais cette discussion sera mieux à sa place un peu plus loin. VI Je trouvai M. Krall en son magasin d’orfèvreries, sorte de palais de Golconde, où ruissellent et étincellent les perles et les pierres les plus précieuses de la terre. M. Krall, il est bon de le rappeler afin d’écarter tout soupçon d’intérêt pécuniaire, est un riche industriel dont la famille dirige, de père en fils, depuis trois générations, l’une des plus importantes maisons de bijouterie de l’Allemagne. Ses recherches, loin de lui rapporter le moindre profit, lui coûtent fort cher, absorbent tous ses loisirs et une partie du temps qu’il devrait consacrer à ses affaires et, selon l’usage, lui valent de la part de ses concitoyens et de bon nombre de savants, plus d’ennuis, d’attaques injustes et de sarcasmes que de considération et de reconnaissance. C’est avant tout une œuvre ingrate et désintéressée d’apôtre et de précurseur. Au demeurant, M.
Krall, bien que sa foi soit active, ardente et contagieuse, n’a rien d’un visionnaire et d’un illuminé. C’est un homme d’une cinquantaine d’années, alerte, vigoureux, enthousiaste, mais pondéré, ouvert à toutes les idées et même à tous les rêves, mais pratique, patient, méthodique et lesté du plus inaltérable bon sens. Il inspire dès l’abord cette bonne confiance sans restrictions, sans arrière-pensée, qui dissipe à l’instant les doutes instinctifs, les inquiétudes obscures et les soupçons voilés qui séparent d’habitude deux êtres qui, pour la première fois, vont se serrer la main; et l’on salue en lui, du plus profond de soi, l’honnête homme, l’ami sûr auquel on est prêt à se livrer et qu’on regrette de n’avoir pas rencontré plus tôt dans la vie. Par les rues et les quais animés d’Elberfeld, nous nous rendons ensemble à l’écurie, située à quelques centaines de pas du magasin. Dans la cour ombragée d’un tilleul, les chevaux prennent l’air devant les portes de leurs boxes. Ils sont quatre, à savoir: Muhamed, le plus intelligent, le mieux doué, le grand mathématicien de la troupe; son ménechme Zarif, un peu moins avancé, plus indocile, plus sournois, mais aussi plus fantasque, plus spontané, et dont les saillies sont parfois déconcertantes; ensuite Haenschen, un petit poney shetlandais qui n’est guère plus gros qu’un terre-neuve, le gavroche de la bande, trépidant, facétieux, étourdi, coléreux, susceptible, mais qui vous abat instantanément, en grattant rageusement du sabot, les additions et les multiplications les plus difficiles; et enfin le dernier venu, le replet et placide Berto, un imposant étalon noir, complètement aveugle et privé d’odorat. Il n’est à l’école que depuis quelques mois, et se trouve encore, si l’on peut dire, dans les classes préparatoires; mais fait déjà, un peu plus pesamment, mais d’une humeur plus égale et plus consciencieuse que ses condisciples, de petites additions, de petites soustractions que plus d’un enfant de son âge ne résoudrait pas mieux. Dans un coin, Kama, un jeune éléphant, de deux ou trois ans, à peu près de la taille d’un âne qu’on aurait outrageusement ballonné, roule des yeux malicieux et presque polissons à l’abri de larges oreilles en feuille de rhubarbe, et de sa trompe insinuante et fureteuse ramasse soigneusement ce qu’il juge comestible, c’est-à-dire à peu près tout ce qui traîne sur le pavé.
On en attendait de grandes choses, mais jusqu’ici il a déçu toutes les espérances; c’est le cancre de l’institut. Peut-être est-il encore trop jeune, sa petite âme éléphantine ressemble sans doute à celle d’un bébé en nourrice qui, au lieu de s’amuser avec ses pieds et ses mains, joue avec le nez prodigieux qui doit d’abord explorer et interroger l’univers. Il est impossible de fixer son attention; et quand on installe devant lui son alphabet aux lettres mobiles, au lieu de nommer celles qu’on lui désigne, il s’applique à les détacher de leur tige afin de les avaler subrepticement. Il a découragé son bon maître qui, en attendant que vienne la raison et la sagesse promises par les légendes proboscidiennes, l’abandonne à une ignorance satisfaite qu’agrémente du reste un appétit presque insatiable. VII Mais je demande à voir le grand ancêtre, Kluge Hans, Hans-le-Sage. Il vit toujours. Il est vieux, il doit avoir seize ou dix-sept ans; mais sa vieillesse, hélas, n’est pas exempte des funestes orages que connaissent les hommes au déclin de leur vie! Hans a mal tourné, paraît-il, et l’on n’en parle plus qu’à mots couverts.
Un palefrenier imprudent ou vindicatif, je ne sais plus au juste, ayant introduit une jument dans la cour, Hans le pur, qui, jusqu’alors, avait mené une existence austère et monacale, vouée au célibat, à la science et aux chastes ivresses des nombres, Hans l’irréprochable, perdit incontinent la tête et s’éventra sur le bas-flanc de sa stalle. On dut lui remettre en place les entrailles et lui recoudre l’abdomen. Il est maintenant piteusement au vert dans un pré de la campagne environnante. Tant il est vrai qu’une vie ne peut être jugée qu’à son terme et qu’on n’est sûr de rien tant que l’on n’est pas mort. VIII Avant que commence la séance et tandis que le maître fait l’inspection du matin, je m’approche de Muhamed, je lui parle et le flatte de la main en plongeant mes yeux dans les siens afin d’y surprendre une trace de son génie. La jolie bête fine et musclée est calme et confiante comme un chien; elle se montre extrêmement aimable et accueillante et cherche à me donner de vastes coups de langue et de puissants baisers que j’esquive de mon mieux parce qu’ils sont un peu brusques et trop appuyés. Le limpide regard d’antilope est profond, grave et lointain, mais ne diffère en rien de celui de ses frères qui, depuis des milliers d’années, n’a vu que la brutalité et l’ingratitude de l’homme. Si l’on y pouvait lire quelque chose, ce ne serait pas ce petit effort insuffisant et vain que nous appelons la pensée, mais plutôt je ne sais quelle large inquiétude, quel humide regret des plaines sans limites et coupées de rivières où s’ébattait la race avant la servitude humaine.
En tout cas, à le voir ainsi attaché d’un licol au seuil de l’écurie, chassant les mouches et grattant distraitement le pavé, Muhamed n’est qu’un cheval bien élevé qui semble attendre la selle ou le harnais et qui cache son nouveau secret aussi profondément que tous les autres que la nature a enfouis en lui. IX Mais on m’appelle pour prendre place dans l’écurie où se donnent les leçons. C’est une petite salle à litière de tourbe, vide, nue et blanchie à la chaux. Des cloisons de bois, à hauteur d’appui, séparent le cheval des assistants. En face de l’écolier à quatre pattes, cloué au mur, un tableau noir et sur le côté un coffre à avoine qui est le siège des spectateurs. Muhamed est introduit. Krall, un peu nerveux, ne dissimule pas son inquiétude. Les chevaux sont journaliers, incertains, capricieux, extrêmement sensibles.
Un rien les trouble, les déconcerte, les indispose. Menaces, prières et même l’irrésistible attrait des carottes et du bon pain de seigle sont alors inutiles. Ils refusent obstinément de travailler ou répondent à tort et à travers. Tout dépend d’une lubie, de l’état de l’atmosphère, du repas du matin, de l’impression que leur fait le visiteur. Pourtant, à certains indices imperceptibles, Krall croit reconnaître que la séance ne sera pas mauvaise. Muhamed frémit, souffle puissamment des naseaux, fait entendre de petits gloussements indistincts, excellents présages, paraît-il. Je prends place sur le coffre à avoine. Le maître, la craie à la main, à côté du tableau noir, s’adressant à Muhamed comme à un être humain, me présente dans les formes: «Muhamed, attention!
Voici ton oncle (il me désigne), qui a fait un long voyage afin de t’honorer de sa visite. Il s’agit de ne point tromper son attente. Il se nomme Maeterlinck. (Krall prononce l’ae à l’allemande, c’est-à-dire comme un a long.)--As-tu compris, «Maeterlinck»?--Montre-lui maintenant que tu connais tes lettres et que tu sais épeler correctement un nom, comme un enfant intelligent.--Vas-y, nous t’écoutons.» Muhamed pousse un bref hennissement, et, sur le petit plancher mobile qui se trouve à ses pieds, frappe du sabot droit et puis du sabot gauche le nombre de coups qui, dans l’alphabet conventionnel[26] dont se servent les chevaux, correspond à la lettre M, puis successivement, sans hésitation, sans arrêt, marque les lettres A D R L I N S H, qui représentent l’aspect inattendu que prend mon humble nom dans la phonétique et l’âme chevalines. On lui fait observer qu’il y a une erreur. Il en convient volontiers et remplace l’S et l’H par un G, puis le G par un K. On insiste pour qu’il remplace le D par un T; mais Muhamed, satisfait de son œuvre, répond «non» de la tête et se refuse à toute correction nouvelle. [26] Voir page 178. X Je vous assure que, bien qu’on s’y attende, le premier choc est assez troublant. Je n’ignore pas qu’à raconter ces choses on passe pour une dupe trop facilement éblouie par les prestiges, sans doute puérils, d’une petite scène ingénieusement machinée.
Quelles machinations, quels prestiges? Est-ce dans la parole qu’ils résident?--Mais admettre que le cheval comprend et traduit les paroles du maître, c’est précisément accepter la partie la plus extraordinaire du phénomène. S’agirait-il d’attouchements ou de signaux conventionnels? Si naïf qu’on puisse être, on les saisirait tout de même plus aisément qu’un cheval, fût-il un cheval de génie. Krall ne porte jamais la main sur l’animal; il s’agite au hasard dans la petite écurie sans apprêts, il se tient le plus souvent derrière la bête qui ne peut pas le voir, ou bien il vient s’asseoir à côté de son hôte sur l’innocent coffre à avoine, occupé, tandis qu’il morigène son élève, à mettre à jour le procès-verbal de la séance. Il se prête d’ailleurs avec la plus sereine complaisance à toutes les contraintes, à toutes les épreuves, à tous les contrôles qu’on lui suggère. Je vous assure que la réalité est beaucoup plus simple et plus claire que les soupçons des sceptiques lointains; et que la moindre idée de fraude dans l’honnête atmosphère de la vieille écurie n’effleure même pas l’âme la plus ombrageuse. Mais, dira-t-on, peut-être Krall, qui savait que vous alliez venir à Elberfeld, avait naturellement fait répéter à satiété ce petit exercice d’épellation qui n’est apparemment qu’un brillant exercice de mémoire.
Bien qu’elle me semble peu sérieuse, par acquit de conscience, je soumets l’objection à Krall qui me dit aussitôt: «Essayez vous-même, dictez au cheval n’importe quel mot allemand de deux ou trois syllabes, en le scandant énergiquement. Je sors de l’écurie et vous laisse seul avec lui.» Me voilà tête à tête avec Muhamed. J’avoue que je me sens un peu intimidé. Je me suis trouvé maintes fois plus à l’aise en présence des grands ou des rois de la terre. A qui donc, au juste, ai-je affaire? Mais je rassemble mon courage et prononce à voix haute le premier mot que le hasard m’envoie, le nom de l’hôtel où je suis descendu: «Weidenhof». Tout d’abord, Muhamed, que l’absence de son maître désoriente un peu, semble-t-il, n’a pas l’air de m’entendre et ne daigne même pas se douter de ma présence. Mais je répète avec ardeur sur tous les tons: «Weidenhof!
Weidenhof!» tour à tour insinuant, menaçant, suppliant, impérieux. Enfin mon compagnon mystérieux se décide tout à coup à me prêter l’oreille, et sans désemparer, frappe allègrement les lettres que voici, que j’inscris à mesure sur le tableau noir: W E I D N H O Z. C’est un magnifique spécimen de l’orthographe équine! Triomphant et troublé, je rappelle le bon Krall, qui, accoutumé au prodige, le trouve tout naturel, mais fronce le sourcil: «Qu’est cela, Muhamed, tu as encore fait une faute. Ce n’est pas un Z mais un F qu’il faut mettre à la fin du mot. Veux-tu bien corriger ça tout de suite.» Et Muhamed docile, reconnaissant son tort, donne les trois coups du sabot droit, suivis des quatre coups du sabot gauche qui représentent l’F le plus irrécusable que l’on puisse exiger. Remarquez en passant la logique de son écriture phonétique: contrairement à son habitude, il frappe l’E muet après le W, parce qu’il est indispensable; mais le trouvant inclus dans le D, il le juge superflu et le supprime d’autorité. On se tâte, on s’interroge, on se demande en présence de quel phénomène humanisé, de quelle force inconnue, de quel être nouveau l’on se trouve.
C’était donc tout cela que cachaient dans leurs yeux nos frères silencieux? On a honte de la longue injustice de l’homme. On cherche autour de soi je ne sais quelles traces éclatantes ou subtiles du mystère. On se sent attaqué dans son for intérieur, dans toutes ses certitudes et ses sécurités. On vient de sentir sur sa face le petit souffle de l’abîme. On ne serait pas plus étonné si l’on entendait tout à coup parler les morts. Mais le plus étonnant c’est qu’on n’est pas longtemps étonné. Nous vivons tous, à notre insu, dans l’attente de l’extraordinaire; et quand il se présente, il nous émeut bien moins que son attente.
On dirait qu’une sorte d’instinct supérieur qui sait tout et connaît les miracles qui pendent sur nos têtes, nous rassure d’avance et nous aide à entrer de plain-pied dans le surnaturel. Il n’est rien à quoi l’on s’accoutume plus promptement qu’au merveilleux; et ce n’est qu’après, à la réflexion, que notre intelligence qui ne sait presque rien, se rend compte de l’énormité de certains phénomènes. XI Mais Muhamed, par des signes d’impatience auxquels on ne peut se tromper, montre qu’il a assez de l’orthographe. Pour le distraire et le récompenser, son bon maître lui propose alors quelques extractions de racines carrées et cubiques. Muhamed paraît ravi; ce sont ses problèmes favoris, car il s’intéresse moins qu’autrefois aux multiplications et aux divisions les plus difficiles. Elles lui semblent sans doute peu dignes de lui. Krall écrit donc au tableau noir diverses racines dont je n’ai pas pris note. Du reste, le fait que le cheval les résout facilement n’étant plus contesté, il n’y aurait guère d’intérêt à reproduire ici des problèmes d’aspect assez rébarbatif, dont on peut trouver de nombreuses variantes dans les comptes rendus et les procès-verbaux des séances signés par les Drs Mackensie et Hartkopff, par Overbeck, Claparède et bien d’autres.
Ce qui frappe surtout, c’est l’aisance, la promptitude, je dirais presque l’allégresse distraite avec laquelle l’étrange mathématicien donne les solutions. Le dernier chiffre est à peine sorti de la craie, que déjà le sabot droit frappe les unités, immédiatement suivi du sabot gauche qui marque les dizaines. Aucun signe d’attention ou de réflexion, on ne saisit même pas le moment où le cheval regarde le problème; et la réponse semble jaillir automatiquement d’une intelligence invisible. Selon les séances, les erreurs sont rares ou fréquentes, mais quand on les lui fait remarquer, il les corrige presque toujours. Assez souvent, le nombre est renversé, 47 devient 74, par exemple; il le retourne d’ailleurs de bonne grâce lorsqu’on le lui demande. Je suis visiblement abasourdi; mais peut-être ces problèmes sont-ils préparés d’avance? Ce serait déjà bien extraordinaire, mais enfin moins étonnant que leur solution effective. Krall ne lit pas ce soupçon dans mes yeux, puisqu’il n’y monte point; néanmoins, pour écarter jusqu’à son ombre, il me prie d’écrire moi-même, au tableau, une racine quelconque.
Il faut que je confesse ici l’humiliante ignorance qui est la honte de ma vie. Je n’ai pas la moindre idée des mystères que recèlent ces opérations obscures et compliquées. J’ai fait mes humanités comme tout le monde; mais après avoir franchi les frontières utiles et familières de la division et de la multiplication, il me fut impossible de m’avancer dans les parages désolés et hérissés de chiffres où règnent les racines carrées, cubiques et je ne sais quelles autres puissances monstrueuses, sans forme et sans visage, qui m’inspiraient une incoercible terreur. Toutes les persécutions de mes excellents professeurs se brisèrent une à une contre une force d’inertie inébranlable. Successivement écœurés, ils m’abandonnèrent à ma morne ignorance, me prédisant d’ailleurs le plus sombre avenir et d’inconsolables regrets. Je dois dire que jusqu’à ce jour je n’avais guère éprouvé les effets de ces noires prédictions; mais voici que sonne l’heure où je vais expier les fautes de mon adolescence. Néanmoins, je garde bon visage et prenant au hasard les premiers chiffres qui me viennent à l’esprit, j’écris bravement sur le tableau une racine énorme et téméraire. Muhamed demeure immobile.
Krall l’interpelle vivement en le priant de se hâter. Muhamed lève le sabot droit mais ne le laisse pas retomber. Krall s’impatiente, prodigue les prières, les promesses, les menaces; le sabot reste suspendu, comme pour attester une bonne volonté irréalisable. Alors mon hôte se retourne, considère le problème et me dit: «La racine est-elle exacte?»--Exacte, qu’est-ce à dire? il y a donc des racines qui...?--Mais je n’ose poursuivre, mon ignorance inavouable éclate brusquement à mes yeux. Le bon Krall sourit, et sans entreprendre de compléter une éducation trop arriérée pour que subsiste le moindre espoir, tente péniblement le calcul et déclare que le cheval était dans le vrai en refusant de donner une solution impossible. XII On remercie Muhamed en lui octroyant une royale ration de carottes, et l’on introduit un élève dont la science me domine de moins haut: Haenschen, le petit poney vif et prompt comme un gros rat. Il n’a, non plus que moi, dépassé les opérations élémentaires, de sorte que nous nous comprendrons mieux et traiterons d’égal à égal. Krall me demande deux nombres à multiplier, je donne 63 × 7.
Il fait l’opération et inscrit le produit au tableau, suivi du signe de la division, soit 441 ÷ 7. A l’instant Haenschen frappe ou plutôt gratte énergiquement, avec une célérité qu’on a peine à suivre, trois coups du sabot droit et six du sabot gauche, ce qui fait 63, car il ne faut pas oublier qu’en allemand on ne dit pas 63, mais 3 et 60. On le félicite et pour témoigner sa satisfaction, il retourne prestement le chiffre en marquant 36, puis le remet sur pied en regrattant 63. Il s’amuse visiblement et jongle avec les nombres. Et les additions, les soustractions, les multiplications et les divisions se succèdent, sur des chiffres que je fournis moi-même, afin d’écarter toute idée de collusion. Haenschen se trompe rarement, et quand il le fait, on a l’impression très nette que son erreur est volontaire; c’est une espièglerie d’écolier qui joue un mauvais tour à son professeur. Les solutions tombent dru comme grêle sur le petit tremplin, la réponse exacte est déclanchée par la question comme si l’on appuyait sur le bouton d’une sonnerie. La désinvolture de l’animal est aussi surprenante que sa maîtrise.
Mais dans cette désinvolture indocile, dans cette pétulance qui semble inattentive, il y a cependant une idée fixe et permanente; Haenschen piaffe, rue, gambade, encense, a l’air de ne pouvoir tenir en place, mais ne quitte jamais le tremplin auquel il n’est nullement attaché. S’intéresse-t-il aux problèmes, y prend-il plaisir? On ne sait, mais il a manifestement l’attitude de quelqu’un qui accomplit un devoir ou un travail qu’on ne discute point, qui est important, nécessaire et inévitable. Mais voici que la séance se termine brusquement sur une plaisanterie un peu forte de l’élève qui attrape son bon maître par le fond du pantalon et y plante d’irrespectueuses incisives. Il est sévèrement admonesté, privé de carottes et honteusement renvoyé en ses appartements privés. XIII Ensuite vient Berto qui ressemble à un gros cheval normand à la robe soyeuse. C’est l’entrée calme, digne et pacifique d’un grand aveugle. Ses larges yeux noirs et brillants sont complètement morts, et tout réflexe y est aboli.
Il cherche en tâtonnant du sabot le plancher sur lequel il devra marquer les réponses. Il en est encore aux premiers éléments du calcul; et les débuts de son éducation furent particulièrement laborieux. C’est par de petits coups frappés sur le flanc qu’on parvint à lui faire comprendre la valeur et la signification des nombres et des signes de l’addition et de la soustraction. Krall lui parle comme un père parlerait au plus jeune de ses fils. Il lui explique affectueusement les humbles opérations que je propose: 2 + 3, 8 - 4, 2 fois 3.--«Attention, ce n’est pas +3, ni -3!», etc. Il ne se trompe presque jamais. Quand il n’a pas compris le problème, il attend qu’on le répète ou qu’on l’inscrive du bout du doigt sur son flanc, et son application d’enfant arriéré et déshérité est un spectacle infiniment touchant. Il est bien plus zélé, plus consciencieux que ses condisciples, et l’on sent que dans ses ténèbres, ce travail est, après ses repas, le seul point lumineux et intéressant de son existence.
Il est certain qu’il ne rivalisera jamais avec Muhamed, par exemple, le calculateur prodige, l’Inaudi des chevaux; mais il est la preuve précieuse et vivante que l’hypothèse des signes inconscients et imperceptibles, la seule que les savants allemands aient jusqu’ici sérieusement envisagée, est décidément indéfendable. Je n’ai pas encore parlé de Zarif. Il se montre assez mal disposé ce matin et d’ailleurs n’est en arithmétique qu’un Muhamed moins savant et plus capricieux. Il répond à tort et à travers à la plupart des problèmes où lève obstinément le pied sans vouloir l’abaisser, pour bien marquer sa mauvaise volonté, mais résout à l’instant et correctement le dernier, lorsqu’on lui promet une pleine terrinée de carottes et la fin de la séance. Le palefrenier entre pour l’emmener; à un geste quelconque de celui-ci, l’étalon s’effare, se cabre et s’affole.--«La mauvaise conscience», dit gravement Krall: et le mot, dans cette atmosphère hybride, saturée d’on ne sait quoi qui vient d’un autre monde, prend une signification, une importance singulières. Mais il est une heure et demie, l’heure sacrée du dîner allemand. Les chevaux sont reconduits devant leurs râteliers et les hommes se séparent en se souhaitant l’inévitable _Mahlzeit_. Tout en m’accompagnant le long des quais de la noire et fangeuse Wupper, Krall me dit: «Il est regrettable que vous n’ayez pas vu Zarif dans un de ses meilleurs moments.