Part 8
Il est fort probable que, pour une intelligence plus universelle que la nôtre, tout n’est qu’un éternel présent, un immense _punctum stans_, comme disent les métaphysiciens, où tous les événements sont sur un même plan; mais il est non moins probable que quant à nous, tant que nous serons hommes, pour comprendre quelque chose à cet éternel présent, nous serons toujours obligés de le subdiviser en trois parties. Pris ainsi entre deux mystères qui déroutent également notre intelligence, que nous niions ou que nous admettions la préexistence de l’avenir, c’est au fond une querelle de mots: dans le premier cas, nous appelons présent par rapport à une intelligence idéale ce qui, pour nous, est avenir; dans le second, nous appelons avenir ce qui, par rapport à l’intelligence idéale, est le présent. Mais en dernière analyse, dans l’un et l’autre cas, il est incontestable que, tout au moins par rapport à nous, l’avenir préexiste, puisque cette préexistence est le seul nom dont nous puissions désigner et la seule forme sous laquelle nous puissions concevoir ce que nous n’apercevons pas encore dans le présent. XXIX On a essayé d’éclairer cette énigme en la transportant dans l’espace. Elle y perd, il est vrai, la plupart de ses ténèbres, mais c’est apparemment qu’en changeant de milieu elle a complètement changé de nature et n’offre plus aucun rapport avec ce qu’elle était quand elle se trouvait dans le temps. On nous dit, par exemple, que d’innombrables villes répandues sur la surface de la terre sont pour nous comme si elles n’étaient pas, tant que nous ne les avons pas aperçues, et ne commencent d’exister qu’au moment que nous les parcourons. Il est vrai; mais l’espace, en dehors de toutes spéculations métaphysiques, a pour nous des réalités que ne possède pas le temps. L’espace, bien que très mystérieux et incompréhensible dès qu’on dépasse certaines bornes, n’est cependant pas comme le temps incompréhensible et illusoire en toutes ses parties.
Il est certain que nous concevons parfaitement que ces villes que nous n’avons jamais vues, que sans doute nous ne verrons jamais, existent indubitablement, au lieu que nous nous représentons bien plus difficilement que la catastrophe qui, dans cinquante ans, doit anéantir l’une d’elles existe déjà aussi réellement que la ville elle-même. Il nous est loisible d’imaginer un point d’où, avec des yeux plus perçants que les nôtres, nous embrasserions d’un seul regard toutes les cités de notre globe et même celles d’autres mondes; tandis qu’il nous est beaucoup moins aisé de supposer un point des siècles d’où nous découvririons simultanément le passé, le présent et l’avenir, parce que le passé, le présent et l’avenir sont trois états de la durée qui ne peuvent trouver place en même temps dans notre intelligence et s’y entre-dévorent inévitablement. Comment nous représenter, par exemple, un point de l’éternité où notre petite procession soit déjà, pendant qu’elle n’est pas encore et bien qu’elle ne soit plus? Ajoutez-y l’idée qu’il est nécessaire et inévitable, depuis les millénaires sans commencements, qu’à tel moment, en tel lieu, la petite procession sortira de telle façon de la petite église, et qu’aucune volonté connue ou imaginable n’y pourra rien changer, pas plus dans l’avenir que dans le passé; et l’on commence à comprendre qu’il n’y a nul espoir de comprendre. XXX On trouve parmi les faits recueillis par M. Bozzano une prémonition singulière où les inconnus de l’espace et du temps se mêlent d’une façon très curieuse. Au mois d’août de l’année 1910, le chevalier Giovanni de Figueroa, l’un des maîtres d’armes les plus réputés de Palerme, voit en songe un endroit champêtre, le long d’une route blanche de poussière, par laquelle il pénètre dans un vaste champ cultivé. Au milieu de ce champ s’élève une construction rustique avec rez-de-chaussée pour magasins et étables, à droite une cabane de branchages et un char sur lequel on a déposé des harnais.
Un paysan, vêtu d’un pantalon sombre et coiffé d’un feutre noir, s’avance à sa rencontre, l’invite à le suivre, le conduit derrière la maison et par une porte étroite et basse ils entrent dans une petite étable où s’amorce un court escalier de pierre qui tourne intérieurement au-dessus de la porte d’entrée. Un mulet attaché à une mangeoire mobile, de sa croupe, obstrue le passage; le chevalier est obligé de le déplacer et gravit l’escalier au bout duquel il se trouve dans une sorte de grenier dont le plafond est tapissé de grappes de pastèques, de tomates, d’oignons et de maïs. Dans cette chambre sont réunies deux femmes et une petite fille; de la porte qui donne dans la pièce contiguë, il aperçoit un lit, extrêmement haut, comme il n’en a jamais vu. Là s’arrête ce rêve qui lui semble si étrange qu’il en parle à plusieurs de ses amis dont il cite les noms et qui sont prêts à confirmer son témoignage. Le 12 octobre de la même année, afin d’assister un de ses concitoyens dans un duel, accompagné de ses témoins, il se rend en automobile à Marano, où il n’était jamais allé et dont il ignorait même l’existence. A peine enfoncés dans la campagne, la route blanche et poussiéreuse l’impressionne singulièrement. L’automobile s’arrête aux limites d’un champ qu’il reconnaît. On descend et il fait remarquer à l’un des témoins: «Ce n’est pas la première fois que je viens ici.
Au bout du sentier il doit y avoir une maison, et à droite une cabane et un char contenant des harnais.» En effet, tout s’y trouve comme il l’a dit. Un instant après, au moment précis prévu par le songe, arrive le paysan au pantalon sombre et au feutre noir qui l’invite à le suivre. Mais au lieu de marcher derrière lui, le chevalier le précède, car il connaît déjà les lieux. Il retrouve l’étable, et exactement à la place qu’il occupait plus de deux mois auparavant, près de sa mangeoire mobile, le mulet qui, de la croupe, barre l’escalier. Le maître d’armes escalade les marches, revoit le grenier au plafond tapissé de pastèques, de tomates et d’oignons, et dans un angle, à droite, les trois femmes muettes, identiques à celles du rêve, tandis que dans la pièce contiguë, il reconnaît le lit dont la hauteur extraordinaire l’avait si vivement frappé. On dirait vraiment que les faits, la réalité d’outre-terre, la vérité éternelle, que sais-je, ont voulu nous montrer ici que le temps et l’espace sont la même illusion, la même convention, et n’existent pas en dehors de notre petite intelligence diurne; que «partout» et «toujours» sont exactement synonymes et règnent seuls dès qu’on franchit les étroites bornes de l’obscure conscience dans laquelle nous vivons. Il est fort admissible que le chevalier de Figueroa ait pu avoir par clairvoyance la vision exacte et détaillée de lieux qu’il ne devait visiter que plus tard; c’est un phénomène assez fréquent, presque classique, qui, ayant pour objet les réalités de l’espace, ne nous étonne pas outre mesure et, en tout cas, ne nous arrache pas au monde que perçoivent nos sens. Le champ, la maison, la cabane, le grenier ne bougeant pas, il n’est pas miraculeux qu’on les retrouve à la même place.
Mais soudain, voilà qu’abandonnant ce domaine de tout repos, le phénomène se transporte dans le temps; et, parmi des lieux inconnus, fait passer et se rencontrer, à la seconde fatidique, tous les acteurs mobiles de ce petit drame en deux actes, dont le premier s’était déroulé déjà, deux mois et demi auparavant, dans les abîmes d’on ne sait quelle autre vie, où il semblait attendre, immobile et irrévocable, sa réalisation terrestre. Ici toute explication ne ferait que condenser ses mesquines ténèbres sur une mer de ténèbres. Notons en passant, une fois de plus, les bizarreries de ces prémonitions. Elles accumulent les détails les plus précis, les plus circonstanciés, tant que la scène demeure insignifiante; mais s’arrêtent brusquement devant le seul moment pathétique et intéressant du drame qu’elles préparent: le duel, ses péripéties, son issue. Nous retrouvons bien là les habitudes incohérentes, impuissantes, ironiques ou facétieuses de notre hôte inconnu. XXXI Mais ne prolongeons pas davantage ces spéculations assez vaines sur l’espace et le temps. C’est jouer avec des mots qui représentent fort mal des idées que nous ne nous représentons pas du tout. En résumé, s’il nous est difficile de concevoir que l’avenir préexiste, peut-être nous est-il encore plus difficile de comprendre qu’il ne préexiste point; outre qu’un certain nombre de faits tend à prouver qu’il est aussi réel, aussi définitif, qu’il a dans le temps ou l’éternité, autant de fixité, autant de relief que le passé.
Or, dès qu’il préexiste, il n’est pas étonnant que nous le puissions connaître; il est même surprenant, étant donné qu’il pend sur nous de toutes parts, que nous ne le découvrions pas plus souvent et plus facilement. Reste à savoir ce que deviendrait notre vie si tout y était prévu, si nous la voyions se dérouler d’avance et tout entière avec ses événements qui devraient être inévitables, puisque s’il nous était possible de les éviter, ils n’existeraient pas et nous ne pourrions les apercevoir. Supposez qu’au lieu d’être anormale, incertaine, obscure, discutable et très rare, la prédiction devienne pour ainsi dire scientifique, habituelle, claire et infaillible; au bout de peu de temps, n’ayant plus rien à prédire, elle périrait faute d’aliments. S’il m’était par exemple annoncé que je doive périr au cours d’un voyage en Italie, je renoncerais naturellement à ce voyage; dès lors on n’aurait pu me le prédire et bientôt toute vie ne serait plus qu’inaction, désistement et abstention, une sorte de vaste plaine désertique où s’amoncelleraient les germes d’événements morts-nés et d’où émergeraient peut-être deux ou trois aventures à peu près heureuses et les petits incidents insignifiants qu’on n’aurait pas pris la peine d’éviter. Mais ce sont là des questions d’ailleurs inextricables sur lesquelles nous n’insisterons pas davantage. IV LES CHEVAUX D’ELBERFELD[24] [24] Je rappelle que l’étude qu’on va lire, comme du reste toutes celles qui composent ce volume, fut écrite avant la guerre, c’est-à-dire vers la fin de l’année 1913, au retour d’un voyage en cette Allemagne aujourd’hui maudite et mise au ban du genre humain, et qui cachait alors, sous un sourire accueillant et amène, les perfidies et les atrocités qu’elle préparait. J’ignore ce que sont devenus les malheureux chevaux de l’écurie d’Elberfeld. Ils ont probablement péri dans la tourmente, comme tant de milliers d’autres, victimes de la démence de leurs maîtres.
I Je résumerai d’abord le plus brièvement possible, pour qui les ignorerait encore, les faits qu’il est nécessaire de connaître afin de mieux comprendre la merveilleuse aventure des chevaux d’Elberfeld, en renvoyant pour les détails au remarquable ouvrage de M. Karl Krall: _Denkende Tiere_, publié à Leipzig en 1912, qui, dans une bibliographie déjà considérable, reste la source première et principale. Il y a quelque vingt ans, vivait à Berlin un vieux misanthrope nommé Wilhelm von Osten. C’était un petit rentier un peu maniaque que hantait une idée fixe, l’intelligence des animaux. Il entreprit l’éducation d’un premier cheval et n’obtint que des résultats assez indécis. Mais en 1900, il fit l’acquisition d’un étalon russe qui, sous le nom de _Hans_, auquel on ajouta bientôt l’épithète homérique et méritée de _Kluge_, devait bouleverser toute notre psychologie animale et soulever des problèmes qui comptent parmi les plus inattendus et les plus passionnants que l’homme ait rencontrés jusqu’à ce jour. Grâce à von Osten, dont la patience, au contraire de ce qu’on pourrait croire, n’était nullement angélique, mais ressemblait plutôt à une obstination rageuse, les progrès du cheval furent rapides et extraordinaires. «Après l’avoir, comme le résume fort bien le Dr Ed. Claparède, professeur à l’Université de Genève, dans l’excellente monographie qu’il consacre aux chevaux d’Elberfeld, après l’avoir familiarisé avec diverses notions d’emploi courant comme droite, gauche, en haut, en bas, etc., on commença les leçons de calcul par la méthode intuitive.
Hans était amené devant une table sur laquelle on plaçait une, puis deux, puis plusieurs petites quilles. Von Osten, agenouillé à côté de Hans, prononçait les nombres correspondants, tout en l’obligeant de frapper de son sabot autant de coups qu’il y avait de quilles. Bientôt les quilles furent remplacées par des chiffres écrits sur une planche noire. Les résultats furent surprenants. Le cheval fut capable non seulement de compter (c’est-à-dire de frapper le nombre de coups qu’on lui demandait), mais encore d’effectuer lui-même de véritables calculs, de résoudre de petits problèmes.» «Mais Hans ne savait pas seulement calculer, il pouvait lire, il était musicien, distinguait les accords harmonieux des accords dissonnants. Il avait aussi une mémoire extraordinaire: il pouvait indiquer la date de chaque jour de la semaine courante. Bref, il se tirait de toutes les opérations qu’un bon écolier de quatorze ans est capable d’effectuer.» II Le bruit de ces curieuses expériences ne tarda pas à se répandre, et les visiteurs affluèrent dans la petite cour où von Osten faisait travailler son insolite élève. Les journaux s’en mêlèrent et de vives polémiques éclatèrent entre ceux qui croyaient à la réalité du phénomène et ceux qui n’y voyaient qu’une impudente supercherie.
Une première commission scientifique fut nommée en 1904, composée de professeurs de psychologie, de physiologie, d’un directeur de jardin zoologique, d’un directeur de cirque, de vétérinaires et d’officiers de cavalerie. Elle ne découvrit rien de suspect, mais ne hasarda aucune explication. On nomma une seconde commission qui comptait parmi ses membres M. Oskar Pfungst, élève du laboratoire de psychologie de Berlin. M. Pfungst, à la suite de nombreuses expériences, rédigea un volumineux et écrasant rapport où il soutenait que le cheval n’était doué d’aucune intelligence, ne reconnaissait ni lettre, ni chiffre, ne savait en réalité ni calculer, ni compter, mais obéissait simplement aux signes imperceptibles, infinitésimaux et inconscients qui échappaient à son maître. Il y eut dans l’opinion publique un brusque et large revirement. On éprouvait une sorte de soulagement un peu lâche à voir subitement expirer un miracle qui menaçait de jeter la perturbation dans le petit troupeau satisfait des vérités acquises.
Le pauvre von Osten eut beau protester, on ne l’écouta plus, la cause était jugée. Il ne se releva pas de ce coup officiel, devint la risée de tous ceux qu’il avait d’abord étonnés, et mourut dans l’amertume et dans l’isolement, le 29 juin 1909, à l’âge de soixante et onze ans. III Mais il laissait un disciple que n’avait pas ébranlé la défection générale. Un riche industriel d’Elberfeld, M. Krall, s’était, en effet, très vivement intéressé aux travaux de von Osten, et, durant les dernières années du vieillard, avait passionnément suivi, et assez souvent même, dirigé l’éducation de l’étalon prodige. Von Osten lui légua _Kluge Hans_; de son côté, Krall avait acheté deux étalons arabes, _Muhamed_ et _Zarif_, dont les prouesses surpassèrent bientôt celles de l’ancêtre. Tout fut remis en question, les événements prirent une allure énergique et décisive, et les adversaires du miracle, au lieu d’un vieillard fatigué, maniaque, un peu boudeur et désarmé, trouvèrent devant eux un homme jeune, ardent, doué d’un remarquable instinct scientifique, ingénieux, lettré et capable de se défendre. Sa méthode d’éducation diffère d’ailleurs sensiblement de celle de von Osten.
Chose curieuse, au fond de l’âme un peu fruste et assez bizarre du vieil amateur de chevaux, s’était élevé, peu à peu, contre son élève à quatre pattes, une sorte de haine. Il sentait la volonté ombrageuse et fière de l’étalon se dresser contre la sienne, avec une obstination qu’il qualifiait de diabolique. Ils s’affrontaient comme deux ennemis et les leçons prenaient plutôt la forme d’une lutte tragique et sournoise où l’âme de la bête se révoltait contre l’emprise humaine. Krall, au contraire, adore ses élèves; et l’affection dont ils se sentent enveloppés les a, pour ainsi dire, humanisés. Ils n’ont plus aucun de ces mouvements de méfiance affolée qui révèlent tout à coup, chez le cheval le plus soumis et le mieux dressé, la terreur atavique de l’homme. Il leur parle longuement, tendrement, comme un père parlerait à ses enfants, et on a l’impression étrange qu’ils écoutent et comprennent tout ce qu’il dit. S’ils paraissent ne pas saisir une explication ou une démonstration, il la recommence, la décompose, la paraphrase dix fois de suite, avec une patience maternelle. Aussi les progrès furent-ils incomparablement plus rapides et plus stupéfiants que ceux du vieil Hans.
Moins de deux semaines après la première leçon, Muhamed exécutait correctement de petites additions, de petites soustractions élémentaires. Il avait appris à distinguer les dizaines des unités, frappant celles-ci du pied droit et les premières du pied gauche. Il connaissait la signification des signes + et -. Quatre jours plus tard, il abordait les multiplications et les divisions. Au bout de quelques mois, il savait extraire les racines carrées et cubiques; et peu après, il apprenait à épeler et à lire en se servant de l’alphabet conventionnel imaginé par Krall. Cet alphabet paraît, au premier abord, assez compliqué. Il n’est, du reste, qu’un pis aller; mais comment trouver mieux? Le malheureux cheval, presque sans voix, n’a qu’une manière de s’exprimer: un sabot maladroit qui ne fut pas créé pour traduire la pensée.
Il a donc fallu inventer, comme pour les tables parlantes, un alphabet spécial, où chaque lettre est désignée par un certain nombre de coups frappés du pied droit et du pied gauche. Le voici tel qu’on en remet un exemplaire aux visiteurs d’Elberfeld, afin qu’ils puissent suivre les opérations du cheval. +============================+ | | 1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | |----+---+---+---+---+---+---| | 10 | E | N | R | S | M | C | |----+---+---+---+---+---+---| | 20 | A | H | L | T | Ä | CH| |----+---+---+---+---+---+---| | 30 | I | D | G | W | J |SCH| |----+---+---+---+---+---+---| | 40 | O | B | F | K | Ö | | |----+---+---+---+---+---+---| | 50 | U | V | Z | P | Ü | | |----+---+---+---+---+---+---| | 60 | EI| AU| EU| X | Q | | +============================+ Pour marquer, par exemple, la lettre E, le cheval frappera un coup du pied gauche et un coup du pied droit; pour la lettre L, trois coups du pied gauche et deux du pied droit, et ainsi de suite. Ils ont cet alphabet si bien gravé dans la mémoire qu’ils ne se trompent pour ainsi dire jamais, et frappent si rapidement de l’un et l’autre sabot, qu’au début on a quelque peine à les suivre. Muhamed et Zarif,--car les progrès de Zarif étaient à peu près parallèles à ceux de son condisciple, bien qu’il paraisse un peu moins doué au point de vue des mathématiques supérieures,--Muhamed et Zarif reproduisent ainsi les mots qu’on prononce devant eux, épellent le nom des visiteurs, répondent aux questions qu’on leur pose et émettent parfois de petites observations, de petites réflexions personnelles et spontanées, dont nous reparlerons plus loin. Ils ont créé à leur usage une orthographe outrancièrement fantaisiste et phonétique dont ils refusent obstinément de se départir et qui rend souvent assez difficile la lecture de leurs écrits. Jugeant la plupart des voyelles inutiles, ils s’en tiennent presque exclusivement aux consonnes; c’est ainsi que Zucker, par exemple, devient Zkr, Pferd, Pfrt ou Frt, etc. Je n’exposerai pas ici par le menu les autres preuves d’intelligence, multiples et variées que prodiguent les hôtes singuliers de l’étrange écurie. Ils ne sont pas seulement des calculateurs de premier ordre, pour lesquels les fractions et les racines les plus rébarbatives n’ont plus guère de secrets.
Ils distinguent les sons, les couleurs et les parfums, lisent l’heure au cadran d’une montre, reconnaissent certaines figures géométriques, les images, les photographies, etc. A la suite de ces expériences de plus en plus décisives et surtout après la publication du grand ouvrage de Krall, _Denkende Tiere_, très précis, très méthodique, le problème se posait nettement devant l’opinion et, cette fois, n’était plus récusable. Les commissions scientifiques se succédèrent à Elberfeld et les rapports s’accumulèrent. Des savants de tous pays, parmi lesquels le Dr Edinger, l’éminent neurologiste de Francfort, les professeurs D.-H. Kraemer et H.-E. Ziegler, de Stuttgart, le Dr Paul Sarasin, de Bâle, le professeur Ostwald, de Berlin, le professeur A. Beredka, de l’Institut Pasteur, le Dr Ed. Claparède, de l’Université de Genève, le professeur Schœller, le physicien Gehrke, de Berlin, le professeur Goldstein, de Darmstadt, le professeur von Buttel-Reepen, d’Oldenburg, le professeur William Mackensie, de Gênes, le professeur R.
Assagioli, de Florence, le Dr Hartkopf, de Cologne, le Dr Freudenberg, de Bruxelles, le Dr Ferrari, de Bologne, etc., etc., car la liste s’allonge chaque jour, vinrent étudier sur place l’inexplicable phénomène que le professeur Claparède proclame «l’événement le plus sensationnel qui soit jamais survenu dans la psychologie». A l’exception de deux ou trois incrédules ou misonéistes irréductibles, ou de ceux qui firent à Elberfeld un séjour insuffisant, tous furent unanimes à reconnaître la réalité des faits et la parfaite loyauté des expériences. Le désaccord ne commence que lorsqu’il s’agit de les commenter, de les interpréter et de les expliquer. IV Afin de compléter ce court préambule, il convient d’ajouter que, depuis quelque temps, le cas des chevaux d’Elberfeld n’est plus absolument unique. Il existe en effet à Mannheim un chien de race assez imprécise qui accomplit à peu près les mêmes prouesses que ses émules solipèdes. Il est moins avancé qu’eux en arithmétique, mais fait correctement de petites additions, soustractions et multiplications d’un ou deux chiffres. Il lit et écrit en frappant de la patte, selon un alphabet qu’il a, paraît-il, imaginé lui-même, et son orthographe est également simplifiée et phonétisée à l’extrême. Il distingue la couleur des fleurs dans une gerbe, compte le contenu d’un porte-monnaie et sépare les marcks des pfennigs.
Il sait chercher et trouver les mots qui définissent l’objet ou l’image qu’on lui présente. On lui montre, par exemple, un bouquet dans un vase en lui demandant ce que c’est: «Un verre avec de petites fleurs», répond-il. Et ses réponses ont souvent une spontanéité, une originalité bien singulières. Au cours d’un exercice de lecture où le mot «herbst», (automne), avait par hasard arrêté l’attention, le professeur William Mackensie lui demande s’il peut lui expliquer ce que c’est que l’automne. C’est, réplique Rolf, «le temps où il y a des pommes». Dans la même séance, le même professeur, ignorant ce qu’elle représente, lui tend une carte où sont tracés des carrés rouges et bleus.--«Qu’est ceci?»--«Bleu, rouge, pas mal de dés», répond le chien. Parfois ses réparties ne manquent pas d’humour.--«Que veux-tu que je fasse pour te faire plaisir»? lui demande un jour une dame de ses amies.--«Wedelen», réplique gravement maître Rolf, c’est-à-dire: «remuer la queue». Rolf, dont la célébrité est assez récente, n’a pas encore été l’objet d’enquêtes minutieuses et de rapports copieux et innombrables comme ses illustres rivaux de la Prusse rhénane.
Mais les faits que je viens de citer et qui sont attestés par des hommes tels que le Prof. Mackensie et M. Duchatel, le savant et perspicace vice-président de la «Société Universelle d’Études psychiques»[25], qui se rendirent à Mannheim tout exprès pour les étudier, ne paraissent pas plus contestables que ceux d’Elberfeld, dont ils sont une sorte de réplique ou d’écho. On rencontre assez fréquemment de pareilles coïncidences parmi les phénomènes anormaux. Ils éclatent simultanément sur divers points du globe, se répondent et se multiplient comme s’ils obéissaient à un mot d’ordre. Il est donc probable que nous verrons encore d’autres manifestations du même genre. On dirait qu’une onde nouvelle se propage et qu’après avoir éveillé dans l’homme des forces qu’il ne connaissait pas, elle atteint à présent d’autres êtres qui peuplent avec nous cette terre mystérieuse où ils vivent, souffrent et meurent comme nous, sans comprendre pourquoi. [25] Lire au sujet de ces faits l’intéressante conférence de M. EDMOND DUCHATEL, publiée dans _les Annales des Sciences psychiques_ (octobre 1913).