Chapter 5 of 15 · 3847 words · ~19 min read

Part 5

Verral écrivit automatiquement ce qui suit: «_Do not Hurry. Date this hoc est quod volui tandem_ δικαιοσύνη Καὶ χαρὰ συμφωνεῖ συνετοὶσιν A.W.V. Καὶ αλλω τινὶ ἴσως. _calx pedibus inhaerens difficultatem superavit. magnopere adjuvas persectando semper. Nomen inscribere jam possum sic en tibi[8]._» [8] On sait que la xénoglossie n’est pas rare dans l’écriture automatique; assez fréquemment même, l’«automatiste» parle ou écrit des langues qu’il ignore complètement. Voici la traduction du passage: «Ne vous pressez pas. Datez ceci. C’est ce que je voulais enfin. Justice et Joie, dites un mot pour le sage, A.W.V.; et peut-être pour quelqu’un d’autre encore. La craie adhérant aux pieds a vaincu la difficulté.

Vous aidez beaucoup en persévérant toujours. Maintenant je puis écrire un nom comme cela.» Après l’écriture venait un dessin humoristique représentant un oiseau qui marchait. La même nuit, comme «certains faits de nature douteuse» se produisaient, prétendait-on, dans deux chambres, à Londres, deux expérimentateurs décidèrent de passer la nuit dans ces appartements. Afin de découvrir les traces de tout intrus, ils répandirent sur le parquet de la craie pulvérisée. Mrs Verral ignorait toute l’affaire. Les phénomènes commencèrent à minuit 43 et se terminèrent à 2 h. 9 du matin. Les expérimentateurs observèrent des marques dans la craie pulvérisée. Les ayant examinées, ils constatèrent «qu’il s’agissait d’empreintes de pieds d’oiseaux très nettement tracées: trois dans la pièce de gauche, cinq dans celle de droite».

Les marques étaient identiques, chacune de deux pouces trois quarts de largeur, pouvant être comparées aux empreintes d’un oiseau de la grosseur d’une dinde. Les empreintes n’ont été observées qu’à _2 h. 30 du matin_; les phénomènes inexpliqués avaient commencé à _minuit 43 de la même nuit_. Les mots concernant «la craie s’attachant aux pieds», suivis du dessin d’un oiseau, se rapportaient à ces faits d’une manière frappante; mais le point capital, c’est que Mrs Verral écrivit ce que nous avons dit, _une heure et trente-trois minutes_ avant que le fait ne se produisît. Les personnes qui veillèrent dans les deux chambres furent questionnées par M. Piddington, membre du conseil de la _Society for psychical Research_, et déclarèrent qu’elles n’avaient aucunement prévu ce qu’elles découvrirent. Inutile d’ajouter que Mrs Verral n’avait jamais entendu parler des faits qui se passaient dans la maison hantée, de même que les veilleurs ignoraient complètement l’existence de Mrs Verral. Voici donc une très curieuse prédiction d’un événement d’ailleurs insignifiant, qui doit arriver, dans une maison inconnue de celle qui le prédit, à des gens qu’elle ne connaît pas davantage. Est-ce, comme le veulent les spirites qui triomphent ici, non sans quelque raison, un désincarné qui, intentionnellement, afin de prouver son existence et sa clairvoyance, organise cette mystérieuse petite scène où l’avenir, le présent et le passé se confondent?--Est-ce la subconscience de Mrs Verral qui erre ainsi, au hasard, dans le futur?

Il est certain que le problème se présente rarement sous un aspect aussi déroutant. VII Prenons maintenant un autre rêve prémonitoire, rigoureusement contrôlé par le comité des _Proceedings_[9]. Dans les premiers jours de septembre, Mrs Annette Jones, femme d’un marchand de tabac de «Old Gravel lane» (East London) qui avait un enfant malade, rêve qu’elle voit passer un char qui s’arrête devant elle et contient trois petits cercueils, dont deux étaient blancs, et le troisième, un peu plus grand, d’un bleu pâle. Le conducteur retire le plus long des cercueils blancs, le dépose aux pieds de la femme et poursuit sa route emportant les deux autres. Mrs Jones raconte son rêve à son mari et à une voisine, en insistant particulièrement sur la circonstance curieuse du cercueil bleu pâle. [9] _Proceedings_, vol. XI, p. 493. Le 10 septembre, une amie des Jones met au monde un enfant qui meurt le 29 du même mois. Le lundi suivant, 2 octobre, le fils des Jones, âgé de seize mois, succombe à son tour.

On décide d’enterrer les deux enfants le même jour. Le matin du jour choisi, le prêtre annonce aux Jones qu’un troisième enfant étant mort dans le voisinage, on le porterait à l’église en même temps que les deux autres. Mrs Jones dit à son mari: «Les cercueils de nos enfants sont blancs; si l’autre est bleu pâle, ce sera l’accomplissement de mon rêve.»--On apporte le troisième cercueil, il est bleu pâle. Il reste à remarquer que les dimensions des cercueils correspondaient exactement aux prémonitions du rêve: le plus petit étant celui de l’enfant mort le premier, le deuxième celui du fils Jones qui avait seize mois, et le plus grand, le bleu, celui d’un enfant âgé de six ans. Prenons encore, plus ou moins au hasard, un autre exemple dans les inépuisables _Proceedings_[10]. Le fait est rapporté par le Dr Alfred Cooper et appuyé du témoignage de la duchesse de Hamilton, du duc de Manchester et d’un autre gentilhomme auquel la duchesse avait communiqué le cas avant l’accomplissement de la vision prophétique. [10] _Proceedings_, vol. XI, p. 505. Quinze jours avant la mort du comte de L..., raconte le Dr Cooper, j’étais allé, pour des raisons professionnelles, voir le duc de Hamilton.

La consultation achevée, nous revînmes ensemble au salon, où se tenait la duchesse. Le duc me demanda: «Comment se porte le comte?»--La duchesse intervenant: «Quel comte?»--Je répondis: «Lord L...»--Alors elle observa: «C’est étrange! j’ai eu hier soir une vision impressionnante. Je me trouvais au lit depuis peu, et je n’étais pas encore endormie, lorsque je vis se dérouler devant moi une véritable scène de théâtre. Les acteurs en étaient: Lord L..., sur une chaise, inanimé, et un homme à barbe rousse penché sur lui. Lord L... se trouvait à côté d’une baignoire au-dessus de laquelle brûlait distinctement une lampe rouge.» Je répondis: «Je soigne en ce moment Lord L..., ce n’est pas grave; il n’en mourra pas; dans quelques jours il sera rétabli.» En effet, son état s’améliora durant une semaine, et il était presque guéri. Mais six ou sept jours plus tard, je fus rappelé d’urgence. Une inflammation avait envahi les deux poumons. J’appelai en consultation Sir William Jenner, mais, au bout de six jours, notre malade mourait.

J’avais fait venir pour l’assister deux infirmiers; l’un de ceux-ci tomba malade. Quand j’aperçus celui qui le remplaçait, je vis que le rêve de la duchesse était exactement réalisé. Il était penché sur le comte, près de la baignoire; et, chose étrange, sa barbe était rousse et la lampe rouge brûlait au-dessus d’eux. Il est assez rare de voir une salle de bains éclairée par une lampe rouge; et c’est cette circonstance qui me rappela la vision de la duchesse. Cette vision m’avait été décrite quinze jours avant la mort de Lord L... VIII Mais il est impossible de continuer ces narrations encombrantes. On en compte, je l’ai dit, des centaines qui sillonnent en tous sens les champs de l’avenir. Celles que je viens de rapporter donnent une idée suffisante de la couleur dominante et de l’allure générale de ces sortes de récits.

Il convient néanmoins d’ajouter que beaucoup d’entre eux ne sont nullement tragiques; et que la prémonition ouvre, dans le futur, ses mystérieuses et capricieuses perspectives, à l’occasion des événements les plus divers, les plus insignifiants. Elle ne se soucie guère de la valeur humaine des conjonctures, et met la vision d’un numéro de tombola au même plan que la mort la plus dramatique. Les chemins, par lesquels elle arrive jusqu’à nous, sont également imprévus et variés. Souvent, comme dans les exemples cités, c’est par le rêve qu’elle nous atteint. Parfois c’est une hallucination auditive ou visuelle qui nous saisit à l’état de veille; parfois c’est un pressentiment indéfinissable mais net et irrésistible, une obsession informe mais puissante, une certitude absurde mais péremptoire qui monte du fond de nos ténèbres intérieures où se cache peut-être le dernier mot de toutes les énigmes. On pourrait illustrer de nombreux exemples chacune de ces manifestations. Je n’en mentionnerai que quelques-uns, choisis non point parmi les plus frappants ou les plus séduisants, mais parmi les plus sévèrement contrôlés[11]. [11] _Proceedings_, vol. XI, p. 545.

Un jeune paysan des environs de Gand, deux mois avant le tirage au sort pour la conscription militaire, annonce à qui veut l’entendre, qu’il prendra dans l’urne le numéro 90. Arrivé devant le commissaire d’arrondissement (on dirait en France le sous-préfet), qui dirige les opérations, il demande à celui-ci si le 90 n’est pas encore sorti. On lui répond que non: «Eh bien! c’est moi qui vais le prendre!» En effet, à la stupéfaction de tous, il retire le 90. Interrogé sur la manière dont lui était venue cette certitude étrange, il déclare que deux mois auparavant, comme il venait de se coucher, il vit apparaître, en un coin de sa chambre, un objet volumineux et indéfinissable au milieu duquel se détachait clairement le chiffre 90 en caractères grands comme la main. Il se mit sur son séant, ferma et rouvrit les yeux pour se convaincre qu’il ne rêvait pas, mais l’apparition persista au même endroit distincte et incontestable. M. Georges Hulin, professeur à l’Université de Gand, et M. Jules van Dooren, commissaire d’arrondissement, qui rapportent le fait, citent trois autres cas analogues, également frappants, dont fut témoin M. van Dooren dans l’exercice de ses fonctions.

Je doute d’autant moins de leur déclaration que je les connais personnellement et que je sais que leur attestation, quant à la réalité objective des faits, équivaut pour ainsi dire à une constatation légale. M. Bozzano, dans son étude, mentionne certaines prévisions tout aussi singulières qui se manifestèrent autour des tables de jeu de Monte-Carlo. Je n’ignore pas, je le répète, qu’au sujet de ces faits et de ceux qui leur ressemblent, on peut une fois de plus invoquer la théorie des coïncidences. On soutiendra qu’il y a probablement mille prédictions de ce genre dont on ne parle pas parce qu’elles ne se réalisèrent jamais. Mais que l’une d’elles s’accomplisse, ce qui, selon le calcul des probabilités, doit fatalement advenir un jour ou l’autre, l’étonnement est général et l’imagination perd toute retenue. Il est vrai; néanmoins, il conviendrait d’examiner si ces prédictions sont aussi fréquentes qu’on l’affirme ainsi à la légère. Au sujet de celles qui concernent le tirage au sort, par exemple, j’ai eu l’occasion d’interroger plus d’un témoin habituel de ces petits drames du destin; et tous reconnurent qu’ils sont en somme bien plus rares qu’on ne croirait.

Ensuite, n’oublions point qu’il ne saurait être ici question de preuves scientifiques. Nous nous trouvons dans une région inconsistante et nébuleuse, où nous n’oserions plus hasarder un pas si nous ne nous laissions guider par nos impressions plutôt que par des certitudes qu’il n’est pas interdit d’espérer mais qui sont encore hors de vue. IX Abrégeons davantage, en renvoyant aux sources ceux qui voudront connaître les détails, sinon nous n’en finirions point; ou plutôt, au lieu d’abréger, ce qui serait encore trop long, tant la matière abonde, contentons-nous d’énumérer quelques exemples pris au hasard parmi ceux qu’on peut caractériser en une ligne: c’est un cortège funèbre aperçu sur une route plusieurs jours avant qu’il n’y passe réellement; c’est un jeune ouvrier mécanicien qui, tout au début de novembre, rêve qu’il rentre chez lui vers 5 heures et demie de l’après-midi, et voit la petite fille de sa sœur écrasée par un tramway en traversant la rue devant la porte de la maison. Très troublé, il raconte son rêve, et le 13 du même mois, malgré les précautions prises, à l’heure dite, l’enfant est écrasée par le tramway fatal. C’est le fantôme, l’animal irréel ou le bruit insolite qui, traditionnellement, dans certaines familles, annonce une mort, une catastrophe imminente. C’est la célèbre vision qu’eut, treize jours avant sa fin, le peintre Ségantini et dont il fixa tous les détails qui se réalisèrent dans son dernier tableau: _La Mort_. C’est le désastre de Messine nettement pressenti, à deux reprises, par une petite fille qui périt sous les ruines de la ville maudite; c’est un songe qui, trois mois avant l’entrée des Français en Russie, prédit à la comtesse Toutschkoff que son mari tombera à Borodino, village alors si peu connu que les intéressés en cherchent vainement le nom sur les cartes; etc.[12]. [12] E. BOZZANO, _Des phénomènes prémonitoires_, cas LXII-LXVI, LXXVIII à LXXXI, IV, XVIII, etc.

Jusqu’ici, nous n’avons parlé que des manifestations spontanées de l’avenir. On dirait que les événements futurs, accumulés devant nos vies, pèsent d’un poids énorme sur la digue indécise et fallacieuse du présent qui ne peut plus les contenir. Ils suintent au travers, ils cherchent une fissure pour couler jusqu’à nous. Mais à côté de ces prémonitions passives, indépendantes et indociles, qui sont comme des émanations vagabondes et furtives de l’inconnu, il en est d’autres qu’on parvient à solliciter et pour ainsi dire à canaliser, qui obéissent plus ou moins aux ordres qu’on leur donne et répondent parfois aux questions qu’on leur pose. Elles sortent du même réservoir inaccessible, sont non moins mystérieuses, mais paraissent déjà un peu plus humaines que les autres; et sans nous enivrer d’illusions puériles ou dangereuses, il n’est pas défendu d’espérer qu’en les suivant, en les étudiant attentivement, elles nous ouvriront quelque jour les sentiers dérobés qui joignent ce qui n’est plus à ce qui n’est pas encore. Il est vrai qu’ici où l’on se mêle forcément au monde assez interlope des professionnels du mystère, il faut redoubler de prudence et n’avancer qu’à pas comptés sur un terrain des plus suspects. Mais même en ces régions pleines d’embûches, nous récoltons un certain nombre de faits qu’on ne peut raisonnablement contester. Il suffira de rappeler, par exemple, les prémonitions symboliques de la célèbre «voyante de Prévorst», Mme Hauffe, dont les bulles de savon, les globes de cristal, les miroirs, éveillaient l’esprit prophétique[13]; la somnambule qui, dix-huit ans avant son accomplissement, prédit, dans un écrit soumis au tribunal, un crime passionnel qui fit grand bruit en 1907[14]; la bohémienne qui prédit, également par écrit, à Miss Arundel, tous les événements de sa vie, y compris le nom de son futur époux, le célèbre explorateur Burton[15]; la lettre cachetée envoyée à M.

Morin, vice-président de la _Société du Mesmérisme_, et décrivant les circonstances les plus imprévues d’une mort qui survint un mois après[16]; le fameux cas dit de «Marmontel», obtenu par les «correspondances croisées» de Mme Verral, où l’on a la vision, deux mois et demi avant leur accomplissement, des gestes les plus insignifiants d’un voyageur dans une chambre d’hôtel; et combien d’autres... [13] Dr KERNER, _La Voyante de Prévorst_. [14] _Light_, 1907, p. 219. [15] LADY BURTON, _The Life of Richard Burton_. [16] _Journal of the S. P. R._, vol. IX, p. 15. X Je ne passerai pas en revue les moyens divers et bien souvent bizarres d’interroger l’avenir qui sont le plus pratiqués aujourd’hui: cartes, chiromancie, vision dans le cristal, marc de café, aiguilles, blanc d’œuf, graphologie, astrologie, etc. Ces moyens valent ce que vaut le médium qui les emploie. Ils n’ont d’autre but que de réveiller la subconscience de ce médium et de mettre celle-ci en rapport avec la subconscience de celui qui l’interroge. Au fond, tous ces procédés simplement empiriques, ne sont que des formes variées de la faculté que nous avons étudiée dans le chapitre consacré à la psychométrie.

Il résulte des expériences de MM. Duchatel et Osty, qu’en psychométrie, la notion du temps, comme le remarque le Dr J. Maxwell, est très floue, c’est-à-dire que le passé, le présent et le futur se confondent presque toujours. La plupart des sujets lucides ou psychomètres, s’ils sont de bonne foi, ne savent pas, «ne _sentent pas_, comme le dit fort bien M. Duchatel, ce que c’est que l’avenir. Ils ne le distinguent pas des autres temps du verbe; par conséquent, il leur arrive bien d’être prophètes, mais prophètes sans le savoir.» En un mot, et c’est une indication importante au point de vue de la coexistence probable des trois temps, il semble qu’ils voient ce qui n’est pas encore aussi nettement et sur le même plan que ce qui n’est plus; mais qu’ils soient incapables de séparer les deux visions et d’y faire le triage de l’avenir qui seul nous intéresse. A plus forte raison leur est-il impossible de préciser des dates. De là la plupart des déceptions dont se plaignent ceux qui les interrogent.

Il n’en reste pas moins, lorsqu’on prend la peine de dépouiller leurs témoignages et qu’on a la patience d’attendre la réalisation de certains faits dont l’échéance est parfois lointaine, que l’avenir est assez fréquemment perçu par quelques-uns de ces devins étranges. Il y a cependant des psychomètres, notamment Mme M..., le sujet favori du Dr Osty, qui ne confondent jamais l’avenir et le passé. Elle situe ses visions dans le temps, d’après la place qu’elles occupent dans l’espace. Ainsi, elle voit l’avenir devant, le passé derrière elle, et le présent à ses côtés. Mais, malgré ces visions nettement échelonnées, il lui est également impossible de préciser les dates; et ses erreurs, à ce point de vue, sont même si générales que le Dr Osty considère la réalisation d’une prédiction, au moment annoncé, comme une pure coïncidence chronologique. Remarquons en outre, qu’en psychométrie, ne peuvent être perçus que les événements qui se rapportent directement à l’individu en communication avec le sujet; car c’est moins le sujet qui voit en nous que nous-mêmes qui lisons en notre subconscience que sa présence éclaire momentanément. Il ne faut donc pas lui demander des prédictions d’ordre général, s’il y aura, par exemple, une guerre au printemps, une épidémie en été ou un tremblement de terre en automne; dès qu’il s’agit d’événements, si importants soient-ils, où nous ne sommes pas intimement mêlés, il devra nous répondre, ce que font du reste tous les sujets sérieux, qu’il ne voit rien. L’aire de sa vision ainsi limitée, y découvre-t-il réellement l’avenir?

Après trois années d’expériences nombreuses, serrées et méthodiques, avec une vingtaine de sujets, le Dr Osty l’affirme catégoriquement. «Tous les faits, dit-il, qui ont peuplé ces trois années de mon existence, voulus ou non par moi ou même absolument contraires au sens de mon activité, m’avaient toujours été prédits non pas tous par chacun des sujets lucides, mais tous par l’un ou l’autre d’entre eux. En raison de l’expérimentation de tous moments, trois années complètement employées dans ce but me semblent devoir donner quelque valeur à mon opinion sur les présages.» C’est incontestable, et l’honnêteté, le scrupule scientifique, les hautes qualités intellectuelles du beau travail du Dr Osty, inspirent la plus entière confiance. Malheureusement, il se contente de citer trop sommairement quelques faits et ne nous donne pas, comme il faudrait, _in extenso_, le détail de ses expériences, de ses contrôles et de ses preuves. Je sais bien que ce serait une tâche ingrate et fastidieuse qui exigerait un gros volume qu’une foule d’incidents puérils et de redites inévitables rendrait à peu près illisible. Elle prendrait en outre, et presque fatalement, la forme d’une sorte d’autobiographie intime et indiscrète, de confession publique à laquelle il n’est pas facile de se résoudre. Mais il faut en passer par là. Dans une science qui se fonde, il ne suffit pas de montrer le but atteint et d’affirmer sa conviction; il est avant tout nécessaire de décrire les sentiers de l’itinéraire et par l’accumulation incessante et infinie de faits contrôlés et prouvés, de permettre à chacun de tirer ses propres conclusions. C’est, depuis plus de trente ans, la méthode encombrante et pénible des _Proceedings_, mais c’est la seule bonne.

La discussion n’est possible et féconde qu’à ce prix. En toutes ces matières d’outre-conscience, nous n’en sommes point aux inductions définitives, mais seulement au charroi des matériaux à pied d’œuvre. Encore une fois, je n’ignore pas qu’en l’occurrence, plus que partout ailleurs, j’en ai fait l’expérience, les faits réellement probants sont forcément très rares. Si le sujet, comme Mme M... semble le faire facilement, vous prédit, par exemple, dès le matin l’emploi de votre journée, vous voit dans telle rue, dans telle maison, rencontrant telle ou telle personne, il est impossible de savoir si, d’une part, elle ne lit pas déjà dans vos intentions ou projets encore inconscients; ou si, d’un autre côté, en exécutant ce qu’elle a prévu, vous ne subissez pas une suggestion contre laquelle vous ne pourrez lutter qu’en faisant violemment le contraire de ce qu’elle exige, ce qui serait de la suggestion à rebours. Ne vaudraient donc que les prédictions de faits improbables, indépendants de l’activité de l’intéressé et bien caractérisés. Comme le dit le Dr Osty, «le présage idéal serait évidemment celui d’un événement si rare, si brusque et inattendu, si transformateur d’existence que l’hypothèse de coïncidence ne puisse décemment être avancée. Mais comme chacun n’est pas, dans le déroulement calme de sa vie, sous la menace d’un événement si parfaitement probant, le sujet lucide ne peut pas toujours révéler à l’individualité qui expérimente, et pour une échéance relativement prochaine, un de ces faits dont la réalisation imposerait une conviction définitive.» XI Quoi qu’il en soit, la question des présages psychométriques demande un supplément d’enquête, bien qu’il soit facile de prévoir dès ce jour les résultats de celle-ci. Revenons maintenant à nos prémonitions spontanées, où l’avenir vient nous chercher lui-même et, pour ainsi dire, nous provoquer à domicile.

Je le sais, pour l’avoir éprouvé, quand on aborde ces histoires déconcertantes, la première impression est assez fâcheuse. On est fort enclin à sourire, à traiter de contes à dormir debout, d’hallucinations d’hystériques, d’imaginations ingénieuses ou intéressées, la plupart de ces faits qui ébranlent trop profondément l’idée bornée et étriquée que nous avons de notre vie humaine. Sourire, rejeter tout d’avance et passer en détournant la tête, comme on le fit d’ailleurs au temps de Galvani et aux débuts de l’hypnotisme, est beaucoup plus facile et paraît plus sérieux et plus prudent que s’arrêter, admettre et examiner. Pourtant n’oublions pas que c’est à quelques-uns qui ne sourirent pas à la légère que nous devons la plupart des merveilles du haut desquelles nous nous préparons à sourire à notre tour. Au demeurant, j’accorde qu’ainsi présentés, à la hâte, sommairement, sans les détails et les preuves qui les éclairent et les soutiennent, les faits en question ne paraissent pas à leur avantage, et perdent à être isolés et parcimonieusement choisis, tout le poids et l’autorité que leur donne la masse imposante et compacte dont ils sont arbitrairement détachés. Comme je l’ai dit plus haut, on en a réuni près d’un millier qui ne représentent probablement pas la dixième partie de ceux que des recherches plus actives et plus générales pourraient recueillir. Le nombre importe évidemment et marque une énorme pression du mystère; mais n’y eût-il qu’une demi-douzaine de cas sérieux,--et ceux du Dr Maxwell, du professeur Flournoy, de Miss Verral, de Marmontel, de Jones, de Hamilton et quelques autres le sont indubitablement,--ils suffiraient à indiquer qu’existe et s’agite, encore latente sous l’idée erronée que nous nous faisons du passé et du présent, une vérité nouvelle qui demande à se faire jour. Les efforts de cette vérité paraissent, est-il besoin de le dire, bien autrement énergiques quand on a réellement et attentivement parcouru ces centaines d’histoires extraordinaires qui, sans en avoir l’air, tordent l’axe même de l’histoire.