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Part 15

S’il est indispensable de choisir, vers quoi penchera notre choix et quelle sera l’Iphigénie que nous immolerons? Écouterons-nous ceux qui nous disent qu’il n’y a plus rien à gagner ni à apprendre en ces parages inhospitaliers où tous les phénomènes qui nous intriguent aujourd’hui étaient connus depuis que l’homme est homme? Est-il vrai que l’occultisme,--comme on l’a fort improprement appelé, car la science qu’il poursuit n’est pas plus occulte que les autres,--est-il vrai qu’il piétine, s’embarrasse sans espoir dans les mêmes faits équivoques et que depuis sa renaissance qui date de plus d’un demi-siècle, il n’ait pas fait un pas en avant? Il faut tout ignorer de l’admirable effort de ces années fécondes pour oser hasarder une telle assertion. Ce n’est pas le lieu de traiter cette question qui exigerait de longs développements; mais il est permis d’affirmer qu’aucune science jusqu’ici, en aussi peu de temps, n’a débrouillé pareil chaos, n’a constaté, contrôlé et classé une telle quantité de faits, n’a plus rapidement éveillé, cultivé et discipliné dans l’homme certaines facultés qu’on n’avait jamais sérieusement cru qu’il possédât, n’a fait reconnaître comme incontestable et introduit ainsi dans le cercle des réalités, sur quoi nous fondons notre vie, certains phénomènes invraisemblables qu’on avait dédaigneusement négligés jusqu’à ce jour. On attend encore, il est vrai, l’application pratique et d’utilité quotidienne, la domestication de la force nouvelle. On attend encore la manifestation révélatrice et décisive qui emportera les derniers doutes et éclairera le problème jusqu’au fond de ses origines. Mais convenons qu’on attend également cette manifestation dans la plupart des sciences. Nous voici déjà, en tout cas, en présence d’un surprenant amas de matériaux pesés et vérifiés, qu’on avait pris jusqu’ici pour des déchets de rêves, des débris de chimères ou de légendes sans importance, sans signification.

Durant plus de trois siècles, la science de l’électricité demeura à peu près au point où se trouvent aujourd’hui nos sciences psychiques. On enregistrait, on accumulait, on tentait d’interpréter une foule de phénomènes bizarres et sans portée; on s’amusait autour de la machine de Ramsden, des bouteilles de Leyde, de la pile de Volta encore indécise. On croyait avoir découvert un passe-temps anodin, une ingénieuse distraction de laboratoire ou de cabinet de physique; et, on ne soupçonnait nullement qu’on effleurait les sources d’une puissance universelle, irrésistible, inépuisable, invisiblement présente et active en toutes choses, qui allait bientôt envahir la surface de notre globe. Rien ne nous dit que les forces psychiques, que nous commençons à peine d’entrevoir, ne nous réservent pas d’analogues surprises, avec cette différence qu’il s’agit ici d’énergies et de mystères plus hauts, plus grandioses et sans doute bien plus lourds de conséquences, puisqu’ils touchent à nos destinées éternelles, passent à travers notre vie et notre mort et débordent notre planète. XV Il n’est donc pas vrai que les sciences psychiques aient dit leur dernier mot et qu’il n’y ait plus rien à en attendre. Elles viennent à peine de s’éveiller ou de se réveiller: et, pour proroger d’une centaine d’années la prédiction de Guyau, on pourrait dire, en songeant à elles, que le XXe siècle «finira par des découvertes encore mal formulées, mais aussi importantes peut-être, dans le monde moral, que celles de Newton ou de Laplace dans le monde sidéral». Mais s’il y a beaucoup à en espérer, ce n’est pas une raison pour leur demander tout et pour abandonner en leur faveur ce qui nous a conduit où nous sommes. Le choix dont nous avons parlé, entre l’intelligence et la subconscience, est fait depuis longtemps et il ne nous appartient pas de le refaire.

Nous sommes entraînés par une force acquise depuis deux ou trois mille ans et nos méthodes, comme nos habitudes intellectuelles, se sont elles-mêmes transformées en une sorte de subconscience plus petite qui s’est superposée et parfois mêlée plus ou moins à la grande. Bergson, dans le très beau discours qu’il prononça le 28 mai 1913, en qualité de président de la _Society for Psychical Research_, se demande ce qui se serait passé si la science moderne, au lieu de partir des mathématiques, au lieu de faire converger toutes ses forces sur l’étude de la matière, avait débuté par la considération de l’esprit; si Képler, Galilée, Newton, par exemple, avaient été des psychologues. «Nous aurions certainement eu, dit-il, une psychologie dont nous ne pouvons nous faire aucune idée aujourd’hui, pas plus qu’on n’eût pu, avant Galilée, imaginer ce que serait notre physique: cette psychologie eût probablement été à notre psychologie actuelle ce que notre physique est à celle d’Aristote. Étrangère à toute idée mécanistique, ne concevant même pas la possibilité d’une pareille explication, la science eût recherché alors, au lieu de les écarter _a priori_, des faits comme ceux qu’étudie votre société; peut-être même la «recherche psychique» eût-elle figuré parmi ses principales préoccupations. Une fois découvertes les lois les plus générales de l’activité spirituelle (comme le furent, en fait, les lois fondamentales de la mécanique), on aurait passé de l’esprit proprement dit à la vie; la biologie se serait constituée, mais une biologie vitaliste, toute différente de la nôtre, qui serait allée chercher, derrière les formes sensibles des êtres vivants, la force intérieure invisible, dont elles sont les manifestations.» Elle aurait donc rencontré, dès les premiers jours de son activité, tous ces problèmes étranges: télépathie, matérialisations, clairvoyance, thérapeutique miraculeuse, connaissance de l’avenir, survivance possible, intelligence interplanétaire et tant d’autres, qu’elle a négligés jusqu’ici; et qui, par suite de cette négligence, se trouvent encore dans l’enfance. Mais comme l’esprit humain ne peut prendre en même temps deux directions diamétralement opposées, elle eût forcément délaissé les sciences mathématiques. Un bateau à vapeur, venu d’un autre hémisphère où l’intelligence aurait suivi à notre insu la voie qu’a suivie la nôtre, nous aurait paru aussi merveilleux, aussi incroyable que nous paraissent aujourd’hui les phénomènes de notre subconscience. Nous serions allés très loin dans ce que nous appelons à présent l’inconnu ou l’occulte; mais nous aurions presque tout ignoré de la physique, de la chimie et de la mécanique, à moins, ce qui est fort possible, qu’en faisant le tour de l’occulte, nous ne les eussions rejointes par un autre chemin. Il est vrai que certains peuples, les Hindous notamment, les Égyptiens, les Incas peut-être, d’autres sans doute qui n’ont pas laissé de traces suffisantes, ont pris ainsi les choses par l’autre bout, et n’ont rien obtenu de décisif. Est-ce encore une conséquence de l’irréductible incompatibilité entre les facultés de l’intelligence et de la subconscience?

C’est possible, mais n’oublions point qu’il s’agit de peuples qui n’eurent jamais nos habitudes intellectuelles, notre besoin de précision, de constatations, de certitudes expérimentales, lequel besoin, du reste, n’a pris en nous toute sa force que depuis deux ou trois siècles. Il est donc à présumer que l’Européen serait allé dans l’autre voie beaucoup plus loin que l’Oriental. Où serait-il arrivé? Possédant un cerveau différent, naturellement plus clair, plus exigeant, plus logique, moins crédule, plus pratique, plus proche des réalités, plus attentif aux petits faits, mais n’ayant pas cultivé son intelligence scientifique, se serait-il égaré ou aurait-il rencontré les vérités que nous cherchons encore et qui peuvent être bien plus importantes que toutes nos conquêtes matérielles? Mal préparé, mal équipé, mal équilibré, insuffisamment lesté d’expériences et de certitudes, eût-il couru les dangers que connurent tous les peuples trop mystiques? Il est bien difficile de se l’imaginer. Mais ce qu’il n’eût pu faire sans péril, il est peut-être l’heure de le tenter sans risques. Tout en n’abandonnant rien de son intelligence qui est petite si on la compare aux étendues illimitées du subconscient, mais qui est sûre, éprouvée et docile, il peut à présent s’engager dans la grande aventure et essayer de faire ce qui n’a pas été fait.

Il s’agit de trouver l’alliance entre les deux puissances. Nous ignorons encore les moyens d’aider, d’encourager, de développer, d’apprivoiser, de rapprocher de nous la plus grande; cette recherche sera la plus difficile, la plus mystérieuse et à certains égards la plus dangereuse qu’ait entreprise l’humanité. Mais nous pouvons nous dire, sans crainte de nous tromper beaucoup, que c’est la meilleure tâche du moment. En tout cas, c’est la première fois, depuis que l’homme existe, qu’il affrontera l’inconnu avec d’aussi bonnes armes, comme c’est aussi la première fois, depuis l’éveil, que son intelligence, parvenue à un sommet d’où elle peut presque tout comprendre, va recevoir enfin une aide du dehors et entendre une voix qui n’est pas seulement l’écho de la sienne. FIN TABLE DES MATIÈRES Pages. Avertissement v Introduction 1 Phantasmes des vivants et des morts 13 La psychométrie 41 La connaissance de l’avenir 79 Les chevaux d’Elberfeld 169 L’hôte inconnu 283 B--362.--Libr.-Impr. réunies, 7, rue Saint-Benoît, Paris.