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Part 10

Il est parfois plus inquiétant que Muhamed, et m’a fait deux ou trois surprises qui semblent incroyables. Un matin, par exemple, j’arrive à l’écurie et me dispose à lui donner sa leçon d’arithmétique. A peine devant le tremplin, il se met à frapper du pied. Je le laisse faire et je suis stupéfait d’entendre une phrase tout entière, une phrase absolument humaine, sortir lettre par lettre du sabot de la bête!--«Albert a battu Haenschen», me dit-il ce jour-là. Une autre fois, j’écris sous sa dictée: «Haenschen a mordu Kama». Comme un enfant qui revoit son père, il éprouvait le besoin de me mettre au courant des petits événements de l’écurie, il faisait l’humble et naïve chronique d’une humble vie sans aventures.» Krall, du reste, vivant dans son miracle, a l’air de trouver cela fort naturel et presque nécessaire. Moi, qui n’y baigne que depuis quelques heures, je l’accepte presque aussi tranquillement que lui. Sans hésiter, je crois ce qu’il m’affirme, tout en me demandant, devant ce phénomène qui, pour la première fois depuis que l’homme existe, nous apporte une phrase qui ne sort pas d’une cervelle humaine, où nous allons, où nous en sommes, et ce qui se prépare...

XIV Après le dîner, les expériences recommencent, car mon hôte est infatigable. Il demande d’abord à Muhamed, en me désignant, s’il se rappelle le nom de son oncle. Le cheval frappe un H. Krall s’étonne et fait des reproches paternels:--Voyons, sois attentif! ce n’est pas un H, tu sais bien... Le cheval frappe un E. Krall s’impatiente un peu; il menace, il supplie, il promet tour à tour des carottes ou les pires châtiments, c’est-à-dire l’arrivée d’Albert, le palefrenier, qui, dans les grandes occasions, ramène les élèves paresseux ou inattentifs au sentiment des convenances ou du devoir, car Krall, quant à lui, de peur de perdre leur amitié ou leur confiance, ne punit jamais ses chevaux. Il continue donc ses objurgations:--Voyons, veux-tu, oui ou non, faire attention et ne pas frapper au hasard?... Muhamed, qui suit obstinément son idée, frappe un R.

Alors le loyal visage de Krall s’illumine.--«Il a raison, dit-il. Vous avez entendu: H E R, cela fait Herr, c’est-à-dire Monsieur. Il a voulu vous octroyer le titre auquel a droit tout homme qui porte un chapeau haut de forme ou melon. C’est chose qu’il fait très rarement et je n’y pensais plus. Il m’aura probablement entendu vous appeler Herr Maeterlinck et tenait à être complet. Cette faveur spéciale et cet excès de zèle présagent une séance remarquable.--C’est très bien, Muhamed, mon enfant, c’est très bien, je te demande pardon. Maintenant, embrasse-moi et continue.» Mais Muhamed, après un rude baiser à son bon maître, semble encore hésiter. Alors Krall, pour le mettre sur la voie, lui fait remarquer que la première lettre de mon nom est la même que la première lettre du sien.

Muhamed frappe un K. Il croit évidemment qu’il s’agit du nom de son maître. Enfin Krall trace un grand M sur le tableau noir, après quoi le cheval, comme quelqu’un qui se rappelle tout à coup un mot qu’il ne retrouvait pas, frappe successivement et sans désemparer: M A Z R L K, qui reproduisent, sans voyelles inutiles, la curieuse déformation qu’a, depuis ce matin, subi mon nom dans une mémoire qui n’est pas humaine. On lui fait observer que ce n’est pas correct. Il semble en convenir, tâtonne un peu et écrit: M A R Z L E G K.--Krall répète mon nom et demande quelle est la première lettre à corriger. L’étalon marque un R.--Bien, mais par quelle lettre faut-il remplacer l’R?--Il frappe un N.--Non, fais donc attention!--Il frappe un T.--Très bien, mais à quelle place se trouve le T?--A la troisième répond le cheval; et les corrections continuent, jusqu’à ce que mon patronymique sorte à peu près indemne de l’étrange aventure. XV Et les épellations, les interrogations, les calculs, les problèmes reprennent et se poursuivent, aussi prodigieux, aussi déconcertants, mais déjà décolorés par l’accoutumance, comme tout miracle qui se prolonge. Il importe du reste de remarquer que les faits que je cite ne sont pas à ranger parmi les plus remarquables prouesses de nos chevaux féeriques.

C’est en somme une bonne séance ordinaire, une séance bourgeoise et sans coups de génie. Mais ils eurent devant d’autres témoins de plus remarquables exploits qui brisent plus nettement encore la barrière sans doute fallacieuse qui sépare la nature animale de la nature humaine. Un jour, par exemple, Zarif, l’enfant terrible de la troupe, s’arrête brusquement au milieu de son travail. On lui demande pourquoi?--«Parce que je suis fatigué». Une autre fois il répond: «Mal à la jambe». Ils reconnaissent et identifient les images qu’on leur présente, distinguent les couleurs et les odeurs, etc. Je tiens à ne rapporter que ce que j’ai vu de mes yeux et entendu de mes oreilles; et j’affirme que je le fais avec la même exactitude scrupuleuse que s’il s’agissait d’un procès criminel et que la vie d’un homme dépendît de mon témoignage. Mais j’étais suffisamment convaincu de la réalité des faits avant d’arriver à Elberfeld, et ce n’est pas pour les contrôler que j’ai entrepris le voyage.

J’ai hâte de vérifier si l’hypothèse télépathique, que je crois la seule admissible, résistera aux épreuves auxquelles j’ai l’intention de la soumettre. Je m’en ouvre à Krall qui, d’abord, ne saisit pas parfaitement ce que je lui demande. Comme la plupart de ceux qui ne se sont pas occupés spécialement de ces questions, il s’imagine que la télépathie est, avant tout, une transmission de pensée volontaire et consciente et m’affirme que jamais il ne s’efforce de transmettre la sienne et que même, le plus souvent, les chevaux donnent une réponse absolument contraire à celle qu’il attendait. Je n’en doute nullement; en effet, la transmission directe et volontaire de la pensée, est, même entre hommes, un phénomène très rare, difficile et précaire; au lieu que les communications involontaires, imprévues et insoupçonnées de subconscience à subconscience, ne sauraient plus être niées que par ceux qui, de parti pris, ignorent les études et les expériences qui sont à la portée de quiconque veut se donner la peine d’y prendre part. J’étais donc persuadé que les chevaux agissaient exactement comme les tables ou les guéridons «typtologues» qui traduisent simplement, à l’aide de petits coups conventionnels, l’idée subliminale de l’un ou l’autre des assistants. Il est, somme toute, bien moins surprenant de voir s’animer le pied d’un cheval que le pied d’un meuble; et beaucoup plus naturel que la substance vivante d’un animal plutôt que la matière inerte d’un objet soit sensible et docile à l’influence mystérieuse d’un médium. Je savais fort bien que des expériences avaient été faites afin d’éliminer cette hypothèse; on préparait, par exemple, un certain nombre de problèmes compliqués, on les mettait sous enveloppes, et, arrivé devant le cheval, on prenait au hasard une de ces enveloppes, on l’ouvrait, on transcrivait l’opération sur le tableau noir, et Muhamed ou Zarif répondait avec la même aisance, la même promptitude que si la solution avait été connue de tous les assistants. Mais était-elle réellement inconnue de leur subconscience?--Qui pourrait l’affirmer?--Des épreuves de ce genre exigent d’extraordinaires précautions et un doigté spécial, car l’action de la subconscience est si subtile, a des détours si imprévus, puise au trésor de tant d’acquisitions oubliées et s’exerce à de telles distances qu’on n’est jamais sûr d’y échapper.

Ces précautions avaient-elles été prises? Je n’en étais pas convaincu; et sans prétendre à trancher la question, je me disais que ma bienheureuse ignorance de la mathématique ne serait peut-être pas inutile à en éclairer quelque partie. Car cette ignorance, si déplorable à d’autres points de vue, me donnait ici un précieux avantage. Il était en effet fort peu vraisemblable que mon subliminal, qui ne sut jamais ce que c’est qu’une racine cubique ou d’une autre puissance, pût aider le cheval. Je pris donc sur une table une liste qui portait plusieurs centaines de problèmes aussi divers que rébarbatifs, je masquai leurs solutions, priai Krall de sortir, et, demeuré seul en face de Zarif, je recopiai l’un d’eux au tableau noir. Afin de ne pas encombrer ces pages de détails qui se répéteraient, je dirai tout de suite qu’aucune des épreuves anti-télépathiques ne réussit ce jour-là. C’était la fin de la séance et de l’après-midi, les chevaux étaient énervés, excédés, et que Krall fût présent ou absent, que le problème fût élémentaire ou difficile, ils ne donnaient que des réponses dérisoires et volontairement, c’est bien le cas de le dire, «sabotées». Mais le lendemain matin, à la reprise du travail, en procédant comme je l’ai dit plus haut, Muhamed et Zarif, mieux disposés et sans doute déjà plus familiarisés avec leur nouvel examinateur, fournirent coup sur coup, à peu près autant de réponses justes qu’il y eut de problèmes proposés.

On ne pouvait trouver, je dois le déclarer en toute loyauté, aucune différence appréciable entre ces résultats et ceux qu’on obtient en présence de Krall ou d’assistants qui connaissent d’avance, à leur su ou insu, la solution sollicitée. J’imaginai ensuite une autre épreuve, beaucoup plus simple, mais que sa simplicité même mettait à l’abri de tout soupçon trop compliqué. J’avisai, sur une des tablettes de l’écurie, un paquet de cartons, à peu près du format d’un in-8º, et portant chacun, sur l’une de ses faces, l’un des dix signes de la numération arabe. Je priai une fois de plus l’excellent Krall, dont la complaisance est inépuisable, de me laisser seul avec son élève; je mêlai mes cartons, et, _sans les regarder_, j’en alignai trois, sur le tremplin, devant le cheval. Il n’y avait donc en ce moment, sur cette terre, nulle âme humaine qui connût le chiffre qui s’étalait ainsi aux pieds de mon compagnon si plein de mystères que déjà je n’ose plus l’appeler une bête. Sans hésiter et sans se faire prier, celui-ci frappa correctement le nombre que formaient les cartons. Avec Haenschen, Muhamed et Zarif, l’épreuve réussit autant de fois qu’il me plut de la tenter. Muhamed fit même davantage; chaque chiffre étant d’une couleur différente, je lui demandai, l’ignorant absolument moi-même, quelle était la couleur du premier qui se trouvait à droite.

A l’aide de l’alphabet conventionnel, il me répondit qu’il était bleu, ce qui était l’exacte vérité. Il aurait évidemment fallu multiplier, approfondir et compliquer ces expériences, combiner, à l’aide de ces cartons et dans les mêmes conditions, des multiplications, des divisions et des extractions de racines; le temps me manquait, mais quelques jours après mon départ, l’étude fut reprise et complétée par le Dr H. Hænel. Voici le résumé du procès-verbal de la séance: Se trouvant seul avec Muhamed (Krall était en voyage), le docteur écrit au tableau noir le signe +, puis, de chaque côté de ce signe, pose, sans les regarder, un carton portant un chiffre qu’il ne connaît pas. Il demande ensuite à Muhamed d’additionner les deux nombres. Muhamed, d’abord distrait, donne au hasard quelques coups de sabot. On le rappelle à l’ordre en le priant d’être sérieux et attentif. Il frappe alors bien nettement quinze fois.

Le docteur se retourne et constate qu’on lit au tableau: 7 + 8. Viennent d’autres additions de deux ou trois chiffres qui toutes sont exactes. Le docteur remplace ensuite le signe + par le signe × et, toujours sans les regarder, pose deux cartons et demande au cheval, non plus d’additionner, mais de multiplier cette fois les deux nombres. Muhamed frappe 27. C’est juste, le tableau porte en effet: 9 × 3. Il en va de même d’autres multiplications: 9 × 2, 8 × 6. Le docteur tire alors d’une enveloppe un problème dont il ignore la solution: Racine quatrième de 7890481. Muhamed répond: 53.

Le docteur regarde au verso du papier; c’est, une fois de plus, parfaitement exact. XVI Est-ce à dire qu’on élimine ainsi tout risque de télépathie? Je n’oserais l’affirmer. La puissance, l’étendue de la télépathie est encore, on ne saurait assez le répéter, indéfinie, insaisissable, indépistable, illimitée. Nous venons à peine de la découvrir, nous savons seulement qu’il n’est plus possible de nier son existence; mais pour tout le reste, nous en sommes à peu près au point où se trouvait Galvani, quand il ranimait ses grenouilles mortes à l’aide de deux petites lames de métal dont les savants du temps faisaient des gorges chaudes, mais qui portaient en germe toutes les merveilles de l’électricité. Néanmoins, en ce qui concerne la télépathie telle que nous l’entendons et la connaissons aujourd’hui, ma conviction est faite. Je suis persuadé que ce n’est pas de ce côté que nous devons chercher l’explication du phénomène; ou si nous l’y voulons trouver, cette explication se complique de tant de mystères accessoires, que mieux vaut encore accepter le prodige tel qu’il se présente, dans son obscurité et sa simplicité premières. Quand je transcrivais par exemple un des problèmes rébarbatifs dont je viens de parler, il est bien certain que mon intelligence consciente ne savait par quel bout le prendre.

J’ignorais jusqu’à sa signification et si l’exposant 3, 4, 5 exigeait une multiplication, une division ou quelqu’autre opération que je ne tentais même pas d’imaginer; et si haut que remonte ma mémoire, je ne me rappelle pas qu’à aucun moment de ma vie, j’en aie su davantage. Il faudrait donc admettre que mon subliminal est un mathématicien-né, prompt, infaillible et d’un savoir sans bornes. C’est possible et j’en éprouve quelque fierté. Mais l’hypothèse déplace simplement le miracle en le faisant passer de l’âme du cheval à la mienne, et il ne gagne à ce transfert, d’ailleurs invraisemblable, aucune clarté nouvelle. Est-il nécessaire d’ajouter, qu’à plus forte raison, les expériences du Dr Hænel et maintes autres que je ne puis rapporter ici, faute de place, excluent définitivement l’hypothèse? XVII De quelle façon, ceux qui se sont occupés de ces manifestations insolites, ont-ils essayé de les expliquer? Donnons en passant un coup de faux dans les menues broussailles des hypothèses puériles ou saugrenues. Je ne m’arrêterai donc point à la fraude, aux signaux évidents, visuels ou acoustiques, à l’installation électrique qui commanderait les réponses et autres fantaisies trop grossières.

Il suffit, pour constater leur inanité sans excuse, de passer quelques minutes dans l’honnête écurie d’Elberfeld. J’ai, au début de cette étude, parlé de l’attaque de Herr Pfungst. Herr Pfungst, on se le rappelle, prétend établir que toutes les réponses du cheval sont déterminées par des mouvements imperceptibles et probablement inconscients de l’interrogateur. Cette interprétation qui ne tient pas plus que les précédentes devant la simple réalité des faits, ne mériterait pas qu’on la discutât sérieusement, si le rapport du psychologue berlinois n’avait eu, il y a quelques années, un immense retentissement et n’était parvenu à intimider jusqu’à ce jour la majeure partie de la science officielle allemande. Il faut du reste reconnaître que ce rapport est un monument de pédantesque sottise. Il n’en est pas moins vrai que tel quel, il anéantit le pauvre von Osten, qui, n’étant pas un polémiste et ne sachant comment s’y prendre pour proclamer la vérité qui l’étouffait, mourut tristement dans son coin. Pour en finir avec cette théorie encombrante et puérile, est-il nécessaire de faire remarquer une fois de plus que les expériences, où l’animal ne peut apercevoir l’interrogateur, réussissent aussi régulièrement que les autres? Krall, si vous le désirez, se tiendra derrière le cheval, parlera du fond de la salle, quittera l’écurie; et les résultats seront identiques.

Ils le sont encore quand les épreuves ont lieu dans l’obscurité ou que la tête de l’animal est strictement encapuchonnée. Ils ne varient pas davantage lorsqu’il s’agit de Berto qui n’y voit point, ou qu’un assistant quelconque, en l’absence de Krall, propose le problème. Soutiendra-t-on que ce profane ou ce nouveau venu connaît d’avance et d’instinct les signes imperceptibles qui dicteront la solution qu’il ignore souvent lui-même? Mais à quoi bon prolonger ce combat contre un nuage de poussière? Tout cela ne résiste pas à l’examen, et il faut un véritable effort de conscience pour se résoudre à réfuter sérieusement d’aussi minables objections. XVIII Sur le terrain ainsi débarrassé et à l’entrée de cette énigme inattendue, qui vient troubler notre quiétude dans une région que nous croyions définitivement explorée et acquise, il ne reste plus que deux façons, sinon d’expliquer, du moins d’envisager le phénomène: admettre purement et simplement l’intelligence presque humaine du cheval, ou avoir recours à une théorie encore très indécise et très confuse que, faute de mieux, nous appellerons la théorie médiumnique et subliminale et dont nous nous efforcerons tout à l’heure, et sans doute vainement, de dissiper les plus épaisses ténèbres. Mais quelle que soit l’interprétation adoptée, il faut reconnaître qu’elle nous plonge dans un mystère aussi profond, aussi étonnant d’un côté que de l’autre, un mystère qui s’apparente directement aux plus grands qui nous accablent; et selon qu’on se plaît à habiter un univers où tout est à portée de l’intelligence ou un monde où tout est incompréhensible, il y a lieu de s’y résigner ou de s’en réjouir. Krall, quant à lui, ne doute pas un instant que ses chevaux ne résolvent eux-mêmes, sans aucune aide, sans aucune influence étrangère, par les seules forces de leur intelligence, les problèmes les plus ardus qu’on leur propose.

Il est persuadé qu’ils comprennent ce qu’on leur dit et ce qu’ils disent; en un mot, que leur cerveau et leur volonté accomplissent exactement toutes les fonctions d’une volonté et d’un cerveau humains. Il est certain que les faits semblent lui donner raison, et que son opinion a le plus grand poids, car après tout, il connaît ses chevaux mieux que personne; il a vu naître ou plutôt s’éveiller cette intelligence endormie, comme une mère voit naître ou s’éveiller celle de son enfant, il a surpris ses premiers tâtonnements, connu ses premières résistances et ses premiers triomphes, il l’a regardé se former, se dégager, s’élever peu à peu au point qu’elle atteint aujourd’hui; pour tout dire, il est le père, le principal et le seul témoin perpétuel du miracle. XIX Oui, mais ce miracle est tellement imprévu que, dès que nous y prenons pied, une sorte d’égarement instinctif nous saisit qui se refuse à l’évidence et nous force à chercher de tous côtés pour voir s’il n’y a pas une autre issue. Même en présence de ces chevaux extraordinaires, et tandis qu’ils travaillent sous nos yeux, nous ne croyons pas encore sincèrement à ce qui remplit et subjugue nos regards. Nous acceptons les faits, puisqu’il n’y a nul moyen de les éluder; mais nous ne les acceptons que provisoirement et pour ainsi dire sous bénéfice d’inventaire, remettant à plus tard l’explication de tout repos qui nous rendra nos bonnes certitudes suffisamment bornées. Mais l’explication ne vient pas; il n’y en a aucune dans les régions habituelles et un peu basses où nous espérions la trouver; il n’y a faute, faille, ni crevasse dans la haute évidence, et rien ne nous délivre du mystère. Il faut avouer que ce mystère, surgi d’un point où nous attendions le moins l’inconnu, porte en soi de quoi mettre en fuite toutes nos assurances. Songez donc que depuis que l’homme a paru sur cette terre, il vit parmi des êtres, qu’après une expérience immémoriale, il croyait connaître aussi complètement qu’il connaît un objet façonné de ses mains.

Il a choisi parmi ces êtres les plus dociles et ceux qu’il appelait les plus intelligents, en attachant ici au mot intelligence un sens si étroitement limité qu’il est à peu près dérisoire. Il les a observés, interrogés, éprouvés, analysés, disséqués de toutes les manières imaginables: et des existences entières ne furent consacrées qu’à l’étude de leurs mœurs, de leurs facultés, de leur système nerveux, de leur pathologie, de leur psychologie, de leurs instincts. Il en était résulté des certitudes qui, parmi celles qui soutiennent notre petite vie inexpliquée sur une planète inexplicable, paraissent le moins suspectes, le moins sujettes à revision. Il est entendu, par exemple, que le cheval est doué d’une mémoire extraordinaire, qu’il possède le sens de la direction, qu’il comprend quelques signes et même quelques mots et y obéit. Il est également incontestable que les singes anthropoïdes sont capables d’imiter un grand nombre de nos gestes et de nos attitudes; mais il est également manifeste que leur imitation effarée et fébrile n’en saisit ni le but ni la portée. Quant au chien, celui de tous ces animaux privilégiés qui vit le plus près de nous, qui, depuis des milliers et des milliers d’années est notre commensal, notre collaborateur, notre ami, il est évident qu’on surprend par moments, dans ses yeux profonds et attentifs, d’assez étranges lueurs. Il est certain qu’il erre parfois de façon singulière le long des bornes mystérieuses qui séparent notre intelligence de celle que nous accordons aux autres êtres qui peuplent avec nous cette terre. Mais il est non moins certain qu’il ne les a jamais nettement franchies.

Nous savons exactement jusqu’où il peut aller, et nous avons invariablement constaté que nos efforts, notre patience, nos encouragements, nos appels passionnés ne purent jusqu’ici le faire sortir du cercle assez étroit et ténébreusement enchanté où la nature semble l’avoir, une fois pour toutes, emprisonné. XX Reste, il est vrai, le monde des insectes où se passent des merveilles. Il y a là des architectes, des géomètres, des mécaniciens, des ingénieurs, des tisserands, des physiciens, des chimistes, des chirurgiens qui devancèrent la plupart des inventions humaines. Je n’ai pas à rappeler ici le génie bâtisseur des guêpes et des abeilles, l’organisation sociale et économique de la ruche et de la fourmilière, les pièges de l’araignée, le nid et l’œuf suspendu de l’Eumène, l’entassement méthodique des proies dans la cellule de l’Odynère, la boule immonde, mais géniale, du Scarabée sacré, les rondelles impeccables du Mégachile, les maçonneries des Chalicodomes, les trois coups de poignard du Sphex dans les trois centres nerveux du grillon, le stylet du Cerceris qui paralyse ses victimes sans les tuer et les conserve indéfiniment à l’état de gibier frais; et tant d’autres traits, si nombreux, qu’on ne saurait les énumérer sans récapituler toute l’œuvre de J.-H. Fabre et déséquilibrer cette étude. Mais ici règne un tel silence, une telle obscurité, qu’il n’y a rien à espérer. Il n’existe pour ainsi dire aucun repère, aucun moyen de communication entre l’univers des insectes et le nôtre; et nous sommes peut-être moins éloignés de saisir et de pénétrer ce qui a lieu dans Saturne ou dans Jupiter que ce qui se déroule dans la fourmilière ou la ruche. Nous ignorons absolument la qualité, le nombre, l’étendue et la nature même de leurs sens.