Part 7
Est-ce pour cette raison qu’il cherche ces bizarres et puérils détours de l’écriture automatique, de la correspondance croisée, de la prémonition symbolique et tant d’autres? Pourtant, dans le cas typique que nous avons cité, il semble parler bien facilement et bien clairement quand il dit à la mère: «Retourne le matelas.» S’il peut prononcer cette phrase, pourquoi lui est-il difficile ou impossible d’ajouter: «Tu y trouveras les allumettes qui doivent mettre le feu aux rideaux?» Qui donc lui défend de le faire et lui ferme la bouche au moment décisif? On retombe dans l’éternelle question: s’il ne peut achever la seconde phrase parce qu’il anéantirait dans son germe l’événement même qu’il prédit, pourquoi prononce-t-il la première? XX Mais il est bon de chercher malgré tout une explication à l’inexplicable; c’est en l’attaquant de toutes parts, à tout hasard, qu’on finira peut-être par l’élucider. On peut donc encore se dire que notre subconscient, quand il nous avertit qu’un malheur va fondre sur nous, voyant tout l’avenir, sait nécessairement que ce malheur est déjà accompli. Comme en lui se mêlent nos deux vies, il s’inquiète, il s’agite autour de notre ignorance trop rassurée. Il cherche à nous prévenir, par énervement, par pitié, afin d’atténuer la cruauté trop soudaine du coup. Il dit toutes les paroles qui peuvent préparer sa venue, le préciser, l’identifier; mais il lui est impossible de prononcer celles qui pourraient l’empêcher d’arriver, attendu qu’il est arrivé, qu’il est déjà présent et peut-être passé, flagrant, ineffaçable, sur un autre plan que celui où nous vivons et que seul nous pouvons apercevoir.
Il se trouve, en un mot, dans la situation de celui qui, parmi des gens paisibles, heureux et trop confiants, connaît seul une mauvaise nouvelle. Il ne peut ni ne veut l’annoncer, ni la cacher entièrement. Il hésite, il s’attarde, il fait des allusions plus ou moins transparentes, mais ne dit pas non plus le dernier mot qui déchaînerait pour ainsi dire la catastrophe dans le cœur de ceux qui l’entourent, car pour ceux-ci qui l’ignorent, cette catastrophe est encore comme si elle n’était pas. Notre subconscient agirait donc envers l’avenir comme nous agissons envers le passé, les deux temps étant pour lui identiques au point qu’il les confond souvent, ainsi qu’on le peut voir notamment dans le célèbre cas «Marmontel» où il se trompe manifestement et rapporte comme accompli un incident qui ne doit avoir lieu que deux mois et demi plus tard. Il nous est naturellement impossible, du point où nous sommes, de comprendre cet emmêlement ou cette coexistence du passé, du présent et du futur; mais ce n’est pas une raison pour la nier; loin de là, c’est probablement ce que l’homme comprend le moins qui s’approche le plus de la vérité. XXI Enfin, pour compliquer la question, on peut très justement objecter que si, en général, les prémonitions sont inutiles et retiennent, systématiquement, semble-t-il, les seules paroles indispensables et péremptoires, il en est néanmoins quelques-unes qui sauvent apparemment ceux qui leur obéissent. Elles sont, il est vrai, plus rares que les premières, mais enfin on en compte un certain nombre d’une authenticité satisfaisante. Reste à savoir jusqu’à quel point elles impliquent la connaissance de l’avenir.
Voici, par exemple, un voyageur qui, arrivé le soir dans une petite ville inconnue et se dirigeant le long de quais mal éclairés vers un hôtel dont il connaît approximativement la situation, éprouve, à un moment donné, l’irrésistible besoin de rebrousser chemin, résiste d’abord à l’impulsion qu’il juge absurde, finit par y céder; et constate le lendemain que, s’il avait fait quelques pas de plus, il serait inévitablement tombé dans un fleuve, où, ne sachant pas nager, seul et sans secours, au fond de la nuit noire, il se serait non moins inévitablement noyé[19]. [19] _Proceedings_, vol. XI, p. 422. Mais s’agit-il ici de la prévision d’un événement?--Non, puisque nul événement ne doit s’accomplir. Il y a simplement perception anormale de la proximité d’une eau inconnue, partant d’un danger imminent, sensibilité subliminale inexpliquée mais assez fréquente. En un mot, le problème de l’avenir ne se pose pas dans ce cas, ni dans tous ceux, fort nombreux, qui lui ressemblent. En voici un autre qui appartient évidemment à la même famille, bien qu’au premier abord il semble supposer la préexistence d’un événement fatal et une vision de l’avenir qui correspondrait exactement à une vision du passé. Un voyageur descend un fleuve en canot, il va couper une boucle en rasant un promontoire, lorsqu’une sorte de voix blanche qu’il a déjà entendue en deux ou trois circonstances graves de sa vie, lui ordonne de traverser immédiatement le courant pour gagner au plus vite l’autre rive. Il est obligé de coucher en joue ses rameurs récalcitrants et de les menacer de mort, tant l’ordre paraît absurde.
A peine sont-ils au milieu du fleuve que le promontoire s’effondre à la place même où ils devaient passer[20]. [20] Prof. TH. FLOURNOY, _Esprits et médiums_, p. 316. La perception du danger imminent est ici, j’en conviens, plus anormale encore que dans l’exemple précédent, mais elle est du même ordre. C’est un phénomène d’hypersensibilité subliminale plus d’une fois constatée, une sorte de prémonition induite par des perceptions subconscientes, qu’on a baptisé du nom barbare de «cryptoesthésie». Mais l’intervalle entre le moment où le péril est signalé et celui où il se réalise est trop court pour que les questions qui se rapportent à la connaissance ou à la préexistence de l’avenir puissent naître en l’occurrence. Il en est à peu près de même de l’aventure d’un dentiste américain, très soigneusement contrôlée par le Dr Hodgson. Ce dentiste surveillait une petite chaudière où fondait de la gutta-percha.
Il entend tout à coup une voix impérieuse lui crier par deux fois: «Cours à la fenêtre, vite! vite!» Il y court, se penche, regarde dans la rue, et au même moment, la chaudière fait explosion, détruisant une grande partie du laboratoire[21]. [21] _Proceedings_, t. XI, p. 424. Ici encore, ce sont vraisemblablement certains indices insaisissables à nos sens ordinaires qui donnent l’éveil à la prudence subconsciente. Il est même possible qu’existe entre les choses et nous une sorte de sympathie ou de communion subliminale qui nous fasse ressentir les épreuves et les émotions de la matière arrivée aux limites de sa résistance; à moins, ce qui est plus probable, qu’il n’y ait qu’une simple coïncidence entre l’idée fortuite d’une explosion possible et la réalisation de celle-ci. Un dernier cas, un peu plus compliqué, est celui du sculpteur Jean Dupré qui, accompagné de sa femme, longe, dans une voiture qu’il conduit lui-même, un précipice à pic. Tout à coup, ils entendent tous deux une voix qui semble venir de la montagne et leur crie: «Arrêtez!» Ils se retournent, ne découvrent personne et poursuivent leur route. Mais les cris redoublent, sans que rien révèle une présence humaine dans la solitude absolue. Enfin le sculpteur descend et constate que l’esse étant tombée, la roue gauche qui rasait l’abîme était sur le point de quitter l’essieu, ce qui devait presque infailliblement verser la voiture dans le gouffre.
Est-il nécessaire, même ici, d’abandonner la théorie des perceptions subconscientes? Savons-nous, et l’auteur du récit, dont la bonne foi n’est pas en cause, pourrait-il nous dire si telles circonstances inaperçues, grincements de la roue, flottement du véhicule, ne lui ont pas donné l’éveil? On sait du reste avec quelle facilité se dramatisent involontairement, sur le champ et surtout par la suite, les anecdotes de ce genre. XXII Ces exemples qui n’épuisent pas la série, suffiront, je pense, à caractériser cette variété de prémonitions. Le problème est plus simple que lorsqu’il s’agit d’avertissements inutiles, à moins qu’on n’y mêle les désincarnés, les intelligences inconnues ou la connaissance réelle de l’avenir; car alors les mêmes difficultés resurgissent et l’avis, qui cette fois paraît efficace, est au fond tout aussi vain. En effet, l’entité mystérieuse qui sait que le voyageur ira jusqu’au bord de l’eau, que la roue sera sur le point de quitter l’essieu, que la chaudière éclatera, que le promontoire s’effondrera à telle seconde précise, doit savoir en même temps que le voyageur ne fera point le dernier pas mortel, que la voiture ne versera pas, que la chaudière ne blessera personne, que le canot s’éloignera du promontoire. Il est inadmissible que voyant ceci, elle ne voie pas cela, puisque tout se passe sur le même point, dans le même moment. Peut-on dire que, si elle n’avait pas averti, le petit mouvement sauveur n’eût pas été exécuté?
Comment imaginer cet avenir qui, simultanément, a des parties immuables et d’autres qui ne le sont point? S’il est prévu que le promontoire s’effondrera et que le voyageur échappera grâce à l’avis surnaturel, il est nécessairement prévu que cet avis sera donné; et dès lors à quoi rime cette vaine comédie? Je n’en vois pas d’explication raisonnable dans l’hypothèse spirite ou spiritualiste qui suppose la connaissance entière de l’avenir, tout au moins sur un point et un moment déterminés. Il en est une au contraire fort acceptable si l’on s’en tient à la subconscience. Celle-ci, en effet, sans voir, dans la plupart des cas, nettement et totalement l’avenir immédiat, peut néanmoins avoir, grâce à des indices qui échappent à notre clairvoyance extérieure, l’intuition d’un péril imminent. Elle peut aussi posséder une vision partielle, intermittente, papillotante pour ainsi dire de l’événement futur, et, dans le doute, donner à tout hasard un avertissement affolé qui, d’ailleurs, ne changera rien à ce qui est déjà. XXIII Somme toute, constatons une fois de plus que les prémonitions utiles anéantissent forcément l’événement dans son germe et se détruisent par conséquent elles-mêmes, en sorte que tout contrôle est impossible. Elles n’auraient d’existence que si elles prophétisaient un événement d’ordre général auquel le sujet n’échapperait que grâce à l’avertissement.
Si elles avaient dit à quelqu’un qui aurait eu l’intention d’aller à Messine deux ou trois semaines avant la catastrophe: «N’y allez pas, car cette ville sera détruite avant la fin du mois», nous posséderions un exemple excellent. Mais il est remarquable que les prémonitions authentiques de ce genre sont très rares et toujours assez imprécises quant à l’événement d’ordre général. Dans l’excellent recueil de M. Bozzano, qui est une sorte de _Somme_ des phénomènes prémonitoires, les seuls cas assez nets sont le CLVe et le CLVIIIe tirés l’un et l’autre du _Journal of the S. P. R._ Dans le premier[22], une mère fait rappeler par une domestique sa fillette déjà sortie de la maison et qui comptait aller s’asseoir sur des rochers que surplombait une voie ferrée. Au départ de la petite fille, la mère avait entendu à plusieurs reprises, une voix intérieure qui disait: «Envoie vers elle immédiatement, ou il lui arrivera quelque chose d’épouvantable.» Or, peu après, un train déraillait et la locomotive venait se briser sur les rochers, exactement à l’endroit où l’enfant avait coutume de s’asseoir. [22] _Journal of the S. P.
R._, vol. VIII, p. 45. Dans l’autre cas[23], sur lequel le professeur W.-F. Barrett fit une enquête spéciale, le capitaine Mac Gowan, se trouvant à Brooklyn avec ses deux fils encore jeunes, avait promis à ceux-ci de les conduire au théâtre. Il va la veille choisir ses places et acheter les billets; mais le matin du jour fixé, il entend une voix intérieure lui répéter impérieusement: «Ne va pas au théâtre, reconduis tes fils au collège.» Il hésite, abandonne et reprend son projet, puis enfin, sur les instances de la voix qui ne cesse de l’obséder, y renonce définitivement, au grand chagrin des deux jeunes gens. La même nuit, le théâtre brûlait et trois cents personnes périssaient dans les flammes. [23] _Journal of the S. P. R._, vol.
I, p. 283. On pourrait y joindre la prévision de la bataille de Borodino, rapportée dans le journal du Quaker Étienne de Grellet, à laquelle, d’ailleurs, j’ai déjà fait allusion; et dont voici le récit plus détaillé: Environ trois mois avant l’entrée des Français en Russie, la femme du général Toutschkoff rêva qu’étant à l’hôtel, dans une ville inconnue, son père était entré, tenant son fils unique par la main et lui disant tristement: «Ton bonheur est fini, ton mari est tombé. Il est tombé à Borodino.» Le rêve revint trois fois. Elle éprouva une telle angoisse qu’elle réveilla son mari et lui demanda: «Où est Borodino?» Ils cherchèrent le nom sur la carte et ne le trouvèrent point. Avant l’arrivée des Français à Moscou, le comte Toutschkoff fut mis à la tête de la réserve. Un matin, le père de la comtesse, tenant son fils par la main, entra dans la chambre de l’hôtel qu’elle habitait. Il était triste comme elle l’avait vu dans son rêve, et lui dit: «Il est tombé, il est tombé à Borodino.» Elle se vit dans la même chambre, entouré des mêmes objets que dans son rêve; et son mari venait en effet de périr dans la bataille livrée près de la rivière de Borodino qui donne son nom à un petit village. XXIV Il y a là, évidemment, un exemple très rare, peut-être unique, de prédiction à longue échéance d’un grand événement historique que nul ne pouvait prévoir.
Il remue plus profondément qu’aucun autre les énormes problèmes de la fatalité, du libre arbitre, de la responsabilité. Mais est-il assez rigoureusement établi pour qu’on en puisse faire état? C’est ce que je ne saurais dire. En tout cas, il n’a pas passé par les cribles de la _S. P. R._ Ensuite, au point de vue spécial qui nous occupe pour l’instant, on ne peut affirmer que cette prémonition eût eu quelque chance d’être utile et d’empêcher le général de se rendre à Borodino. Il est fort probable qu’il ignorait où il allait, où il était; et du reste, pris dans l’engrenage de la guerre, il ne lui appartenait point d’en dégager sa destinée. La prémonition n’avait donc pu se faire que parce qu’il était certain qu’elle ne serait pas obéie.
Quant aux deux cas précédents, les CLVe et CLVIIIe, remarquons ici encore les étranges réticences habituelles et combien il est difficile d’expliquer ces prémonitions si on ne les attribue pas à notre subconscience. L’événement principal, inéluctable, n’y est pas précisé; mais une conséquence accessoire semble détournée, comme pour faire croire à je ne sais quel libre arbitre. Pourtant, l’entité mystérieuse qui prévoyait la catastrophe devait prévoir aussi que rien n’arriverait à celui qu’elle prévenait; et, dès lors, nous retombons dans l’inutile comédie dont nous parlions plus haut. Au lieu que dans l’hypothèse de la subconscience, celle-ci peut, comme dans le cas du voyageur, du promontoire, de la chaudière et de la voiture, avoir cette fois, non plus par des inférences ou des indices qui échappent à notre clairvoyance, mais par d’autres voies inconnues, le pressentiment vague d’un péril imminent, ou, comme je l’ai déjà dit, une vision partielle, intermittente et indéterminée de l’événement futur, et, dans le doute, jeter son cri d’alarme. Après quoi, reconnaissons qu’il est presque interdit à la raison humaine de s’égarer en ces parages; et que le rôle de prophète, après celui de commentateur de prophéties, est un des plus difficiles, des plus ingrats qu’on puisse tenir sur la scène de ce monde. XXV Je ne sais s’il est bien nécessaire, pour clore ces chapitres, d’aborder, après tant d’autres, le problème de la préexistence de l’avenir qui englobe ceux de la fatalité, du libre arbitre, du temps et de l’espace, c’est-à-dire tous les points qui touchent aux sources essentielles du grand mystère de l’univers. Les théologiens et les métaphysiciens les ont attaqués de toutes parts sans nous donner le moindre espoir de les résoudre. Parmi ceux que nous pose la vie, il n’en est pas auxquels notre cerveau paraisse plus exactement, plus rigoureusement fermé, et ils demeurent sinon aussi inimaginables, du moins aussi peu compréhensibles que le jour qu’on les aperçut pour la première fois.
Qu’est-ce qui correspond, en dehors de nous, à ce que nous appelons le temps et l’espace? Nous n’en savons rien; et Kant qui parle au nom des «Aprioristes» qui tiennent que l’idée du temps nous est innée, ne nous apprend pas grand’chose lorsqu’il nous dit que le temps, comme l’espace, est une forme _a priori_ de notre sensibilité, c’est-à-dire une intuition devançant l’expérience; de même que Guyau, parmi les «Empiristes» qui estiment que cette idée ne s’acquiert que par l’expérience, ne nous éclaire pas davantage en déclarant que ce même temps est la formule abstraite des changements de l’univers. Que l’espace, comme le veut Leibnitz, soit un ordre de coexistences et le temps un ordre de successions, que ce soit par l’espace que nous arrivions à nous représenter le temps ou que le temps soit une forme nécessaire de toute représentation, que celui-ci soit le père de celui-là ou inversement, une chose est certaine, c’est que tous les efforts des aprioristes kantiens ou néo-kantiens, des empiristes purs et des empiristes idéalistes, aboutissent aux mêmes ténèbres; c’est que tous les philosophes qui s’en sont occupés, parmi lesquels on peut citer pêle-mêle les plus grands noms de la pensée d’hier et d’aujourd’hui: Spencer, Helmholtz, Renouvier, James Sully, Stumpf, William James, Ward, Stuart Mill, Ribot, Fouillée, Guyau, Bain, Lechalas, Balmès, Dunan et combien d’autres, n’ont pu domestiquer la double et formidable énigme, et que leurs théories les plus contradictoires sont également défendables et luttent vainement dans l’obscurité contre des ombres qui n’appartiennent pas à notre monde. XXVI Afin d’entrevoir, tel qu’il se présente à chacun de nous, cet étrange problème de la préexistence de l’avenir, essayons plus humblement de le transposer en images tangibles, de le mettre, pour ainsi dire, en scène. J’écris ces lignes assis sur une pierre, à l’ombre de grands hêtres qui dominent un petit bourg de Normandie. C’est un de ces beaux jours d’été où la douceur de vivre devient presque visible dans la coupe d’azur que forme l’horizon. Au loin s’étale l’immense et fertile vallée de la Seine, aux pâturages verts peuplés d’arbres tranquilles entre lesquels coule le fleuve comme un long chemin d’allégresse qui mène aux bleuâtres collines de l’estuaire. A mes pieds, sous de jeunes tilleuls, s’arrondit la place du village.
Une procession sort de l’église, et parmi des prières et des chants monotones, on promène la statue de la Vierge autour du sanctuaire. Je saisis tous les détails de la cérémonie: le vieux curé finaud qui porte sans conviction un reliquaire minuscule, quatre chantres qui, de leur bouche ouverte jusqu’aux cheveux, répandent distraitement un latin qu’ils ne comprennent point, deux enfants de chœur facétieux, aux robes élimées, une vingtaine de petites, de jeunes et de vieilles filles, vêtues de blanc, empesées, ballonnées, boucanées, que suivent six ou sept notables aux redingotes déjetées. Le cortège disparaît derrière les arbres, reparaît au détour du chemin et rentre prestement dans l’église. Cinq heures sonnent au clocher, comme pour congédier la scène et marquer dans l’histoire infinie des événements, dont nul ne gardera le souvenir, la fin d’un spectacle qui, jusqu’à la mort de la terre et des mondes qui l’entourent, ne sera plus jamais pareil à ce qu’il fut durant les quelques minutes qu’il amusa mes yeux. En effet, on aura beau recommencer la procession l’année prochaine et les années suivantes, jamais plus elle ne sera la même; non seulement plusieurs de ses acteurs auront probablement disparu, mais tous ceux qui reprendront leur place dans ses rangs auront subi les mille petits changements visibles ou invisibles qu’opère dans la vie le passage des jours et des semaines. En un mot, ce moment insignifiant est unique, irrécouvrable, inimitable, comme tous les moments de l’existence de toutes choses; et ce petit tableau, durant quelques secondes en suspens sur la durée sans bornes, est tombé dans l’éternité où désormais il se maintiendra tout entier jusqu’à la fin des temps, si bien que si quelqu’un pouvait un jour ressaisir dans le passé, parmi ce qu’on a appelé «les clichés astraux», l’image de ce qu’il fut, il l’y retrouverait intact, inaltéré, indélébile, irrécusable. XXVII Nous concevons assez facilement qu’on puisse ainsi rejoindre et revoir le cliché d’un événement qui n’est plus; et la clairvoyance rétrospective nous paraît merveilleuse mais non point impossible. Elle étonne mais ne renverse pas notre raison.
Mais qu’il s’agisse de récupérer la même image dans l’avenir, notre fantaisie la plus téméraire lâche pied dès les premiers pas. Comment admettre qu’existe quelque part la représentation ou la reproduction de ce qui n’a pas encore existé? Pourtant, certains faits que nous venons d’étudier semblent prouver, d’une façon presque satisfaisante, que de telles représentations non seulement sont possibles mais qu’on peut les atteindre plus fréquemment, pour ne pas dire plus aisément, que celles du passé. Or, dès que cette représentation préexiste, comme il est nécessaire de l’admettre dans un certain nombre de prémonitions, l’énigme est la même que cette préexistence soit de quelques heures, de quelques années ou de plusieurs siècles. Il est donc possible,--car il faut en ces choses aller droit aux extrêmes ou n’y pas toucher,--il est donc possible qu’un clairvoyant plus puissant que les nôtres, dieu, demi-dieu, démon, intelligence inconnue, universelle ou vagabonde, ait vu cette procession il y a cent mille ans, alors que rien n’était de ce qui la compose et l’entoure; et que la terre même qui la porte n’avait pas encore émergé des profondeurs de l’océan. Et d’autres clairvoyants, aussi puissants que le premier, qui, de siècle en siècle, auraient regardé le même point et le même moment, y auraient toujours aperçu, à travers les vicissitudes et les bouleversements des mers, des rivages, des forêts, la même procession autour de la même petite église qui sommeillait encore dans le limon marin, et formée des mêmes personnages issus d’une race dont il n’y avait peut-être pas encore de représentants sur la terre. XXVIII Évidemment, il nous est difficile de comprendre que l’avenir puisse ainsi précéder le néant, que le présent soit en même temps le futur et le passé ou que ce qui n’est pas encore soit déjà en même temps qu’il n’est plus. Mais, d’autre part, il nous est tout aussi malaisé de concevoir que l’avenir ne préexiste pas, qu’il n’y ait rien avant le présent et que tout ne soit que présent ou passé.