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Part 12

Elles sont entraînées, elles ne savent jusqu’où, dans un infini qui n’a plus ni formes, ni bornes, soumis à des lois qui n’ont plus rien d’humain, où chacun de ces petits signes vivaces et tyranniques, qui s’agitent et dansent par milliers sous la plume, représente des vérités sans nom, mais éternelles, invincibles, inévitables. Nous croyons les diriger et ils nous asservissent. Nous nous époumonons à les suivre dans leurs espaces inhabitables. En y touchant, nous déchaînons une force que nous ne pouvons plus contenir. Ils font de nous tout ce qu’ils veulent, et toujours finissent par nous précipiter, aveuglés et transis, dans de l’illimité sans images ou contre une barrière de glace où se brisent toutes nos pensées, toutes nos volontés. On peut donc, faute de mieux, expliquer le mystère d’Elberfeld par le mystère non moins obscur qui enveloppe les nombres. C’est, en somme, changer de place dans les ténèbres; mais enfin, c’est souvent à force de changer de place dans la nuit qu’on finit par découvrir la petite lueur qui indique un sentier praticable. Quoi qu’il en soit, et pour rejoindre des idées plus précises, on cite plus d’un exemple qui prouve que le don de manier les grands chiffres est à peu près indépendant de l’intelligence proprement dite.

L’un des plus curieux est celui d’un jeune pâtre italien, Vito Mangiamele, présenté en 1837 à l’Académie des Sciences de Paris, et qui, âgé de dix ans, et dépourvu de l’instruction la plus élémentaire, savait extraire en une demi-minute la racine cubique d’un nombre de sept chiffres. Un autre, plus frappant encore, également mentionné par le Dr Claparède dans son étude sur les chevaux savants, est celui d’un aveugle-né interné à l’asile d’aliénés d’Armentières. Cet aveugle, nommé Fleury, dégénéré et à peu près idiot, calcule, en une minute quinze secondes, le nombre de secondes qu’il y a en 39 ans, 3 mois et 12 heures, sans oublier les années bissextiles. On lui explique ce que c’est que la racine carrée, sans lui indiquer la méthode d’extraction classique, et, bientôt, presque aussi rapidement qu’Inaudi, il extrait sans erreur les racines carrées de nombres de quatre chiffres en donnant le reste. On sait d’autre part qu’un mathématicien de génie comme Henri Poincaré s’avouait incapable de faire une addition sans faute. XXIX De l’atmosphère peut-être enchantée qui règne autour des nombres, nous passerons plus facilement aux brumes encore plus magiques de la dernière hypothèse, la seule, qui, pour l’instant nous reste: l’hypothèse médiumnique qui n’est pas, rappelons-le, l’hypothèse télépathique proprement dite que des expériences décisives nous ont fait écarter. Ayons le courage de nous y hasarder. Quand on ne peut plus interpréter un phénomène par le connu, il faut bien tenter de le faire par de l’inconnu.

Nous entrons donc dans une province nouvelle d’un grand royaume inexploré, où nous ne trouverons plus aucun guide. Les phénomènes médiumniques, les manifestations de la subconscience ou du subliminal, d’homme à homme, nous avons eu plus d’une fois l’occasion de nous en assurer, sont capricieuses, indisciplinées, évasives, incertaines, mais plus fréquentes qu’on ne croyait, et, pour qui les examine sérieusement et loyalement, souvent incontestables. A-t-on constaté de l’homme à l’animal des manifestations analogues? L’étude déjà fort difficile quand il s’agit de l’homme, l’est encore bien davantage lorsqu’on interroge des témoins condamnés au silence. Il y a cependant quelques animaux que l’on tient pour «psychiques», c’est-à-dire sensibles à certaines influences subliminales. On range d’habitude, dans cette catégorie assez mal définie, le chat, le chien et le cheval. On pourrait peut-être ajouter à ces bêtes superstitieuses, certains oiseaux plus ou moins fatidiques et même quelques insectes, notamment les abeilles. D’autres animaux, l’éléphant, par exemple, et le singe, paraissent réfractaires au mystère.

Quoi qu’il en soit, M. Ernest Bozzano, dans une excellente étude sur les _Perceptions psychiques des animaux_[27], a réuni, en 1905, soixante-neuf cas de télépathie, de pressentiments, d’hallucinations visuelles ou auditives, dont les personnages principaux sont des chats, des chiens et des chevaux. Il s’y trouve même des chiens revenants ou fantômes qui, après leur mort, viennent hanter les demeures où ils furent heureux. La plupart de ces cas sont empruntés aux _Proceedings de la S. P. R._; c’est dire qu’ils sont presque tous très sévèrement contrôlés. Il est impossible, à moins de couvrir ces pages d’anecdotes souvent frappantes et touchantes, mais un peu encombrantes, d’en donner ici ne fût-ce qu’une brève énumération. Il suffira de noter que parfois le chien se met à hurler à la mort, à la minute exacte où son maître succombe, par exemple sur un champ de bataille situé à des centaines de kilomètres de l’endroit où se trouve l’animal.

Plus fréquemment, le chat, le chien et le cheval manifestent nettement qu’ils perçoivent, souvent avant les hommes, les apparitions télépathiques, les phantasmes des vivants ou des morts. Les chevaux notamment paraissent très sensibles aux lieux qui passent pour hantés ou phantasmogènes. Somme toute, il résulte de ces observations qu’on ne saurait guère contester que ces animaux communiquent autant que nous, et peut-être de la même façon, avec le mystère qui nous entoure. Il y a des moments où, comme l’homme, ils voient l’invisible et perçoivent des événements, des influences, des émotions qui se trouvent hors de la portée de leurs sens normaux. Il est donc permis de croire qu’il y a dans leur système nerveux, dans une partie reculée et secrète de leur être, les mêmes éléments psychiques qui les relie à un inconnu qui leur inspire autant de terreur qu’à nous-mêmes. Et, soit dit en passant, cette terreur est assez singulière, car, après tout, qu’ont-ils à craindre d’un fantôme ou d’une apparition, eux qui, nous en sommes convaincus, n’ont pas de vie d’outre-tombe et devraient par conséquent demeurer parfaitement indifférents aux manifestations d’un monde où ils ne pénétreront point? [27] _Annales des Sciences psychiques_, août 1915, p. 422-469. On dira peut-être qu’il n’est pas certain que ces apparitions soient objectives, qu’elles répondent à une réalité extérieure; mais qu’il est fort possible qu’elles naissent uniquement dans le cerveau de l’homme ou de l’animal. Ce n’est pas le moment de discuter ce point très obscur qui remet en question tout le surnaturel et tous les problèmes de l’au-delà.

Il importe seulement de constater que tantôt c’est l’homme qui transmet à l’animal sa terreur, sa perception ou son idée de l’invisible; et tantôt l’animal qui transmet les siennes à l’homme. Il y a donc là des intercommunications qui émanent d’une source commune plus profonde que toutes celles que nous connaissons, et qui, pour en sortir ou pour y revenir, passent par d’autres chemins que ceux de nos sens habituels. Or, tout cela appartient à cette sensibilité inexpliquée, à ce trésor secret, à cette puissance psychique encore indéterminée qu’en attendant mieux on appelle le subconscient ou le subliminal. Au surplus, il n’est pas surprenant que chez les animaux ces facultés subliminales, non seulement existent, mais qu’elles soient peut-être plus aiguës et plus actives que chez nous, puisque c’est notre vie consciente et anormalement individualisée qui les atrophie en les reléguant à une oisiveté où elles ont de plus en plus rarement l’occasion de s’exercer; au lieu qu’en nos frères moins dégagés de l’univers, la conscience, si l’on peut appeler de ce nom une très précaire et très confuse notion du moi, se réduit à quelques actes élémentaires. Ils sont bien moins que nous séparés de la vie ambiante et totale et possèdent encore un certain nombre de ces sens plus étendus et indéterminés dont l’envahissement d’une faculté spéciale et intolérante, l’intelligence, nous a peu à peu dépouillés. Parmi ces sens, que jusqu’ici nous appelons instincts, faute d’un mot plus propre et plus décisif, qui devient nécessaire, est-il besoin de citer ceux de l’orientation, de la migration, de la prévision du temps, des tremblements de terre, des avalanches et tant d’autres que, sans doute, nous ne soupçonnons même pas? Tout cela n’appartient-il pas à un subliminal qui ne diffère du nôtre que par sa plus grande richesse? XXX Je sais bien que cette explication par le subliminal n’expliquera pas grand’chose et ne fera tout au plus qu’éclairer de l’incompréhensible à l’aide de l’inconnu.

Mais expliquer un phénomène, comme le dit fort justement le Dr J. de Modzelwski, «c’est émettre une hypothèse qui nous est plus familière et plus compréhensible que le phénomène en question». C’est en réalité ce que nous faisons constamment et presque exclusivement en physique, en chimie, en biologie et dans toutes les sciences sans exception. Expliquer un phénomène, ce n’est pas nécessairement le rendre clair et limpide comme deux et deux font quatre; encore que le fait que deux et deux fassent quatre ne soit pas, si l’on va au fond des choses, aussi clair et limpide qu’il en a l’air. Ce que dans ce cas-ci, comme dans la plupart des autres, on appelle abusivement expliquer, c’est simplement confronter le mystère inattendu que nous offrent ces chevaux à quelques phénomènes d’ailleurs inconnus, mais plus anciennement et plus fréquemment constatés. Et ce même mystère, expliqué de la sorte, servira quelque jour à en expliquer d’autres. C’est ainsi que procède la science. Il ne faut pas l’en blâmer; elle fait ce qu’elle peut, et il ne semble pas qu’il y ait d’autres voies. XXXI Si nous consentons à cette explication par le subliminal, qui est une sorte de participation mystérieuse à tout ce qui se passe en ce monde et dans les autres, bien des obstacles tombent et nous entrons dans une région nouvelle où nous nous rapprochons étrangement des animaux et devenons réellement leurs frères par les liens les plus profonds et peut-être les seuls essentiels de la vie.

Ils prennent part, dès lors, aux grandes énigmes humaines, aux faits et gestes extraordinaires de notre hôte inconnu, et si, depuis que nous observons plus attentivement celui-ci, rien ne nous étonne de ce qu’il réalise en nous, rien non plus ne devrait nous étonner de ce qu’il réalise en eux. Nous nous trouvons avec eux sur le même plan, dans on ne sait quel élément encore indéterminé, où ce n’est plus l’intelligence qui règne seule, mais une autre puissance spirituelle qui ne tient plus compte du cerveau, qui passe par d’autres chemins, et qui serait plutôt la substance psychique même de l’univers, non plus canalisée, isolée et spécialisée par l’homme, mais éparse, multiforme, et peut-être, si nous pouvions la dépister, égale en tout ce qui existe. La plupart des phénomènes médiumniques que nous constatons d’homme à homme, il n’y a dès lors plus de raison pour que les chevaux n’y participent point; et leur mystère se confond avec ceux de la métapsychique humaine. Si leur subliminal s’apparente au nôtre, noms pouvons d’abord étendre à l’extrême l’hypothèse télépathique qui n’a, pour ainsi dire, pas de limites, car en fait de télépathie, comme l’a dit Myers, tout ce qu’il est permis d’affirmer, «c’est que la vie a le pouvoir de se manifester à la vie». On peut donc se demander si le problème que je propose au cheval, sans en connaître les données, n’est pas communiqué à mon subliminal qui l’ignore, par celui du cheval qui l’a lu. Il est à peu près établi que ceci est possible entre subliminaux humains. Est-ce moi qui voit la solution et la transmet au cheval qui ne fait que me la rendre? Mais s’il s’agit d’un problème que je suis moi-même incapable de résoudre?

D’où vient alors la solution? Je ne sais si l’expérience a été tentée, dans les mêmes conditions, avec un médium humain. Du reste, si elle réussissait, elle se confondrait plus ou moins avec le phénomène également subliminal des calculateurs prodiges, auquel, dans l’atmosphère un peu surhumaine où nous nous trouvons, on est presque forcément amené à assimiler l’énigme des chevaux mathématiciens. C’est, de toutes les interprétations, celle qui, pour l’instant, me paraît la moins excentrique et la plus naturelle. Nous avons vu que le don de manier les grands chiffres est à peu près étranger à l’intelligence proprement dite; on peut même affirmer que dans certains cas, il en est évidemment et complètement indépendant. Dans ces derniers, le don se manifeste avant toute éducation et dès les premières années de l’enfance. Si nous nous en rapportons au tableau très soigneusement dressé par M. Scripture[28], nous voyons que, chez Ampère, il se révèle à l’âge de 3 ans, chez Colburn à 6, chez Gauss à 3, chez Mangiamele à 10, chez Safford à 6, chez Whateley à 3 ans, etc.

Généralement, il ne subsiste que durant quelques années, s’affaiblit rapidement avec l’âge; et le plus souvent disparaît brusquement au moment où celui qui le possédait commence à fréquenter l’école. [28] _American Journal of Psychol._, IV, 1er avril 1901. Quand on demande à ces enfants, et même à la plupart des calculateurs prodiges parvenus à l’âge d’homme, de quelle façon ils s’y prennent pour résoudre les problèmes énormes et compliqués qu’on leur propose, ils répondent qu’ils n’en savent rien. Bidder, par exemple, déclare qu’il lui est impossible de dire comment il peut déterminer d’instinct le logarithme d’un nombre composé de 7 ou 8 chiffres. Même constatation chez Safford qui, à 10 ans, faisait de tête, sans jamais se tromper, des multiplications dont le résultat comptait 36 chiffres. La solution se présente et s’impose spontanément; c’est une vision, une impression, une inspiration, une intuition venue on ne sait d’où, soudaine, indubitable. Le plus souvent, ils n’essaient même pas de calculer. Au contraire de ce qu’on croit généralement, ils n’ont pas de méthode particulière; ou, si méthode il y a, c’est plutôt une manière pratique de subdiviser l’intuition. On dirait que de l’énoncé même du problème jaillit subitement la solution, pareille à une hallucination véridique.

Elle a l’air de surgir, infaillible et toute prête, d’une sorte de réservoir éternel et cosmique où dorment les réponses à toutes les questions. On ne saurait donc contester qu’il y a là un phénomène qui se passe au-dessus ou au-dessous du cerveau, à côté de la conscience et de la raison, en dehors de toutes les méthodes et de toutes les habitudes intellectuelles; et c’est précisément pour des phénomènes de ce genre que Myers a imaginé le mot «subliminal»[29]. [29] Inutile, je pense, de rappeler à ce propos l’étymologie du mot: _Sub Limen_, ce qui se passe sous le seuil de la conscience. Ajoutons, comme le fait très justement remarquer M. de Vesme, que le subliminal n’est pas exactement ce que la psychologie classique appelle _la subconscience_, cette dernière n’enregistrant que des notions perçues d’une façon normale et ne possédant que des facultés normales, c’est-à-dire reconnues aujourd’hui par la science officielle. XXXII Tout ceci ne nous rapproche-t-il pas quelque peu de nos chevaux calculateurs? Dès qu’il est avéré que la solution d’un problème mathématique ne dépend plus exclusivement du cerveau mais d’une autre faculté, d’une autre puissance spirituelle dont la présence, sous des formes diverses, a été indubitablement constatée en certains animaux, il n’est plus tout à fait téméraire ou extravagant d’insinuer que peut-être, chez le cheval, le même phénomène se reproduit et se déroule dans le même inconnu où se mêlent d’ailleurs, dans une nuit pareille, les mystères des nombres et ceux de l’inconscience. Je sais bien qu’une explication qui se charge à tel point de mystères n’explique presque rien de plus que le silence; mais enfin c’est du moins un silence traversé de murmures inquiets et de chuchotements attentifs qui valent mieux que la morne ignorance sans espoir à laquelle il faudrait bien se résigner si l’on ne s’évertuait malgré tout, comme c’est le grand devoir de l’homme, à surprendre une étincelle dans les ténèbres. Il va sans dire que les objections s’élèvent de toutes parts. Parmi les hommes, les calculateurs prodiges sont considérés comme des monstres, des sortes de phénomènes tératologiques extrêmement rares.

On en compte au plus une demi-douzaine par siècle, au lieu que parmi les chevaux, la faculté semblerait presque générale ou tout au moins fort commune. En effet, sur les six ou sept étalons que Krall a tenté d’initier aux arcanes de la mathématique, il n’en a trouvé que deux qui lui parurent trop médiocrement doués pour qu’il s’attardât à leur éducation. C’étaient, je crois, deux purs-sang qui lui avaient été donnés par le grand-duc de Mecklembourg et qu’il renvoya à leurs somptueuses écuries. Chez les quatre ou cinq autres, pris au hasard, et tels que les offraient les circonstances, il rencontra des aptitudes inégales, il est vrai, mais qui se développèrent sans difficulté et donnent l’impression qu’elles sont normalement latentes et inactives au fond de toute âme chevaline. Au point de vue mathématique, le subliminal du cheval serait donc supérieur au subliminal humain? Pourquoi pas? Tout son subliminal est probablement supérieur, plus étendu, plus jeune, plus vierge, plus vivant, et moins encombré que le nôtre, n’étant pas sans cesse attaqué, tyrannisé, humilié par l’intelligence qui le ronge, l’étouffe, le recouvre et le relègue dans un coin sans air et sans lumière. Le sien est toujours présent, toujours en éveil; le nôtre n’est jamais là, il dort au fond d’un puits abandonné et il faut des opérations, des réussites, des événements exceptionnels pour le tirer de son sommeil et de son abîme oublié.

Tout cela paraît bien extraordinaire; mais de toute façon nous voici dans l’extraordinaire et cette issue est peut-être la moins aventureuse. Il ne s’agit pas, ne l’oublions point, d’une opération cérébrale, d’un travail intellectuel, mais d’un don divinatoire étroitement apparenté à d’autres dons de même nature et de même origine qui ne sont pas exclusivement propres à l’homme. Aucune observation, aucune expérience ne nous permet jusqu’ici d’établir une différence entre le subliminal humain et celui de la bête. Au contraire, le nombre encore restreint de celles que nous possédons décèle entre les deux de frappantes et constantes analogies. Dans la plupart de ces opérations d’arithmétique, notamment, le subliminal du cheval se comporte exactement comme celui du médium en état de «trance». Il retourne volontiers le chiffre de la solution; il répond par exemple 37, au lieu de 73, phénomène médiumnique si connu et si fréquent qu’on l’appelle «l’écriture en miroir». Il se trompe assez souvent dans les additions, les soustractions les plus élémentaires, beaucoup plus rarement dans les extractions de racines les plus compliquées, ce qui est encore, dans des cas similaires, la xénoglossie, la psychométrie, par exemple, une des bizarreries du médiumnisme humain et s’explique par les mêmes raisons, c’est-à-dire par une intervention inopportune de l’intelligence toujours faillible qui vient altérer en s’y mêlant les certitudes d’un subliminal qui, laissé à lui-même, ne se trompe jamais. Il est en effet assez probable que le cheval, sachant réellement résoudre les petites opérations, ne s’en remet plus uniquement à son intuition, et dès lors tâtonne et patauge.

La solution flotte entre l’intelligence et le subliminal, et passant de l’une, qui n’est pas très sûre d’elle, à l’autre qui n’est pas impérieusement sollicitée, se dégage comme elle peut du conflit. Il en est de même pour le médium psychomètre ou spirite qui cherche à tirer parti de ce qu’il sait par les voies ordinaires afin de compléter les visions ou les révélations de sa sensibilité subconsciente. Lui aussi, dans ce cas, commet presque toujours de flagrantes et inexplicables erreurs. On trouverait encore bien d’autres analogies; notamment l’inégalité des séances. Rien n’est plus journalier, plus capricieux que les manifestations du médiumnisme humain. Qu’il s’agisse d’écriture automatique, de psychométrie, de matérialisations, etc., on a des séries de soirées qui ne donnent que des résultats dérisoires. Puis, brusquement, pour des raisons encore mal définies: l’état de l’atmosphère, la présence de tels ou tels témoins, que sais-je, les phénomènes les plus irrécusables et les plus déconcertants se manifestent coup sur coup. Il en va exactement de même des chevaux; leurs fantaisies désordonnées, leurs imprévisibles lubies font le désespoir de l’excellent Krall qui, les jours des grandes épreuves, n’ouvre jamais sans angoisse la porte de l’écurie incertaine.

Il suffit que la figure trop barbue ou trop sévère d’un savant ne leur revienne pas, pour qu’ils prennent un diabolique plaisir à répondre à tort et à travers, plusieurs heures, voire plusieurs jours durant, aux questions les plus élémentaires. Autres traits communs: la personnalité très marquée des «raps» ou coups médiumniques, et les communications qu’on appelle «communications télépathiques retardées», c’est-à-dire celles où l’on obtient, tout à coup, vers la fin d’une séance, la réponse à une question posée dès le début et à laquelle personne ne pensait plus. L’une même des objections en apparence les plus fortes qu’on ait faites au médiumnisme du cheval vient encore confirmer celui-ci. Si c’est de la subconscience de l’animal que vient la réponse, comment se fait-il, s’est-on demandé, qu’il soit d’abord nécessaire de lui apprendre les éléments du langage, des mathématiques, etc., en s’adressant forcément à sa conscience normale par le moyen de ses sens; et que Berto, par exemple, soit incapable de résoudre les mêmes problèmes que Muhamed? M. de Vesme a fort bien réfuté cette objection. «Pour produire, nous dit-il, de l’écriture automatique, il faut qu’un médium ait appris à écrire; pour que Victorien Sardou ou Mlle Hélène Schmit aient pu produire leurs dessins et peintures médiumniques, il fallait qu’ils eussent appris les rudiments de l’art du dessin et de la peinture; Tartini n’aurait pas composé en rêve la _Sérénade du Diable_ s’il n’avait pas connu la musique, et ainsi de suite. La cérébration subconsciente, pour merveilleuse qu’elle soit, ne peut se faire que sur des éléments acquis d’une façon quelconque. Jamais celle de l’aveugle-né ne lui fera voir des couleurs.» Voilà donc, dans ce parallèle qu’on pourrait du reste prolonger, plusieurs traits de ressemblance assez nettement caractérisés. On y saisit au vif les mêmes habitudes, les mêmes contradictions et les mêmes manies; et c’est bien l’ombre étrange et grandiose de notre hôte inconnu que nous reconnaissons une fois de plus.

XXXIII Reste la grande objection qu’on peut tirer de la nature même du phénomène, de la distance réellement infranchissable qui sépare toute la vie du cheval de la vie abstraite et impénétrable des nombres. Comment son subliminal peut-il, un seul instant, s’intéresser à des signes qui, pour lui, ne représentent rien, n’ont aucun rapport avec son organisme et n’atteindront jamais son existence? Mais d’abord, il en va de même de l’enfant ou de l’illettré calculateur. Il ne s’intéresse pas davantage aux chiffres qu’il déchaîne. Il ignore complètement les conséquences des problèmes qu’il résout. Il jongle avec des figures qui, pour lui, n’ont guère plus de sens que pour le cheval. Il est incapable de rendre compte de ce qu’il fait, et sa subconscience agit, elle aussi, dans une sorte de rêve indifférent et lointain. Il est vrai qu’ici l’on peut invoquer l’atavisme et sa mémoire; mais cette différence suffit-elle à trancher la difficulté et à séparer définitivement les deux phénomènes?

Invoquer l’atavisme, c’est toujours invoquer le subliminal, et il n’est pas du tout certain que celui-ci soit borné par l’intérêt de l’organisme qui l’héberge. Il paraît, au contraire, en maintes circonstances, se répandre et s’étendre bien au delà de cet organisme où il réside, dirait-on, accidentellement et provisoirement. Il tient à montrer, semble-t-il, qu’il est en relation avec tout ce qui existe. Il s’affirme, le plus souvent possible, universel et impersonnel. Il n’a, nous l’avons vu à propos des apparitions et des prémonitions, qu’un très médiocre souci du bonheur et même du salut de celui qui le nourrit et lui donne asile. Il prédit à son hôte d’une vie, des accidents que celui-ci ne peut pas éviter ou qui ne le regardent point. Il lui fait voir d’avance, par exemple, toutes les circonstances de la mort d’un inconnu dont on n’entendra parler qu’après l’événement et lorsque celui-ci sera irrévocable. Il apporte une foule de pressentiments inutilisables, il évoque des hallucinations véridiques parfaitement étrangères et sans emploi.