Part 6
On perd bientôt toute velléité de doute. On pénètre dans un autre monde et l’on s’y arrête décontenancé. On ne sait plus où l’on se trouve; l’avant et l’après se mêlent et se confondent. On ne distingue plus la ligne insidieuse, factice mais indispensable qui sépare les années écoulées de celles qui vont naître. On tâte les heures et les jours du passé et du présent pour se rassurer, pour se raccrocher à quelque certitude, pour se convaincre qu’on demeure à sa place, dans une vie où ce qui n’est pas encore semble aussi solide, aussi réel, aussi précis, aussi puissant que ce qui n’est plus. On découvre avec inquiétude que le temps sur quoi nous fondons toute notre existence, n’existe pas lui-même. Il n’est plus le plus rapide de nos dieux que nous ne connaissions que par sa fuite à travers toutes choses; il ne se déplace pas plus que l’espace dont il n’est sans doute que le reflet incompréhensible. Il règne au centre de tous les événements et tous les événements sont fixés dans son centre, et tout ce qui s’avance et tout ce qui s’en va, traverse de bout en bout notre petite vie sans se déplacer d’une ligne autour de son immobile pivot.
Il n’a droit qu’à un seul des mille noms que nous prodiguions à sa puissance que nous croyions diverse et innombrable: hier, naguère, autrefois, jadis, après, avant, demain, bientôt, jamais, plus tard, tombent comme des masques puérils; tandis qu’aujourd’hui et toujours couvrent entièrement de leurs ombres unies l’image que nous nous faisons enfin de la durée sans subdivisions, sans interruptions, sans repères, sans oscillations, sans mouvements, sans bornes. XII Bien des théories furent imaginées qui tentèrent d’expliquer la marche du phénomène étrange; et bien d’autres sont imaginables. Nous l’avons vu, l’auto-suggestion et la télépathie expliquent certains cas où il s’agit d’événements déjà réalisés mais encore latents et perçus avant que leur connaissance puisse nous parvenir par les voies normales des sens ou de l’intelligence. Mais même en les étendant à l’extrême, en abusant véritablement de leur élasticité complaisante, on ne réussit à éclairer par elles qu’une portion assez restreinte du grand territoire inconnu. Il faut donc chercher autre chose. L’hypothèse qui s’offre en premier lieu, qui paraît d’abord assez séduisante, est celle du spiritisme qu’on peut du reste élargir jusqu’à ce qu’elle se mêle plus ou moins à l’hypothèse théosophique ou à d’autres suppositions religieuses. Elle exige la survivance des esprits, l’existence des désincarnés ou d’autres entités supérieures et plus mystérieuses qui nous entourent, s’intéressent à notre sort, dirigent nos pensées et nos actions et, surtout, connaissent l’avenir. Elle est, nous l’avons reconnu à propos des apparitions et des maisons hantées, fort acceptable; et ceux que leurs préférences y inclinent, peuvent l’adopter sans déshonorer leur raison.
Mais il faut avouer qu’elle semble ici moins nécessaire et peut-être encore moins prouvée que là-bas. Elle repose surtout sur une pétition de principe: sans l’intervention des désincarnés, nous disent les spirites, il est impossible d’expliquer la plupart des phénomènes prémonitoires, donc il faut admettre l’existence de ces désincarnés. Accordons-le pour l’instant, car une pétition de principe, qui n’est qu’une fausse manœuvre de notre logique cérébrale et superficielle, ne condamne pas une théorie et n’enlève ou n’ajoute rien à la réalité des choses. Du reste, et nous y insisterons plus loin, que les esprits interviennent ou non, ce n’est pas le principal de la question; et là ne se trouve point le foyer le plus ardent du mystère. Ce qui doit nous intéresser, c’est bien moins les chemins ou les intermédiaires par où nous parviennent les avertissements prophétiques, que l’existence même de l’avenir à l’état de présent. Il est vrai, pour rendre complète justice aux néo-spirites, qu’au point de vue du problème presque inconcevable de la préexistence du futur, leur position offre certains avantages. Ils peuvent éluder ou tourner quelques-unes de ses conséquences. Les désincarnés, affirment-ils, ne voient pas nécessairement l’avenir en bloc, comme un passé ou un présent total, immobile, immuable; mais ils connaissent infiniment mieux que nous les innombrables causes qui déterminent tout événement, si bien que se trouvant aux sources lumineuses de ces causes, il ne leur est pas difficile d’en prévoir les effets.
Ils sont, par rapport aux faits encore en formation, dans la situation de l’astronome qui prédit à coup sûr, à une seconde près, toutes les phases d’une éclipse, alors que le sauvage n’y voit qu’une catastrophe sans précédent qu’il attribue à la colère de ses petits dieux de bois ou d’argile. Il est en effet possible que cette connaissance d’un plus grand nombre de causes explique certaines prédictions; mais il en est beaucoup d’autres qui supposent la science de tant de causes, si lointaines et si profondes, que cette science ne se distingue plus guère de celle de l’avenir pur et simple. En tout cas, passé certaines limites, la préexistence des causes ne semble pas plus claire que celle des effets. Néanmoins, il faut le reconnaître, les spirites prennent ici un sérieux avantage. Ils en croient prendre un autre quand ils disent ou pourraient dire qu’il est encore possible que les désincarnés, sans les avoir clairement aperçus dans l’avenir, nous incitent à réaliser les événements qu’ils prédisent. Nous ayant par exemple annoncé que tel jour, nous irions en tel lieu et y ferions telle chose, ils nous poussent irrésistiblement à nous rendre à l’endroit désigné et à y accomplir l’acte prophétisé. Mais cette théorie, comme celle de l’auto-suggestion et de la télépathie, n’expliquerait que quelques phénomènes et laisserait dans l’ombre tous les cas, infiniment plus nombreux puisqu’ils forment presque tout notre avenir, où intervient le hasard ou un événement qui ne dépend nullement de notre volonté ou de celle de l’esprit; à moins de supposer à celui-ci une omniscience et une omnipotence qui nous replongent dans les ténèbres originelles du problème. En outre, dans ces régions assombries de la précognition, il s’agit presque toujours d’aller au-devant d’un malheur; et bien rarement, pour ne pas dire jamais, de la rencontre d’un plaisir ou d’une joie.
Il faudrait donc admettre que les esprits qui m’entraînent à l’endroit fatal et me forcent d’y faire le geste qui aura de funestes conséquences, me sont délibérément hostiles et ne se divertissent qu’au spectacle de ma douleur. Quels seraient ces esprits, de quel monde mauvais surgiraient-ils, et comment expliquer que nos frères et nos amis d’hier, pour avoir franchi les portes augustes et pacificatrices de la mort, soient subitement transformés en démons sournois et malfaisants? Le grand royaume spirituel où devraient s’apaiser toutes les passions qui naissent de la chair, ne serait donc qu’un morne séjour de haine, de rancune et d’envie? On dira peut-être que c’est pour nous purifier qu’ils nous conduisent au malheur: mais ceci nous ramène à des théories religieuses que nous n’entendons pas examiner. XIII Le seul essai d’explication qui tienne à côté du spiritisme, recourt, une fois de plus, aux mystérieuses forces de notre subconscience. Il faut reconnaître que si l’avenir existe dès aujourd’hui, déjà pareil à ce qu’il sera lorsqu’il deviendra pour nous le présent et le passé, l’intervention des désincarnés ou de tout autre entité spirituelle détachée d’une autre sphère, est assez inutile. On peut imaginer un esprit infini qui contemple indifféremment le passé et le futur dans leur coexistence, et supposer toute une hiérarchie d’intelligences intermédiaires qui prennent à cette contemplation une part plus ou moins étendue et la transmettent à notre subconscience. Mais tout cela n’est au fond qu’hypothèses inconsistantes et rêves ingénieux dans les ténèbres; en tout cas, c’est adventice, secondaire et provisoire.
Tenons-nous aux faits tels que nous les constatons: une faculté inconnue, repliée au fond de notre être et généralement inactive, perçoit, à de rares moments, des événements qui n’ont pas encore eu lieu. Nous n’avons à ce sujet qu’une seule certitude, à savoir que c’est bien en nous que se passe le phénomène; c’est donc en nous qu’il convient de l’étudier tout d’abord, sans nous embarrasser d’hypothèses qui l’éloignent de son centre et déplacent simplement le mystère. Le miracle incompréhensible, c’est la préexistence de l’avenir; dès qu’on l’admet,--et il semble bien difficile de le contester,--il n’y a aucune raison d’attribuer à des intermédiaires imaginaires plutôt qu’à nous-mêmes, la faculté de saisir certains fragments de cet avenir. Nous voyons, à propos de la plupart des manifestations médiumniques, que nous possédons en nous toutes les puissances insolites dont les spirites dotent les désincarnés; pourquoi en irait-il autrement en ce qui concerne les puissances divinatrices? L’explication tirée de la subconscience est la plus directe, la plus proche; au lieu que l’autre est infiniment complexe, détournée et lointaine. En attendant que les désincarnés attestent leur existence d’une façon irréfragable, il n’y a nul avantage à aller chercher, dans leurs tombes, la clef d’une énigme qui paraît bien se trouver au fond de notre vie. XIV Il est vrai que cette explication n’explique pas grand’chose; mais les autres sont tout aussi impuissantes, et prêtent aux mêmes objections. Celles-ci sont diverses et nombreuses, et il est plus facile de les soulever que d’y répondre.
Par exemple, on peut se demander pourquoi, la subconscience ou les esprits, puisqu’ils lisent dans l’avenir et savent nous annoncer un malheur imminent, ne nous donnent presque jamais le seul renseignement utile et précis qui nous permettrait de l’éviter? Quelle est donc la raison puérile ou mystérieuse de ces bizarres réticences? Dans bien des cas, elles sont presque criminelles; ainsi dans l’exemple rapporté par le professeur Hyslop[17], on voit la prémonition du plus grand malheur qui puisse atteindre une mère, germer, grandir, se ramifier, se développer comme une plante gourmande et fatale, pour s’arrêter net au dernier avertissement, à l’unique détail, insignifiant en soi, mais indispensable, qui eût sauvé l’enfant. Il s’agit d’une femme qui commence par éprouver l’impression confuse mais puissante qu’une épreuve douloureuse est suspendue sur sa famille. Le mois suivant, cette impression se renouvelle fréquemment, se précise et finit par se concentrer autour de l’enfant de la malheureuse femme. Chaque fois qu’elle fait un projet qui se rapporte à l’avenir de cette enfant, elle entend une voix lui murmurer à l’oreille: «Elle n’en aura pas besoin.» Un mois avant la catastrophe, sans cause apparente, une violente odeur de brûlé envahit la maison. Ensuite, c’est l’obsession du danger des allumettes que la mère recherche dans tous les coins et cache soigneusement. Enfin, une heure avant l’accident, cette obsession devient irrésistible elle veut détruire toutes les allumettes qui se trouvent dans la chambre; mais elle se dit que son fils aîné, absent en ce moment, en aura besoin à son retour et remet à plus tard l’exécution de son projet.
Elle couche l’enfant, et tandis qu’elle arrange le berceau, la voix habituelle et mystérieuse murmure à son oreille: «Retourne le matelas»; mais comme elle est très pressée, elle dit à l’enfant: «Je retournerai ton matelas quand tu auras dormi.» Elle descend s’occuper de besognes urgentes. Aussitôt, des cris lui parviennent, elle accourt, trouve le berceau et les couvertures en flammes et la fillette si terriblement brûlée qu’elle meurt trois heures après. [17] _Proceedings_, vol. XIV, p. 266-270. XV Avant d’aller plus loin et de théoriser autour de ce cas, remettons une fois de plus les choses au point. Je sais que l’on peut d’abord et très légitimement nier la valeur d’anecdotes de ce genre. On dira qu’il s’agit d’une névrosée qui a puisé dans son imagination morbide tous les éléments qui dramatisent et auréolent de mystère un douloureux mais banal accident domestique. C’est fort possible et il est parfaitement permis de passer outre. Il n’en est pas moins vrai qu’à négliger ainsi de parti pris tout ce qui n’est pas revêtu de certitudes mathématiques ou judiciaires, on risque de perdre le long de sa route la plupart des occasions ou des indications que nous offre, en ses moments d’inattention ou de bonne volonté, la grande énigme de ce monde.
Au commencement d’une enquête, il faut savoir se contenter de peu. Pour que l’aventure en question fût probante, il faudrait des écrits antérieurs, des constatations plus ou moins officielles et nous n’avons que les témoignages du mari, d’une voisine et d’une sœur. C’est insuffisant, j’en conviens, mais avouons en même temps que les circonstances ne sont guère favorables à obtenir les preuves que nous exigeons. Ceux à qui arrivent pareils avertissements y croient ou n’y croient point. S’ils y croient, il est assez naturel qu’ils ne pensent pas d’abord à l’intérêt scientifique de leur angoisse et à en consigner, par écrits authentiques, les prodromes et les évolutions. S’ils n’y croient point, il est non moins naturel qu’ils ne songent pas à parler ou à tenir note d’inanités dont ils ne reconnaîtront la valeur qu’après que l’occasion d’en fournir un témoignage probant ne sera plus à leur portée. N’oublions pas, au surplus, que l’historiette dont il s’agit est prise entre cent autres[18], qui ne sont pas plus décisives, mais qui, reproduisant avec une étrange persistance les mêmes faits et les mêmes tendances, finissent par ébranler les méfiances les plus invétérées. [18] Voir notamment Dr BOZZANO, les cas XLIX et LXVII. Ces deux cas, surtout le XLIX personnel à William Head, sont étayés de preuves plus solides; mais j’ai cité celui du professeur Hyslop, parce que les réticences y sont plus frappantes.
XVI Cela dit, pour écarter ou apaiser ceux qui n’entendent marcher que sur les terres fermes de la science, revenons à notre exemple qui est d’autant plus inquiétant qu’on peut le considérer comme une sorte de prototype de ces réticences tragiques et presque infernales que l’on rencontre au fond de la plupart des prémonitions. Il est probable que sous le matelas se trouvait une allumette égarée que l’enfant découvrit et enflamma; c’est la seule explication possible de l’incendie, car aucun feu n’existait à cet étage de la maison. Si la mère avait retourné le matelas, elle aurait vu l’allumette; et, d’autre part, elle aurait sûrement retourné le matelas si on lui avait dit qu’une allumette traînait dessous. Pourquoi la voix qui la pousse à faire l’acte nécessaire, n’ajoute-t-elle pas le seul mot capable de déterminer cet acte? Le problème est du reste aussi troublant et peut-être aussi insoluble, qu’il s’agisse de nos facultés subconscientes, d’esprits ou d’intelligences étrangères. Ceux qui donnent ces avertissements doivent savoir qu’ils seront inutiles puisqu’il est manifeste qu’ils prévoient l’événement tout entier; mais ils doivent également savoir qu’un dernier mot, qu’ils ne prononcent pas, serait seul efficace à arrêter le malheur déjà accompli dans leur prévision. Ils le savent si bien qu’ils apportent ce mot jusqu’au bord de l’abîme, l’y tiennent suspendu, l’y lancent presque et le ressaisissent brusquement dans l’instant que son poids va faire remonter le bonheur et la vie à la surface du grand gouffre. Quel est donc ce mystère?
Est-ce impuissance ou mauvaise volonté? S’ils ne peuvent pas, quelle est la force inattendue et souveraine qui se met entre eux et nous; et s’ils ne veulent point, de quoi, sur qui, se vengent-ils? Quel est donc le secret de ces jeux inhumains, de ces divertissements insolites et cruels sur les crêtes les plus glissantes et les plus dangereuses du destin? A quoi bon prévenir si l’on sait que l’avertissement sera vain? De qui se moque-t-on? Y a-t-il réellement une fatalité inflexible en vertu de laquelle ce qui doit s’accomplir est accompli de toute éternité? Mais alors pourquoi ne pas respecter le silence, puisque toute parole est inutile? Ou bien aperçoivent-ils, malgré tout, une lueur, une fissure dans la muraille inexorable?
Quel espoir y trouvent-ils? N’ont-ils pas mieux que nous éprouvé qu’en aucun cas notre salut n’a pu passer par cette fissure? On comprendrait leurs agitations, leurs hésitations, leurs efforts s’ils ne savaient pas; mais ici il est avéré qu’ils savent tout puisqu’ils prédisent exactement ce qu’ils pourraient empêcher. Si on les presse de questions, ils répondent qu’il n’y a rien à faire, qu’aucune force humaine ne saurait détourner ou fléchir l’événement. Sont-ils fous, désœuvrés, énervés ou complices d’une affreuse plaisanterie? Est-ce de l’heureuse solution d’une petite énigme ou d’une devinette puérile que dépend notre sort, comme notre salut, dans la plupart des religions qui se disent révélées, dépend d’un coup de dé de l’inintelligence? Toute la liberté qui nous est accordée se réduit-elle à la lecture d’un rébus plus ou moins ingénieux? La grande âme de l’univers serait-elle l’âme d’un grand enfant?
XVII Mais n’allons pas trop loin, demeurons justes et reconnaissons que leur situation est presque inextricable et que nos reproches s’expliquent aussi mal que leur conduite. En effet, que voulez-vous qu’ils fassent dans le cercle où les emprisonne notre logique? Ou ils nous prédisent un malheur que leurs prédictions ne peuvent détourner; et dès lors, à quoi bon le prédire; ou s’ils nous l’annoncent en nous donnant en même temps le moyen de l’empêcher, ils ne voient pas réellement l’avenir et ne prédisent rien puisque le malheur ne doit pas avoir lieu; en sorte que, dans l’un comme dans l’autre cas, leur acte paraît absurde. On le voit, de quelque côté qu’on se tourne, on ne trouve que l’incompréhensible. D’une part, l’avenir préétabli, inconcussible, inaltérable, que nous avons appelé destin, fatalité, que sais-je, qui supprime dans l’homme toute indépendance, tout libre arbitre, et qui est le plus inconcevable, le plus désespérant des mystères; de l’autre, des intelligences apparemment supérieures à la nôtre puisqu’elles connaissent ce que nous ignorons, qui, sachant que leur intervention est toujours inutile et bien souvent cruelle, viennent néanmoins nous harceler de leurs prédictions sinistres et dérisoires. Faut-il se résigner une fois de plus à vivre les yeux clos et la raison noyée dans l’immense océan de ténèbres et n’y a-t-il aucune issue? XVIII Ne nous attardons pas, pour l’instant, aux ténèbres de la fatalité qui est le mystère par excellence, contre quoi se brisent tous les efforts, toutes les pensées des hommes. Ce qu’il y a de plus clair ici, dans cet incompréhensible, c’est que l’hypothèse spirite, au premier abord la plus séduisante, s’affirme à l’examen la plus malaisément justifiable. Écartons également, une fois de plus, l’hypothèse théosophique ou toute autre qui suppose une intention divine et pourrait, jusqu’à un certain point, expliquer les hésitations et les épreuves des avertissements prophétiques, mais au prix d’autres énigmes mille fois plus inexplicables, que rien ne nous autorise à substituer à l’énigme nue, sans forme et sans limite qu’aperçoivent nos yeux vierges.
Somme toute, ce n’est guère que dans l’hypothèse qui attribue ces prémonitions à notre subconscience qu’on peut trouver, sinon une justification, du moins une sorte d’explication de ces redoutables réticences. Elles sont assez conformes au caractère bizarre, incohérent, fantasque, déconcertant, de l’être inconnu qui ne semble se nourrir, au fond de nous, que d’aliments hétéroclites empruntés à des mondes où notre intelligence n’a pas encore accès. Il vit sous notre raison, dans une sorte de palais invisible et peut-être éternel, comme un hôte de hasard, tombé d’une autre planète, dont les intérêts, les idées, les habitudes, les passions n’ont nul rapport aux nôtres. S’il paraît avoir sur l’au-delà des notions infiniment plus étendues et plus précises que celles que nous possédons, il n’en a que de fort vagues sur les nécessités pratiques de notre existence terrestre. Il nous ignore durant des années, sans doute absorbé par les innombrables relations qu’il entretient avec tous les mystères de l’univers; et lorsque tout à coup il se souvient de nous, croyant apparemment nous être agréable, il fait un geste énorme, miraculeux, mais maladroit ou superflu, qui bouscule tout ce que nous croyions savoir sans rien nous apprendre. Se joue-t-il de nous, raille-t-il, s’amuse-t-il, est-il facétieux, taquin, narquois ou simplement endormi, ahuri, inconsistant, distrait? Ou bien désobéit-il, en cachette, aux grandes lois de la fatalité, et ne peut-il, malgré tous ses efforts, tout son amour pour nous, aller jusqu’au bout d’une désobéissance qui briserait les décrets du destin? En tout cas, à voir l’ensemble de ses manifestations, on en pourrait conclure qu’il répugne assez visiblement à se rendre utile.
Il exécute volontiers les plus prodigieux tours de passe-passe, pourvu qu’on n’en puisse tirer aucun profit. Il soulève une table, déplace les objets les plus lourds, apporte des fleurs et des chevelures, fait vibrer des cordes, anime et traverse la matière, engendre des fantômes, subjugue le temps et l’espace, crée de la lumière, mais à condition, semble-t-il, que tout cela ne rime à rien et demeure dans le domaine des récréations surnaturellement vaines et puériles. Ce n’est guère que dans le cas de la baguette divinatoire qu’il nous prête une aide assez régulière; c’est une sorte de jeu, sans grande importance, où il paraît se plaire. Parfois, s’il faut tout dire, il consent à guérir certains maux, assainit un ulcère, ferme une plaie, cicatrise un poumon, assouplit ou redresse des bras et des jambes, soude même des os, mais toujours comme par hasard, sans raison, sans méthode et sans but, d’une façon décevante, illogique, saugrenue. On dirait d’un enfant gâté aux mains de qui on a laissé les plus formidables secrets de la terre et des cieux; il ne se doute point de leur puissance, il les tripote au petit bonheur et les transforme en jouets futiles et inoffensifs. Il sait peut-être tout, mais ignore à quoi peut servir ce qu’il sait. Il a les bras chargés de trésors qu’il distribue à contre-temps, à contre-sens, donnant à manger à ceux qui ont soif, à boire à ceux qui ont faim, comblant ceux qui refusent, dépouillant ceux qui implorent, poursuivant ceux qui le fuient et fuyant ceux qui le poursuivent. Enfin, même dans ses meilleurs moments, il agit comme si le sort de l’être au fond duquel il réside ne le concernait guère, comme s’il n’avait à ses malheurs qu’une part insignifiante, étant assuré, dirait-on, d’une existence indépendante et éternelle.
Il n’est donc pas étonnant, lorsqu’on connaît ses mœurs, que ses communications au sujet de l’avenir soient aussi fantasques que les autres manifestations de sa science ou ce son pouvoir. Ajoutons, pour être tout à fait équitable envers lui, qu’il se heurte, dans ces avertissements que nous voudrions efficaces, aux mêmes difficultés que les désincarnés ou autres intelligences étrangères qui prédisent inutilement l’événement qu’ils ne peuvent empêcher ou anéantissent l’événement par le fait même qu’ils le prédisent. XIX Maintenant, pour vider la question, est-il seul responsable? Est-ce lui qui s’explique mal ou nous qui ne l’entendons point? Il y a, quand on y regarde de près, sous ces manifestations hétéroclites et confuses, malgré des efforts qu’on sent énormes et persévérants, une sorte d’impuissance à s’exprimer et à agir qui doit attirer notre attention. Notre vie individuelle et consciente est-elle séparée par des mondes impénétrables de notre vie subconsciente et probablement universelle? Notre hôte inconnu parle-t-il une langue inconnue et les mots qu’il nous dit, et que nous croyons comprendre, trahissent-ils sa pensée? Toutes les routes directes sont-elles impitoyablement barrées et ne lui reste-t-il que d’étroits sentiers sans issue où se perd le meilleur de ce qu’il avait à nous révéler?