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Part 10

On aurait pu croire que Konovalov lui-même était le frère de Stenka. C’était comme si les liens du sang, indissolubles et chauds malgré trois siècles écoulés, unissaient ce vagabond avec Stenka, comme si le vagabond sentait, de toute l’énergie de son corps vivant et fort, de toute la passion de son âme triste et «sans appui», la douleur et la colère du fier épervier pris il y avait trois cents ans.

--Lis, au nom du Christ!

Je lisais, troublé, ému, sentant mon cœur battre à l’unisson de celui de Konovalov, et revivant avec lui la tristesse de Stenka. Et nous arrivâmes à la scène de la torture.

Konovalov grinçait des dents et ses yeux bleus étincelaient comme des charbons. Il se penchait sur mon épaule et lui aussi ne quittait pas des yeux le livre. J’entendais sa respiration au-dessus de mon oreille; elle me soulevait les cheveux et me les faisait retomber sur les yeux. Je secouai la tête pour les repousser. Konovalov remarqua cela et me mit sur la tête sa lourde paume.

--«Et alors Stenka grinça si fort des dents qu’il les cracha par terre avec du sang...»

--Assez!... Au Diable! cria Konovalov, et, m’arrachant le livre, il le jeta de toute sa force par terre et s’effondra lui-même dessus. Il pleurait et, comme il avait honte de ses larmes, il rugissait pour ne pas sangloter. Il se cachait la tête dans ses genoux et pleurait en s’essuyant les yeux contre son pantalon sale de coutil.

J’étais assis devant lui, sur le coffre, et je ne savais que dire pour le consoler.

--Maxime! disait Konovalov assis par terre. C’est effrayant, Pila, Cissoïko, et puis Stenka... dis? Quelle destinée! Il a craché ses dents... dis?

Et tout son corps frémissait d’émotion.

Ces dents crachées par Stenka l’avaient impressionné par-dessus tout, et ses épaules étaient secouées de douleur quand il en parlait.

Nous étions tous les deux comme ivres du tableau épouvantable et cruel de la torture.

--Tu me liras cela encore une fois, tu entends? me suppliait Konovalov, ayant relevé le livre et me le tendant.

--Montre-moi donc où c’est écrit des dents?

Je lui montrai et il enfonça son regard dans les lignes.

--C’est ainsi que c’est écrit? «il cracha ses dents avec du sang!»... Et les lettres sont les mêmes que partout?... Seigneur! Comme il a dû souffrir, dis? Ses dents! Et à la fin qu’y aura-t-il? La mort? Ah! Dieu soit loué, enfin on l’a tué!

Il exprima cette joie de la mort avec une telle ardeur, un si intense soulagement passa dans son regard, que je frémis de cette compassion, de ce souhait de mort pour le torturé.

Toute cette journée s’écoula pour nous dans un étrange brouillard; nous parlions tout le temps de Stenka, nous nous rappelions sa vie, les chansons faites sur lui, sa torture. Une ou deux fois, Konovalov commença à chanter, d’une voix sonore de baryton, mais il s’interrompait aussitôt.

Notre amitié devint plus étroite à partir de ce jour.

* * * * *

Je lui relus encore plusieurs fois «La révolte de Stenka Rasine», «Tarass Boulba» de Gogol, et «Les Pauvres gens» de Dostoïevski. Tarass plut beaucoup à mon auditeur, mais n’effaça pas l’impression profonde du livre de Kostomarov. Quant aux «Pauvres gens», le style des lettres lui parut ridicule.

--Maxime, laisse donc ce fatras. Qu’est-ce que tout cela? Il lui écrit, elle lui répond... Ce n’est que du papier perdu... Qu’ils aillent au diable! Ce n’est ni triste ni drôle; pourquoi écrire ainsi?

Je lui rappelai les Podlipovtsi mais il n’était pas de mon avis.

--Pila et Cissoïko, c’est une autre affaire! Ce sont des hommes vivants. Ils vivent et se débattent... tandis que ceux-ci? Ils écrivent des lettres... c’est ennuyeux! Ce ne sont même pas des gens, c’est comme ça... une imagination. Voilà Tarass et Stenka, si on les mettait à côté l’un de l’autre,--Seigneur! tout ce qu’ils auraient fait! Alors, Pila et Cissoïko auraient vu de meilleurs jours, dis?

Il comprenait mal les différences d’époques et dans son imagination tous les héros qu’il aimait vivaient en même temps; seulement deux d’entre eux étaient à Oussolle, un autre chez les Petits-Russiens, un autre encore sur la Volga... J’eus de la peine à lui faire comprendre que si Pila et Cissoïko avaient descendu la Kama ils n’auraient pas trouvé Stenka, et que si Stenka avait traversé les terres des Kosaks du Don et des Petits-Russiens il n’aurait pas rencontré Tarass.

Ceci affligea Konovalov quand il l’eut compris.

Les jours de fête, nous partions pour la rivière ou pour les champs. Nous prenions un peu d’eau-de-vie, du pain, un livre et, dès le matin, nous nous en allions «à l’air libre», comme disait Konovalov.

Nous aimions surtout la «Verrerie». On appelait ainsi une bâtisse dans les champs, non loin de la ville. C’était une maison à trois étages, avec un toit défoncé, des croisées brisées, avec des sous-sols remplis pendant tout l’été de boue liquide et puante. D’un gris-vert, à moitié délabrée et comme affaissée, elle regardait la ville par-dessus les champs, avec les yeux vides de ses fenêtres mutilées, et semblait un invalide méprisé de tous et jeté là, hors de la ville, pitoyable et mourant. Quand la rivière débordait, ce qui arrivait chaque année, la base de l’édifice trempait dans l’eau, et il se couvrait tout entier d’une mousse verte. Comme des mares la préservaient de trop fréquentes visites de la police, cette construction indestructible abritait, bien qu’elle n’eût pas de toit, beaucoup de misérables sans domicile.

Elle en était toujours pleine; couverts de haillons, affamés, craignant la lumière du soleil, ils vivaient dans cette ruine comme des hiboux; Konovalov et moi étions toujours les bienvenus chez eux, parce que tous les deux nous sortions de la boulangerie munis de pain blanc; nous achetions en chemin un quart de seau d’eau-de-vie et tout un étalage de tripes. Pour deux ou trois roubles, nous organisions un bon repas aux «gens de la verrerie», comme nous les appelions.

Ils nous payaient en récits, dans lesquels la vérité la plus émouvante se mêlait au plus naïf mensonge. Chaque récit était comme une dentelle où les fils noirs dominaient,--c’était la vérité,--mais où aussi étaient des fils de différentes couleurs,--c’était le mensonge. Cette dentelle nous entortillait le cerveau et le cœur et faisait mal en imprimant son dessin douloureux et varié. Les «gens de la verrerie» nous aimaient à leur manière et presque toujours ils m’écoutaient attentivement. Une fois, je leur lus «Pour qui fait-il bon vivre en Russie?»[2] et en même temps que des rires homériques, j’entendis des remarques précieuses.

[2] Poème de Nekrassov.

Chaque homme qui lutte avec la vie, qui est vaincu par elle et prisonnier de sa boue est plus un philosophe que Schopenhauer, parce que jamais une idée abstraite ne prendra une forme aussi précise et imagée que la pensée que tire d’un cerveau la souffrance. La conscience de la vie qu’avaient ces gens rejetés par-dessus bord me surprenait par sa profondeur et j’écoutais avec avidité leurs récits, tandis que Konovalov, lui, écoutait avec l’intention de combattre la philosophie du narrateur et de m’entraîner à une dispute avec lui-même.

Après avoir entendu l’histoire, au ton de plaidoyer, d’un personnage vêtu de la manière la plus fantastique et doué d’un visage rien moins que candide, Konovalov se mettait à sourire d’un air rêveur et secouait la tête avec doute.

--Tu ne me crois pas? demandait avec tristesse le conteur.

--Si, je te crois... Comment pourrait-on ne pas croire les gens? Même quand tu vois qu’on te ment, crois, c’est-à-dire écoute et tâche de comprendre pourquoi on t’a menti. Parfois le mensonge explique mieux que la vérité ce qui se passe dans l’âme... Et quelle vérité pouvons-nous dire de nous-mêmes? La plus dégoûtante... Tandis qu’on peut inventer très bien... Ai-je raison?

--Oui, consentait le conteur. Mais pourquoi secouais-tu la tête?

--Pourquoi?... Parce que tu raisonnes mal... Tu racontes comme si, toute ta vie, ce n’était pas toi, mais n’importe qui des passants qui la faisait. Et toi-même, où étais-tu alors? Et pourquoi n’as-tu rien opposé à ta destinée? Et comment est-ce que nous nous plaignons toujours des hommes, puisque nous-mêmes sommes des hommes, et que par conséquent on peut aussi se plaindre de nous. On nous empêche de vivre; alors, c’est parce que nous aussi nous empêchons quelqu’un, n’est-ce pas? Comment expliquer cela?

Et Konovalov ajoutait sentencieusement:

--Il faut construire une telle existence que tout le monde y soit au large et ne gêne personne. Et qui doit refaire la vie? demandait-il d’un air vainqueur, et puis, comme s’il craignait qu’on ne lui dérobât sa réponse, il répondait lui-même:

--Nous, nous, et personne d’autre. Et comment refaire la vie, si nous ne savons pas nous y prendre et si nous n’avons pas eu de chance? Donc, mes amis, tout l’appui, c’est nous! Et c’est connu, ce que nous sommes...

On lui répondait en se justifiant, mais il s’obstinait: personne n’était coupable envers nous, et chacun de nous était le seul coupable envers lui-même.

Il était très difficile de le faire démordre de cette idée, et plus difficile encore de comprendre son appréciation de l’humanité. D’un côté, les hommes lui apparaissaient comme ayant des droits; d’autre part, ils lui semblaient chétifs, hésitants, incapables d’autre chose que de plaintes.

Souvent des discussions de ce genre, commencées à midi, se terminaient à minuit; Konovalov et moi, nous revenions de chez les «gens de la Verrerie» les jambes dans l’eau jusqu’aux genoux.

Une fois, nous faillîmes nous noyer dans un marais; une autre, nous passâmes la nuit au poste avec une vingtaine de nos amis qui, au point de vue de la police, étaient suspects.

Il y avait des jours où nous n’étions pas disposés à faire de la philosophie, et nous allions dans les champs, très loin, derrière la rivière, où étaient de petits lacs pleins de minuscules poissons que l’inondation y avait jetés. Dans les buissons, au bord d’un de ces lacs, nous allumions un feu dont nous avions besoin seulement pour la beauté qu’il ajoutait au paysage, et nous lisions à haute voix, ou bien nous parlions de la vie. Et quelquefois Konovalov proposait d’un air songeur:

--Maxime, regardons le ciel.

Nous nous couchions sur le dos et nous fixions la voûte sans fond du ciel. Au commencement, nous entendions le bruit des feuilles et le clapotement de l’eau dans le lac, nous sentions la terre au dessous de nous et tout ce qui nous entourait... Puis, peu à peu, le ciel bleu, comme s’il nous attirait à lui, entourait nos esprits d’un brouillard; nous perdions la conscience de l’existence, nous étions arrachés à la terre, comme si nous nagions dans le désert du ciel, mi-somnolents, mi-extatiques, nous efforçant de ne pas rompre le charme par une parole ou un mouvement.

Nous restions ainsi plusieurs heures de suite et revenions à l’ouvrage, renouvelés de corps et d’âme et rafraîchis par le contact de la nature.

Konovalov l’aimait d’un amour profond et muet, qu’il exprimait seulement par l’éclat tendre de ses yeux et toujours, quand il se trouvait dans les champs ou sur la rivière, il s’imprégnait d’une humeur paisible et douce, qui augmentait encore sa ressemblance avec un enfant. Parfois, il disait, avec un profond soupir, en regardant le ciel:

--Ah! que c’est beau!

Et, dans cette exclamation, il y avait plus de signification et de sentiment que dans la rhétorique de plusieurs poètes. Ceux-ci s’extasient pour soutenir leur réputation d’hommes qui comprennent avec raffinement le beau, plutôt que par un culte véritable de l’indicible aménité de la nature, et, comme toutes choses, la poésie perd sa simplicité sainte et sa spontanéité quand on en fait une profession.

* * * * *

Deux mois s’étaient écoulés ainsi, pendant lesquels nous avions beaucoup causé et beaucoup lu, Konovalov et moi. «La révolte de Stenka» avait été tant de fois relue, qu’il la racontait facilement, page par page, sans rien passer.

Ce livre était pour lui ce qu’est un conte de fées pour un enfant impressionnable. Il appelait les choses qu’il employait du nom de ses héros et quand, une fois, un pot tomba par terre et se brisa, il s’écria avec colère et regret:

--Eh! toi, vieux guerrier!

Les pains mal cuits s’appelaient «Frolka», le levain «les pensées de Stenka»; Stenka lui-même était synonyme de tout ce qui était grand, exceptionnel et mal chanceux.

De Capitolina, après la lettre et ma réponse, le premier jour de l’installation de Konovalov, il n’avait presque plus été question.

Je savais qu’il lui avait envoyé de l’argent par l’intermédiaire d’un certain Philippe, avec prière de se porter garant à la police en son nom pour la jeune femme; mais ni le Philippe ni la fille n’avait donné de réponse.

Et voilà qu’un soir, pendant que nous mettions les pains au four, la porte de la cuisine s’ouvrit, et, du couloir obscur, une voix basse de femme, timide et hardie en même temps, prononça:

--Excusez-moi...

--Que vous faut-il? demandai-je, tandis que Konovalov, sa pelle abaissée, se tirait la barbe d’un air troublé.

--Le boulanger Konovalov travaille ici?

Maintenant, elle était sur le seuil, et la lumière de la lampe suspendue tombait sur sa tête, qu’elle avait couverte d’un châle de laine blanc. Sous le châle regardait un visage rond, joli, au nez retroussé, aux joues pleines où le sourire des lèvres rouges et charnues mettait des fossettes.

--Oui... répondis-je.

--Oui, oui! s’écria, avec une joie subite et trop démonstrative, Konovalov qui jeta la pelle et s’avança à grands pas vers la visiteuse.

--Mon petit Sacha! soupira-t-elle profondément.

Ils s’embrassèrent, ce pourquoi Konovalov dut se pencher beaucoup.

--Eh! bien, quoi? Y a-t-il longtemps que tu es ici? Tu es libre? C’est bien! Tu vois, je le disais... Maintenant, ta route est bonne: marche avec assurance!

Konovalov paraissait s’excuser avec hâte, il restait sur le seuil et ne retirait pas ses bras, qu’il avait mis à la taille et au cou de la jeune femme.

--Maxime! Escrime-toi tout seul, ce soir, frère, et moi je m’occuperai des dames... Où es-tu descendue, Capa?

--Mais je suis venue directement chez toi.

--Ici! Ici, c’est impossible... Ici, on fait le pain!... Tout à fait impossible. Notre patron est l’homme le plus sévère. Il faudra t’arranger ailleurs pour la nuit... Trouve une chambre. Aïe, aïe!...

Ils s’en allèrent. Je restai à m’escrimer et je ne m’attendais guère à revoir Konovalov avant le matin, lorsque, après trois heures d’absence, il reparut. Mon étonnement augmenta encore quand, l’ayant regardé dans l’espoir de lui trouver une mine rayonnante, je le vis maussade, attristé et fatigué.

--Qu’as-tu? demandai-je, intrigué de cette mine qui s’accordait peu avec ce qui venait d’arriver.

--Je n’ai rien... répondit-il d’un air abattu, et, après un moment de silence, il cracha férocement.

--Mais pourtant? insistai-je.

--Que me veux-tu encore? dit-il avec lassitude, en s’étendant de tout son long sur les coffres. Pourtant, pourtant, pourtant, c’est une femme et voilà tout!

J’eus beaucoup de mal à l’amener à s’expliquer, et enfin il le fit en ces termes à peu près.

--Je dis que c’est une femme. Si je n’avais pas été un imbécile, il ne serait rien arrivé. As-tu compris? Voilà, toi tu dis: «Une femme est un être humain.» Certainement qu’elle ne marche que sur ses pattes de derrière, qu’elle ne broute pas, qu’elle dit des paroles, qu’elle rit... donc elle n’est pas un animal. Et pourtant elle ne nous vaut pas. Oui! Pourquoi?... Mais, je n’en sais rien. Je sens qu’il y a quelque chose, mais je ne puis comprendre quoi... Voilà, Capitolina, ce qu’elle a imaginé. «Je veux vivre avec toi, comme qui dirait ta femme. Je désire, dit-elle, être ton chien...» C’est tout à fait saugrenu!... «Mais, chère petite, lui disais-je, tu n’es qu’une sotte. Pense, comment pourrais-tu vivre avec moi? Premièrement je suis un ivrogne, deuxièmement je n’ai pas de foyer, troisièmement je suis un vagabond et ne puis tenir en place... et encore beaucoup d’autres choses...» lui disais-je. Et elle: «Ça m’est égal que tu sois un ivrogne. Tous les ouvriers sont d’amers ivrognes et pourtant ils ont des femmes; il y aura un foyer, du moment qu’il y aura une femme, et alors tu ne te sauveras plus...» Je lui répondis: «Capa, je ne saurais consentir, parce que, je le sais, une telle vie me serait impossible et je ne m’y ferais jamais.» Et elle: «Alors je sauterai dans la rivière.» Et moi, je lui dis: «Stupide!» Et elle de m’injurier et comment! «Tu n’as fait que me troubler, éhonté que tu es, monstre, menteur, long diable!» Et elle allait, et elle allait... Elle était simplement si furieuse contre moi que je me serais sauvé. Puis elle se mit à pleurer. Elle pleurait et me faisait des reproches: «Pourquoi, me disait-elle, m’as-tu retirée de là, si tu n’avais pas besoin de moi, et où irai-je maintenant? Diable roux que tu es! Fi!...» Que faire d’elle maintenant?

--Mais, vraiment, pourquoi lui as-tu fait quitter cette maison? demandai-je.

--Pourquoi? En voilà un imbécile! Parce que je la plaignais... et que chacun aurait eu pitié d’elle à ma place. Mais pour ce qui est de... et tout ce qui s’ensuit, nenni. Je ne puis consentir à cela. Quel mari ferais-je? Mais si j’avais été capable de rester en cet état, il y a longtemps que je me serais décidé. Il y avait des raisons pour cela! J’en aurais pu prendre qui avaient une dot... et tout... Mais, si c’est au-dessus de mes forces, comment puis-je entreprendre une telle chose? Qu’elle pleure, c’est mauvais, bien sûr; mais comment faire aussi? Je ne puis pas.

Il secoua la tête pour affirmer son «je ne puis pas» navré, se leva de dessus le coffre, et, se hérissant des deux mains la barbe et les cheveux, commença, la tête baissée, crachant de côté, à arpenter la cuisine.

--Maxime, commença-t-il d’un air confus, si tu allais la voir et lui expliquer à quel propos et pourquoi... hein?... Va, frère.

--Mais que lui dirai-je?

--Toute la vérité!... Il ne peut pas, cela ne lui convient pas du tout... Ou bien, voilà qui serait une idée... Dis: «Il a une mauvaise maladie...»

--Quelle espèce de vérité serait-ce? demandai-je en riant.

--Oui, ce n’est pas vrai... Mais ce serait une excellente raison, hein? Ah! que le diable l’emporte, en voilà un embarras! Ma femme, hein? Mais je n’y avais pas songé une seule petite fois. Qu’ai-je besoin d’une femme?

Il fit des bras un geste de doute et d’effroi qui prouvait clairement qu’il n’avait que faire d’une femme. Malgré le comique de son récit, le côté dramatique de cette histoire me préoccupait pour mon ami et cette jeune femme. Lui, marchait toujours en se parlant à lui-même.

--Et elle m’a déplu maintenant affreusement! Elle m’enlize, elle m’absorbe comme qui dirait un marais sans fond. Elle s’est trouvé un mari! Elle n’est pas trop intelligente, mais elle est rusée quand même.

En lui commençait à parler l’instinct du nomade, son éternel désir de liberté sur lequel on empiétait.

--Non, ce n’est pas avec un vermisseau qu’on m’attrapera. Je suis une grosse pièce! s’écria-t-il avec vantardise. Voici ce que je ferai, oui, en vérité.

Et, s’étant arrêté au milieu de la cuisine, il songeait en souriant. Je suivais le jeu de sa physionomie excitée et je tâchais de deviner sa décision.

--Maxime!... En marche pour Koubagne!

Je ne m’attendais pas à celle-là. J’avais sur lui des vues pédagogiques et littéraires; je nourrissais le secret espoir de lui apprendre à lire et de lui communiquer tout ce que je savais moi-même à cette époque. Il eût été intéressant de voir ce qui en serait résulté... Il m’avait promis de rester en place tout l’été, ce qui faciliterait ma tâche, et tout à coup...

--Qu’est-ce que tu inventes encore? lui dis-je un peu troublé.

--Mais, que faire enfin? s’écria-t-il.

Je commençai à lui dire que peut-être le crampon de Capitolina n’était pas si effroyablement sérieux qu’il le pensait, qu’il fallait attendre et voir.

Et même il se fit que nous n’eûmes pas longtemps à attendre.

Nous causions, assis par terre près du four, le dos tourné aux fenêtres. Il était minuit environ, et il y avait une heure et demie ou deux heures que Konovalov était revenu. Tout à coup, derrière nous, retentit un bruit de verre brisé, et une assez grosse pierre tomba bruyamment sur le plancher. Effrayés, nous sautâmes sur pieds et courûmes à la fenêtre.

--Manqué! cria une voix perçante. J’ai mal visé! Sinon...

--Allons-nous-en, rugissait une basse féroce. Allons-nous-en, je l’arrangerai après.

Un rire ivre et aigu, effroyable, hystérique, qui déchirait les nerfs, pénétrait par volées à travers le carreau brisé.

--C’est elle! dit avec ennui Konovalov.

Pour le moment, je voyais seulement deux jambes, qui pendaient du trottoir dans l’espace vide devant nos fenêtres. Elles s’agitaient étrangement, frappant du talon contre le mur en brique du trou, comme si elles cherchaient un appui.

--Mais allons-nous-en! bredouillait la voix de basse.

--Laisse-moi, ne me tire pas. Laisse-moi dire ce que j’ai sur le cœur. Sacha! adieu!...

Suivaient d’impossibles injures.

M’étant approché de la fenêtre, j’aperçus Capitolina. Penchée en avant, les mains accrochées au trottoir, elle s’efforçait de regarder dans la cuisine; ses cheveux épars couvraient ses épaules et sa poitrine. Le petit châle blanc était de travers, le corsage déchiré. Capitolina, affreusement ivre, se balançait de droite à gauche avec des hoquets, jurant, poussant des cris sauvages, tremblant de tout son corps, ébouriffée, le visage rouge inondé de larmes.

Sur elle se penchait une haute figure d’homme. Il s’appuyait d’une main à son épaule, de l’autre au mur de la maison, et criait sans discontinuer:

--Allons-nous-en!

--Sacha! C’est toi qui m’as perdue... Comprends cela. Sois maudit, grand diable roux! Que tu ne voies plus la lumière de Dieu! J’espérais me... me rétablir... tu t’es moqué, brigand, tu t’es moqué de moi. Nous compterons plus tard: c’est bon!... Ah! tu te caches, tu as honte, maudit!... Sacha, mon chéri!...

--Je ne me cache pas... dit d’une voix épaisse et sourde Konovalov, en s’approchant de la fenêtre et en montant sur le coffre. Je ne me cache pas et tu as tort... Je te voulais du bien. Je pensais que cela serait mieux, mais tu as imaginé des choses impossibles...

--Sacha, veux-tu me tuer?

--Pourquoi t’es-tu enivrée? Est-ce que tu pouvais savoir ce qui arriverait demain?

--Sacha, Sacha, noie-moi dans la rivière.

--Assez, allons-nous-en!

--Vaurien! pourquoi avais-tu fait semblant d’être bon?

--Qu’est-ce que ce bruit, hein? Qui êtes-vous?

Le sifflet du gardien de nuit se mêla à la conversation, la couvrit et se tut.

--Pourquoi, diable, ai-je cru en toi? sanglotait la jeune femme à la fenêtre.

Puis, ses jambes frémirent, s’élevèrent rapidement et disparurent dans l’obscurité. On entendit une conversation sourde, du bruit.

--Je ne veux pas aller au poste! Sacha! criait avec détresse Capitolina.

Sur le trottoir, des pas lourds résonnèrent, des sifflets, des sanglots sourds, des cris.

--Sacha! Cher!...

Il semblait qu’on martyrisait quelqu’un sans pitié. Tout cela s’éloignait de nous, devenait indistinct, et disparut comme un cauchemar.

Abasourdis, écrasés par cette scène si rapide, Konovalov et moi regardions la rue à travers l’obscurité et ne pouvions revenir à nous après ces pleurs, ces cris, ces injures, ces commandements brusques et ces gémissements maladifs. Je me rappelais divers sons et j’avais peine à croire que je n’avais pas rêvé. Ce petit drame si affreux avait fini si vite!

--C’est tout!... dit simplement et avec humilité Konovalov, en écoutant le calme de la nuit sombre qui le regardait, sévère et silencieuse.

--Ce qu’elle m’a dit!... reprit-il avec étonnement après quelques secondes. Elle est au poste... ivre... avec ce grand diable. Comme elle a vite décidé!

Il soupira profondément, s’assit sur un sac, se prit la tête dans les mains, se balança et me dit à demi-voix:

--Raconte-moi, Maxime; qu’est-ce qui s’est donc passé? Je veux dire: quelle est ma part dans tout cela?