Chapter 16 of 19 · 3943 words · ~20 min read

Part 16

--Ce n’est rien! répondit sèchement Tchelkache et il soutenait toujours sa tête de la main gauche et, de la droite, se tirait doucement la moustache.

Gavrilo lui regarda longtemps après, jusqu’à ce qu’il eût disparu dans la pluie qui tombait toujours des nuages, serrée, en filets minces, interminables, et enveloppait la steppe d’une brume impénétrable et grise comme l’acier.

Puis, Gavrilo ôta sa casquette mouillée, se signa, regarda l’argent serré dans sa paume, soupira librement et profondément, cacha son butin dans sa blouse et se mit à marcher, à larges pas fermes, dans la direction opposée à celle où Tchelkache avait disparu.

La mer mugissait, jetait sur le sable de la plage de grandes vagues lourdes, les brisait en écume et en gouttelettes. La pluie fouaillait avec acharnement la mer et la terre, le vent rugissait. Tout, à l’entour, était rempli de plaintes, de cris, de bruits sourds. La pluie masquait la mer et le ciel...

Bientôt la pluie et les éclats des vagues eurent lavé la tâche rouge à l’endroit où avait été terrassé Tchelkache, elles eurent lavé les traces de ses pas et de ceux du gars, sur le sable de la plage, et la plage déserte ne garda aucun souvenir du petit drame qui s’y était joué entre deux hommes.

MON COMPAGNON

Je le rencontrai dans le port d’Odessa. Pendant trois jours, mon attention fut attirée par sa personne râblée et pleine, au visage caucasien encadré d’une jolie barbe. Il m’obsédait; je le voyais arrêté, des heures entières, sur le granit du quai, suçant le pommeau de sa canne, et ses yeux en amandes examinaient tristement l’eau trouble du port. Dix fois par jour, il passait devant moi, de la démarche d’un flâneur insouciant. Qui était-il?... Je me mis à l’épier. Et lui, comme pour me narguer, m’apparaissait de plus en plus souvent. Enfin, j’appris à reconnaître de loin son costume à la mode, clair, à carreaux, son chapeau mou d’artiste, son allure paresseuse et même son regard ennuyé et obtus. Sa présence était tout à fait inexplicable dans le port, au milieu des sifflets de bateaux et de locomotives, du tintement des chaînes, des cris des ouvriers, au milieu de cette agitation fébrile et furieuse qui vous saisit de toutes parts, qui émousse l’esprit et les nerfs. Tous les êtres humains, dans le port, étaient les esclaves des mécanismes géants, qui exigeaient d’eux une attention et un travail de toutes les minutes; tous s’agitaient autour des vapeurs et des wagons, les chargeant et les vidant. Tous étaient soucieux, fatigués; tous couraient, juraient, dans la poussière; tous suaient... Et, dans l’agitation du travail, marchait lentement cet étrange personnage avec un visage de mortel ennui et d’universelle indifférence...

Enfin, le quatrième jour, à l’heure du dîner, je buttai sur lui et décidai d’apprendre à tout prix qui il était. M’étant installé tout près, avec une pastèque et du pain, je me mis à manger et j’examinai mon homme, en songeant au moyen le plus discret d’entrer en conversation avec lui.

Il était debout, appuyé contre des caisses de thé; il regardait sans but autour de lui, et jouait de la flûte sur sa canne.

Il m’était difficile, à moi, le va-nu-pieds, avec mon crochet de débardeur sur le dos, tout noir de charbon, d’entamer une causerie avec ce snob. Mais, à mon grand étonnement, je remarquai qu’il ne pouvait détacher les yeux de ma personne et que son regard s’allumait d’une convoitise mauvaise et animale. Je conclus que l’objet de mon observation avait faim et, après avoir jeté un rapide regard de tous côtés, je lui demandai doucement:

--Voulez-vous manger?

Il tressaillit, montra dans une grimace avide une centaine peut-être de dents puissantes et serrées, et, à son tour, regarda avec méfiance de tous côtés.

Personne ne faisait attention à nous. Alors, je lui fourrai la moitié de la pastèque et un morceau de pain de froment. Il saisit cela et disparut, s’asseyant sur des caisses de marchandises. Par moments sa tête se relevait; le chapeau, renversé en arrière, découvrait un front brun et moite. Son visage rayonnait d’un large sourire, et il m’adressait des clignements d’yeux sans s’arrêter une minute de mâcher. Je lui fis signe de m’attendre et j’allai acheter de la viande: je l’apportai et la lui donnai. Je me mis auprès des caisses, de manière à dissimuler complètement à tous les regards mon pauvre snob. Jusqu’alors, il avait mangé avec l’inquiétude d’un fauve qui craint qu’on lui prenne son morceau; maintenant, il mangea avec plus de tranquillité, mais quand même si vite et si avidement qu’il me fut insupportable de regarder plus longtemps cet être affamé. Je me détournai de lui.

--Merci, merci beaucoup!

Il me secoua l’épaule, puis me saisit la main, la serra et la secoua cruellement.

Cinq minutes ne s’étaient pas écoulées qu’il me racontait déjà son histoire.

Le prince géorgien Charko Ptadzé était le fils unique d’un riche propriétaire de Koutaïs; il était employé à l’une des gares du Transcaucasien et demeurait avec un camarade. Ce camarade disparut subitement, emportant l’argent et les valeurs du prince Charko, qui se mit à sa poursuite. Apprenant par hasard que le camarade avait pris un billet pour Batoum, le prince Charko s’y rendit. Mais, à Batoum, il se trouva que le camarade était parti pour Odessa. Alors, le prince Charko prit le passe-port d’un certain Vano Svanidzé, coiffeur et son camarade lui aussi, du même âge que lui mais d’un signalement différent,--et partit pour Odessa. Là, il déclara à la police le vol dont il avait été victime; on lui promit de trouver le coupable. Il attendait depuis deux semaines, était à bout de ressources et n’avait pas mangé depuis quatre jours.

J’écoutais son récit, qui paraissait sincère et s’interrompait de jurons. J’examinai ce jeune garçon, je le crus et j’eus pitié de lui. C’était presque un enfant; il avait dix-neuf ans et, pour la naïveté, était plus jeune encore. Il parlait souvent, avec une indignation profonde, de son ancienne amitié pour le camarade voleur qui lui avait dérobé des objets si précieux. Le terrible père de Charko couperait sûrement la gorge à son fils s’il ne les retrouvait pas. Je pensai que si personne ne venait en aide à ce jeune homme, il se laisserait enlizer par la ville. Je savais par suite de quels infimes hasards la bande des va-nu-pieds se recrute et j’entrevoyais pour le prince Charko toutes les possibilités d’entrer dans cet ordre respectable, mais non respecté... J’eus envie de lui être secourable. Ma paye était insuffisante pour un billet jusqu’à Batoum, et j’allai à plusieurs bureaux demander un billet gratuit pour Charko. Je prouvai avec force la nécessité du secours; on me refusa avec force aussi. Je proposai à Charko de l’accompagner chez le chef de police afin de demander un billet; mais il se troubla et me déclara qu’il n’irait pas. Pourquoi? Il n’avait pas payé le propriétaire du garni où il était descendu, et, quand on lui avait réclamé de l’argent, il avait frappé quelqu’un, puis s’était dérobé; il supposait avec justesse que la police ne le remercierait pas d’avoir esquivé sa dette, d’avoir ensuite donné des coups,--d’autant plus qu’il ne se souvenait pas s’il avait frappé une fois ou deux, ou trois ou quatre...

La situation se compliquait. Je résolus de travailler jusqu’à ce que j’aie gagné l’argent du voyage à Batoum; mais, hélas! il était évident que cela n’arriverait pas de sitôt ou n’arriverait jamais, parce que, après son long jeûne, ce Charko mangeait comme trois, ou plus encore.

A cette époque, à cause de l’invasion des affamés, le prix de la journée dans les ports était tombé et, des quatre-vingts copeks de ma paye, nous mangions, à nous deux, soixante. En outre, avant ma rencontre avec le prince, j’avais décidé d’aller en Crimée et je ne voulais pas m’éterniser à Odessa. Je proposai donc au prince Charko de faire la route à pied avec moi, à la condition suivante: si je ne lui trouvais pas un compagnon pour Tiflis, je l’y conduirais moi-même et, si j’en trouvais un, nous nous séparerions.

Le prince jeta un regard sur ses fines bottines, sur son chapeau, son pantalon, lissa sa jaquette, réfléchit, soupira à plusieurs reprises et enfin consentit. Et c’est ainsi que nous nous en allâmes à pied d’Odessa à Tiflis.

* * * * *

Quand nous arrivâmes à Kherson, mon opinion était faite au sujet de mon compagnon. C’était un être naïf et sauvage, extrêmement peu développé, gai quand il avait mangé, abattu quand il avait faim, comme un animal fort et pas méchant.

Pendant le trajet, il me parlait du Caucase, de l’existence que menaient les propriétaires géorgiens, de leurs jeux et de leurs rapports avec les paysans. Ses récits étaient intéressants, ne manquaient pas d’une certaine beauté: mais la personne de mon compagnon y apparaissait sous un aspect peu flatteur pour lui. Voici un échantillon de ses histoires.

Un riche prince donnait une fête à des amis; on prit du vin, on mangea en profusion les mets préférés des Géorgiens, et puis le prince conduisit ses invités à l’écurie. On sella les chevaux. Le prince sauta sur le meilleur et se mit à caracoler dans la plaine. C’était un cheval ardent! Les invités vantaient sa beauté et sa vitesse. Le prince repart une seconde fois, quand tout à coup surgit dans la plaine un paysan sur un cheval blanc, qui dépasse le prince, qui le dépasse et... rit avec orgueil. Le prince eut honte devant ses invités!... Il fronça terriblement les sourcils, appela d’un geste le paysan et, quand celui-ci se fut approché, d’un coup de sabre il lui trancha la tête, braqua son revolver dans l’oreille du cheval et le tua. Ensuite, il alla déclarer aux autorités ce qu’il avait fait. On le condamna aux travaux forcés.

Charko semble plaindre le prince. J’essaye de lui faire comprendre que cet homme n’est pas digne de compassion, mais il me répond d’un air sermonneur:

--Il y a peu de princes et beaucoup de paysans. On ne doit pas condamner un prince pour un paysan. Qu’est-ce qu’un paysan? Voici!--Et Charko me montre une motte de terre.--Tandis qu’un prince est comme une étoile!

Nous disputons et il se fâche. Quand il s’emporte, il montre les dents comme un loup et son visage devient pointu.

--Tais-toi, Maxime! Tu ne connais pas la vie du Caucase, me crie-t-il.

Mes arguments sont vains contre sa simplicité et ce qui me paraît clair lui semble drôle. Ma logique n’atteignait pas son cerveau et quand, à grand’peine, je le mettais au pied du mur par des preuves évidentes de la justesse supérieure de mes idées, il ne s’embarrassait pas et me disait:

--Va au Caucase, restes-y. Tu verras que je dis la vérité. Tout le monde fait ainsi: c’est donc juste. Pourquoi te croirais-je, toi, si tu es seul à dire: «Ceci est faux», tandis que des milliers de gens disent: «Ceci est juste»?

Alors, je me taisais, comprenant qu’il fallait lui opposer non des paroles mais des faits, puisqu’il était homme à croire que la vie, dans sa forme présente, était juste et réglée. Je me taisais et lui, triomphait, tant il avait de confiance dans sa parfaite connaissance de la vie, et mon silence lui permettait de renchérir sur ses récits de l’existence caucasienne, pleine de sauvage beauté, de feu et d’originalité. Ces récits m’intéressaient et m’entraînaient et, en même temps, me révoltaient par leur cruauté, leur servilité envers la richesse et la force, par l’absence de ce qu’on appelle la morale obligatoire pour chacun. Il m’arriva, une fois, de demander à Charko s’il connaissait l’enseignement du Christ.

--Certainement! répondit-il en haussant les épaules. Mais, quand je l’eus bien interrogé, il se trouva qu’il ne savait que ceci: «Il avait existé un certain Jésus qui s’était révolté contre les lois des Juifs, et les Juifs le mirent en croix à cause de cela. Mais il était Dieu et ne mourut pas sur la croix; il s’éleva au ciel et donna aux hommes d’autres lois.»

--Lesquelles? demandai-je.

Charko me regarda avec un étonnement moqueur et dit:

--Tu es chrétien? Bon! moi aussi. Sur terre, presque tous sont chrétiens. Alors, que demandes-tu? Tu vois comment tout le monde fait... C’est ça, la loi du Christ!

Je m’entraînai, je me mis à lui raconter la vie de Jésus. Il écouta, au commencement, avec attention, puis peu à peu se détacha et finit par bâiller.

Voyant que son cœur ne m’écoutait pas, je m’adressai de nouveau à son esprit. Je lui parlai des avantages qu’on peut tirer de la charité, de la science, de la justice,--je parlai des avantages et seulement des avantages!

--Celui qui est fort fait lui-même la loi. Il n’y a pas à la lui apprendre; même aveugle, il trouvera son chemin! me répondit paresseusement le prince Charko.

Il savait se demeurer fidèle à lui-même; cela provoquait mon respect. Mais il était sauvage, cruel, et je sentais, par instants, qu’une étincelle de haine s’allumait en moi contre lui. Je ne perdais pourtant pas l’espoir de trouver un point de contact entre nous, un terrain sur lequel nous pourrions nous rencontrer et nous comprendre.

Je me mis à lui parler plus simplement, je m’efforçai de me rapprocher de lui. Il remarqua mes tentatives et, concluant que j’acceptais sa supériorité, prit un ton de plus en plus hautain avec moi. Je souffrais, voyant mes arguments se briser en poussière contre le mur de pierre de sa conception de la vie.

Nous avions traversé le Pérékop et nous approchions des montagnes de la Crimée. Depuis deux jours déjà, nous les voyions à l’horizon. Elles étaient bleues et semblaient de légères bandes de nuages. Je les admirais de loin et rêvais de la côte de Crimée.

Mais le prince chantait des chansons géorgiennes et était sombre. Nous avions dépensé tout notre argent et la possibilité d’en gagner ne se présentait nulle part. Nous nous hâtions vers Théodocie, où l’on avait commencé des travaux pour la construction d’un port.

Le prince me disait que, lui aussi, travaillerait et qu’avec l’argent gagné nous irions par mer jusqu’à Batoum. A Batoum, il avait beaucoup d’amis et me trouverait facilement une place de... portier ou gardien. Il me tapait sur l’épaule, d’un air protecteur, et me disait, en faisant claquer sa langue:

--Je t’arrangerai une belle existence! Tsé, tsé! Tu boiras du vin, autant que tu en voudras. Tu mangeras du mouton, autant que tu pourras. Tu te marieras avec une Géorgienne, une grosse Géorgienne, tsé, tsé, tsé! Elle te fera de bons plats, te donnera des enfants, beaucoup d’enfants, tsé, tsé!

Ce «tsé, tsé!» m’avait étonné au début, puis commença à m’agacer, enfin me mit dans une fureur triste. En Russie, ce bruit sert à appeler les cochons; au Caucase, il exprime l’admiration, le regret, le plaisir, la douleur.

Charko avait bien usé son élégant costume, et ses souliers étaient ouverts en plus d’un endroit. Nous avions vendu le chapeau et la canne à Kherson. Le chapeau avait été remplacé par une vieille casquette d’employé de gare.

Quand il la mit pour la première fois, bien sur l’oreille, il me demanda:

--Est-ce que cela me va? Est-ce joli?

* * * * *

Nous voilà enfin en Crimée. Nous avions passé par Simphérople et nous nous dirigions sur Yalta. J’étais dans un muet ravissement de la beauté de ce prodigieux coin de terre, caressé de tous côtés par la mer. Le prince soupirait, gémissait, et, jetant autour de lui des regards navrés, essayait de remplir son estomac vide avec d’étranges fruits. L’expérience n’était pas toujours heureuse et il me disait avec un humour méchant:

--Si cela me retourne à l’envers, comment irai-je plus loin? Hein? dis?

La possibilité de travailler ne se présentait pas et, n’ayant pas le sou pour acheter du pain, nous faisions notre nourriture de fruits et d’espérances en l’avenir. Et le prince Charko commençait déjà à me reprocher ma paresse et mon manque d’initiative. Il devenait pénible; mais, ce qui m’irritait le plus, c’étaient les récits qu’il faisait de son extraordinaire appétit. Il se trouvait que, ayant déjeuné à midi «d’un petit agneau» arrosé de trois bouteilles de vin, il pouvait, à deux heures, manger sans effort pour son dîner trois assiettes de soupe, une marmite entière de mouton au riz, une énorme quantité de viande, toutes sortes de mets caucasiens, et boire, par-dessus le marché, sans mesure. Il me parlait, des jours entiers, de ses goûts et de ses connaissances en gastronomie. Il pérorait en faisant claquer sa langue, les yeux ardents, les dents aiguës et grinçantes, aspirant et avalant avec bruit sa salive d’affamé qui jaillissait abondamment de ses lèvres éloquentes. Alors, il m’inspirait un dégoût que j’avais peine à lui cacher.

Un jour, aux environs de Yalta, je me louai pour émonder un jardin fruitier; je pris d’avance la paye de ma journée et j’achetai, pour tout cet argent, de la viande et du pain. Quand j’eus apporté mon emplette, le jardinier m’appela et je le rejoignis, ayant laissé les provisions à Charko, qui avait refusé de travailler sous prétexte de mal de tête. Au bout d’une heure, je revins et pus m’assurer que Charko ne m’avait rien exagéré de son appétit. Il ne restait pas une miette de ce que j’avais acheté. Ce n’était pas une action de bon camarade; mais je me tus,--pour mon malheur, comme la suite le prouva.

Charko nota mon silence et l’exploita à sa manière. A partir de cette époque, il se produisit quelque chose d’étonnamment saugrenu. Je travaillais, et lui, refusant sous différents prétextes le travail, mangeait, dormait et me houspillait. Je ne suis pas un disciple de Tolstoï. Il me semblait ridicule et triste de voir ce robuste garçon me regarder avec avidité, quand, las après la besogne, je le rejoignais dans un coin d’ombre. Mais, ce qui était plus ridicule et plus triste encore, c’est que je voyais qu’il se moquait de moi parce que je travaillais. Il se moquait parce que lui-même avait appris à mendier et que j’étais à ses yeux une bûche sans vie. Au commencement, quand il avait mendié, il se gênait devant moi; mais, plus tard, quand nous approchâmes d’un village tatare, il fit ses préparatifs sous mes yeux. Il s’appuyait à un bâton et traînait une jambe comme si elle lui faisait mal, sachant bien que les Tatares avaricieux ne donneraient rien à un garçon robuste. Je me disputai avec lui, lui démontrant la honte de son action... Il riait.

--Je ne sais pas travailler, me répondait-il brièvement.

On lui donnait avec parcimonie. Je commençais alors à être souffrant. La route m’était plus dure chaque jour et mes rapports avec Charko plus intolérables. Maintenant, il exigeait avec âpreté que je l’entretinsse.

--C’est toi qui me conduis? Conduis, alors! Est-ce que je puis, moi, faire une si longue route à pied? Je n’en ai pas l’habitude. Je puis mourir à cause de cela. Pourquoi me fais-tu souffrir, pourquoi veux-tu me tuer? Qu’est-ce qui arrivera si je meurs? Ma mère pleurera, mon père pleurera, mes camarades pleureront! Combien est-ce que cela fait de larmes?

J’écoutais ces discours sans impatience. Une étrange pensée commençait à se glisser dans mon cerveau et me faisait supporter tout cela. Parfois, quand il dormait, je m’asseyais à côté de lui et, observant son visage tranquille et immobile, je me répétais, comme si je commençais à deviner quelque chose:

«Mon compagnon... mon compagnon...»

Et, dans mon entendement, l’idée obscure surgissait parfois que Charko ne faisait qu’user de son droit en exigeant de moi, avec tant d’assurance et de volonté, que je lui vinsse en aide et que j’eusse soin de lui. Dans cette exigence, il y avait du caractère, de la force. Il m’asservissait et je lui cédais et je l’étudiais, observant chaque frémissement de sa physionomie, m’efforçant de me représenter où il s’arrêterait dans son empiètement sur une personnalité étrangère. Lui, se sentait très bien; il chantait, dormait et se moquait de moi quand il le voulait. Il nous arrivait de nous quitter pour un jour ou deux et d’aller de différents côtés. Je l’approvisionnais de pain et d’argent, quand j’en avais, et lui disais où il devait m’attendre. Quand nous nous retrouvions, lui, qui m’avait laissé avec méfiance et irritation, me rencontrait joyeusement, avec triomphe, et me disait, toujours en riant:

--Je pensais que tu t’étais sauvé tout seul, que tu m’avais abandonné, ha! ha! ha!

Je lui donnais à manger, je lui parlais des beaux sites que j’avais vus et, une fois, à propos de Baktchisaraï, lui citai quelques vers de Pouchkine. Ils ne lui firent aucune impression.

--Hé! des vers!... Il faut des chansons, pas des vers. Je connaissais un homme, un Géorgien, Mato Legeava, qui savait chanter des chansons! Quelles chansons! Quand il chantait, aïe, aïe, aïe! Et fort, il chantait très fort, comme si on lui retournait un poignard dans le gosier!... Il a égorgé un aubergiste et a été envoyé en Sibérie.

Après chacun de mes retours, je tombais toujours plus bas dans son opinion et il ne savait pas me le dissimuler.

Nos affaires ne marchaient guère. Je trouvais à peine la possibilité de gagner un rouble ou un rouble et demi par semaine, et cela était naturellement bien insuffisant pour deux. Les aumônes de Charko ne nous faisaient faire aucune économie. Son estomac était un petit gouffre qui engloutissait tout,--le raisin, les melons, le poisson salé, le pain, les fruits secs,--et ce gouffre paraissait s’élargir avec le temps et exiger sans cesse de plus larges offrandes.

Charko me pressait de quitter la Crimée, disant, avec raison, que c’était déjà l’automne et que la route était encore longue. J’en convins. En outre, j’avais déjà exploré cette partie de la Crimée, et nous partîmes pour Théodocie, dans l’espoir d’y gagner enfin l’argent que nous n’avions toujours pas. Il fallut de nouveau se nourrir de fruits et d’espoir dans l’avenir.

Pauvre avenir! A force d’être trop attendu, il perd presque tout son charme quand il devient le présent.

Ayant dépassé Alouchta, de vingt verstes environ, nous nous arrêtâmes pour la nuit. Je décidai Charko à suivre la grève; c’était plus long, mais je voulais respirer l’air de la mer. Nous fîmes un feu et nous nous couchâmes auprès. La soirée était magnifique. La mer, d’un vert sombre, battait contre les rochers au-dessous de nous; le ciel bleu se taisait triomphalement au-dessus de nos têtes et, autour de nous, bruissaient doucement les buissons et les arbres odorants. La lune se levait. Du feuillage capricieux des tchinars, tombaient des ombres qui rampaient sur les pierres. Un oiseau chantait, fort et avec provocation. Ses trilles argentins fondaient dans l’air, plein du bruit caressant et doux des vagues; et, quand ils eurent cessé, on entendit le cri-cri nerveux d’un insecte. Le feu brillait joyeusement et sa flamme semblait être un grand bouquet de fleurs jaunes et rouges. Lui aussi éveillait des ombres, qui dansaient gaiement autour de nous, comme faisant parade de leur vivacité devant les ombres lentes de la lune. Dans l’air résonnaient parfois des sons étranges. Le large horizon d’eau était désert, le ciel sans nuages, et je me sentais, sur le bord de la terre en contemplation de l’infini, ce problème enchanteur... Enivré par la majestueuse beauté de la nuit, je me dissolvais dans une merveilleuse harmonie de couleurs, de sons et de parfums; le timide sentiment d’une auguste présence me remplissait l’âme, et mon cœur s’arrêtait de battre, tant ma joie de vivre était grande.

Tout à coup, Charko éclata de rire.

--Ha! ha! ha! quelle figure bête tu as! Tout à fait un mouton, ha! ha! ha!