Chapter 11 of 19 · 3980 words · ~20 min read

Part 11

Je lui dis que toute la faute était à lui. Il aurait dû savoir d’abord ce qu’il voulait et, dès le début de l’affaire, en présumer la fin probable. Il n’avait rien compris, rien prévu; il était à blâmer en tout. J’étais irrité contre lui, les gémissements et les cris de Capitolina, les «allons-nous-en» ivres, tout cela était dans mes oreilles et je n’avais aucune compassion pour mon camarade.

Il m’écoutait, tête baissée, et, quand j’eus fini, il se redressa et sur son visage je lus l’épouvante et l’étonnement.

--En voilà une histoire! s’écria-t-il. C’est superbe! Ah! comment? Que faire maintenant avec elle?

Son accent était si naïf, si pénétré de la conviction de sa faute envers cette jeune femme et d’incertitude douloureuse, que j’eus pitié de lui. Je me dis que j’avais peut-être été trop dur et rigide envers lui.

--Et pourquoi seulement ne l’ai-je pas laissée où elle était? disait avec repentir Konovalov. Ah! Dieu, ce qu’elle m’a dit!... Voilà, je vais aller là-bas au poste, j’intercéderai. Je la verrai... et tout, enfin! Je lui dirai quelque chose. Faut-il que j’aille?

Je lui fis remarquer que rien de bon ne résulterait de cette entrevue. Que pourrait-il lui dire? En outre, elle était ivre et probablement dormait déjà.

Mais il s’obstinait dans son idée.

--J’irai, attends. Car enfin je lui veux du bien... Quelles espèces de gens sont avec elle? J’irai. Toi, reste ici... je reviens bientôt.

Et, s’étant coiffé de son bonnet, les pieds nus dans les grandes bottes dont il était si fier d’habitude, il sortit rapidement de la cuisine.

Je finis mon travail et me couchai. Quand, le matin, je regardai machinalement la place où dormait Konovalov, il n’y était pas encore.

Il ne fit son apparition que le soir, sombre, ébouriffé, des rides profondes au front et comme un brouillard dans ses yeux bleus. Sans me regarder, il s’approcha des coffres, s’assura de ce que j’avais fait et se coucha par terre en silence.

--Eh bien! l’as-tu vue? demandai-je.

--C’est pour cela que j’étais allé.

--Et alors?

--Rien.

Il était évident que Konovalov ne désirait pas parler. Comptant que cette humeur ne durerait guère, je ne l’ennuyai pas de questions. Il garda le silence toute cette journée, me jetant seulement par nécessité quelques phrases brèves au sujet de l’ouvrage; il marchait dans la cuisine, la tête baissée et les yeux troubles comme à son retour. On eût dit que quelque chose s’était éteint en lui. Il travaillait lentement et sans entrain, comme lié par ses pensées. La nuit, quand nous eûmes mis les pains au four, et comme, par crainte de les brûler, nous ne nous couchions pas, il me demanda:

--Fais-moi la lecture de quelque chose de Stenka.

Sachant que la description de la torture l’impressionnait par-dessus tout, je choisis cet endroit du récit. Il écoutait, étendu immobile sur le dos, et regardait sans cligner la voûte enfumée du plafond.

--Stenka est mort. On a eu raison de cet homme, dit lentement Konovalov. Et pourtant, dans ce temps-là, on pouvait vivre. On était libre. Il y avait où s’étirer, où soulager son âme. Maintenant il n’y a que tranquillité et soumission... bon ordre... En n’y regardant pas de trop près, la vie est bien organisée! Des livres, des écoles! Et pourtant l’homme vit sans protection aucune et personne ne s’occupe de lui. On ne doit pas faire le mal, et il est impossible de ne pas le faire... Les rues des villes sont bien tenues, mais dans l’âme des gens il n’y a que trouble. Et personne ne comprend rien.

--Sacha! Comment feras-tu avec Capitolina? demandai-je.

--Quoi? s’écria-t-il, en sursautant. Avec Capa? Fini!

Il fit un geste résolu de la main.

--C’est toi qui as rompu?

--Moi? non... elle a rompu elle-même.

--Comment?

--C’est tout simple. Elle a repris son ancienne occupation. Tout est comme par le passé. Seulement, avant, elle ne s’enivrait pas, et maintenant elle s’enivre... Sors les pains. Je vais dormir.

Tout redevint silencieux dans la cuisine. La lampe fumait, la croûte des pains sur les rayons crépitait en séchant. Dans la rue, devant nos fenêtres, les gardiens de nuit causaient. Et un bruit étrange arrivait encore: c’était comme le grincement d’un volet ou le gémissement d’une personne.

Je retirai les pains et me couchai; mais je ne pus m’endormir, et restai les yeux mi-clos à écouter les bruits de la nuit. Tout à coup je vis Konovalov se lever silencieusement; il prit sur une planche le livre de Kostomarov et l’approcha de ses yeux. Je voyais distinctement son visage préoccupé, je le voyais promener son doigt sur les lignes, hocher la tête, tourner les pages, les regarder fixement, puis me regarder, moi. Quelque-chose d’étrange, de tendu et d’interrogateur émanait de ses traits préoccupés et maigris, nouveaux pour moi. Il me regarda longtemps.

Je n’y pus tenir, et lui demandai ce qu’il faisait.

--Je pensais que tu dormais, répondit-il avec trouble. Puis, le livre à la main, il s’assit à côté de moi et se mit à parler en hésitant.--Je voulais te demander: n’y aurait-il pas un livre sur l’ordre dans la vie? c’est-à-dire des indications... comment il faut faire? Il faudrait qu’on expliquât les actions, lesquelles sont mauvaises et lesquelles sont inoffensives... Moi, vois-tu, je suis troublé par mes actions... Celles qui me paraissaient bonnes deviennent tout à coup mauvaises. Comme, par exemple, cette affaire de Capa.--Il respira profondément et continua avec force son interrogation: Ainsi, cherche un peu, s’il n’y aurait pas un livre sur les actions? Et tu me le liras.

Il y eut quelques minutes de silence.

--Maxime!

--Eh bien?

--Comme Capitolina m’a dépeint!

--C’est bon, enfin... c’est assez!

--Certainement, que c’est fini maintenant... Mais, dis-moi, était-elle dans son droit?

La question était épineuse; après réflexion, je répondis affirmativement.

--C’est aussi ce que je pense: elle avait raison, oui... dit Konovalov tristement, puis il se tut.

Il se tourna longtemps sur sa natte, se leva plusieurs fois, fuma, s’assit à la fenêtre, se recoucha.

Puis je m’endormis, et, quand je me réveillai, il n’était plus là. Il ne revint que le soir. On eût dit qu’il était couvert d’une espèce de poussière et que, dans ses yeux troubles, se figeait quelque chose d’immuable. Jetant sa casquette sur la planche, il soupira et s’assit à côté de moi.

--Où as-tu été?

--J’ai été voir Capa.

--Eh bien?

--Fini! frère, je te l’avais dit.

--On ne peut rien faire avec cette engeance!

J’essayai de le distraire en parlant de la force de l’habitude et d’autres choses aussi à propos. Konovalov se taisait avec obstination et regardait le plancher.

--Non, qu’est-ce que ça? Ce n’est pas de ça qu’il s’agit! Je suis simplement un homme contaminé. Je ne devrais pas être sur terre. Et quand je m’approche de quelqu’un, alors il attrape la contagion du mal. Et je ne puis apporter aux autres que le malheur... Si l’on y réfléchit, à qui ai-je fait plaisir dans mon existence? A personne. Et pourtant j’ai eu affaire avec bien des gens... Je suis un homme pourri...

--Quelle bêtise!

--Mais si, c’est vrai! dit-il avec un mouvement convaincu de la tête.

Je m’efforçai de lui faire perdre cette conviction, mais de tous mes discours il ne tirait qu’une plus grande assurance de son inadaptation à la vie.

Dans les moments de liberté, il se couchait à terre et regardait le plafond. Son visage avait beaucoup maigri et ses yeux avaient perdu leur éclat enfantin.

--Sacha, qu’as-tu? lui demandai-je.

--C’est la crise qui commence, m’expliqua-t-il simplement. Bientôt, je perdrai toute retenue et me gorgerai d’eau-de-vie. Cela me brûle déjà intérieurement... comme une nausée, tu sais... Le temps est arrivé... S’il n’y avait pas eu cette histoire, je me serais encore maintenu, mais elle me ronge... Qu’est-ce, enfin? Je voulais faire une bonne action et tout à coup... C’est illogique! Oui, frère, il faudrait dans la vie de l’ordre pour les actions. Est-il possible qu’on ne sache inventer une loi, pour que tout le monde agisse de même et que tout le monde puisse se comprendre? Car on ne peut pas vivre ainsi, à une telle distance les uns des autres! Et comment les hommes intelligents ne comprennent-ils pas qu’il faut faire de l’ordre sur terre et expliquer les gens à eux-mêmes? Eh! mon Dieu!...

Absorbé dans cette pensée de l’ordre nécessaire dans la vie, il n’écoutait pas mes discours. Je remarquai même qu’il s’écartait de moi. Un jour, ayant écouté pour la centième fois mon projet de réorganisation universelle, il se fâcha presque.

--Eh! toi... J’ai déjà entendu cette histoire... Ce n’est pas de la vie qu’il s’agit, mais de l’homme lui-même. L’essentiel, c’est l’homme, tu comprends? D’après ce que tu dis, pendant que tout, autour de lui, se transforme, l’homme doit rester comme il est. En voilà une idée!... Non, c’est lui que tu dois reconstruire: montre-lui son chemin, donne-lui de la lumière et de l’espace sur terre. Voilà à quoi il faut tendre. Enseigne-lui à trouver sa voie. Tandis que tout cela... ce n’est que des imaginations!...

Je protestai; il s’échauffait, devenait sombre et s’écriait avec humeur:

--Eh! laisse donc!

Il partit un soir et ne revint ni la nuit ni le lendemain matin. A sa place apparut le patron, l’air préoccupé, qui déclara:

--Notre Sacha fait la fête. Il est dans «le Mur». Il faut chercher un autre pétrisseur.

--Peut-être se remettra-t-il?

--Compte là-dessus! Je le connais, moi...

J’allai au «Mur», bouge ingénieusement organisé contre un mur de pierres. Il n’avait pas de fenêtres et la lumière y pénétrait par une ouverture du plafond. En somme, ce n’était qu’un trou carré, creusé dans le sol et recouvert de planches. Il était imprégné d’une odeur de terre, de mauvais tabac et d’eau-de-vie,--tout un bouquet de parfums qui, au bout d’une demi-heure, vous cassaient la tête. Mais les habitués de ce bouge, de sombres individus sans occupations précises, s’y étaient faits comme à beaucoup d’autres choses insupportables au premier abord. Ils restaient là toute la journée à attendre quelque ouvrier fêtard pour le plumer.

Konovalov était assis à une grande table ronde, au milieu du cabaret, entouré de six personnages respectueux et bassement flatteurs, fantastiquement accoutrés de costumes en lambeaux, à figures de brigands de Hoffmann.

On buvait de la bière et de l’eau-de-vie mélangées et l’on mangeait quelque chose qui ressemblait fort à des morceaux de terre glaise sèche.

--Buvez, amis, buvez tant que vous pouvez. J’ai de l’argent et j’ai des vêtements... J’aurai assez pour trois jours. Je boirai tout et... fini! Je ne veux plus travailler et je ne veux plus rester ici.

--La ville est détestable! dit un individu qui ressemblait à John Falstaff.

--Travailler? dit un autre, qui paraissait interroger le plafond, et il ajouta avec étonnement: Est-ce qu’on est au monde pour travailler?

Et tous se mirent à crier en même temps, prouvant à Konovalov son droit de tout boire, et élevant même ce droit jusqu’au devoir impérieux de tout boire avec eux précisément.

--Ah! Maxime, son sac sur l’échine! essaya de rimer Konovalov. Tiens, scribe et pharisien, bois! Moi, frère, j’ai déraillé complètement. Fini! Je veux tout boire jusqu’à mes cheveux... Quand je n’aurai plus que mes cheveux, je m’arrêterai. Et toi, veux-tu, dis?

Il n’était pas ivre encore, seulement ses yeux bleus brillaient d’un éclat désespéré d’ennui, et sa superbe barbe, qui lui couvrait la poitrine d’un éventail de soie, remuait à cause du tremblement nerveux de sa mâchoire. Le col de sa chemise était défait, sur son front blanc scintillaient de toutes petites gouttes de sueur et sa main tendue à moi, avec un verre de bière, était mal assurée.

--Laisse cela, Sacha, allons-nous-en! dis-je en lui mettant la main sur l’épaule.

--Laisser cela?--Il se mit à rire.--Si tu étais venu dix ans plus tôt et que tu m’aies tenu ce langage... peut-être l’aurais-je fait. Mais maintenant, j’aime autant continuer. Pourquoi pas? Je sens tout, chaque mouvement de la vie... mais je ne comprends rien et ne connais pas mon chemin... Je sens... et je bois parce que je n’ai rien d’autre à faire... Bois aussi!

Sa compagnie me regardait avec un mécontentement manifeste, et les six paires d’yeux me mesurèrent avec une intention qui n’était guère pacifique.

Les pauvres! ils craignaient que je n’emmenasse Konovalov; alors, adieu le régal qu’ils avaient attendu huit jours peut-être.

--Frères! c’est mon camarade... un savant que le diable emporte! Maxime, peut-être liras-tu ici de Stenka?... Ah! frères, les livres qu’il y a sur terre! De Pila?... Maxime, dis?... Frères, ce n’est pas un livre, c’est du sang et des larmes. Ah!... Pila, c’est moi, Maxime!... Et Cissoïko, c’est moi encore... Je le jure! Voilà qui est expliqué.

De ses yeux démesurément ouverts, il me regardait avec effroi, et sa lèvre inférieure tremblait étrangement. On me fit, d’assez mauvais gré, place à la table. Je m’assis à côté de Konovalov, juste au moment où il prenait un verre de bière mélangée d’eau-de-vie.

Évidemment, il désirait s’étourdir aussi vite que possible à l’aide de ce breuvage. Après avoir bu, il prit sur l’assiette un de ces morceaux de bœuf qui ressemblaient à de la terre glaise, le regarda et le jeta par-dessus son épaule contre le mur du cabaret.

La compagnie grognait comme une meute affamée devant un os.

--Je suis un homme perdu... Pourquoi ma mère m’a-t-elle mis au monde? On ne sait rien. C’est l’obscurité! et l’étroitesse!... Adieu, Maxime, puisque tu ne désires pas boire avec moi. Je ne retournerai plus à la boulangerie. Le patron me doit de l’argent: prends-le-lui et apporte-le-moi, je le boirai... Non! garde-le pour des livres... Veux-tu? Non, tu ne veux pas?... Mais, si, prends donc! Non?... C’est que tu es un cochon!... Va-t’en, va-t’en!

Il s’enivrait et ses yeux étaient féroces. La compagnie était toute prête à me chasser à coups de poings. Sans attendre cela, je partis.

Trois heures après, j’étais de nouveau dans le «Mur». Le groupe de Konovalov s’était accru de deux hommes. Tous étaient ivres, lui moins que les autres. Il chantait, les coudes sur la table, et regardait le ciel par l’ouverture du plafond. Les ivrognes l’écoutaient, dans différentes poses; quelques-uns hoquetaient. Konovalov chantait, d’une voix de baryton qui, sur les notes hautes, dégénérait en fausset comme chez tous les ouvriers. La joue sur la main, il faisait avec sentiment des roulades tristes, et son visage était pâle d’émotion; il avait les yeux mi-clos et le cou tendu en avant. Huit physionomies ivres, stupides et rouges, le regardaient et, par instants, on entendait des grognements et des hoquets. La voix de Konovalov vibrait et pleurait, et gémissait, et il était indiciblement triste de voir ce brave garçon qui chantait sa lamentable chanson.

La mauvaise odeur, les figures rouges et en sueur, les deux lampes à pétrole et les murs noirs de boue et de fumée du cabaret, son plancher de terre et l’ombre qui envahissait ce trou,--tout était pénible et maladivement fantastique. On aurait pu croire que ces individus étaient enterrés vivants et que l’un d’eux chantait une dernière fois avant de mourir, pour faire ses adieux au ciel. Un tranquille désespoir, un ennui sans issue frémissaient dans le chant de mon compagnon.

--Maxime, tu es ici? Veux-tu être mon essaüle[3]? Ami, viens! dit-il, en interrompant son élégie et me tendant la main. Je suis tout prêt, frère... Ameutons une horde... Et voilà! Puis il y aura encore des gens. Nous trouverons. Tout cela n’est rien! Nous appellerons Pila et Cissoïko... et nous leur donnerons tous les jours du gruau et de la viande... C’est bien? Tu consens? Tu prendras avec toi des livres, tu liras Stenka et les autres... Ami! Ah! je suis triste, triste...

[3] Grade supérieur chez les Kosaks du Don.

Il frappa de toute sa force la table avec son poing. Les verres et les bouteilles retentirent, et la compagnie réveillée emplit le cabaret d’un bruit infernal.

--Buvez, camarades! cria Konovalov, buvez, allégez vos âmes, buvez tout ce que vous pourrez!

Je m’en allai. A la porte de la rue, je m’attardai; j’entendis Konovalov faire des discours d’une langue pâteuse, et, quand il se fut remis à chanter, je retournai à la boulangerie. A ma suite gémit et pleura longtemps une gauche et ivre chanson.

Deux jours après, Konovalov avait disparu de la ville.

J’eus, plus tard, une fois encore l’occasion de le voir.

Il faut être né dans une société policée, pour avoir la patience d’y vivre toute sa vie et pour n’avoir jamais le désir de quitter cette sphère de conventions pénibles, de petits mensonges vénéneux consacrés par l’usage, d’ambitions maladives, d’étroit sectarisme, de diverses formes d’insincérité, en un mot de toute cette vanité des vanités qui gèle le cœur, corrompt l’esprit, et qu’on appelle avec si peu de raison la civilisation. Je suis né et j’ai été élevé en dehors de cette société et, pour cette raison qui m’est précieuse, je ne puis accepter sa culture par fortes doses sans bientôt éprouver la nécessité de sortir de son cadre et de me reposer des complications multiples, des raffinements maladifs de ce genre d’existence.

A la campagne, il fait presque aussi insupportablement écœurant et ennuyeux que parmi les gens cultivés. Le mieux est de s’en aller dans les rues les plus misérables des villes, où, quoiqu’il y fasse très sale, tout est sincère et simple, ou bien d’aller seulement se promener par les champs et les routes, ce qui est toujours intéressant, rafraîchit moralement et ne demande pas d’autres moyens de transport que de bonnes jambes.

Il y a cinq ans, j’entrepris justement une promenade de ce genre et, cheminant dans la vaste Russie sans aucun itinéraire déterminé, j’arrivai à Théodocie. On y commençait alors la construction d’une digue, et, dans l’espoir de gagner un peu d’argent pour la route, je me présentai au lieu où l’on travaillait.

Dans mon désir de jeter un coup d’œil d’ensemble sur les travaux, je gravis une montagne et m’assis, regardant la mer sans limites et les tout petits hommes qui lui faisaient des remparts.

Le large tableau du travail humain se déroula devant moi: toute la rive pierreuse de la baie était creusée; partout il y avait des trous, des tas de pierres et de bois, des brouettes, des pieux, des barres de fer, des outils pour l’aménagement des voûtes, des machines de bois compliquées, et au milieu de tout cela s’agitaient des êtres humains. C’étaient eux qui, après avoir déchiré la montagne à l’aide de la dynamite, la morcelaient avec des pics, déblayaient une surface plane pour y mettre une voie ferrée; c’étaient eux qui pétrissaient, dans d’énormes caisses, du ciment et, après en avoir fait des cubes énormes, les plongeaient dans la mer, construisant ainsi un rempart contre la force titanique de ses infatigables vagues. Ils paraissaient petits comme des larves sur le fond brun de la montagne, mutilée par eux, et ils s’agitaient aussi comme des larves dans les tas de pierres, de bois, de débris, au soleil ardent de midi... On aurait dit qu’ils voulaient se cacher du soleil et faire la ruine autour d’eux en pénétrant dans le sein de la montagne, tant le soleil était brûlant et le chaos désolé.

Dans l’air lourd flottait un bruit gémissant et fort, les épieux frappaient la pierre, les roues des brouettes grinçaient, le pilon de fer tombait lourdement sur le bois du pilotis, la «Doubinouchka»[4] pleurait, les haches sonnaient, les hommes petits et gris criaient sur tous les tons.

[4] Chanson populaire que chantent les ouvriers.

En un endroit, un groupe d’ouvriers, ahanant, s’acharnait contre un immense bloc de rocher, avec l’espoir de le déplacer; ailleurs on avait soulevé une lourde poutre et on criait à perte d’haleine:--Hardi! Et la montagne, toute crevassée, répétait sourdement: i--i--i!

Sur la ligne brisée des planches jetées partout, avançait lentement une file d’hommes qui poussaient les wagonnets chargés de pierres, et à leur rencontre venait, lentement aussi afin de faire durer les minutes de repos, une autre file avec des wagonnets vides... Auprès d’un levier était une foule compacte et bigarrée, et quelqu’un chantait d’une voix traînarde et gémissante:

Eh! mes frères, il fait bien chaud! Personne ne nous plaint jamais. Oï! Doubinouchka Va--a!

La foule hurlait, puissante, tirant sur les câbles, et la masse de fer du pilon s’élevait en l’air et retombait; un bruit semblable à un soupir se faisait entendre et tout le pilotis frissonnait. Sur tous les points de l’espace entre la mer et la rivière, grouillaient les petits hommes gris, remplissant l’air de leurs cris, de leur poussière et de leur odeur. Parmi eux circulaient les contremaîtres, en vestes blanches aux boutons de métal qui brillaient au soleil comme des yeux cruels. Le ciel sans nuages, atrocement chaud, les nuées de poussière et les vagues de sons formaient une symphonie du travail,--la seule musique qui ne fasse jamais plaisir.

La mer s’était tranquillement étendue jusqu’à l’horizon brouillé, elle battait doucement la rive de ses vagues transparentes, vivante de mouvement et de bruit. Toute joyeuse au soleil, elle semblait sourire débonnairement comme Gulliver qui savait qu’un seul de ses mouvements pouvait détruire tout le travail de ces Lilliputes.

Elle était couchée, aveuglante d’éclat, grande, forte, bonne, et sa puissante respiration soufflait sur la rive, rafraîchissant les êtres las, appliqués à réduire la liberté de ses vagues, qui, elles, caressaient si doucement la rive mutilée. La mer semblait plaindre les gens: des siècles d’existence lui avaient fait comprendre que les malfaiteurs véritables ne sont pas ces hommes qui construisent; elle savait depuis longtemps que ceux-là ne sont que des esclaves et qu’on leur impose cette lutte corps à corps avec les éléments dont la vengeance est toujours proche. Ils construisent, ils peinent; leur sang et leur sueur sont le ciment de tout ce qui se fait sur terre; mais ils ne reçoivent rien eux-mêmes, après avoir mis toute leur force au service du désir éternel de construire,--désir qui fait des miracles sur terre, mais ne donne pas d’abri aux travailleurs et ne leur procure pas le pain quotidien. Eux aussi sont un élément, et c’est pourquoi la mer n’est pas courroucée et regarde avec indulgence le travail dont ils ne profitent pas. Ces petites larves grises qui épuisent la montagne sont pareilles aux gouttes de la mer, qui tombent les premières sur les rochers inaccessibles de la rive, poussées par l’éternel désir qu’a la mer d’élargir ses domaines, et sont les premières à mourir en se brisant contre eux. Dans leur masse, ces gouttes font partie de la mer, elles sont puissantes aussi et aiment à détruire quand le souffle de la tempête les a irritées. La mer connaît de longue date les esclaves, ceux qui construisirent jadis des pyramides dans le désert, et ceux de Xerxès,--drôle d’homme qui pensait punir la mer avec trois cents coups de verges parce qu’elle avait brisé ses ponts, pareils à des jouets d’enfants. Les esclaves ont de tout temps été les mêmes; ils se soumettaient, étaient mal nourris, et exécutaient toujours de grandes et belles choses, divinisant quelquefois ceux qui les faisaient travailler, plus souvent les maudissant, rarement s’insurgeant contre eux.

Et, souriant comme un titan qui a conscience de sa force, la mer éventait de son haleine ceux qui, aveugles et esclaves, creusaient misérablement la terre au lieu de s’élancer vers le ciel. La vague caresse la rive semée de gens qui construisent un obstacle de pierre à son mouvement; elle la caresse et chante sa chanson, sonore et douce, du passé de tout ce qu’elle a vu sur les côtes de la terre.

... Parmi les ouvriers il y avait des figures bizarres, sèches et bronzées, en bonnets rouges, petites jaquettes bleues, pantalons serrés aux genoux et flottant sur le pied. C’étaient, comme je l’appris plus tard, des Turcs d’Anatolie. Leurs voix de gosier se mêlaient au parler lent et chantant des Viatitchi, dur et rapide des Volgiens et doux des Petits-Russiens.