Part 18
Charko était déjà assis par terre, enroulé dans le paletot, et mangeait, en me regardant de ses yeux noirs où brillait quelque chose qui provoquait en moi une sensation pénible. Ses vêtements séchaient, suspendus à des bâtons fichés en terre autour du feu. On me donna aussi du pain et du lard salé.
Mikhal revint et s’assit en silence auprès du vieillard.
--Eh! bien? demanda le vieillard.
--Il y a un bateau par là! répondit brièvement Mikhal.
--Il ne sera pas emporté?
--Non.
Tous se turent et se mirent de nouveau à m’examiner.
--Eh! bien, demanda Mikhal sans s’adresser à personne en particulier, faut-il les conduire chez l’atamane? ou bien directement aux douaniers?
«Voilà la fin!» pensai-je. Personne ne répondit à Mikhal. Charko mangeait et se taisait.
--On pourrait les conduire chez l’atamane... ou chez les douaniers. L’un est bien et l’autre aussi, dit après un silence le vieillard.
--S’ils ont volé une chose du gouvernement, il faut les punir...
--Attends, grand-père... commençai-je.
Mais il ne fit aucune attention à moi.
--Il ne faut pas voler! Oui... et si l’on ne les punit pas, ils feront encore pire.
Le vieux parlait avec une indifférence révoltante et, quand il eut fini, ses camarades hochèrent la tête en silence.
--Voilà! Tu as volé et tu dois pâtir maintenant puisque te voilà pris. Mikhal! Cette chose, le bateau, est là?
--Mais oui, il est là.
--Eh! bien... l’eau ne l’emportera pas?
--Non, elle ne l’emportera pas.
--Eh! bien, il n’a qu’à rester. Demain, les bateliers iront à Kertch et emmèneront le bateau. Pourquoi ne prendraient-ils pas un bateau vide? Hé? C’est bon. Et maintenant, vous autres, les amis déguenillés, voilà!... Vous n’avez pas peur, tous les deux? Non? Encore une demi-verste et vous étiez en pleine mer. Qu’auriez-vous fait au large? Dites? Vous seriez allés au fond, comme deux cognées... oui! Vous vous seriez noyés et voilà tout!
Le vieillard se tut et se mit à me regarder avec un sourire narquois dans sa moustache.
--Pourquoi te tais-tu, gamin? me demanda-t-il.
J’en avais assez de ses digressions que, sans comprendre, je prenais pour des moqueries sur notre compte.
--Je l’écoute, répondis-je d’un ton assez fâché.
--Et alors? demanda le vieux.
--Mais rien.
--Pourquoi me nargues-tu? Est-ce bien de narguer les plus vieux que toi?
Je me tus, convenant qu’effectivement ce n’était pas bien.
--Veux-tu encore manger? poursuivit-il.
--Non.
--Alors, ne mange pas! Puisque tu ne veux pas manger. Et, pour la route, prendrais-tu du pain?
Je tressaillis de joie, mais n’en laissai rien voir.
--Pour la route j’en prendrais... répondis-je tranquillement.
--Éhé!... Donnez-leur du pain pour la route et du lard... Et peut-être y a-t-il encore quelque chose?... Alors donnez-en aussi.
--Est-ce qu’ils s’en iront? demanda Mikhal.
Les deux autres levèrent les yeux sur le vieillard.
--Et que voulez-vous que nous fassions d’eux?
--Mais, nous voulions les conduire chez l’atamane ou chez les douaniers? dit avec désappointement Mikhal.
Charko s’agita auprès du feu et sortit la tête, d’un air curieux, de dessous son paletot. Il était tranquille.
--Qu’ont-ils à faire chez l’atamane? Ils n’y ont rien à faire. Plus tard, ils iront chez lui, s’ils le veulent.
--Et comment faire avec le bateau? s’acharnait Mikhal.
--Le bateau? répéta le vieux. Eh! bien, quoi, le bateau? Il est là?
--Oui... répondit Mikhal.
--Eh! bien, qu’il y reste. Et, le matin, Ivachko le ramènera au port; là, on le prendra et on le conduira à Kertch. Nous n’avons rien d’autre à faire du bateau.
Je regardai attentivement le vieux; je ne pouvais discerner aucun mouvement sur sa face flegmatique, brûlée par le soleil et tannée par le vent, sur laquelle sautaient les ombres du feu.
--Qu’il n’arrive pas d’histoire! concéda Mikhal.
--Il ne doit pas en arriver, à moins que tu ne donnes trop de liberté à ta langue. Et si nous les conduisons chez l’atamane, ce ne sera qu’embarras pour nous et pour eux. Nous avons nos affaires, eux n’ont qu’à partir. Hé! avez-vous encore loin à aller? demanda le vieux, bien que je lui aie déjà dit où nous allions.
--A Tiflis...
--C’est loin. Tu vois, et l’atamane leur ferait encore perdre du temps. Alors, quand arriveraient-ils? Mieux vaut qu’ils aillent leur chemin. N’est-ce pas?
--Eh! bien, qu’ils aillent, consentirent les compagnons du vieux, quand, après avoir fini son lent discours, serrant les lèvres, il les eut regardés tous avec interrogation; il tordait avec ses doigts sa barbe décolorée.
--Allons, enfants, partez; que Dieu vous accompagne!--Il agita la main.--Et le bateau sera remis en place. N’est-ce pas?
--Merci, vieux! dis-je, en ôtant mon chapeau.
--Pourquoi merci?
--Merci, frère, merci! répétai-je avec émotion.
--Mais de quoi donc? en voilà une histoire! Je dis: «allez, que Dieu vous accompagne,» et lui répond: «merci.» Pensais-tu que je t’enverrais au diable, hé?
--Je l’avoue, je l’ai craint.
--Oh!... (Et le vieux leva les sourcils.) Pourquoi enverrais-je un être humain sur une route mauvaise? Mieux vaut l’envoyer sur celle où je marche moi-même. Peut-être, un jour, nous rencontrerons-nous; alors, nous nous reconnaîtrons. Peut-être faudra-t-il nous entr’aider... Au revoir!
Il ôta son bonnet de peau de mouton aux longs poils et nous salua. Ses compagnons firent de même. Nous demandâmes le chemin d’Anape et nous partîmes. Charko riait de quelque chose...
* * * * *
--Qu’est-ce qui te fait rire? lui demandai-je.
J’étais enchanté du vieillard et de sa conception de la vie, enchanté du vent frais qui précédait l’aube et qui nous soufflait à la poitrine, enchanté que le ciel, libre de nuages, fût sur le point de s’éclairer, le soleil de se montrer et le jour de naître.
Charko cligna de mon côté d’un air rusé et éclata de plus belle. Moi aussi, je souris en entendant son rire gai et sain. Les deux ou trois heures près du feu des bergers, et le bon pain avec du lard, n’avaient laissé subsister de notre fatigante équipée qu’une légère courbature dans les os; mais cette sensation même allait disparaître pendant la marche.
--Pourquoi ris-tu? Tu es content d’avoir échappé? Tu vis, et même tu n’as pas faim?
Charko secoua la tête négativement, me donna un coup de coude dans le côté, fit une grimace, éclata de rire et, enfin, parla dans son mauvais jargon.
--Tu ne comprends pas pourquoi je ris? Non? Je vais te le dire! Sais-tu ce que j’aurais fait, si on nous avait conduit chez l’atamane douanier? Non, tu ne sais pas? Eh! bien, j’aurais dit: «Il voulait me noyer!» Et j’aurais pleuré. Alors, on m’aurait plaint et toi, on t’aurait mis en prison: tu comprends?
J’essayai de ne voir en cela qu’une plaisanterie; mais, hélas! il eut bientôt fait de me convaincre du sérieux de son projet. Il me le prouva si bien et si clairement que, au lieu de me révolter de ce naïf cynisme, j’éprouvai pour mon compagnon, et pour moi-même aussi, la plus profonde pitié. Quel autre sentiment pourrait-on avoir envers un être qui vous raconterait, avec un clair sourire et du ton le plus sincère, son intention de vous tuer? Que faire, s’il envisage cette action comme une charmante et spirituelle plaisanterie?
Je me mis à lui expliquer avec feu toute la monstruosité de son idée. Mais il me répondit très simplement que je ne me mettais pas à sa place: n’avait-il pas un passe-port faux, ce qui est dangereux? Alors, j’eus une pensée amère.
--Attends! dis-je, croyais-tu vraiment que je voulais te noyer?
--Non!... Quand tu me poussas dans l’eau, je le pensai; mais, quand toi-même descendis dans l’eau, je ne le pensai plus.
--Dieu soit loué! m’écriai-je; merci pour cela au moins.
--Non, ne dis pas: merci! C’est moi qui te dirai: merci! Là-bas, près du feu, tu avais froid, moi j’avais froid. Le paletot est à toi; mais, tu ne le pris pas. Tu le fis sécher et tu me le donnas et tu ne pris rien pour toi. Voilà pourquoi je te dis: merci! Tu es très bon, je le comprends. Quand nous arriverons à Tiflis, je te récompenserai. Je te conduirai à mon père. Et je dirai à mon père: «Voici un homme. Fais-le manger, fais-le boire, et mets-moi dans l’écurie des ânes.» Voilà ce que je dirai! Tu demeureras chez nous, tu seras jardinier, tu boiras du vin, tu mangeras autant que tu voudras. Ah! ah! ah! Tu vivras très bien! C’est tout simple! Mange et bois dans la même vaisselle que moi.
Il me dépeignit, longuement et en détail, les douceurs de la vie qu’il me préparait à Tiflis. Et moi, au bruit de ses paroles, je pensais à l’immense tristesse d’êtres qui, armés d’une morale nouvelle, de désirs nouveaux, partent seuls en avant, se perdent dans la vie et rencontrent sur leur route des compagnons qui leur sont étrangers et ne peuvent les comprendre... Elle est pénible, la vie de ces êtres isolés! Le vent les chasse contre leur volonté. Mais ils sont la bonne semence, bien qu’ils ne tombent que rarement sur la bonne terre.
L’aube se levait. Le lointain de la mer brillait d’or rosé.
--J’ai sommeil! dit Charko.
Nous nous arrêtâmes. Il se coucha dans un creux, fait dans le sable sec par le vent, non loin de la rive, et, s’enroulant la tête et le corps dans le paletot, s’endormit brusquement. Je m’assis à côté et regardai la mer.
Elle vivait de sa large vie, pleine de puissante activité. Les troupeaux de vagues roulaient sur la rive et se brisaient contre le sable, qui sifflait faiblement en absorbant l’eau. Agitant leurs blanches crêtes, les premières vagues frappaient bruyamment la côte de leur poitrine, reculaient vaincues et rencontraient d’autres vagues qui étaient venues les soutenir. Dans une étreinte d’écume, elles revenaient ensemble sur le bord et le battaient, désireuses d’élargir les limites de leurs vies. Depuis l’horizon jusqu’à la rive, sur toute la surface de la mer, naissaient les souples et fortes vagues, qui avançaient, avançaient toujours, en masses serrées, unies étroitement par une même volonté. Le soleil éclairait toujours plus brillamment leurs crêtes, et celles des vagues lointaines, à l’horizon, paraissaient d’un rouge de sang. Pas une goutte n’était perdue dans ce mouvement titanique de la masse d’eau, qui paraissait acharnée à une poursuite consciente, et allait bientôt, de ses larges coups rythmés, atteindre sa proie. La belle bravoure des premières vagues qui sautaient avec défi sur le bord muet m’enchantait, et il était bon de voir comme à leur suite avançait la mer, la puissante mer, déjà teinte par le soleil de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel et pleine du sentiment contenu de sa force et de sa beauté.
Derrière une langue de terre qui coupait les vagues, sortit un immense vapeur qui, se balançant orgueilleusement sur le sein tumultueux de la mer, s’élança sur les vagues. Les vagues se ruèrent, furieuses, contre lui. Fort et beau, brillant au soleil de tout son métal, à un autre moment, il aurait pu faire songer à l’orgueil créateur des hommes qui savent vaincre l’élément... Mais à côté de moi gisait un homme,--élément!
* * * * *
Nous cheminions dans la province de Tersk. Charko était ébouriffé et déguenillé à faire peur et méchant comme un diable. Pourtant, il ne souffrait plus de la faim, car il y avait du travail à volonté. Mais il se montra incapable de tout effort. Une fois, il tenta de se poster près d’une machine à battre le blé pour décharger la paille: mais, au bout d’une demi-journée, il y renonça, s’étant mis les mains en sang. Une autre fois, nous déracinions des troncs d’arbres; alors, il s’arracha la peau du cou avec son épieu.
Nous n’avancions que lentement. Deux jours de travail, puis un jour de marche. Charko mangeait sans modération aucune et, par la faute de sa gloutonnerie, je n’arrivais pas à gagner l’argent qu’il fallait pour lui acheter quelques éléments d’un costume. Tout son accoutrement n’était que trous variés, grotesquement réunis par des pièces de différentes couleurs. Je le suppliai de ne pas entrer dans les cabarets des villages et de ne pas boire le vin qu’il aimait tant, mais il ne faisait aucune attention à mes remontrances.
Un jour, dans un village, il retira de mon sac cinq roubles que j’avais amassés à grand’peine et secrètement, bien qu’à son intention, et revint le soir dans le verger où je travaillais, ivre, accompagné d’une grosse femme cosak, qui me salua en ces termes:
--Bonjour, maudit hérétique!
Et quand, étonné de cette épithète, je lui demandai pourquoi j’étais un hérétique, elle me répondit avec aplomb:
--Parce que, grand diable, tu défends à ce garçon d’aimer les femmes! Est-ce que tu peux le lui défendre, si la loi le permet? Anathème!
Charko se tenait à côté d’elle et approuvait ses paroles par des hochements de tête. Il était très ivre et, à chaque mouvement qu’il faisait, il se balançait comme si ses membres étaient dévissés. Sa lèvre inférieure pendait. Ses yeux ternes me regardaient avec une obstination stupide.
--Qu’as-tu à nous dévisager? Rends-lui son argent! cria la femme avec bravoure.
--Quel argent? demandai-je étonné.
--Rends-le-lui, rends-le-lui! Je te conduirai à la police. Rends les cent cinquante roubles que tu lui as pris à Odessa!
Que fallait-il faire? Cette diablesse de femme pouvait vraiment, ivre comme elle l’était, ameuter la police et alors les autorités du village, sévères aux gens qui voyagent à notre manière, nous auraient fait arrêter. Et qui pouvait prévoir les suites d’une arrestation pour Charko et moi? Je commençai donc à circonvenir diplomatiquement la femme, ce qui ne me coûta certainement pas beaucoup d’efforts. Tant bien que mal, à l’aide de trois bouteilles de vin, je l’apaisai. Elle tomba à terre entre les melons et s’endormit. Je couchai Charko et, le lendemain, de grand matin, nous quittâmes le village, laissant la femme avec les melons.
Malade de l’ivresse de la veille, le visage bouffi et chiffonné, Charko crachait sans cesse et soupirait profondément. J’essayai de lui parler; mais, il ne me répondait pas et branlait seulement de la tête comme un cheval fatigué.
Le jour devenait chaud et l’air était imbibé des lourdes émanations du sol humide, couvert d’herbe épaisse et haute, qui nous arrivait presque aux épaules. Tout, autour de nous, était immobile; la verte mer de velours soufflait vers le ciel ses riches aromes, si forts qu’ils donnaient le vertige...
Pour abréger la route, nous suivions un étroit sentier sur lequel rampaient de petits serpents rouges, qui se tordaient sous nos pieds. A notre droite, à l’horizon, il y avait une chaîne de nuages étincelant l’argent au soleil: c’étaient les montagnes du Daguestan. Le silence qui régnait à l’entour endormait l’esprit et faisait doucement rêver. A notre poursuite, sur le ciel, avançaient lentement des monceaux noirs de nuages. Se confondant, ils couvraient le ciel derrière nous, tandis que, devant, tout était clair, bien que des lambeaux de nuages se fussent détachés et volassent brusquement dans l’espace, nous dépassant et masquant davantage le ciel. Au loin, le tonnerre grondait et ses roulements furieux se rapprochaient toujours. De grosses gouttes de pluie commencèrent à tomber et à frapper l’herbe. Et l’herbe rendait un son métallique.
Nous n’avions où nous cacher. Tout devint sombre, et le bruit de l’herbe, bien que plus fort, fut comme peureux. Un coup de tonnerre éclata, et les nuages tressaillirent, saisis par le feu bleu. Puis, de nouveau, tout devint sombre et la chaîne argentée de montagnes se perdit dans l’obscurité. Une lourde pluie tomba en torrents et, l’un après l’autre, les coups de tonnerre se mirent à rouler, terribles, dans la steppe déserte. L’herbe, courbée par le vent et la pluie, se couchait à terre et rendait un son pâle. Et tout tremblait et s’agitait. Les éclairs aveuglants déchiraient les nuages... Dans leur éclat bleu se levait au loin la chaîne de montagnes, étincelante de feux bleus, argentée et froide, et, quand les éclairs s’éteignaient, elle disparaissait comme si elle sombrait dans un gouffre noir. Tout grondait, frémissait, repoussait les sons et les faisait naître. On eût dit que le ciel, trouble et courroucé, purifiait par le feu la terre de toute souillure et que la terre tremblait d’effroi devant cette fureur.
Charko frissonnait et grognait comme un chien ahuri. Et je me sentais gai, soulevé au-dessus des choses quotidiennes, tandis que j’observais ce puissant et lugubre tableau de l’orage dans la steppe. Le merveilleux chaos m’entraînait et provoquait en moi une humeur héroïque qui emportait mon âme dans une terrible et sauvage harmonie.
Et j’eus envie d’y prendre part, d’exprimer de quelque manière mon sentiment débordant d’enthousiasme pour cette force mystérieuse qui vainquait l’obscurité et les nuages. La flamme bleue qui embrasait le ciel semblait brûler aussi dans ma poitrine; mais, comment pouvais-je exprimer mon trouble et mon exaltation devant le tableau grandiose de la nature?...
Je me mis à chanter,--haut, de toute ma force. Le tonnerre grondait, les éclairs brillaient, l’herbe bruissait, et je chantais, et je me sentais en pleine affinité avec tous ces sons... J’étais exalté; sentiment excusable, puisque cela ne faisait de tort à personne, sauf à moi. J’étais plein du désir d’absorber en moi cette vivante et puissante beauté, cette force qui se déchaînait dans la steppe, de me sentir plus près d’elle... La tempête dans la mer et l’orage dans la steppe! Je ne connais rien de plus magnifique dans la nature.
Je criais donc, fermement persuadé que je ne dérangeais ainsi personne et que je ne mettais personne dans la nécessité de me critiquer. Quand, tout à coup, quelqu’un me saisit rudement les jambes et je tombai assis dans une mare. Charko me regardait dans la face, avec des yeux sérieux et courroucés.
--Es-tu fou? Non? Alors, tais-toi! ne crie pas! Je te déchirerai le gosier! comprends-tu?
Je m’étonnai et lui demandai d’abord en quoi je le gênais.
--Tu m’effraies! Comprends-tu? Le tonnerre gronde, Dieu parle,--et toi tu cries... Que penses-tu de toi-même!
Je lui répondis que j’avais le droit de chanter si je le voulais, de même que lui.
--Et moi, je ne le veux pas! dit-il catégoriquement.
--Ne chante pas, lui dis-je.
--Et toi non plus, ne chante pas! me répondit sévèrement Charko.
--Si, je préfère chanter...
--Écoute, qu’est-ce que tu t’imagines? demanda Charko en colère. Qui es-tu donc? As-tu une maison? as-tu une mère? un père? As-tu des parents? de la terre? Qui es-tu, ici-bas? Tu penses que tu es un homme? C’est moi qui suis un homme! C’est moi qui ai tout!--Il se frappa la poitrine.--Je suis un prince!... Et toi... toi, tu n’es rien. Tu ne possèdes rien! Tu dis: «je suis cela!» Qui peut le savoir? Et moi on me connaît à Koutaïs, à Tiflis. Tu comprends! Ne marche pas contre moi. Tu me sers, tu seras content! Je te paierai dix fois! Que fais-tu pour moi? Tu ne pourrais pas faire autrement; tu dis toi-même que Dieu a ordonné de servir sans récompense! Et moi, je te récompenserai! Pourquoi me tourmentes-tu? tu me sermonnes, tu m’effraies? Tu voudrais que je sois comme toi? Ce n’est pas bien! Tu ne dois pas me rendre pareil à toi! Eh! Eh! fi, fi!...
Il parlait, mâchait, soufflait, soupirait... Je le regardais en face, la bouche béante d’étonnement. Il déversait évidemment le trop plein d’indignation, de rancune et de mécontentement accumulé pendant la durée de notre voyage. Pour plus de clarté, il me plantait le doigt dans la poitrine, me secouait l’épaule et, aux endroits les plus importants de son discours, me tombait dessus de toute sa masse. La pluie nous arrosait, le tonnerre grondait sans répit au-dessus de nous et Charko, pour être entendu de moi, criait à plein gosier.
Le tragi-comique de ma situation m’apparut distinctement et me fit éclater de rire.
Charko cracha et se détourna de moi.
* * * * *
Plus nous approchions de Tiflis, plus Charko devenait absorbé et taciturne. Un changement s’était fait dans son visage amaigri, mais toujours impassible. Non loin de Vladikavkas nous entrâmes dans une ferme de Tcherkess et nous nous louâmes pour la moisson du maïs.
Après avoir travaillé deux jours chez les Tcherkess, qui ne parlaient presque pas le russe, se moquaient de nous et nous injuriaient dans leur langue, nous décidâmes de quitter la ferme, effrayés par la croissante animosité des indigènes. Nous nous étions éloignés de dix verstes environ, quand Charko tira tout à coup de sa blouse une pièce de mousseline et, me la montrant avec triomphe, s’écria:
--Plus besoin de travailler! Nous vendrons cela et nous achèterons tout ce qu’il nous faut. Il y en aura assez pour jusqu’à Tiflis. Tu comprends?
J’étais hors de moi d’indignation et, lui arrachant la mousseline, je la jetai de côté et regardai en arrière. Les Tcherkess ne badinent point. Peu de jours auparavant, les Cosaks nous avaient raconté ceci: un chemineau, en quittant la ferme où il avait travaillé, emporta une cuiller de fer. Les Tcherkess le rattrapèrent, le fouillèrent et, ayant trouvé la cuiller, ouvrirent le ventre du voleur avec un poignard, y enfoncèrent la cuiller et partirent tranquilles, laissant l’homme dans la steppe où des Cosaks le trouvèrent à demi mort. Il leur fit ce récit et mourut pendant qu’on le transportait au village. Les Cosaks nous avaient avertis à plusieurs reprises de nous tenir sur nos gardes avec les Tcherkess et nous avaient raconté quelques histoires instructives du même genre, que je n’avais aucune raison de ne pas prendre au sérieux.
Je les rappelai à Charko. Il se tenait devant moi, m’écoutait et, tout à coup, silencieux, les dents découvertes et les yeux pincés, se jeta sur moi, d’un bond de chat. Pendant à peu près cinq minutes, nous nous cognâmes ferme, et enfin Charko me cria avec colère:
--C’est assez!
Las tous les deux, nous nous taisions, assis en face l’un de l’autre. Charko regardait piteusement dans la direction où j’avais jeté la mousseline rouge et dit enfin:
--Pourquoi nous sommes-nous battus? Fi, fi! C’est très bête. Est-ce toi que j’ai volé? De quoi te fâches-tu? J’ai eu pitié de toi, c’est pourquoi j’ai volé... Tu travailles, et moi, je ne sais pas travailler... Que me reste-t-il à faire? Je voulais te venir en aide... Tsé, tsé!
J’essayai de lui expliquer ce que c’était qu’un vol.
--Je te prie de te taire! Ta tête est comme du bois, me dit-il avec mépris, et puis il expliqua:--Quand tu te sentirais mourir, tu volerais bien? Hein? Et est-ce une existence? Tais-toi!
Par crainte de l’irriter encore, je me tus. C’était le second cas de vol. La première fois, quand nous étions sur la mer Noire, il avait dérobé à des pêcheurs grecs une balance de poche. Alors aussi, nous avions failli nous battre.
--Eh! bien, avançons, dit-il, quand nous nous fûmes tous les deux tranquillisés et reposés et que nous eûmes fait la paix.
Nous poursuivîmes notre chemin. Chaque jour, Charko devenait plus sombre; il me regardait d’un air bizarre et d’en-bas. Une fois, comme nous avions dépassé le défilé du Darial et que nous descendions le Goudaour, il me dit:
--Encore un jour ou deux et nous serons à Tiflis... Tsé, tsé! fit-il avec sa langue, et il s’épanouit de plaisir. J’arriverai à la maison. «Où as-tu été?--J’ai voyagé.» J’irai au bain, aha! je mangerai beaucoup. Ah! beaucoup! Je dirai à ma mère: «J’ai très envie de manger.» Je dirai à mon père: «Pardonne-moi. J’ai eu beaucoup de chagrin, j’ai vu beaucoup de choses, de différentes choses! Les va-nu-pieds sont de braves gens!» Quand j’en rencontrerai un, je lui donnerai un rouble, je le conduirai au cabaret et je lui dirai: «Bois du vin; moi-même, j’ai été un va-nu-pieds.» Je parlerai aussi de toi à mon père... «Voici un homme! Il m’a servi de frère aîné. Il m’a sermonné. Il m’a battu, le chien!... Il m’a nourri. Et maintenant, lui dirai-je, c’est toi qui dois le nourrir. Nourris-le un an. Un an, pas moins!» Entends-tu, Maxime?