Part 9
Et, dégageant son bras de bogatyr, musclé, blanc, et beau, il me le montra, en riant avec une bonhomie triste. Sur la peau, près du coude, était visible une cicatrice--deux demi-cercles se rejoignant presque. Konovalov regardait et hochait la tête en souriant.
--Drôle de femme, répétait-il, c’est un souvenir qu’elle me laissait.
J’avais entendu déjà des histoires de ce genre. Chaque va-nu-pieds a dans son passé une «marchande» ou bien une «dame noble», et chez tous, cette marchande ou cette dame, apparaît, à la suite de trop nombreuses variantes introduites dans le récit, comme un être fantastique, réunissant presque toujours en lui les traits physiques et psychologiques les plus contradictoires. Si aujourd’hui elle a les yeux bleus, est méchante et gaie, vous pouvez être sûr que dans une semaine on vous parlera d’elle comme d’une brune aux yeux noirs, bonne et larmoyante. Et, généralement, le va-nu-pieds parle en sceptique, avec une abondance de détails humiliants pour elle.
Mais l’histoire que m’avait contée Konovalov ne provoqua pas ma méfiance comme l’avaient fait les histoires des autres. Il y avait en elle quelque chose de véridique, des détails imprévus: ces lectures ensemble, l’épithète d’enfant appliquée à la puissante personne de Konovalov.
Je me représentais une femme souple, dormant dans ses bras la tête contre sa large poitrine;--c’était beau et cela me persuada plus encore qu’autre chose de la vérité du récit. Enfin son intonation triste et douce, en se souvenant de la «marchande», n’était pas une intonation ordinaire. Un véritable va-nu-pieds ne parle jamais ainsi ni des femmes, ni de rien: il aime faire voir qu’il n’existe rien au monde qu’il n’injurie et dont il ne se moque.
--Pourquoi te tais-tu? Tu penses que j’ai menti? demanda Konovalov, et dans sa voix il y avait une inquiétude. Il s’était étendu sur les sacs de farine, tenant d’une main son verre de thé et de l’autre se lissant la barbe. Ses yeux bleus me regardaient avec interrogation et les rides sur son front se dessinaient avec netteté.
--Non, il faut me croire... Pourquoi aurais-je inventé? Certes, nous autres vagabonds, nous aimons raconter des histoires... C’est impossible autrement, ami: celui qui n’a jamais rien eu de bon dans la vie, ne fera de tort à personne, s’il s’invente une histoire et puis la raconte comme si elle était vraie. Il raconte et finit par y croire lui-même, et cela lui est doux. Beaucoup de gens ne vivent que par là. Mais je t’ai raconté la vérité, tout s’est passé comme je te l’ai dit. Qu’est-ce qu’il y a d’extraordinaire à cela? Une femme est là, qui s’ennuie, et autour d’elle tout est chétif. Admettons que je ne suis qu’un cocher; mais, pour une femme, n’est-ce pas égal, puisqu’un cocher, un monsieur et un officier--tous sont des hommes!... Et tous aussi sont des cochons, tous cherchent la même chose, et chacun s’évertue à prendre plus et à payer moins. Un homme simple vaut mieux, il est plus scrupuleux. Et, moi, je suis très simple. Les femmes comprennent bien cela de moi... elles voient que je ne leur ferai pas de mal... c’est-à-dire... que je ne rirai pas d’elles. Une femme, quand elle a failli, ne redoute rien tant que le rire, la moquerie. Elles sont beaucoup plus délicates que nous. Nous prenons ce qu’il nous faut, et puis nous sommes prêts à tout aller raconter sur la place publique, à nous vanter: voici encore une sotte que nous avons entortillée!... Et la femme n’a où aller, personne ne lui fait une gloire de sa faute. Elles ont, toutes, frère, même les plus perdues, plus de délicatesse que nous.
Konovalov me regardait d’un air rêveur, de ses grands yeux limpides comme ceux d’un enfant, parlant toujours et m’étonnant toujours plus par ses discours. Il me semblait que j’étais enveloppé par un brouillard chaud, qui m’épurait le cœur, alors déjà pas mal sali par la boue de la vie.
Le bois brûlait dans le poêle, et la montagne claire de braise projetait sur le mur une tache rosâtre qui tremblait.
Par la fenêtre, nous regardait un morceau de ciel bleu avec deux étoiles. L’une d’elles, grande, brillait comme une émeraude; l’autre, toute proche, était à peine visible.
* * * * *
Au bout d’une semaine, Konovalov et moi étions amis.
--Tu es un garçon simple. C’est bien! me disait-il avec un large sourire, et en me frappant l’épaule de son énorme main.
Il travaillait en artiste. Il fallait voir comme il maniait un bloc de pâte de sept pouds, le roulant dans une cuve, ou comme, penché sur un coffre, il pétrissait, plongeant jusqu’au coude ses bras puissants dans la masse élastique, qui gémissait sous ses doigts d’acier.
Au commencement, en le voyant précipiter dans le four des pains non cuits, que j’avais à peine le temps de tirer de la cuve pour les jeter sur sa pelle, je craignais qu’il ne les mît les uns sur les autres; mais quand il eut enlevé trois fournées sans qu’aucun des cent vingt pains, beaux, dorés et hauts, ait été déformé, je compris que j’avais affaire à un artiste dans son genre. Il aimait le travail, s’emballait pour ce qu’il faisait, était triste quand le four cuisait mal ou que la pâte ne montait pas; il se fâchait et injuriait le patron qui achetait de la farine humide, et était au contraire heureux comme un enfant si les pains sortaient du four ronds et réguliers, dorés à point, avec une croûte mince et ferme. Parfois, il prenait de la pelle le plus beau pain et, le faisant sauter d’une paume sur l’autre, se brûlait, riait gaiement, et me disait:
--Eh! quelle beauté nous avons faite ensemble!
Et il me plaisait de voir cet homme gigantesque mettre tout son cœur à son ouvrage comme il faudrait que tout homme le fît pour tout ouvrage.
Une fois, je lui dis:
--Sacha, on dit que tu chantes bien?
Il se rembrunit et baissa la tête.
--Je chante, seulement cela me prend par moments... par périodes. Je commence à m’ennuyer, et alors je chante... Et si je chante, l’ennui vient. Ne me parle pas de cela,--ne me tente pas. Et toi-même, tu ne chantes pas? Si! quelle histoire! Mais, pour le moment, attends que cela me prenne... et siffle seulement. Puis nous chanterons tous les deux ensemble. Cela te va?
Je consentis, bien entendu. Je sifflais quand l’envie me prenait de chanter. Mais parfois je ne pouvais y tenir et commençais à fredonner tout doucement en pétrissant la pâte ou en roulant les pains. Konovalov m’écoutait en remuant les lèvres, et, après quelque temps, il me rappelait ma promesse. Quelquefois, il me criait rudement:
--Laisse ça, ne gémis pas!
Un jour, je tirai de ma malle un livre, et, m’étant installé près de la fenêtre, je me mis à lire.
Konovalov sommeillait, étendu sur le coffre à pâte; mais le bruissement des feuillets que je retournais au-dessus de son oreille lui fit ouvrir les yeux.
--Qu’est-ce que ce livre?
C’étaient les Podlipovtsi.
--Lis à haute voix, dis? me demanda-t-il. Et je me mis à lire, accroupi dans la fenêtre. Lui, s’assit sur le coffre et, appuyant sa tête contre mes genoux, il écoutait... Quelquefois je regardais son visage par-dessus le livre et je rencontrais ses yeux. Je m’en souviendrai toujours: ils étaient large ouverts, ardents, pleins de l’attention la plus profonde... Et sa bouche aussi était entr’ouverte, montrant deux rangées de dents unies et blanches. Les sourcils relevés, les rides anguleuses sur le front haut, les mains qui embrassaient ses genoux, toute sa personne immobile, attentive m’échauffait. Je m’efforçais de lire d’une manière claire et de lui présenter avec plus de relief l’histoire triste de Cissoïko et de Pila.
Enfin, je me fatiguai et je fermai le livre.
--C’est tout? me demanda tout bas Konovalov.
--C’est moins de la moitié.
--Tu liras le tout à haute voix?
--Si tu veux.
--Eh!
Il se prit la tête dans les mains et se mit à se balancer sur le coffre. Il voulait dire quelque chose; il ouvrait et fermait la bouche, soufflait comme une forge, et, je ne sais pourquoi, fermait à moitié les yeux. Je ne m’attendais pas à un tel effet et n’en compris pas la signification.
--Comme tu lis cela! murmura-t-il. Avec différentes voix... C’est comme s’ils étaient vivants tous: Aproska grince; Pila... Imbéciles! J’avais envie de rire en écoutant; mais je me suis retenu... Et plus loin qu’est-ce qu’il y a? Où iront-ils? Seigneur, mon Dieu! C’est pourtant la vérité. Ils sont de véritables hommes. Des paysans de tous les jours. Ils sont tout à fait vivants, et leurs voix, et leurs figures... Écoute Maxime, faisons notre fournée et lis encore!
Nous fîmes une fournée, en préparâmes une autre et puis je lus de nouveau pendant une heure trois quarts. Puis, une nouvelle pause. Les pains étaient cuits, il fallut les retirer du four, en mettre d’autres, préparer de la pâte et du levain. Tout cela se faisait avec une hâte fiévreuse et presque en silence.
Konovalov, les sourcils froncés, me jetait de temps en temps des ordres monosyllabiques et se hâtait, se hâtait...
Au matin nous eûmes fini le livre et je sentais que ma langue était de bois.
A cheval sur un sac de farine, Konovalov me dévisageait avec des yeux étranges et se taisait, les mains appuyées aux genoux.
--Es-tu content? demandai-je.
Il agita la tête, fermant à moitié les yeux, et demanda de nouveau,--je ne sais pas pourquoi,--tout bas:
--Qui a inventé cela?
Dans ses yeux était un indicible étonnement, et son visage s’éclaira tout à coup d’une curiosité ardente.
Je lui racontai qui avait écrit le livre.
--Eh! quel homme c’est! Ce qu’il a imaginé! Ah! c’est même affreux. Ça vous serre le cœur, ça vous pince l’âme, tant c’est vivant! Et que lui a-t-on fait à l’inventeur pour cela?
--Comment?
--Eh! bien, lui a-t-on par exemple donné une récompense?
--Pourquoi lui donnerait-on une récompense? demandai-je, non sans une intention perfide.
--Comment pourquoi? ce livre... est comme un acte de police. On le lit--et on juge. Pila, Cissoïko... quels gens sont-ils? Et tout le monde les plaint. Ce sont des gens obscurs, innocents... Quelle vie est la leur? Et alors...
--Eh! bien?...
Konovalov me regardait d’un air confus et dit timidement:
--On devrait faire un règlement quelconque. Ce sont des hommes eux aussi, il faut les diriger.
En réponse à cela, j’esquissai toute une conférence. Mais, hélas! elle ne produisit pas l’effet sur lequel je comptais.
Konovalov se mit à songer, baissa la tête, se balança de tout son corps et soupira, sans m’empêcher par un seul mot de jouer au professeur. Je me lassai enfin et fis une pause.
Konovalov leva la tête et me regarda avec tristesse.
--Alors c’est qu’on ne lui a rien donné? demanda-t-il.
--A qui? demandai-je, ayant oublié Rechetnikov.
--A l’inventeur.
J’eus un peu de dépit. Je ne lui répondis pas, sentant que mon dépit dégénérait en impatience contre mon auditoire bizarre, qui n’était pas de force à trancher des questions universelles et s’intéressait plus à la destinée d’un seul homme qu’aux destinées du monde.
Konovalov, sans attendre ma réponse, prit le livre entre ses mains, le retourna avec précaution, l’ouvrit, le ferma, puis, l’ayant remis en place, soupira profondément.
--Comme tout cela est étrange, mon Dieu! dit-il à demi-voix. Un homme a écrit un livre... c’est du papier avec des points dessus... voilà tout! Il l’a écrit et... est-il mort?
--Il est mort... répondis-je sèchement.
A cette époque-là, je détestais la philosophie, et plus encore la métaphysique; mais Konovalov, sans s’inquiéter de mes goûts, continuait.
--Il est mort, et le livre est resté, et on le lit. On regarde dans le livre et l’on dit différentes paroles. Et tu écoutes et tu comprends: il y avait sur terre différentes gens, Pila, Cissoïko, et Aproska... Et tu plains ces gens-là, bien que tu ne les aies jamais vus et qu’ils ne te soient rien! Peut-être que, dans la rue, il y en a des dizaines comme eux de vivants; tu les vois, mais tu ne sais rien d’eux et ils ne te regardent pas, ils vont et passent... Et, dans le livre, ils n’existent pas... Pourtant tu les plains au point que le cœur t’en fait mal... Comment comprendre cela?... Et l’inventeur est mort sans récompense? Pourquoi ne lui en a-t-on pas donné une?
Je me fâchai tout à fait, et lui dis quelles étaient les récompenses des auteurs...
Konovalov m’écoutait, écarquillant les yeux avec terreur, et remuant les lèvres comme s’il souffrait.
--En voilà des coutumes! soupira-t-il de toute sa poitrine et, mordant le bout de sa moustache, il baissa tristement la tête.
Alors, je me mis à parler du rôle fatal du cabaret dans la vie de l’écrivain russe, des talents puissants et sincères qui périrent par l’eau-de-vie, seul soutien de leur existence pénible.
--Mais, est-ce que ces gens-là boivent? murmura Konovalov.
Dans ses yeux grands ouverts brillait de la méfiance envers moi, de la crainte et de la pitié pour les autres.
--Ils boivent! Comment? Est-ce après qu’ils ont fini leur livre, qu’ils se mettent à boire?
Cela était, à mon avis, une question superflue, et je ne répondis pas.
--Certainement que c’est après, décida Konovalov. Ils vivent, ces gens, et ils voient la vie, et ils absorbent en eux toute la douleur de la vie. Leurs yeux doivent être des yeux extraordinaires!... Et leur cœur aussi... Ils regardent la vie et une tristesse leur vient... Et ils versent leur tristesse dans les livres... Mais cela ne les soulage pas parce que le cœur est atteint et qu’on n’en chasserait pas la tristesse même avec du feu. Alors, il ne reste qu’à l’éteindre avec de l’eau-de-vie... Et ils boivent... Est-ce ainsi que je dis?
Je consentis et cela parut le réconforter. Il continua son développement sur la psychologie des écrivains.
--Et, à vrai dire, il faudrait les encourager. N’est-ce pas? Parce qu’ils comprennent plus que les autres et indiquent ce qui n’est pas bien. Moi, par exemple, que suis-je? Un vagabond, un va-nu-pieds... un ivrogne et un toqué. Ma vie est sans justification. Pourquoi suis-je sur terre et à qui suis-je nécessaire, si l’on y réfléchit? Je n’ai ni abri, ni femme, ni enfant... et je n’ai même pas le désir de tout cela. Je vis et je m’ennuie. Pourquoi? je n’en sais rien. Comment dire cela? Une étincelle manque dans mon âme. Eh! il me manque quelque chose, et voilà tout! As-tu compris? Et voilà, je cherche et je m’ennuie, et ce que c’est,--je ne sais pas.
--Pourquoi dis-tu cela?
Il se tenait la tête d’une main, me regardait, et son visage exprimait une extrême tension d’esprit, le travail d’une pensée qui cherche une forme pour s’exprimer.
--Pourquoi? A cause du désordre de la vie. C’est-à-dire... voilà, je vis et je n’ai pas où me mettre, je ne puis m’adapter à rien... et c’est du désordre, une vie pareille.
Je lui prouvai qu’il n’avait pas à se reprocher d’être ce qu’il était: il était un fait logique basé sur un passé éloigné. Il était une triste victime des circonstances, un être par sa nature égal aux autres, mais, par suite d’une longue série d’injustices historiques, réduit socialement à zéro. Je terminai cette explication en répétant encore une fois:
--Tu n’as pas à t’accuser... On t’a fait du mal.
Il se taisait, sans cesser de me dévisager. Je vis que, dans ses yeux, naissait un clair et bon sourire, et j’attendais avec impatience la réponse qu’il ferait à mon discours. D’un mouvement doux, féminin, se rapprochant de moi, il me mit la main sur l’épaule.
--Comme tu parles aisément de tout cela, frère, me dit-il. Et d’où sais-tu tout cela? Toujours par les livres? Ah! tu en as beaucoup lu, cela se voit. Si moi j’en avais lu autant! Mais ce qu’il y a de mieux, c’est que tu parles d’une manière apitoyante. C’est la première fois que j’entends parler ainsi. C’est étonnant! Généralement on s’accuse les uns les autres quand tout va mal, et toi tu accuses la vie, les coutumes. Il résulte de ce que tu dis que l’homme n’est lui-même fautif de rien, et s’il est écrit qu’il sera un va-nu-pieds, il devient un va-nu-pieds. Et des détenus tu parles aussi étrangement: ils volent parce qu’ils n’ont pas d’ouvrage et qu’il faut qu’ils mangent... Et comme tout cela est pitoyable quand tu en parles!... Ton cœur est faible, sûrement!
--Attends, dis-je, es-tu de mon avis? Est-ce juste, ce que je disais?
--Tu dois savoir mieux que moi si c’est juste ou non: tu sais lire, toi... Certainement, si l’on prend les autres, tu as raison. Mais si l’on me prend, moi...
--Eh bien?
--Bien, moi, je suis à part... A qui est-ce la faute si je bois? Pavelka, mon frère, ne boit pas: il a une boulangerie à Perme. Et moi, je ne travaille pas moins bien que lui et pourtant je suis un vagabond et un ivrogne, et je n’ai plus ni classe ni destin. Et pourtant nous sommes les fils d’une même mère. Et il est plus jeune que moi. Il y a donc quelque chose en moi-même qui n’est pas bien. Je ne suis pas né comme il faut qu’on naisse. Toi-même, tu dis que tous les hommes sont pareils: ils naissent, vivent, ce qu’il leur faut vivre, et meurent. Et moi, je marche sur une voie à part. Et pas moi seul, nous sommes plusieurs. Nous sommes des êtres à part... et nous n’appartenons à aucune série. Il nous faut un compte à part... et des lois à part... des lois très sévères, pour nous déraciner de la vie. Parce que nous ne sommes bons à rien dans la vie, et que nous y occupons une place et gênons les autres. Qui est fautif envers nous? Nous-mêmes sommes fautifs envers la vie... Parce que nous n’avons pas la joie de vivre ni aucun sentiment envers nous-mêmes... Nos mères nous ont enfantés dans une mauvaise heure, voilà tout!
Je fus écrasé par cette réfutation inattendue de mes arguments... Lui, cet homme immense aux clairs yeux d’enfant, se mettait avec une telle sérénité, une tristesse si riante, hors la vie, parmi les gens qu’il faudrait détruire, que je fus tout à fait abasourdi de cette humilité. Il éprouvait une jouissance à se flageller: c’était vraiment une jouissance qui brillait dans ses yeux quand il me criait de sa voix sonore de baryton:
--Chaque homme est maître de lui-même et personne n’est fautif si je suis un misérable!
Dans la bouche d’un vagabond, fût-il un intelligent parmi ces opprimés de la destinée, parmi ces êtres à moitié hommes, à moitié bêtes, nus, affamés et méchants qui grouillent dans les taudis des villes, ces paroles me surprenaient étrangement.
--Attends, criai-je, comment veux-tu qu’un homme reste sur pied quand, de tous côtés, l’accable une force sombre?
--Sache mieux t’arc-bouter! proclamait mon adversaire, s’échauffant et les yeux brillants.
--S’arc-bouter à quoi?
--Il faut savoir trouver.
--Pourquoi ne l’as-tu pas fait?
--Mais je te dis, drôle de corps que tu es, que je suis moi-même coupable de mon destin... Je n’ai pas trouvé l’appui, moi! Je cherche, je m’afflige,--et je ne trouve pas.
Pourtant, il fallut s’occuper du pain, et nous nous mîmes au travail en continuant à nous prouver l’un à l’autre la plausibilité de nos convictions. Évidemment nous ne réussîmes à rien démontrer et, la journée terminée, nous nous couchâmes.
Konovalov s’étendit sur le plancher de la cuisine et s’endormit bientôt. J’étais couché sur les sacs de farine et pouvais voir d’en haut sa personne puissante et barbue, étendue comme un bogatyr sur une natte près du four. L’air était imprégné d’une odeur de pain chaud, de pâte aigre et d’oxyde de carbone... Il commençait à faire clair et, à travers les carreaux couverts de poussière de farine, regardait le ciel gris. Un chariot roulait avec fracas, un berger soufflait dans sa flûte pour réunir son troupeau.
Konovalov ronflait. Je regardais se soulever sa large poitrine et pensais à différents moyens de le convertir à ma foi, mais je n’imaginais rien et je m’endormis.
Au matin, sitôt debout, nous préparâmes le levain et, après nous être débarbouillés, nous nous installâmes sur le coffre pour prendre le thé.
--As-tu un livre? demanda Konovalov.
--Oui.
--Me feras-tu la lecture?
--Mais oui.
--Voilà qui est bien! Sais-tu ce que je vais faire? Quand mon mois sera fini, je demanderai de l’argent au patron et je t’en donnerai la moitié.
--Pourquoi cela?
--Pour que tu achètes des livres... Tu t’achèteras pour toi ceux qui te plairont, et tu m’en achèteras aussi pour moi,--ne fût-ce que deux. Tu me choisiras ceux où l’on parle de paysans. Dans le genre de Pila et Cissoïko... Et surtout, que cela soit écrit avec pitié, pas pour amuser... Il y a des livres qui ne valent rien du tout. _Panfilka et Filatka_, bien qu’avec une image sur la couverture, n’est qu’une stupidité. Les Pochekhontsi--des fables pures! Je n’aime pas ce genre-là. Je ne savais pas qu’il y avait des livres comme les tiens.
--Veux-tu l’histoire de Stenka Rasine?
--Stenka?... Est-ce bien?
--Très bien.
--Vas-y!
Et, quelques instants après, je lui faisais la lecture de la monographie de Kostomarov: _La Révolte de Stenka Rasine._ Au début, cette œuvre de génie, cette espèce de poème épique déplut à mon auditeur barbu.
--Pourquoi n’y a-t-il pas de conversations? demanda-t-il en regardant le livre.
Et quand je lui eus expliqué cela, il bâilla, voulut s’en cacher, mais n’y réussit pas et me dit d’un air confus:
--Lis toujours... ce n’est rien...
J’aimais sa délicatesse. Je fis semblant de n’avoir rien remarqué et de ne pas comprendre à quoi il faisait allusion.
Mais à mesure que l’historien dépeignait de son pinceau d’artiste le personnage de Stenka et que le «prince de la bande libre du Volga» s’évoquait des pages du livre, tout l’être de Konovalov semblait transfiguré. Ennuyé et indifférent au commencement, les yeux voilés et somnolents, il se révéla peu à peu sous un aspect inattendu. Assis sur le coffre en face de moi, les genoux embrassés de ses deux bras et son menton posé dessus de telle manière que sa barbe retombait sur ses jambes, il me regardait avec avidité, les yeux brûlant d’un feu étrange sous les sourcils froncés. Il ne lui restait plus rien de la naïveté enfantine qui m’étonnait toujours en lui; tout ce qu’il avait de simple, de féminin et de doux, tout ce qui s’accordait si bien avec ses yeux bleus et bons, devenus maintenant foncés et étroits, s’était éclipsé. Il y avait quelque chose de léonin, de fougueux dans ce paquet de muscles qu’il était. Je m’arrêtai en le regardant.
--Lis, me dit-il doucement mais avec autorité.
--Qu’as-tu?
--Lis! répondit-il, et sa voix avait un accent de prière et d’irritation.
Je continuai, lui jetant quelquefois un regard, et je vis qu’il s’enflammait de plus en plus. De lui émanait, comme un chaud brouillard, une fièvre qui m’exaltait et m’enivrait. Le livre agissait. Dans une excitation nerveuse, pleine de pressentiments extraordinaires, j’arrivai à la capture de Stenka.
--On l’a pris! hurla Konovalov.
La douleur, l’indignation, la colère, le désir de délivrer Stenka résonnaient dans son cri puissant.
La sueur perlait à son front et ses yeux s’étaient étrangement ouverts. Il avait sauté de dessus le coffre, grand et exalté; il s’arrêta devant moi, me mit la main sur l’épaule et parla haut, rapidement:
--Attends. Ne lis pas. Dis, qu’arrivera-t-il maintenant? Non! arrête, ne le dis pas. On le tuera? Oui? Lis plus vite, Maxime!