Chapter 17 of 19 · 3960 words · ~20 min read

Part 17

Je m’effrayai comme si le tonnerre avait éclaté au-dessus de ma tête. Mais cela était pire. Oui, c’était drôle peut-être; mais, comme c’était humiliant! Lui, Charko, riait aux larmes; moi, je me sentais prêt à pleurer,--pour une autre raison. Dans mon gosier, il y avait comme une pierre; je ne pouvais parler et je le regardais avec des yeux fous, ce qui augmentait encore son hilarité. Il se roulait par terre, se serrant le ventre; et moi, je ne pouvais en revenir de l’affront qui m’avait été fait. Cet affront était terrible, et les rares personnes qui, j’espère, le comprendront,--parce qu’elles-mêmes ont passé par des émotions analogues,--sentiront de nouveau peser dans leur âme cette lourdeur.

--Cesse! criai-je, furieux.

Il s’effraya, tressaillit, mais ne put pourtant s’arrêter. Le paroxysme du rire le tenait; il gonflait les joues, roulait les yeux et éclatait encore. Alors, je me levai et m’éloignai de lui. Je marchai longtemps, sans pensée, sans conscience, plein du poison de l’isolement et de l’humiliation. J’avais embrassé toute la Nature et lui faisais de silencieuses déclarations d’amour, de l’amour que doit éprouver un homme, quand il est un peu poète,--et elle, dans la personne de Charko, avait éclaté de rire à mon exaltation! Je serais allé loin dans mon réquisitoire contre la Nature, Charko et tout l’ordre des choses, si des pas rapides ne s’étaient fait entendre derrière moi.

--Ne te fâche pas! dit Charko, d’un air confus, en me touchant doucement l’épaule. Tu priais? Je ne savais pas. Je ne prie pas, moi... Il parlait du ton timide d’un enfant qui s’est mis en faute et moi, malgré toute mon exaltation, je ne pouvais ne pas voir sa piteuse figure, ridiculement tordue par le trouble et la crainte.

--Je ne te dérangerai plus, vraiment. Jamais.--Il secouait négativement la tête.--Je vois que tu es doux, que tu travailles... et que tu ne me fais pas travailler. Et je me demande pourquoi... Sûrement, c’est qu’il est bête comme un mouton...

Il disait cela pour me consoler! Pour me faire des excuses!... Alors, naturellement, après ces consolations et ces excuses, il ne me restait plus qu’à lui pardonner, non seulement les fautes passées, mais celles à venir.

Au bout d’une demi-heure, il dormait profondément, et moi je restais assis à côté de lui et je le regardais. Dans le sommeil, l’homme le plus fort semble faible et sans défense, et Charko faisait pitié. Ses grosses lèvres étaient entr’ouvertes et, avec ses sourcils relevés, lui faisaient une mine enfantine de timide étonnement. Il respirait paisiblement, mais quelquefois il s’agitait et parlait, disait, en langue géorgienne, des phrases entières, suppliantes et pressées. Autour de nous régnait cette tranquillité exaspérée de laquelle on attend toujours quelque chose et qui, si elle durait, rendrait l’homme fou par sa paix absolue et la complète absence du son, cette ombre vivante du mouvement. Le doux bruit des vagues n’arrivait pas jusqu’à nous. Nous étions dans une espèce de creux, abrité de buissons épineux et semblable à la gueule moussue d’une bête pétrifiée. Je regardais Charko et je pensais: «C’est mon compagnon... Je puis l’abandonner ici, mais je ne puis m’en aller de lui, parce que son nom est légion... C’est le compagnon de toute ma vie, il m’accompagnera jusqu’à la tombe.»

* * * * *

Théodocie trompa nos espérances. Quand nous y arrivâmes, il y avait à peu près quatre cents hommes qui souhaitaient, comme nous, de l’ouvrage et devaient se contenter du rôle de spectateurs dans la construction du dock. Parmi ceux qui travaillaient, il y avait des Turcs, des Grecs, des Géorgiens, des gens de Smolensk, de Poltava, des vagabonds. Partout, dans la ville et aux alentours, erraient des groupes ternes, accablés, d’«affamés» et couraient comme des loups les va-nu-pieds d’Azov et de Crimée.

On nous prit aussi pour des affamés, au commencement. On tira de nous le profit qu’on put: dans la foule, on arracha des épaules de Charko le paletot que je lui avais acheté, puis on coupa la courroie de mon sac. Mais, après quelques démêlés, on nous restitua notre bien; la horde s’était aperçue d’une parenté d’âme de nous à elle; et les va-nu-pieds sont des gens d’honneur, bien que de fort mauvais sujets.

Quand nous nous fûmes assurés que nous n’avions rien à faire là et qu’on voulait construire la digue sans nous,--alors nous nous offensâmes et partîmes pour Kertch.

Mon compagnon tint parole: il ne me molestait plus, mais il souffrait beaucoup de la faim; il était sombre comme la gorge du Darial. Il grinçait des dents comme un loup quand il voyait quelqu’un manger et m’épouvantait par les récits de toute la nourriture qu’il aurait voulu absorber. Depuis quelque temps, il commençait à songer aux femmes. D’abord, en passant, avec des soupirs de regret, puis toujours plus souvent, avec des sourires avides «d’homme de l’Orient»; enfin, il ne put voir aucune femme, n’importe de quel âge ou de quel physique, sans me faire des remarques cyniques et pratiquement philosophiques, se rapportant à quelque partie de son corps. Il parlait des femmes si librement, avec une telle connaissance de la matière et d’un point de vue si direct, que je ne pouvais que cracher. Une fois, j’essayai de lui prouver que la femme était un être qu’il devait sous tous les rapports considérer comme son égal; puis, voyant que non seulement il se blessait de mes paroles, mais était prêt à éclater en fureur à cause de l’humiliation que je lui infligeais, je décidai de renoncer à toute remontrance jusqu’au moment où Charko n’aurait plus faim.

Nous nous mîmes en route pour Kertch, non par la côte mais par la steppe pour raccourcir le chemin, et dans notre sac nous n’avions qu’une galette d’orge de trois livres, achetée chez un Tatare avec notre dernier argent. Pour cette triste raison, quand nous arrivâmes à Kertch, nous étions incapables de chercher de l’ouvrage et même pouvions à peine nous tenir sur nos jambes. Les tentatives que faisait Charko pour mendier du pain dans les villages n’aboutissaient à rien. Partout on répondait laconiquement: «Il y en a beaucoup comme vous.» Ce qui était incontestablement vrai: en effet, il y avait une effroyable quantité de gens qui demandaient du pain, cette année-là. Ils allaient à pied, par groupes de trois à vingt et plus: ils allaient, avec des enfants, les portant ou bien les traînant par la main. Et tous ces enfants étaient transparents; sous leur peau bleue semblait couler non du sang mais un liquide malsain, fétide et trouble... Et leurs os sortaient sous leur peau usée, avec des angles si éloquents que, d’un seul regard jeté sur eux, le cœur se serrait de lourde tristesse et faisait mal intolérablement et désespérément.

Affamés, à demi-nus et fatigués par la longue route, ces enfants ne criaient même pas. Ils regardaient seulement autour d’eux, avec des yeux aigus et divers qui brillaient avidement à la vue d’un potager ou d’un champ non moissonné; et, quand ils regardaient leurs parents, ils semblaient demander pourquoi on les avait fait naître. Parfois, passait une télègue et dessus se balançait, conduisant un cheval, une vieille femme maigre comme un squelette et autour d’elle étaient ces têtes d’enfants aux yeux tristes, regardant la terre des autres. Le cheval, osseux et usé, avance à peine et agite piteusement sa tête pointue à la crinière emmêlée... Autour de la télègue et la suivant, vont les grands. Leurs têtes sont baissées; les bras pendent comme des lanières; les yeux sont ternes et égarés, ils ne brillent même pas de fièvre et sont pleins d’indicible et frappante douleur. Et tout cela avance comme en rampant, lentement et en silence, sur la terre d’autrui, comme si ces gens, rejetés de la vie par le malheur, avaient peur de troubler la tranquillité des gens plus heureux chez qui ils étaient venus...

Et nous en rencontrâmes plusieurs, de ces enterrements sans morts... Quand il nous arrivait d’en croiser ou bien d’en rattraper un, les malheureux nous demandaient avec une douceur timide:

--Est-ce loin, ami, le village?

Et, quand nous répondions, ils soupiraient et se taisaient en nous regardant.

Mon camarade détestait ces concurrents invincibles, dans ses expéditions de mendicité. La provision de forces vitales de son organisme ne lui permettait pas, malgré l’aridité de la marche et l’insuffisance de la nourriture, de prendre un aspect aussi pitoyable que celui dont pouvaient, en vérité, se vanter les autres comme d’une perfection en son genre, et il disait, dès qu’il les apercevait au loin:

--Encore? Fi, fi, fi! Pourquoi viennent-ils? Est-ce que la Russie leur est étroite? Je ne comprends pas. Le peuple est bête en Russie.

Et, quand je lui expliquais les raisons qui faisaient aller le peuple russe en Crimée, il hochait la tête avec méfiance et répondait:

--Je ne comprends pas! Comment est-ce possible?... Chez nous, en Géorgie, on ne fait pas de telles stupidités.

Nous arrivâmes donc à Kertch harassés et affamés. Il était tard et nous fûmes obligés de nous installer pour la nuit sous la passerelle qui allait du bateau à vapeur au quai.

Il était plus prudent de nous cacher: nous savions que, quelque temps avant notre arrivée, tout le superflu de la population de Kertch, tous les va-nu-pieds, avaient été chassés de la ville, et nous redoutions d’être emmenés au poste. Charko étant muni d’un passeport qui ne lui appartenait pas, nos destinées pouvaient se compliquer d’une manière grave.

Les vagues du détroit nous arrosèrent généreusement, toute la nuit, de leur écume et, à l’aube, nous sortîmes de dessous la passerelle, trempés et transis. Toute la journée nous marchâmes sur la plage et toute ce que nous gagnâmes fut dix copeks que me donna la femme d’un pope pour qui je portai un sac de melons du bazar chez elle.

Maintenant, il fallait traverser le détroit pour aller à Tamagne. Aucun batelier ne consentit à nous prendre comme rameurs. J’eus beau prier, tous se méfiaient des va-nu-pieds qui s’étaient signalés récemment par de nombreux et héroïques exploits, et on nous classait, non sans motif, dans cette catégorie.

Quand vint le soir, je me décidai, par rage contre ma malechance et contre le monde entier, à une entreprise assez téméraire. A la tombée de la nuit, je la mis à exécution.

* * * * *

La nuit, Charko et moi nous approchâmes doucement du port de la douane, auprès duquel étaient trois chaloupes retenues par des chaînes à des anneaux fixés dans le mur de pierre du quai. Il faisait noir, il y avait du vent, les chaloupes s’entrechoquaient, les chaînes sonnaient... Il me fut facile d’arracher l’anneau d’une des chaloupes en balançant la chaîne.

Au-dessus de nous, à une hauteur de cinq archines, se promenait une sentinelle de la douane en sifflant entre ses dents. Quand elle s’arrêtait près de nous, j’interrompais mon travail; précaution inutile, car on ne pouvait supposer qu’un homme était là dans l’eau jusqu’au cou, risquant à chaque instant d’être emporté par une vague. Et, en outre, les chaînes tintaient tout le temps, sans que j’y fusse pour rien. Charko s’était déjà étendu au fond de la chaloupe et me chuchotait quelque chose que je ne pouvais entendre dans le bruit des vagues. Enfin, je tenais l’anneau... Une vague s’empara de notre embarcation et, d’un seul coup, la rejeta à plusieurs mètres du bord. Je me cramponnais à la chaîne et nageais à côté de la chaloupe. Puis j’y montai. Nous ôtâmes les deux planches--des mâts et, les ayant fixées aux tolets en guise de rames, nous partîmes...

Les nuages volaient, les vagues s’agitaient en délire, et Charko, assis au gouvernail, disparaissait par moments, sombrant avec la proue dans les trous de l’eau, puis s’élevait très haut et, criant, tombait presque sur moi. Je lui conseillai de s’attacher les jambes à la banquette,--ce qu’il fut obligé de faire lui-même,--et de ne pas crier, s’il ne voulait pas que la sentinelle l’entendît. Il se tut aussitôt. Je voyais une tache blanche à la place de son visage. Il tenait toujours le gouvernail. Nous n’avions pas le temps de changer de rôles et nous ne nous décidions pas à quitter nos places respectives dans le bateau. Je lui criais ce qu’il devait faire et lui, me comprenant vite, agissait avec la sûreté d’un vieux marin. Les planches qui servaient de rames m’étaient de peu de secours et ne faisaient que me déchirer les mains. Le vent soufflait dans la proue et je ne me préoccupai pas de savoir où nous étions emportés, m’efforçant seulement de tenir en travers du détroit. Cela était facile à exécuter parce que les feux de Kertch se voyaient nettement. Les vagues venaient nous regarder par-dessus le bord et rugissaient avec colère en s’entre-heurtant. Plus nous allions au large et plus les vagues devenaient fortes et bruyantes. C’était un effroyable rugissement qui hypnotisait la pensée et l’âme... Et le bateau était entraîné toujours plus vite; on ne pouvait que très difficilement garder la direction voulue. Nous disparaissions dans des abîmes et nous élevions sur des montagnes d’eau. La nuit était toujours plus noire et les nuages plus bas. Les feux, derrière nous, disparaissaient dans l’ombre, et alors j’eus peur. Il semblait que cette masse d’eau furieuse n’avait pas de bornes. Rien n’était visible, sauf les vagues qui volaient de l’obscurité à la rencontre du bateau. Elles arrachèrent bruyamment une des planches que je tenais; moi-même, je jetai l’autre au fond du bateau et saisis les bords des deux mains. Charko faisait entendre un mugissement sauvage chaque fois que nous sautions en l’air. Je me sentais pitoyable et faible dans ce noir, entouré de l’élément en furie et abasourdi par sa clameur. Je regardai avec une tristesse obtuse et froide, et ce que je voyais était effroyable dans sa monotonie: partout, seulement des vagues avec des crêtes blanchâtres, qui éclataient en jets salés, et les nuages, autour de moi, épais, en lambeaux, semblables aussi à des vagues. Je ne comprenais qu’une chose: tout ce qui se faisait autour de moi aurait pu être encore infiniment plus fort et plus terrifiant, et j’étais blessé de ce que cette force se retînt et ne voulût pas se déployer. La mort était inévitable. Mais il était indispensable de masquer cette loi impassible et qui nivelle tout; autrement, elle aurait été trop dure et trop brutale. Si je devais être brûlé vif ou enlizé dans un marais, je choisirais le feu; c’est plus convenable.

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--Mettons une voile! cria Charko.

--Où est la voile? demandai-je.

--Mon paletot...

--Jette-le ici, ne lâche pas le gouvernail.

Charko remua en silence à la proue.

--Tiens!

Il me jeta son paletot. Rampant au fond du bateau, j’arrachai à grand peine encore une planche, je l’enfilai dans la manche du solide vêtement, je la mis contre la banquette, la retenant avec mes pieds. J’avais à peine saisi l’autre manche et une basque qu’il se passa quelque chose d’inattendu... Nous sautâmes étrangement haut, puis nous précipitâmes en bas et je me trouvai dans l’eau, le paletot dans une main, l’autre main agriffée à la corde qui entourait extérieurement le bateau. Les vagues volaient avec bruit par-dessus ma tête et j’avalai l’eau amère et salée. Elle me remplissait les oreilles, le nez, la bouche... Cramponné solidement à la corde, je sortais de l’eau et m’y replongeais, heurtant de la tête contre les planches, et, ayant jeté le vêtement sur la quille du bateau, je m’efforçai de sauter dessus. Un de mes nombreux efforts réussit, j’enfourchai le bateau et j’aperçus aussitôt Charko, qui faisait des culbutes dans l’eau, cramponné aux cordes que je venais de lâcher. Il se trouva qu’elles faisaient le tour de la chaloupe, passées dans des anneaux de fer fixés aux bords.

--Tu vis! lui criai-je.

A ce moment, il sauta au-dessus de l’eau et retomba, lui aussi, sur la chaloupe. Je le reçus et nous nous trouvâmes face à face l’un avec l’autre. J’étais à cheval sur la quille, les pieds sur les cordes comme dans des étriers; mais, ce n’était guère sûr: la première vague pouvait me faire quitter ma selle. Charko s’agriffa à mes genoux; il me heurtait la poitrine avec sa tête. Il tremblait de tout son corps et je sentais remuer sa mâchoire. Il fallait agir. La quille était glissante comme si elle avait été récemment graissée. Je dis à Charko de descendre dans l’eau et de se tenir aux cordes d’un côté, tandis que je ferais la même chose de l’autre. En guise de réponse, il se mit à me frapper la poitrine avec sa tête. Les vagues, dans leurs danses sauvages, sautaient par-dessus nous et nous nous tenions à peine; la corde me coupait affreusement un pied. A perte de vue naissaient d’immenses montagnes d’eau qui disparaissaient aussitôt avec fracas.

Je répétai mon ordre à Charko, mais plus impérieusement cette fois. Il ne fit que me frapper plus fort la poitrine avec sa tête. Il n’y avait pas de temps à perdre. J’arrachai de moi, l’un après l’autre, ses deux bras et le poussai dans l’eau, m’efforçant de lui faire accrocher les cordes avec ses mains. Et ici se passa une chose qui m’effraya par-dessus tout dans cette nuit terrible.

--Tu me noies? chuchota Charko, et il me regarda en face.

Cela était vraiment effrayant! Effrayante était sa question, plus effrayante encore son intonation, dans laquelle il y avait une timide résignation, une timide demande de merci, et le dernier soupir d’un être qui a perdu tout espoir d’éviter une fin sinistre. Mais plus effrayants encore étaient les yeux, dans ce visage mouillé mortellement pâle.

Je lui criai:

--Tiens-toi plus fort! Et je descendis dans l’eau moi-même en me tenant à la corde. Je me heurtai du pied à quelque chose, et, au premier instant, la douleur m’empêcha de rien comprendre. Mais ensuite je compris. En moi s’alluma une sensation ardente; j’étais ivre et je me sentais fort comme jamais...

--La terre! m’écriai-je.

Peut-être que les grands navigateurs qui découvrent de nouvelles terres crient ce mot à cette vue avec plus d’enthousiasme que moi, mais je doute qu’ils puissent crier plus fort. Charko mugit et nous nous jetâmes à l’eau. Mais notre ardeur baissa rapidement; l’eau nous venait encore à la poitrine et, nulle part, on ne voyait d’indice de la rive. Les vagues étaient plus faibles et ne sautaient pas, roulant paresseusement par-dessus nous. Heureusement, je n’avais pas lâché la chaloupe. Charko et moi, nous nous portâmes des deux côtés et, nous tenant aux cordes de sauvetage, nous nous avançâmes avec précaution sans savoir où, conduisant le bateau que nous avions remis dans sa position normale.

Charko marmottait quelque chose et riait. Je regardai, soucieux, à l’entour. Il faisait sombre. Derrière nous et à notre droite, le bruit des vagues était plus fort; devant et à notre gauche, il était plus faible: nous nous dirigeâmes à gauche. Le terrain était ferme, sablonneux, mais inégal. Par moments, nous ne touchions plus le fond et nagions des jambes et d’un bras, tenant le bateau de l’autre; d’autres fois, nous n’avions d’eau que jusqu’aux genoux. Aux endroits profonds, Charko gémissait et je tremblais de terreur. Et, tout à coup,--oh! salut,--devant nous brillèrent des feux.

Charko hurla de toute sa force; mais moi, je me souvenais parfaitement que le bateau appartenait aux douaniers et je le rappelai à Charko. Il se tut; mais, au bout de quelques minutes, retentirent ses sanglots. Je ne pus le tranquilliser: je n’avais pas de quoi le faire.

L’eau diminuait toujours; nous en avions jusqu’au genou, puis jusqu’à la cheville, puis plus du tout. Charko et moi traînions toujours le bateau; enfin, la force nous manqua, et nous l’abandonnâmes. Une espèce de tronc noir nous barrait la route. Nous l’escaladâmes et retombâmes sur nos pieds nus dans une herbe épineuse. C’était douloureux et inhospitalier de la part de la terre; mais nous n’y prîmes pas garde et courûmes vers le feu. Il était à une verste de nous et ses flammes joyeuses semblaient nous rire comme pour l’accueil; l’ombre bougeait sinistrement autour d’elles.

* * * * *

... Trois énormes chiens chevelus sortirent de l’obscurité et se jetèrent sur nous. Charko, qui tout le temps avait sangloté convulsivement, poussa un cri terrible et tomba à terre. Je lançai contre les chiens le paletot mouillé et me baissai, cherchant une pierre ou un bâton. Il n’y avait rien: l’herbe seulement me piquait les doigts. Les chiens nous attaquaient avec ensemble. Je sifflai de toute ma force, deux doigts dans la bouche. Alors, ils s’écartèrent et j’entendis les pas d’hommes qui arrivaient en courant.

En quelques instants, nous fûmes près du feu, dans un cercle de quatre hommes en vêtements de peau de mouton, la fourrure au dehors. Ils se taisaient, nous regardaient fixement et avec méfiance, et écoutaient mon récit.

Deux d’entre eux étaient assis à terre et fumaient, soufflant d’énormes bouffées; un autre, grand, à l’épaisse barbe noire et au haut bonnet de cosak, se tenait derrière nous, appuyé sur un bâton dont le gros pommeau n’était qu’une racine tronquée; le quatrième, jeune gars blond, aidait à se dévêtir Charko qui pleurait. Non loin de chacun d’eux, gisaient leurs solides bâtons. A quelque distance de nous, la terre était couverte sur une grande étendue, d’une épaisse couche grise et floconneuse qui ressemblait à de la neige printanière à peine fondante. Seulement, après avoir longtemps et attentivement regardé, on arrivait à distinguer des brebis tassées les unes contre les autres. Il y en avait quelques dizaines de milliers, serrées par le sommeil et l’obscurité de la nuit en une masse qui recouvrait la steppe. Par moments, elles bêlaient craintivement.

Je faisais sécher le paletot au feu et je disais aux hommes la vérité, leur racontant par quel moyen j’avais obtenu le bateau.

--Où est-il, ce bateau? me demanda un sévère et blanc vieillard qui ne me quittait pas des yeux.

Je le lui dis.

--Va voir, Mikhal.

Mikhal, l’homme à la barbe noire, mit son bâton sur l’épaule et marcha vers la rive.

Le paletot était sec. Charko voulut le mettre sur son corps nu, mais le vieillard lui dit:

--Attends. Commence par courir pour te réchauffer le sang. Cours autour du feu. Va!

Au premier abord, Charko ne comprit pas; puis, tout à coup, il sauta de sa place et, nu, commença une danse d’une sauvagerie extrême. Il volait comme une balle par-dessus le feu, tourbillonnait sur place, frappait la terre de ses pieds, criait de toute sa force et agitait ses bras. C’était un spectacle à mourir de rire. Deux des hommes se roulaient à terre, riant à gorge déployée, tandis que le vieux, la face impassible et sérieuse, essayait de battre des mains en mesure pour accompagner la danse de Charko, mais n’y réussissait pas; il suivait attentivement, balançait la tête, remuait les moustaches et criait d’une voix profonde:

--Haïe-ha! C’est ça, c’est ça! Haïe-ha! Boutz, boutz!

Éclairé par le feu, Charko se tordait comme un serpent, prenait les poses les plus variées, sautait sur un pied, tapait rapidement la terre, et son corps brillant se couvrait de larges gouttes de sueur. Le feu faisait paraître ces gouttes rouges comme du sang.

Maintenant, les trois hommes frappaient des mains en mesure, tandis que, tremblant de froid, je me disais que notre aventure aurait mis en joie un admirateur de Cooper ou de Jules Verne; il y avait naufrage, indigènes hospitaliers et danses de sauvages autour du feu... Songeant ainsi, je me demandais avec inquiétude ce que serait l’épisode, le plus intéressant de l’aventure, c’est-à-dire la fin.