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Part 2

Ce ne sont pas seulement des circonstances matérielles, des catastrophes ou des échecs divers qui, rejetant les individus hors de leurs classes originelles, font les vagabonds. Il y a quelque chose d’autre, de plus essentiel et de plus intime qui les suscite, qui les exalte et qui est proprement l’état d’âme vagabond. Certains naissent avec des âmes de vagabonds comme d’autres avec des âmes de boutiquiers ou de fonctionnaires. Au fond d’eux-mêmes il y a l’ennui. C’est l’ennui qui les empêche de demeurer nulle part, d’être nulle part établis à poste fixe. Ils sont constamment jetés à la recherche, sans cesse déçue mais acharnée, de la place où ils se plairaient. On dirait qu’ils s’imaginent qu’ils la trouveront une fois, à force de l’avoir quêtée: or, ils savent bien que cette espérance est chimérique, ils n’ont pas cette espérance; ils ne cherchent pas et tout se passe comme s’ils cherchaient, parce qu’il faut bien tromper un insatiable instinct qui n’est pas moins impérieux pour se sentir vain.

L’immense Russie souffre de l’ennui, et de cette maladie Gorki a noté les manifestations multiples et douloureuses avec une remarquable clairvoyance. Étrange maladie, désarroi nerveux, spleen chronique, qui pénètre jusque dans les masses profondes de la population, atteint les forces vitales des plus humbles, des plus besogneux.

L’ennui ne résulte pas toujours d’une éducation subtile et de la fatigue du luxe; toutes les créatures humaines, en proie au mal de vivre, sont soumises à l’ennui. Le désœuvrement, il est vrai, en favorise l’éclosion, tandis que l’activité distrait l’homme de lui-même. Mais le désœuvrement est grand en Russie, et jusque dans le peuple. A la campagne, on a bien des jours de chômage: beaucoup de saints à célébrer, des anniversaires impériaux à observer, des fêtes de village longues et ruineuses interrompent fréquemment le travail. En outre, des hivers de huit mois, pendant lesquels le moujik n’a d’autre ressource que de se terrer dans son gîte sans lumière, lui donnent des loisirs forcés, des loisirs d’ennui.

Le paysage même qu’il a sous les yeux n’est pas de nature à l’égayer: d’immenses plaines, aussi monotones sous la verdure d’été que sous la neige, à peine éveillées de quelque gaieté dans le bref printemps, et longues, indéfinies, sans horizons nets, sans lignes précises, sans ornements qui amusent le regard par leur fantaisie, et désespérantes d’uniformité.

Il faut noter enfin que la dureté du climat, les soudaines arrivées de neige, les alternatives de sécheresse et de pluies continues mettent le travailleur du sol dans un état de perpétuelle incertitude. Il est en butte à des hasards contre lesquels son activité ne ferait rien. Il tombe dans l’inertie. Ce fatalisme se retrouve, d’ailleurs, dans tous les détails de la vie russe. Tout est organisé comme si quelque chose d’implacable et de nécessaire dominait les forces humaines et devait les dominer: aux fatalités naturelles s’ajoutent les dures lois sociales qui augmentent le vague sentiment de l’oppression. Comme si tout mouvement devait être limité par un obstacle, on n’essaye pas de lutter, on se soumet. Toute cette race est écrasée par un dogme inconsciemment accepté de non-résistance. Pour le paysan, le fatalisme tourne à la paresse.

Cet ennui pousse jusqu’à l’intensité la plus aiguë la souffrance d’une douloureuse inadaptation à la vie: «Je suis un être à côté de la vie, dit l’un d’eux. Et pas seulement moi, mais bien d’autres. Nous sommes des gens à part et nous n’entrons pas dans l’ordre de la vie... Qui est fautif envers nous? C’est nous-mêmes qui sommes fautifs envers la vie, parce que nous n’avons pas la joie de vivre. Nos mères nous ont enfantés dans une mauvaise heure, voilà tout.» Cette conviction est réfléchie: elle vient de la constatation froide d’un désaccord entre toute règle sociale et les velléités inquiètes des individus. Elle peut aboutir à une tristesse résignée ou au désespoir chez les plus simples, qui n’ont pas une suffisante énergie pour s’accepter eux-mêmes avec confiance tels qu’ils sont. Mais chez d’autres elle tourne à l’orgueil. Ils tirent gloire de sentir leur inaptitude à la vie, parce qu’au lieu de s’en croire responsables ils en font retomber la faute sur la vie. Ils ne se déclarent pas impuissants à vivre, mais ils déclarent la vie incapable de les contenir: «La vie est étroite et je suis large!» Ils raisonnent ainsi: «Il y a ici-bas une catégorie de gens qui sont nés probablement du Juif Errant. Leur originalité consiste en ce qu’ils ne peuvent jamais trouver une place sur terre pour se fixer. Ils ont une démangeaison de quelque chose de neuf... Ceux qui sont mesquins souffrent d’ennuis mesquins: parce qu’ils ne peuvent trouver un pantalon à leur goût, ils sont malheureux. Ceux qui sont grands ne trouvent d’apaisement en rien, ni dans l’argent, ni dans les femmes, ni dans les honneurs... On n’aime pas ces gens-là: ils sont arrogants et difficiles à vivre.» D’autres encore, par une sorte de défi, en viennent à considérer leur sort comme un spectacle singulier, presque comique, et plaisant même dans sa tristesse. Ils en rient et, comme à plaisir, ils en perfectionnent encore l’incohérence; cela leur devient un jeu sinistre et spirituel, une sorte d’esthétique burlesque et raffinée.

Un des personnages de Gorki offre un bon échantillon de ces humoristes. C’est Semka, grand gaillard râblé, qui se souvient d’avoir été jardinier et qui, par un caprice du sort, est devenu principalement ivrogne. Il a le mot pour rire. Il trouve de jolis jurons et, pour ses camarades, des surnoms pittoresques. Dans les pires moments de détresse et de labeur, il a des manières d’envisager la destinée, à moitié graves, à moitié narquoises. Et c’est le plus souvent aux dépens de sa propre misère qu’il exerce son ironie. Un jour qu’il était occupé, avec d’autres, à curer un égout, le voilà tout à coup qui s’arrête et, comparant cette besogne particulière à l’universelle activité du Cosmos, entre dans un doute profond touchant l’intérêt qu’il peut bien y avoir à nettoyer cet endroit malpropre. Il se croit fait pour de plus beaux destins; aussi raille-t-il avec amertume l’erreur du sort: «Creuser un trou... mais pourquoi? Pour les eaux sales? Comme si l’on ne pouvait pas les verser simplement dans la cour. Ça sentirait mauvais? On dit ça par désœuvrement. Jette, par exemple, un concombre salé. Pourquoi sentirait-il, s’il est petit? Il restera un jour, et puis plus rien: il aura pourri. Voilà! Tandis que, si on jetait un homme mort au soleil, effectivement ça sentirait. Parce que ça c’est une grande horreur!...» Ainsi le rêve et la philosophie se mêlent chez lui à la brutalité.

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Cette complexité de caractère, dont on a peine à noter toutes les nuances, provient, chez ces hommes incultes, d’une indéfinissable inquiétude. Ils sont infiniment peu dogmatiques; on ne peut même pas dire qu’ils recherchent une certitude; ils semblent plutôt des esprits où les idées jouent indéfiniment sans se préciser ni se fixer. Nulle part, peut-être, ailleurs qu’en Russie, l’homme n’est aussi tourmenté par son âme. Il est en proie à des chimères troublantes qu’il ne réussit pas à écarter. Sa vie n’est pas exigeante: du pain, un peu de tabac et d’eau-de-vie, un chaud vêtement d’hiver, fût-il troué; mais il a besoin de nourriture divine: «Ce n’est pas de pain seul que vivra l’homme.» Et le malaise de son esprit se transforme aisément en mysticisme.

La Russie entière est sillonnée de troupes de pèlerins, qui cheminent vers les villes saintes, Kiev, Moscou, parfois même le mont Athos ou Jérusalem. Le projet d’un pèlerinage occupe souvent toute une vie. Ou bien on se met en route subitement, sans autre soutien qu’une foi naïve et forte. On mendiera, on cherchera au hasard le pain nécessaire, on ne sentira pas la fatigue. Avec des rêves et des hallucinations, on fera la longue route, heureux si l’on arrive en fin de compte à baiser un saint reliquaire. Le tourment religieux est si vif dans les villages que certains vagabonds n’hésitent pas à l’exploiter; ils prennent une voix onctueuse, émaillent leur langage de textes évangéliques, s’appliquent à des phrases rusées et doucereuses. Cet élément est le plus dangereux: «Il empoisonne la campagne, toujours affamée du divin».

Cette même inquiétude d’esprit se manifeste par un amour intense et presque maladif de la musique. La musique passe à chaque instant dans toute l’œuvre de Gorki et l’emplit de son émoi. Elle s’accorde avec toutes les nuances de la tristesse, et non seulement avec tels chagrins précis dont on sait les motifs, mais avec cette exaspération d’ennui, cette frénésie de l’âme que les mots trop définis, que les cris trop élémentaires ne rendraient pas, mais qui trouve dans la souplesse d’une mélodie son expression immédiate et totale. L’âme vagabonde s’y épanche avec son désespoir... Trouble douloureux, agréable parfois comme peut l’être le vertige par son excès même, et qu’on goûte comme une exaltation mortelle et délicieuse. Cet enivrement de la musique, on en souhaite passionnément le paroxysme quand une fois on est pris par sa fièvre affolante: et de loin on le redoute comme une douleur trop grande dont on sera secoué.

Konovalov, le vagabond malade d’ennui, a peur, s’il chante, de provoquer une rechute de son mal. Il sait l’état où la musique va le mettre, l’angoisse dont elle le torturera; il veut attendre, pour avoir recours à elle, que la crise se soit annoncée. «Je chante... mais cela me prend par moments, par périodes. Je commence à m’ennuyer et alors je chante. Et si je chante, je deviens triste... Ne me parle pas de cela, ne me tente pas. Et toi-même, chantes-tu? Ah! quelle histoire! Attends plutôt jusqu’à ce que j’y sois... Puis nous chanterons tous les deux. Ça va?»

La musique populaire russe est terrible pour l’âme alarmée. Presque toujours mélancolique, elle se traîne en lentes mélopées, avec, à la fin de chaque strophe, une longue note déchirante.

Des viveurs en fête naviguent un soir sur la Volga. Une femme va chanter; dans cette prochaine explosion de la musique il y a quelque chose de redoutable dont on s’inquiète. Et quand elle chante, en effet, c’est à la fois beau, farouche, et frémissant, la lamentation d’une souffrance atroce du cœur, une plainte ardente, le râle d’un désespoir morne; cela brûle et cela pleure, cela crie et se désole.

Un des héros de Gorki, un meunier, surprend en lui-même les symptômes d’une insupportable détresse morale et cherche un remède à son ennui. Il rencontre un vagabond, ancien ouvrier de fabrique, mutilé des deux bras, qui se charge de lui procurer la sensation vive qu’il désire. C’est dans la salle étroite, enfumée, pleine de vapeurs d’alcool, d’un petit cabaret; et voilà l’estropié qui commande aux camarades attablés: «Chantons; il faut commencer par de la tristesse pour mettre l’âme au point, pour la rendre attentive... Il faut lui jeter comme amorce une chanson triste. Elle s’arrêtera: alors on peut lui jeter d’autres musiques ardentes, pour qu’elle brûle. Brûlez l’âme, elle tressaillira; alors tout marchera. Ce sera une fureur. Elle veut quelque chose et en même temps ne veut rien! La tristesse et la joie. Tout rayonnera de toutes les couleurs.» Kostia, un jeune ouvrier poitrinaire, pâle d’émotion, commence d’une voix brisée. Il chante comme s’il sanglotait, comme s’il allait s’arrêter. Mais, avant que la note s’évanouisse, un profond contralto de femme, rêveur et accablé, surgit. La voix résonne, égale, désespérément tranquille, et à cause de cela plus émouvante encore. Puis une troisième voix, celle de l’estropié, se mêle aux deux premières, haute, souple, tremblante, comme un écho des autres voix, comme une ombre gémissante, prononçant les voyelles seules des mots. Et la voix de femme, basse, égale et épaisse, était semblable à une large bande de velours qui serpentait dans l’air avec, dessus, comme des fils d’or et d’argent, la voix de Kostia et celle de l’estropié... Les trois chanteurs chantaient, hypnotisés par leurs voix qui résonnaient tantôt lugubres et passionnées, tantôt semblables à une prière de repentir, tantôt tristes et douces comme la douleur d’un enfant, tantôt remplies de désespoir ou d’angoisse comme toute belle chanson russe. Les sons pleuraient et voguaient, il semblait qu’ils allaient s’éteindre, mais ils renaissaient, ravivaient la note mourante, la soulevaient de nouveau dans l’air; là elle se débattait, puis tombait. Le fausset de l’estropié soulignait cette agonie. Et la fille chantait et Kostia sanglotait, et on eût dit qu’il ne devait jamais y avoir de fin à cette chanson dolente et suppliante, récit de la recherche du bonheur par l’homme sans famille... «Frères, cria le meunier, c’est assez! Au nom du Christ, c’est assez. Vous avez transpercé mon âme. C’est assez de tristesse! Vous avez touché mon cœur malade... C’est comme des charbons ardents en moi, ma tristesse! Que vais-je faire?»

Le meunier sort de là anéanti, l’âme toute pantelante.

Les vagabonds sont tourmentés d’un obscur amour de la souffrance. Ils éprouvent comme une âpre jouissance à sentir leurs nerfs déchirés. Et non dans un esprit de mortification comme ces héros de Dostoïevski et de Tolstoï qui font de la souffrance une mystique religion de rachat: il y a de l’orgueil dans leur désir de douleur, une sorte de défi passionné. Ils veulent souffrir pour souffrir et pour être forts contre la douleur. En outre, ils s’intéressent infiniment à eux-mêmes et s’épient avec une curiosité maladive. Ils sont doués d’une singulière faculté d’analyse; la manie du dédoublement atteint même parfois chez eux à la hantise. Ils s’interrogent et s’observent, et s’étonnent de se trouver tels. Sans doute, ils n’arrivent pas à se débrouiller dans la complication de leur sensibilité; mais, s’ils n’aboutissent qu’à reconnaître l’essentielle obscurité de l’âme et tout l’inconscient dont elle est noyée, ils éprouvent un trouble vaniteux à se perdre dans cette richesse désordonnée d’eux-mêmes.

Ce qui les caractérise surtout, c’est une immense avidité de vivre, un insatiable désir de goûter toute la volupté, toute la souffrance même, puisqu’elle est une des formes de la vie. La torpeur seule est contraire à leur vœu.

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En dépit de tout leur désordre, ces vagabonds sont très soucieux de l’arrangement moral de leur existence. Ils ont un code impérieux de maximes reliées entre elles par une idée profonde, auxquelles ils obéissent d’autant plus rigoureusement que ce sont les aspirations mêmes de leur âme qu’ils ont ainsi transformées en une doctrine de vie. Leur éthique se résume dans un individualisme radical et très conscient de lui-même. En vertu de cet individualisme, ils conçoivent comme le premier devoir le rejet de tout esclavage et de toute contrainte: ils rompent avec toute organisation sociale qui les entraverait, et le départ pour le vagabondage leur apparaît donc comme le premier acte logique d’une personnalité libre.

Près d’une haie, au bord d’une route, dans la brume du petit jour, deux voix échangent des paroles d’adieu: «N’insiste plus, Motria, je ne resterai pas, il n’est pas en ma puissance de rester. Je partirai.--Et moi, que ferai-je sans toi?--Eh! Motria, plusieurs filles déjà m’ont aimé, et je leur ai dit adieu. Elles se sont mariées. Il m’arrive parfois d’en rencontrer une; je regarde, je n’en crois pas mes yeux: est-ce celle-là que j’ai caressée? Aïe, aïe!... Non, Motria, ce n’est pas mon sort de me marier: je ne changerai ma destinée ni contre une femme, ni contre une maison. Je suis né, dit-on, sous une haie et c’est ainsi que je mourrai probablement. Je m’ennuie à la même place.--Et moi?--Toi, je te laisserai ici, tu épouseras le veuf Tchekmariev: c’est un brave moujik. Moi, j’irai mon chemin, toi le tien, comme le voudra le sort. A quoi bon tant causer? Embrasse-moi encore une fois, ma colombe.--Oh! mon Kousia!--Nous nous sommes rencontrés par amour, et maintenant il est temps de nous quitter avec amour. Tu dois vivre, et moi aussi. Il n’est pas juste de nous entraver. Il faut vivre comme ceci et comme cela, de toute la largeur de la vie. Et toi, tu geins, petite sotte. Souviens-toi, plutôt; était-ce doux, nos baisers? Eh! toi...»

Un peu plus tard, il ajoute impérieusement: «Il ne faut pas discuter avec son âme; quand on va contre soi-même, on est perdu.»

Toute la morale des vagabonds tient dans cette maxime: Conforme ta vie à ton être, réalise toutes les puissances de ton individualité propre. Mais ils se perdent dans la diversité de leurs aspirations confuses: «Si j’avais pu savoir ce que je veux!... dit Malva. J’ai toujours envie de quelque chose. Je veux... quoi? Je ne sais pas. Parfois, je voudrais sauter dans un bateau et aller sur la mer, loin, loin... Et, d’autres fois, j’aurais voulu faire de tous les hommes des toupies qui tourneraient, tourneraient devant moi. Je les regarderais et je rirais... Tantôt j’ai pitié de tout le monde et surtout de moi-même; tantôt je voudrais tuer tout le monde et puis moi-même... d’une mort horrible. Et je m’ennuie.»

En face de ce qu’il faudrait faire et qu’ils ne distinguent pas nettement, ils éprouvent un pénible sentiment d’incertitude et de désarroi: «Il manque quelque chose à mon âme, dit Konovalov, de la force, peut-être? Non! simplement quelque chose, et voilà tout... As-tu compris?»

Aussi, dans leur incapacité de régler leur vie, plusieurs vont-ils jusqu’à rêver d’une impérieuse organisation qu’on leur imposerait, de lois qu’un homme très fort leur dicterait: car, à tout prix, «il faudrait dans la vie de l’ordre pour les actions... Nous sommes des êtres à part et nous n’appartenons à aucune série. Nous méritons un compte à part... des lois très sévères!»

Mais presque tous s’en tiennent à la partie négative de leur éthique, à la rébellion. Ils voient plus nettement ce qu’il y a de mauvais et ce qu’il faut briser que ce qu’il serait utile de créer. Leur vanité s’exaspère à ce nihilisme forcené. Ils se croiront grands de s’être isolés et n’auront plus d’autre passion que de vivre incessamment au point de se sentir exaltés par la vie. «Vis et attends que la vie te brise, et quand la vie t’aura brisé, attends la mort.»

Ils se posent vaillamment en face de la vie, avec la joie de la dompter et de la maîtriser. Ils ont passionnément confiance en eux-mêmes et, malgré tous les échecs, ils se savent des héros. Qu’ils arrivent ou non à réaliser la formule individuelle de leur être, ils ont conscience de dominer la vie par leur seule volonté d’être plus forts et plus hardis qu’elle. Ils ont la conviction d’être supérieurs aux maximes que d’autres ont faites pour leur usage propre ou bien acceptent par lâcheté. Ils méprisent les lois courantes et les violent avec désinvolture. A l’occasion ils voleront, pilleront, mentiront, se manifestant ainsi comme des hommes libres.

Pauvres _Uebermenschen_ dont toute l’ardeur réfractaire n’arrive qu’au vagabondage misérable! Jamais on n’a vu plus paradoxalement mêlés tant d’orgueil et tant de pauvreté. Ils sont si chétifs et si dénués de tout qu’en réalité, s’ils mentent et volent, c’est principalement pour ne pas mourir de faim. Ils transigent avec leur amour-propre; ils sont obligés de mendier leur subsistance auprès de ceux qu’ils méprisent et dont ils mettent toute leur ardeur à se différencier. Mais de ces avilissements ils ne s’aperçoivent ni ne veulent s’apercevoir: ils vivent dans une prodigieuse illusion, dont ils ne sont les dupes qu’à moitié, mais dont ils s’appliquent à entretenir en eux la magnifique splendeur. Ils mentent aux autres pour la vie de leur corps, mais pour la vie de leur âme ils se mentent à eux-mêmes. Ils se forgent une chimérique image d’eux-mêmes, agrandie démesurément, somptueuse jusqu’à l’absurde. Au cours d’une épidémie redoutable qui sévit dans la ville, le cordonnier Orlov, infirmier de circonstance, trouve dans cette activité, qui bientôt le lassera, un merveilleux objet d’exaltation pour son ardeur: «Je sens en moi une puissance invincible. C’est-à-dire que si le choléra se transformait en un homme, un héros, en Ilia de Mourom[1] lui-même, je me colletterais avec lui. Viens te battre à mort! Tu es une force et moi, Grichka Orlov, je suis une force. Lequel de nous l’emportera?... Et je l’aurais étouffé, et je me serais couché dessus... Et il y aurait une croix dans la plaine et une inscription: _Ci-gît Orlov... qui a libéré la Russie du choléra._»

[1] Héros légendaire du cycle épique de Kiev.

Soutenus par de telles imaginations, ils mettent leur arrogance à subir crânement le martyre de leur pauvre vie.

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On ne doit pas confondre l’individualisme des vagabonds avec l’égoïsme. Leur conduite est exempte de mesquinerie, il leur arrive à chaque instant de sacrifier leur intérêt à leur orgueil. Ils ont dans la misère d’exquises gentillesses les uns pour les autres, mêlées de brusquerie et de brutalité sans doute, mais d’autant plus touchantes qu’elles se dissimulent sous des dehors plus farouches. Tel ce pauvre diable qui rencontre un jour dans une petite ville une fille perdue, presque une enfant, aussi misérable et affamée que lui. Ils volent ensemble un pain et le partagent. Elle réchauffe chastement son compagnon contre son corps, et tous deux se consolent par le récit commun de leur infortune, par de la sympathie, par de la pitié.

Parfois des scrupules de conscience surgissent en eux si impérieusement qu’après avoir peiné longtemps et affronté de graves dangers pour faire un coup, ils renoncent au bénéfice de leur audace.

Ces actes d’honnêteté tardive ont, dans certaines circonstances, une valeur presque héroïque. Deux misérables, qui se sont associés pour s’entr’aider à ne pas mourir tout de suite, dérobent un cheval, une rosse désolante dont ils ne pourront que vendre la peau. C’est leur dernière ressource; après cela, plus rien. L’un d’eux est poitrinaire et presque agonisant. Mais bientôt la pensée du paysan qu’ils ont privé de son cheval le hante et lui devient insupportable comme un remords. Il hésite, il craint que la restitution qu’il voudrait faire n’afflige son camarade. Finalement, tous deux se décident: ils n’ont pas le cœur de profiter de leur vol, et le poitrinaire meurt autant de faim que de son mal.

Les sentiments de douceur et de compassion s’unissent en ces vagabonds aux pires instincts de violence et peuvent triompher de leurs passions brutales. Ces accès de bonté simple et de tendresse ingénue sont alors, chez ces forcenés, d’une qualité très délicate. Émilian Pilaï va tuer un homme: du même coup il se vengera et s’enrichira, car la victime qu’il a choisie est riche et l’a exploité. Il n’a ni remords ni hésitation, il guette sa proie. Mais voilà qu’il aperçoit une fillette qui se lamente et veut se noyer, ayant été déçue dans son amour. Il s’intéresse à elle parce qu’elle est frêle et jolie. Il s’approche d’elle, la questionne et s’efforce de la consoler. Il est heureux quand enfin elle sourit. Il oublie son projet sinistre et n’a plus d’autre pensée que de reconduire à ses parents la petite amoureuse. Et quand celle-ci lui propose alors en reconnaissance quelque argent, il refuse par un obscur désir de ne pas gâter la beauté de ce souvenir unique. Cela ne l’empêchera pas de se colleter, tout de suite après, avec un _dvornik_ et de finir la nuit au poste, mais il aura conservé intacte l’image d’une aventure charmante.