Part 14
La nuit était obscure; sur le ciel se mouvaient de lourdes couches de nuages en lambeaux et la mer était tranquille, noire et épaisse comme de l’huile. Elle exhalait un arome humide et salé et bruissait doucement, frappant les bords des vaisseaux et la côte, et balançant doucement le bateau de Tchelkache. A une grande distance du bord, s’élevaient de la mer les silhouettes noires des vaisseaux, qui plantaient dans le ciel leurs mâts aigus avec, au sommet, des falots de couleur. La mer reflétait les feux et paraissait toute semée de taches jaunes, qui tremblaient sur son sein de velours doux, d’un noir mat et égal, soulevé par une puissante respiration. La mer dormait du sommeil sain et fort d’un travailleur las de sa journée.
--En route! dit Gavrilo, en plongeant ses rames.
--Nageons!
Tchelkache, d’un fort coup de rame, chassa le bateau dans un espace libre entre deux barques; il nageait rapidement sur l’eau glissante, qui s’allumait, au contact des rames, d’un feu bleu et phosphorescent. Une longue traînée de lumière doucement scintillante, suivait, en serpentant, le bateau.
--Eh! bien, ta tête te fait-elle bien mal? demanda Tchelkache avec bonté.
--Horriblement! Elle sonne comme une cloche... Je vais la mouiller un peu avec de l’eau.
--A quoi bon? Mouille-toi plutôt l’intérieur; tu te remettras plus vite.
Et il tendit une bouteille à Gavrilo.
--Tu penses? Avec la bénédiction de Dieu!...
Un doux glou-glou se fit entendre.
--Eh! toi, tu es heureux de la permission? Assez! cria Tchelkache en l’arrêtant.
Le bateau s’élança de nouveau, sans bruit; il se mouvait avec facilité entre les vaisseaux... Tout à coup, il s’échappa de leur masse, et la mer infinie, puissante, brillante, se déroula devant eux. Elle disparaissait dans le lointain bleu, où de ses eaux s’élevaient au ciel des montagnes de nuages gris-lilas, avec des bordures de duvet jaune, verdâtres comme l’eau de la mer, ou ardoisées, tristes, jetant ces ombres lourdes d’ennui qui oppressent les âmes et les esprits. Les nuages rampaient lentement les uns sur les autres et tantôt se fondaient ensemble, et tantôt se dispersaient les uns les autres; ils mélangeaient leurs couleurs et leurs formes, se dissolvaient, ou reparaissaient avec de nouveaux contours, majestueux et lugubres... Ce lent mouvement de masses inanimées avait quelque chose de fatal. Il semblait que, là-bas, aux confins de la mer, il y en avait d’innombrables qui toujours ramperaient avec indifférence sur le ciel, dans l’intention méchante et stupide de ne plus jamais lui permettre d’éclairer la mer endormie du million d’yeux d’or de ses étoiles polychromes, vivantes et songeuses, qui éveillent de nobles désirs dans les êtres en adoration devant leur sainte et pure lumière.
--Est-elle belle, la mer? demanda Tchelkache.
--Pas mal! Seulement on a peur dessus, répondit Gavrilo, ramant en mesure et fort. La mer sonnait à peine, ruisselait sous les longues rames et brillait toujours de ses phosphorescences bleues et chaudes.
--On a peur? Nigaud!... grogna Tchelkache avec ironie.
Lui, le voleur cynique, aimait la mer. Son tempérament bouillant, avide d’impressions, ne se rassasiait jamais de la contemplation de cette immensité infinie, libre et puissante. Et il était froissé d’entendre une semblable réponse à sa question sur la beauté de la mer, qu’il aimait. Assis au gouvernail, il coupait l’eau de sa rame et regardait tranquillement devant lui, plein du désir de nager encore longtemps sur cette plaine de velours.
Sur mer, une émotion large et chaude montait en lui, emplissait son âme et l’épurait un peu des souillures de la vie. Il goûtait cette impression et aimait se voir meilleur, ici, parmi les vagues et l’air où les pensées de la vie perdent leur âcreté et la vie elle-même sa valeur. Dans la nuit, sur la mer, vogue le bruit léger de sa respiration endormie, et ce murmure infini verse dans l’âme la paix, réfrène les impulsions mauvaises, fait naître des rêves puissants...
--Et les filets, où sont-ils, hein? demanda tout à coup Gavrilo, en faisant l’inspection de la barque.
Tchelkache tressaillit.
--Le filet est là, au gouvernail.
--Quel filet cela peut-il être? demanda avec méfiance Gavrilo.
--Un épervier et...
Mais Tchelkache eut honte de mentir à cet enfant pour cacher ses véritables projets; il regretta aussi les pensées et les sentiments que le gars avait mis en fuite par sa question. Il se fâcha. Il sentit à la poitrine la brûlure cuisante qu’il connaissait bien; quelque chose le serra à la gorge. Il dit durement à Gavrilo:
--Tu es là; eh! bien, restes-y! Et ne te mêle pas de ce qui ne te regarde en rien. On t’a pris pour ramer, rame. Et si tu laisses aller ta langue, il n’en résultera rien de bon. As-tu compris?
Une minute, le bateau chancela et s’arrêta. Les rames s’immobilisèrent dans l’eau bouillonnant autour d’elles, et Gavrilo s’agita avec inquiétude sur sa banquette.
--Rame!
Un rude juron secoua l’air. Gavrilo lança les rames. Le bateau, comme effrayé, avança par saccades rapides et nerveuses, fendant l’eau avec bruit.
--Mieux que ça!
Tchelkache s’était levé du gouvernail et, sans lâcher sa rame, il plongea ses yeux froids dans le visage pâle, aux lèvres tremblantes, de Gavrilo. Sinueux, penché en avant, il ressemblait à un chat prêt à sauter. On entendait un grincement furieux de dents et un bruit d’os.
--Qui va là?
Cette impérieuse question résonna sur la mer.
--Oh! diable, mais rame donc! sans bruit! je te tuerai, chien! rame donc! une, deux! Ose crier! Je te déchirerai!... sifflait Tchelkache.
--Vierge Marie, murmurait Gavrilo, tremblant et exténué par la peur et l’effort.
Le bateau vira avec souplesse; il nagea vers le port, où les falots se pressaient en un groupe multicolore et où se dessinaient les mâtures.
--Eh! Qui est-ce qui crie? demanda-t-on encore une fois. Maintenant, la voix était plus éloignée, Tchelkache fut rassuré.
--C’est toi même, l’ami, qui cries! dit-il dans la direction de l’appel. Et puis, il s’adressa à Gavrilo, qui murmurait toujours une prière.--Oui, frère, tu as eu de la chance. Si ces diables nous avaient poursuivis, c’eût été fini de toi. Entends-tu? Je t’aurais vite envoyé aux poissons...
Maintenant que Tchelkache parlait tranquillement et même avec bonhomie, Gavrilo, toujours tremblant de crainte, le supplia:
--Écoute, laisse-moi m’en aller! Au nom du Christ, laisse-moi. Dépose-moi quelque part. Aïe, aïe, aïe! Je suis perdu tout à fait! Pense à Dieu, laisse-moi. Que me veux-tu? je ne peux pas faire ces choses-là, je n’en ai jamais fait de pareilles. C’est la première fois, Seigneur! Je suis perdu! Comment as-tu fait, frère, pour me circonvenir? Dis? C’est un péché, tu perds mon âme!... Ah! quelle affaire!
--Quelle affaire? interrogea sévèrement Tchelkache. Parle, quelle affaire?
La terreur du gars l’amusait; il jouissait aussi de la sensation de pouvoir lui, Tchelkache, provoquer une telle épouvante.
--De sombres affaires, frère... Laisse-moi, pour Dieu. Que te suis-je? Ami...
--Tais-toi! Si je n’avais pas eu besoin de toi, je ne t’aurais pas emmené! As-tu entendu? Eh! bien, tais-toi!
--Seigneur! soupira, en sanglotant, Gavrilo.
--Assez!
Maintenant, Gavrilo ne pouvait plus s’arrêter et haletait lamentablement; il pleurait, se mouchait, s’agitait sur son banc, mais ramait fort, avec désespoir. Le bateau allait comme une flèche... De nouveau, sur leur chemin, se dressèrent les corps noirs des vaisseaux et le bateau se perdit entre eux, tournant comme une toupie dans les étroits chenaux qui les séparaient.
--Hé! toi, écoute: si quelqu’un nous adresse une question, tais-toi, si tu tiens à ta peau. As-tu compris?
--Hélas! soupira avec découragement Gavrilo, en réponse à cet ordre sévère, et il ajouta:--C’était mon destin d’être perdu!
--Ne hurle pas! chuchota Tchelkache.
Ces mots firent perdre à Gavrilo toute compréhension et il s’anéantit dans le pressentiment froid d’un malheur. Il plongeait machinalement les rames, les lançait derrière lui, puis les sortait de l’eau, les lançait encore et regardait obstinément ses chaussures d’écorce.
Le bruit endormi des vagues était sombre et effrayant. Voici le port... Derrière son mur de granit, on entendait des voix humaines, des clapotements d’eau, des chansons et de grêles sifflets.
--Arrête! chuchota Tchelkache. Lâche les rames! Appuie-toi des mains au mur! Doucement, diable!
Gavrilo, s’accrochant des mains à la pierre glissante, conduisit le bateau le long du mur. Il avançait sans bruit, effleurant de son bord la mousse gluante de la pierre.
--Arrête, donne les rames! Donne, ici! Et ton passeport, où l’as-tu mis? Dans ton sac? Donne-moi le sac! Plus vite!... Ça, mon ami, c’est pour que tu ne te sauves pas... Maintenant, je te tiens. Sans rames, tu aurais filé quand même; mais, sans ton passeport, tu n’oseras pas. Attends! Et souviens-toi que, si tu dis un mot, je te rattraperai, fût-ce au fond de la mer.
Et tout à coup, s’accrochant des mains à quelque chose, Tchelkache s’éleva dans l’air; il disparut sur le mur.
Gavrilo frémit... Ç’avait été si prompt! Il sentit comme se détacher et glisser de lui la maudite lourdeur et l’effroi qu’il éprouvait en présence de ce bandit moustachu et maigre... Fuir, maintenant?... Et, respirant avec liberté, il regarda autour de lui. A gauche s’élevait un bâtiment noir sans mâts, comme un immense cercueil vide et abandonné... Chaque coup de vague contre son flanc éveillait en lui un sourd écho, pareil à un profond soupir. A droite, sur l’eau, se traînait le mur humide du quai, comme un froid et lourd serpent. Derrière encore, on voyait des squelettes noirs, et devant, dans l’espace qui s’étendait entre le mur et ce cercueil, était la mer, silencieuse, déserte, avec des nuages noirs au-dessus d’elle. Et ces nuages avançaient lentement, énormes, lourds, puisant de l’obscurité leur terreur, et prêts à écraser l’homme de leur poids. Tout était froid, noir, de mauvais augure. Gavrilo eut peur. Cette crainte était maintenant plus grande que celle que lui imposait Tchelkache; elle étreignait la poitrine de Gavrilo dans un étroit embrassement, elle serrait au point d’en faire une masse misérable, clouée à la banquette du bateau.
Et autour, tout se taisait. Pas un son, sauf les soupirs de la mer; il semblait que ce silence allait être interrompu tout à coup par quelque chose d’effrayant, de furieusement bruyant, par quelque chose qui secouerait la mer jusqu’au fond, qui déchirerait les lourds troupeaux de nuages sombres sur le ciel, et jetterait dans le désert des flots toutes ces noires embarcations. Les nuages rampaient sur le ciel aussi lentement et d’un air aussi ennuyé qu’auparavant, mais il en sortait toujours plus de la mer, et on pouvait penser, en regardant le ciel, que lui aussi était une mer, seulement une mer irritée et renversée sur l’autre, endormie, paisible et unie. Les nuages ressemblaient à des vagues qui fonçaient sur la terre, de leurs crêtes grises; ils ressemblaient à des abîmes creusés par le vent entre les vagues, et à des lames naissantes que ne couvrait pas encore l’écume verdâtre de la fureur.
Gavrilo était écrasé par cette sombre tranquillité et cette beauté; il se rendit compte qu’il désirait revoir plus vite son maître. Et celui-ci ne revenait pas!... Le temps passait lentement, plus lentement que ne rampaient les nuages dans le ciel... Et la longueur du temps augmentait l’angoisse du silence... Mais voici que, derrière le mur, on entendit l’eau s’agiter, puis un frôlement, et quelque chose comme un chuchotement. Gavrilo crut mourir.
--Eh!... Tu dors? Prends! doucement! dit la voix sourde de Tchelkache.
Du mur descendait un objet cubique et lourd. Gavrilo le mit dans le bateau, puis un autre pareil. En travers du mur s’étendit la longue personne de Tchelkache. Les rames reparurent mystérieusement, puis le sac de Gavrilo tomba à ses pieds et Tchelkache essoufflé s’assit au gouvernail.
Gavrilo le regarda avec un sourire timide et joyeux.
--Est-tu fatigué? demanda-t-il.
--Un peu, sans doute, petit veau! Rame solidement, de toute ta force. Tu as un joli gain, frère! La moitié de l’affaire est faite. Maintenant, il ne reste qu’à passer inaperçu sous les yeux de ces diables, et puis tu pourras recevoir ton argent et filer chez ta Machka... Tu as une Machka, dis, petit?
--N-non!
Gavrilo peinait dur, sa poitrine travaillait comme un soufflet et ses bras comme des ressorts d’acier. L’eau grondait sous le bateau et la traînée bleue qui suivait la poupe était devenue plus large. Gavrilo se couvrait de sueur, mais il continuait à ramer de toute sa force. Après avoir éprouvé deux fois, dans cette nuit, une telle frayeur, il redoutait d’avoir à l’affronter encore et ne désirait qu’une chose: finir au plus tôt cette besogne maudite, descendre à terre et fuir cet homme, avant d’être tué par lui ou de se trouver en prison par sa faute. Il décida de ne pas lui parler, de ne le contredire en rien, d’exécuter tous ses ordres, et, s’il réussissait à se débarrasser de lui sans encombres, de faire chanter un Te Deum à Saint-Nicolas. Une ardente prière était prête à couler de sa poitrine. Mais il se retenait, soufflait comme un bateau à vapeur, et se taisait, jetant des regards en dessous à Tchelkache.
Et l’autre, sec, long, penché en avant, semblable à un oiseau qui s’apprête à voler, regardait dans l’obscurité, au-devant du bateau, avec ses yeux d’épervier. Remuant son nez crochu et féroce, il tenait d’une main le gouvernail et de l’autre tirait sa moustache, que faisait, à chaque instant, tressauter le sourire silencieux des lèvres minces. Tchelkache était content de sa réussite, de lui-même et de ce gars, si effrayé par lui et devenu son esclave. Il savourait d’avance la large fête du lendemain et maintenant il jouissait de sa force et de l’asservissement de ce jeune et frais garçon. Il le voyait peiner; il eut pitié de lui et voulut l’encourager.
--Eh! Dis donc! demanda-t-il doucement. As-tu eu très peur?
--N’importe!... soupira Gavrilo, et il toussa.
--Inutile maintenant de tant appuyer sur les rames. Maintenant, c’est fini. Il n’y a plus qu’un mauvais endroit à passer... Repose-toi.
Gavrilo s’arrêta docilement, essuya avec la manche de sa blouse la sueur de son visage et replongea les rames dans l’eau.
--C’est bon, rame plus légèrement. Pour que l’eau ne jase pas. Il y a une passe à franchir. Doucement, doucement! Ici, frère, sont des gens sérieux... Ils pourraient très bien s’amuser avec un fusil. Ils te mettraient une si belle bosse sur le front que tu n’aurais pas le temps de crier gare.
Le bateau filait sur l’eau presque sans faire de bruit. Seulement, des gouttes bleues tombaient des rames, et, quand elles touchaient la mer, à la place de leur chute s’allumait un instant une petite tache, bleue aussi. La nuit devenait toujours plus sombre et plus silencieuse. Le ciel ne ressemblait plus à une mer agitée: les nuages s’étaient étendus sur sa surface et l’avaient recouvert d’un rideau égal et lourd, abaissé sur la mer et immobile. La mer était plus tranquille, plus noire, elle exhalait plus fort son odeur chaude et salée et ne paraissait plus aussi large qu’avant.
--Ah! s’il pouvait seulement pleuvoir! murmura Tchelkache; nous filerions comme derrière un rideau.
A droite et à gauche du bateau, des bâtiments, des vaisseaux, immobiles, lugubres et noirs émergeaient de l’eau noire aussi. Sur l’un d’eux bougeait une lumière; c’était quelqu’un qui marchait avec une lanterne. La mer, caressant leurs flancs, semblait implorer sourdement et eux répondaient par un écho roulant et froid, comme s’ils discutaient et refusaient de céder.
--La douane! chuchota Tchelkache.
Depuis le moment où il avait donné l’ordre à Gavrilo de ramer doucement, le gars éprouvait de nouveau un sentiment d’attente excitée. Il se tendait en avant, vers l’obscurité, et il lui semblait qu’il grandissait; ses os et ses veines se tiraient avec une sourde douleur; sa tête, pleine d’une pensée unique, lui faisait mal, la peau de son dos frémissait, et dans ses jambes s’enfonçaient de petites aiguilles aiguës et froides. Les yeux lui cuisaient à force d’avoir trop longtemps regardé dans le noir d’où il s’attendait à voir surgir quelqu’un qui leur crierait: «Arrêtez, voleurs!»
Maintenant, quand Tchelkache murmura: «La douane!» Gavrilo sursauta: une pensée âpre, brûlante traversa son être et pinça ses nerfs crispés; il voulut crier, appeler au secours... Il avait déjà ouvert la bouche et s’était soulevé sur sa banquette. Il avança la poitrine, aspira profondément, ouvrit la bouche; mais tout à coup, terrassé par la frayeur qui le frappa comme un fouet, il ferma les yeux et tomba de son siège.
... En avant du bateau, au loin sur l’horizon, avait jailli de l’eau noire une immense épée d’un bleu flamboyant. Elle s’était élevée, avait fendu l’obscurité de la nuit; sa lame glissa sur les nuages et coucha sur le sein de la mer une large raie bleue. Et, dans cette raie lumineuse, sortirent de l’obscurité les vaisseaux jusqu’alors invisibles, noirs, silencieux, tendus de la luxueuse ombre nocturne. On eût dit qu’ils avaient longtemps été au fond de la mer, entraînés là par la force puissante d’une tempête, et que, maintenant, ils surgissaient pour obéir à l’épée de feu enfantée par la mer. Ils s’élevaient pour regarder le ciel et tout ce qui était au-dessus de l’eau... Leurs agrès embrassaient les mâts et semblaient des algues marines, sorties de l’eau avec ces noirs géants qu’elles recouvraient de leurs mailles. Et puis, l’extraordinaire épée bleue se souleva de nouveau, fendit encore la nuit et se coucha dans une autre direction. Et de nouveau, à l’endroit où elle reposait, apparaissaient des squelettes de navires, jusqu’alors invisibles.
Le bateau de Tchelkache s’arrêta et se balança sur l’eau, comme pris d’hésitation. Gavrilo restait étendu au fond du bateau, se couvrant le visage avec ses mains, et Tchelkache le poussa de sa rame, sifflant furieusement, mais tout bas.
--Imbécile, c’est le croiseur de la douane... C’est la lanterne électrique! Lève-toi, bûche! On va jeter la lumière sur nous! Tu vas nous perdre, diable, toi et moi!
Quand une fois le bout tranchant de la rame se fut abaissé plus fort sur le dos de Gavrilo, celui-ci se dressa, n’osant toujours pas ouvrir les yeux, s’assit sur la banquette et, saisissant à tâtons les rames, fit avancer le bateau.
--Doucement, ou je te tue! Doucement! Imbécile, que le diable t’emporte! De quoi t’es-tu effrayé? Dis? Une lanterne et une glace. Voilà tout! Doucement avec les rames, mauvais diable!... On incline la glace comme on veut et on éclaire la mer pour voir s’il n’y rôde pas des gens de notre espèce. On surveille la contrebande... Nous sommes hors d’atteinte; ils sont déjà loin. N’aie pas peur, garçon, nous sommes saufs! Maintenant, nous...
Tchelkache regarda, triomphant, autour de lui.
--Certes, nous sommes saufs. Ouf!... tu as de la chance, bûche pourrie!
Gavrilo se taisait et ramait; en respirant lourdement, il regarda de côté l’endroit où s’élevait et s’abattait encore cette épée de feu. Il ne pouvait toujours pas croire que ce n’était, comme le disait Tchelkache, qu’une lanterne à réflecteur. La froide lumière bleue qui fendait l’obscurité éveillait des reflets argentés sur la mer; elle avait quelque chose d’inexplicable, et Gavrilo retomba dans l’hypnose d’une frayeur triste. Le pressentiment d’un malheur oppressait de nouveau sa poitrine. Il ramait comme une machine et courbait les épaules comme s’il attendait un coup d’en haut, et il se sentait vide de tout désir, vide et sans âme. Les émotions de cette nuit avaient rongé tout ce qu’il possédait d’humain.
Et Tchelkache triomphait de plus belle: succès complet! Ses nerfs, habitués aux secousses, s’étaient déjà tranquillisés. Sa moustache frémissait voluptueusement et, dans ses yeux, s’allumait une flamme avide. Il se sentait à merveille, sifflait entre ses dents, aspirait profondément l’air humide de la mer, jetait des regards à droite et à gauche et souriait avec bonhomie quand ses yeux retombaient sur Gavrilo.
Le vent passa et réveilla la mer qui se mit à jouer de ses mille petites vagues. Les nuages devinrent plus minces et plus transparents, bien qu’ils couvrissent tout le ciel. Le vent, encore léger, se promenait librement sur toute la surface de la mer, mais les nuages étaient immobiles et semblaient ruminer une pensée grise et ennuyée.
--Allons, frère, reviens à toi, il est temps! On dirait qu’on t’a secoué l’âme de la peau; il ne reste qu’un sac avec des os. Ami chéri! Nous tenons le bon bout, eh?...
Gavrilo était content d’entendre une voix humaine, bien que ce fût Tchelkache qui parlât.
--J’entends, dit-il très bas.
--C’est bon, mie de pain!... assieds-toi au gouvernail, je prendrai les rames; tu es fatigué, dis?
Gavrilo changea machinalement de place, et, lorsque Tchelkache s’aperçut qu’il vacillait sur ses jambes, il le plaignit encore plus profondément et lui tapa sur l’épaule.
--N’aie pas peur! Tu as un bon bénéfice. Je te payerai bien, frère. Veux-tu avoir vingt-cinq roubles, hein?
--Je... n’ai besoin de rien. Pourvu que nous arrivions à la terre!
Tchelkache fit un mouvement du bras, cracha et se mit à ramer; ses longs bras lançaient très loin derrière lui les avirons.
La mer s’était réveillée. Elle jouait avec ses petites vagues, les faisait naître, les ornait d’une frange d’écume, les poussait les unes sur les autres et les brisait en poussière. L’écume, en fondant, grésillait et soupirait, et tout, alentour, était rempli de bruit musical et de clapotement. L’obscurité paraissait s’animer.
--Eh bien! raconte un peu... commença Tchelkache. Tu retourneras au village, tu te marieras, tu commenceras à labourer, à ensemencer, ta femme te donnera beaucoup d’enfants, vous manquerez de pain, et tu te décarcasseras toute ta vie?... Et alors... est-ce donc si doux?
--Quelle douceur peut-il y avoir à ça? dit timidement et en frémissant Gavrilo. Que faire?
Par endroits, les nuages étaient déchirés par le vent et, à travers les trous, regardait le ciel bleu avec, dessus, quelques étoiles. Reflétées par la mer joueuse, ces étoiles sautaient sur les vagues, tantôt disparaissant, tantôt brillant de nouveau.
--Plus à gauche! dit Tchelkache. Nous sommes bientôt arrivés. Oui!... Fini! Le travail a été bon. Vois-tu, une seule nuit,--et cinq cents roubles de gagnés! Dis, est-ce bon?
--Cinq cents roubles! reprit avec méfiance Gavrilo, mais il s’effraya aussitôt et demanda bien vite, en poussant du pied les ballots au fond du bateau:--Qu’est-ce que ces affaires?
--C’est de la soie. Une chose chère. Si on la vendait à son véritable prix, il y en aurait pour mille roubles. Mais je ne renchéris pas... Adroit, tout ça, hein?
--Est-il possible? interrogea Gavrilo. Si j’en avais autant, moi!
Il soupira au souvenir de la campagne, de son misérable train de vie, de ses peines, de sa mère et de toutes ces choses lointaines et chères pour lesquelles il était allé travailler, pour lesquelles il avait tant souffert cette nuit. Une onde de souvenir l’enveloppa: il revit son village, sur une pente, avec, au bas, la rivière cachée par les bouleaux, les saules, les sorbiers et les merisiers... Cette vision souffla en lui quelque chaleur et le soutint un peu.
--Dieu que ce serait bien! soupira-t-il tristement.
--Oui! je m’imagine que tu sauterais vite en wagon et,--bonsoir! Et comme les filles t’aimeraient, au village! Tu n’aurais qu’à choisir. Tu te construirais une isba neuve... Mais, pour une isba, il n’y aurait peut-être pas assez...
--Ça, c’est juste... Une isba, non, chez nous le bois est trop cher.
--N’importe, tu aurais réparé celle que tu as. Possèdes-tu un cheval?
--Un cheval? oui, il y en a un, mais très vieux, diable!
--Alors, un cheval, un bon cheval! Une vache... des brebis... de la volaille... hein?
--Pourquoi dis-tu ça? Si seulement!... Ah! Seigneur, comme j’aurais vécu!
--Oui, frère, la vie ne serait pas mauvaise... Moi aussi, je m’y connais un peu à ces choses-là. J’ai eu aussi un nid à moi. Le père était un des plus riches paysans du village.