Chapter 15 of 19 · 3979 words · ~20 min read

Part 15

Tchelkache ramait lentement. Le bateau dansait sur les vagues, qui venaient agacer ses bords; il avançait à peine sur la mer sombre qui jouait toujours plus fort. Les deux hommes rêvaient, balancés sur l’eau, et regardaient vaguement autour d’eux. Au début, Tchelkache avait parlé à Gavrilo du village afin de le tranquilliser un peu et de le remettre de son émotion. Il parlait en souriant, d’un air sceptique, dans sa moustache, mais plus tard, à force de lui donner la réplique et de lui rappeler les joies champêtres dont il était lui-même depuis longtemps désabusé, qu’il avait oubliées jusqu’à ce moment, il se laissa entraîner et, au lieu de faire parler le gars, il se mit, sans s’en apercevoir, à pérorer lui-même:

--L’essentiel dans la vie du paysan, frère, c’est la liberté. Tu dois être ton propre maître. Tu as ta maison: elle ne vaut pas cher, mais elle est à toi. Tu possèdes une terre, une seule poignée peut-être, mais elle est à toi. Ta poule est à toi, ton œuf, ta pomme. Tu es roi sur ta terre. Et puis, il faut de l’ordre... Le matin, à peine levé, tu dois te mettre à l’ouvrage. Au printemps c’est une chose, en été une autre, en automne, en hiver une autre encore. Où que tu aies été, tu reviens toujours dans ta maison. La tiédeur, le repos!... Tu es roi, dis?

Tchelkache s’était enthousiasmé à cette longue énumération des privilèges et des droits du paysan, oubliant seulement de parler des devoirs.

Gavrilo le regardait avec curiosité et s’enthousiasmait aussi. Pendant la durée de cette conversation, il avait déjà eu le temps d’oublier à qui il avait affaire; il ne voyait qu’un paysan comme lui, collé, attaché à la terre par le travail, par plusieurs générations de laboureurs, par des souvenirs d’enfance, mais qui s’était volontairement éloigné d’elle et de ses soucis, et qui subissait maintenant le châtiment de son coup de tête.

--Oui, frère, c’est juste! Ah! comme c’est juste! Voilà, prends ton cas, par exemple: qu’es-tu, maintenant, sans la terre? Ah! frère, la terre est comme une mère: on ne l’oublie pas pour longtemps.

Tchelkache redevint lui-même. Il sentit l’agaçante brûlure à la poitrine qui le prenait toujours quand son amour-propre de sans-souci follement audacieux était froissé, surtout quand l’offenseur n’avait aucun prix à ses yeux.

--Le voilà parti! s’écria-t-il avec férocité. Tu t’imagines peut-être que je parle sérieusement... Je vaux plus cher que ça, va!

--Mais, drôle de corps! répondit Gavrilo, de nouveau intimidé, est-ce de toi que je parle? Il y en a beaucoup comme toi!... Eh! Dieu, ce qu’il y a de gens malheureux sur terre, de vagabonds!...

--Reprends les rames, phoque! commanda brièvement Tchelkache, retenant tout un flot de jurons ardents qui lui montaient au gosier.

Ils changèrent encore de place. Tchelkache en escaladant les ballots pour regagner le gouvernail, éprouva un désir aigu de donner à Gavrilo une bonne claque qui le fît voler par-dessus bord et, en même temps, il n’eut pas la force de le regarder en face.

La courte conversation s’était tue; mais maintenant le silence même de Gavrilo avait pour Tchelkache une odeur du village. Il pensait au passé et oubliait de diriger son bateau que les vagues avaient fait tourner et qui maintenant s’en allait en pleine mer. Les vagues paraissaient comprendre que cet esquif n’avait pas de but et, le faisant tressauter, elles jouaient, légères, allumant toujours leurs feux bleus sous les rames. Et devant Tchelkache défilaient rapidement des tableaux du passé, si lointain déjà, séparé du présent par un mur de onze années de vagabondage. Il se revit enfant, il revit le village, sa mère, haute en couleur, grasse, aux bons yeux gris,--son père, géant à barbe fauve, au visage sévère,--lui-même fiancé,--sa femme Amphissa aux yeux noirs, à la longue natte, potelée, molle, gaie... Et puis, le voilà, lui, beau soldat de la garde; et de nouveau son père, déjà grisonnant et courbé par le travail, et sa mère, ridée, affaissée à terre. Comme on lui avait fait fête au village quand il était revenu après le service! Comme le père était fier de son Grégori, moustachu, robuste soldat, coq du village!... La mémoire, ce fléau des malheureux, anime jusqu’aux pierres du passé et, jusque dans le poison bu naguère, ajoute des gouttes de miel, et tout cela seulement pour achever l’homme par la conscience de ses fautes et pour détruire en son âme la foi dans l’avenir, en lui faisant trop aimer le passé.

Tchelkache était enveloppé d’une bouffée apaisante d’air natal, qui lui apportait les douces paroles de sa mère, les discours sensés de son père, le sévère paysan, bien des sons oubliés et des odeurs savoureuses de la terre, dégelée au printemps, ou bien fraîchement labourée, ou enfin couverte de jeune blé, vert comme l’émeraude et soyeux... Alors, il se sentit dérouté, déchu, pitoyable et solitaire, sans attaches aucunes et rejeté de l’ordre de la vie où avait été formé le sang qui coulait dans ses veines.

--Hé! Où donc allons-nous? demanda tout à coup Gavrilo.

Tchelkache tressaillit et se retourna avec le regard inquiet d’un fauve.

--Ah! diable!... N’importe... Rame plus serré... nous arrivons.

--Tu songeais? demanda en souriant Gavrilo.

Tchelkache le fouilla des yeux. Le gars était complètement revenu à lui; tranquille, gai, il semblait même triomphant. Il était très jeune, toute sa vie lui appartenait. C’était mauvais! Mais peut-être la terre le retiendrait-elle! Quand Tchelkache eut cette pensée, il se sentit plus triste encore et, en réponse à la question de Gavrilo, il grogna avec humeur:

--Je suis fatigué!... et ça danse!...

--Ça danse, bien sûr!... Ainsi, maintenant, nous ne nous ferons pas pincer avec ceci?

Gavrilo poussa du pied les ballots.

--Non, sois tranquille. Je vais tout de suite le livrer et recevoir l’argent. Oui!

--Cinq cents?

--Pas moins, probablement...

--C’est une somme!... Si je l’avais, moi, pauvre gueux! J’en aurais chanté une chanson.

--Au village...

--Bien sûr! sans tarder...

Et Gavrilo se laissa emporter par son imagination. Tchelkache paraissait écrasé. Ses moustaches pendaient; son côté droit, battu par les vagues, était mouillé, ses yeux s’étaient enfoncés, avaient perdu leur éclat. Il était pitoyable et lourd. Tout ce qu’il tenait de l’oiseau de proie avait disparu, laissant la place à une songerie humiliée qui apparaissait dans les plis mêmes de sa blouse sale...

--Je suis bien fatigué, moulu!

--Nous arrivons... Voilà.

Tchelkache fit brusquement virer le bateau et le dirigea vers quelque chose de noir qui sortait de l’eau.

Le ciel était tout couvert de nuages et la pluie tomba, fine, serrée, sonnant joyeusement sur les crêtes des vagues.

--Arrête!... Doucement! commanda Tchelkache.

La barque heurta de l’avant le corps d’un vaisseau.

--Dorment-ils, les diables? grogna Tchelkache, en attrapant de sa gaffe des cordes qui descendaient du bord.--L’échelle n’est pas baissée. Cette pluie, par-dessus le marché... Comme s’il ne pouvait pleuvoir plus tôt! Eh! éponges que vous êtes! eh!

--C’est Selkache? demanda d’en haut un murmure caressant.

--Baisse l’échelle, allons!

--Bonjour, Selkache.

--Baisse l’échelle, diable fumé! rugit Tchelkache.

--Oh! qu’il est méchant aujourd’hui... Eh! Oh!

--Monte, Gavrilo! ordonna Tchelkache à son compagnon.

Au bout d’une minute, il se trouvèrent sur le pont, où trois sombres personnages barbus, qui causaient avec animation dans une langue bizarre et épineuse, regardaient par-dessus bord le bateau de Tchelkache. Un quatrième, enveloppé dans une longue robe, s’avança vers Tchelkache, lui serra la main en silence et jeta un regard méfiant à Gavrilo.

--Prépare l’argent pour demain matin, dit brièvement Tchelkache. Maintenant, je vais dormir. Gavrilo, allons. As-tu faim?

--J’ai sommeil, répondit Gavrilo.

Au bout de cinq minutes, il ronflait déjà sur le pont sale du bateau, et Tchelkache, assis à côté de lui, essayait à son pied une botte qui traînait. Crachant de côté, il sifflait entre ses dents tristement et avec colère. Puis il s’étendit à côté de Gavrilo, sans ôter de son pied la botte, mit ses mains sous sa nuque et examina attentivement le pont en remuant ses lèvres moustachues.

Le bateau se balançait sur l’eau joyeuse; du bois grinçait lamentablement on ne savait où, la pluie tombait mollement sur le pont, les vagues frappaient les flancs... Tout était triste et résonnait comme le chant berceur d’une mère qui n’a plus d’espoir dans le bonheur de son fils.

Tchelkache, les dents découvertes, souleva la tête, regarda autour de lui... et, après avoir murmuré quelques mots, se recoucha... Ses jambes ouvertes le faisaient ressembler à d’immenses ciseaux.

* * * * *

Il se réveilla le premier, eut un mouvement d’inquiétude, puis se tranquillisa subitement et regarda Gavrilo qui dormait encore. Le gars ronflait et, dans son sommeil, souriait à quelque chose, de toute sa face enfantine et hâlée.

Tchelkache soupira et grimpa le long d’une étroite échelle de cordes. Dans l’ouverture de la trappe s’encadrait un morceau de ciel plombé. Il faisait clair, mais le temps d’automne était lugubre et gris.

Tchelkache reparut après deux heures d’absence. Son visage était rouge, sa moustache crânement retroussée; sur ses lèvres rayonnait un sourire gai et bon enfant. Il était chaussé de hautes bottes solides, vêtu d’une jaquette, d’un pantalon de cuir, et ressemblait à un chasseur. Tout le costume, un peu râpé, mais en bon état encore et lui allant bien, le faisait paraître plus large, dissimulait ce qu’il avait de trop anguleux et lui donnait un air martial.

--Eh! petit veau, lève-toi! dit-il en poussant Gavrilo du pied.

Celui-ci sursauta et, ne le reconnaissant pas de prime abord, fixa sur lui des yeux ternes. Tchelkache éclata de rire.

--Comme tu es fait!... s’écria enfin Gavrilo avec un large sourire. Tu es devenu un monsieur!

--Ça se fait vite chez nous! Quel poltron tu es! Aïe, aïe! Combien de fois t’es-tu préparé à mourir, dans la nuit d’hier, hein? Dis...

--Mais, vois-tu, c’est ma première affaire de ce genre! On peut y perdre son âme pour le reste de ses jours!

--Irais-tu encore une fois?

--Encore? mais il faut voir pour quels bénéfices? Voilà.

--Deux cents.

--Deux cents, dis-tu? Oui, j’irais.

--Arrête!... Et ton âme?

--Peut-être ne la perdrais-je pas! dit en souriant Gavrilo. Et on deviendrait un homme pour le reste de ses jours!

Tchelkache éclata de rire.

--C’est bon, assez plaisanter! Nageons vers la grève. Apprête-toi.

--Moi? mais je suis prêt...

Ils se remirent en bateau, Tchelkache au gouvernail, Gavrilo aux rames.

Le ciel gris est tout tendu de nuages; la mer, d’un vert trouble, joue avec leur embarcation, la fait sauter sur ses vagues encore petites, qui jettent dedans des gouttes claires et salées. Devant la proue du bateau, très loin, apparaît la ligne jaune de la plage sablonneuse; derrière la quille, est la libre et joueuse mer, toute creusée par des troupeaux de vagues qui courent, déjà parées de leur superbe frange d’écume. Au loin, il y a des vaisseaux qui se balancent sur le sein de la mer et, à gauche, toute une forêt de mâts et les masses blanches des maisons de la ville. De là coule sur la mer un bruit sourd, qui roule avec le bruit des vagues et crie une musique belle et retentissante... Et sur tout cela s’étend un mince voile de brouillard qui éloigne les objets les uns des autres.

--Eh! il y aura une belle danse ce soir! fit Tchelkache en indiquant la mer d’un mouvement de la tête.

--Une tempête? demanda Gavrilo. Il labourait puissamment la mer avec ses rames. Il était trempé de la tête aux pieds par les gouttes que le vent chassait.

--Éhé! affirma Tchelkache.

Gavrilo le regarda avec curiosité.

--Combien t’a-t-on donné? demanda-t-il enfin, voyant que Tchelkache ne se disposait pas à parler.

--Voilà! dit Tchelkache. Il tendit à Gavrilo quelque chose qu’il tira de sa poche.

Gavrilo vit des billets multicolores, et tout revêtit à ses yeux les couleurs de l’arc-en-ciel.

--Eh!... Et moi qui pensais que tu te vantais! Combien?

--Cinq cent quarante!... Est-ce adroit?

--Certes!... murmura Gavrilo, reconduisant d’un regard avide les cinq cent quarante roubles de nouveau disparus dans la poche. Eh! si c’était à moi!--et il soupira d’un air abattu.

--Nous ferons la fête, petit! s’écria, avec enthousiasme, Tchelkache! N’aie pas de craintes: je te paierai, frère... Je te donnerai quarante roubles! Hein? es-tu content? Veux-tu ton argent tout de suite?

--Si tu ne le regrettes pas... eh! bien... j’accepte!

Gavrilo tremblait d’attente et d’un sentiment aigu qui lui suçait la poitrine.

--Hahaha! poupée du diable! tu acceptes? Prends, frère, je t’en prie! je t’en supplie, prends! Je ne sais pas où mettre tout cet argent; débarrasse-moi, tiens!

Tchelkache tendit à Gavrilo quelques billets de dix roubles. L’autre les prit, d’une main mal assurée, jeta les rames et se mit à cacher son butin dans sa blouse, pinçant avidement les yeux et aspirant l’air bruyamment comme s’il buvait quelque chose de chaud. Tchelkache le regardait avec ironie. Et Gavrilo avait ressaisi les rames; il manœuvrait nerveusement, en hâte, les yeux baissés, comme s’il avait peur. Ses épaules et ses oreilles frémissaient.

--Dieu, que tu es avide! ce n’est pas bien. Du reste, pour un paysan...

--Ce qu’on peut faire avec de l’argent! s’écria Gavrilo, qui s’allumait tout à coup de passion. Et il se mit à parler, d’une manière hachée, hâtive, comme poursuivant une idée et attrapant les mots au vol, de la vie de campagne avec et sans argent: Respect, aisance, liberté, gaieté...

Tchelkache l’écoutait attentivement, avec une mine sérieuse et des yeux pleins de secrètes pensées. Par moments, il souriait d’un air joyeux.

--Nous y sommes! fit-il enfin.

Une vague s’empara du bateau et le lança adroitement sur le sable.

--Fini, fini, fini tout à fait! Il faut tirer le bateau plus loin, pour que la mer ne le reprenne pas. On viendra le chercher. Et maintenant, adieu. La ville est à huit verstes. Tu retournes à la ville, hein?

Sur le visage de Tchelkache rayonnait toujours un sourire rusé et bon enfant; il avait l’air de préparer quelque chose d’agréable pour lui-même, et d’inattendu pour Gavrilo. La main dans la poche, il faisait bruire des billets de banque.

--Non, je n’irai pas... Je...

Gavrilo étouffait et s’étranglait. En lui s’agitait une tempête de désirs, de paroles, de sentiments qui s’entre-dévoraient. Il brûlait comme du feu.

Tchelkache le regardait avec étonnement.

--Qu’est-ce qui te prend? demanda-t-il.

--Ce n’est rien...

Mais le visage de Gavrilo rougissait et puis devenait gris. Le gars piétinait sur place, comme s’il voulait se jeter sur Tchelkache, ou bien comme s’il était déchiré par quelque désir difficile à réaliser.

Tchelkache éprouva un malaise à la vue de cette excitation. Il se demandait sous quelle forme elle allait éclater.

Gavrilo se mit à rire, d’un rire étrange, pareil à un sanglot. Sa tête était baissée, de sorte que Tchelkache ne pouvait voir l’expression de son visage; il apercevait seulement les oreilles de Gavrilo, tantôt rouges, tantôt pâles.

--Va au diable! s’écria Tchelkache avec un un geste de la main. Serais-tu amoureux de moi? Dis?... Le voilà qui minaude comme une fille. Es-tu navré de me quitter? Eh! nourrisson, parle, sinon je m’en vais!

--Tu t’en vas? cria Gavrilo d’une voix sonore. La plage, déserte et sablonneuse, trembla à ce cri, et les vagues de sable, amenées par les vagues de la mer, parurent frémir. Tchelkache aussi frémit. Tout à coup Gavrilo s’arracha de sa place et se jeta aux pieds de Tchelkache, lui étreignit les jambes de ses deux bras, et l’attira à lui. Tchelkache s’ébranla, s’assit lourdement dans le sable et, grinçant des dents, fendit l’air de son long bras au poing fermé. Mais il n’eut pas le temps de frapper, arrêté par le regard confus et suppliant de Gavrilo.

--Ami! Donne-moi... cet argent! Donne, au nom du Christ. Quel besoin en as-tu? Ce n’est qu’une nuit... une seule nuit... Et moi, cela me prendrait des années... Donne... Je prierai pour toi... toujours... dans trois églises... pour le salut de ton âme... Tu le jetterais au vent, et moi, je le mettrai dans la terre. Ah! donne-moi cet argent. Dis, qu’en feras-tu?... Y tiens-tu tant?... Une nuit... et te voilà riche! Fais une bonne action! Tu es perdu, toi!... Tu ne trouveras pas ta voie, tandis que moi!... Ah! donne-le-moi!

Tchelkache, effrayé, surpris et furieux, rejeté en arrière, assis sur le sable et s’y appuyant des deux mains, se taisait et regardait, avec des yeux sortis effroyablement des orbites, le gars qui lui mettait sa tête sur les genoux et chuchotait, en haletant, ses supplications. Tchelkache le repoussa enfin, sauta sur ses pieds et, fourrant la main dans sa poche, jeta à Gavrilo les billets multicolores.

--Tiens, chien, avale! cria-t-il, tremblant de fureur, de pitié aiguë et de haine envers cet esclave avide. Et, ayant jeté l’argent, il se sentit un héros. L’audace rayonnait dans ses yeux, dans toute sa personne.

--Moi-même je voulais te donner plus. Tu m’avais fait pitié hier... Je pensais au village. Je me disais: «Venons en aide à ce gars.» J’attendais pour voir ce que tu ferais, si tu me demanderais ou non. Et toi, eh! guenille, mendiant!... Est-ce qu’on peut se mettre dans un état pareil pour de l’argent... se martyriser ainsi? Imbéciles, diables avides, qui s’oublient... qui se vendraient pour cinq copeks, hein?

--Ami... que le Christ te protège! Qu’ai-je donc à présent? Quoi? Des milliers?... Je suis maintenant un richard! glapissait Gavrilo dans son enthousiasme, tout frémissant et cachant l’argent dans sa blouse. Ah! cher homme!... Je n’oublierai jamais! jamais! Et je dirai à ma femme et à mes enfants de prier pour toi.

Tchelkache écoutait ces cris de joie, regardait ce visage rayonnant et dénaturé par cette frénésie avide; il sentait que lui-même, le voleur et le vagabond, arraché à tout ce qui lui était proche, ne deviendrait jamais aussi rapace, vil, égaré. Jamais il ne serait tel! Cette pensée et cette sensation, en lui donnant la conscience de sa liberté et de son audace, le retenaient auprès de Gavrilo sur le bord désert de la mer.

--Tu m’as rendu heureux! criait Gavrilo et, s’emparant de la main de Tchelkache, il se la fourrait contre le visage.

Tchelkache se taisait et montrait les dents comme un loup. Gavrilo continuait son épanchement.

--Quelle idée m’est venue! Nous nagions ici... j’ai vu l’argent... Je me disais: «Si je lui donnais»... à toi... «un coup de rame... un seul! L’argent serait à moi; lui, je le jetterais à la mer»... toi, tu comprends? Qui s’apercevrait de ta disparition? Et si on te trouve, on ne fera pas d’enquête: qui, comment, pourquoi l’a-t-on tué? Tu n’es pas un homme pour lequel en ferait du bruit! Tu es inutile sur terre! Qui prendrait ton parti? Voilà! hein?

--Rends l’argent! rugit Tchelkache en saisissant Gavrilo à la gorge.

Gavrilo se débattit, une fois, deux fois... mais l’autre bras de Tchelkache s’enroula comme un serpent autour de lui... Un bruit de toile déchirée,--et Gavrilo gisait à terre, avec des yeux fous, attrapant l’air avec ses mains et agitant les jambes. Tchelkache, droit, sec, comme un fauve, montrait les dents d’un air méchant, riait d’un rire serré, âpre, et sa moustache sautait nerveusement sur son visage anguleux et aigu. Jamais, de toute sa vie, il n’avait reçu de coup si douloureux, et jamais sa fureur n’avait été plus grande.

--Eh! quoi, es-tu heureux maintenant? demanda-t-il, à travers son rire, à Gavrilo, et, lui tournant le dos, il s’en alla dans la direction de la ville. Mais il n’avait pas fait deux pas que Gavrilo, se courbant comme un chat, mit un genou à terre et, prenant un large élan, lui jeta une pierre ronde, criant avec rage:

--U-une!

Tchelkache gémit, porta ses mains à sa nuque et se balança en avant, puis se retourna du côté de Gavrilo et tomba le visage contre le sable. Il bougea une jambe, essaya de soulever la tête et se raidit, vibrant comme une corde tendue. Alors, Gavrilo se prit à courir au loin, là-bas, vers l’ombre d’un nuage échevelé qui pendait sur la steppe brumeuse. Les vagues bruissaient, courant sur le sable, se fondant avec lui et courant encore. L’écume sifflait, les gouttes de l’eau volaient dans l’air.

La pluie tomba. Rare au commencement, elle devint vite serrée, lourde, et coula du ciel en minces filets. Ils s’entrecroisaient, formant un réseau qui masqua aussitôt le lointain de la steppe et le lointain de la mer. Longtemps on ne vit rien que la pluie et ce long corps, couché sur le sable près de la mer... Mais voici que, de la pluie, réapparut Gavrilo, courant; il volait comme un oiseau. Il s’approcha de Tchelkache, tomba à genoux devant lui et se mit à le retourner sur la terre. Sa main plongea dans une glu chaude et rouge. Il trembla et s’écarta, le visage pâle et fou.

--Frère, lève toi! chuchotait-il dans le bruit de la pluie à l’oreille de Tchelkache.

Tchelkache revint à lui et, repoussant Gavrilo, dit d’une voix enrouée:

--Va-t’en!

--Frère, pardonne: c’est le diable qui m’a tenté... continuait Gavrilo, tremblant, baisant la main de Tchelkache.

--Va, va-t’en! grogna l’autre.

--Remets-moi mon péché! Ami... pardonne!

--Va-t’en, va-t’en au diable! cria tout à coup Tchelkache qui s’assit sur le sable. Son visage était pâle, méchant; ses yeux troubles se fermaient comme s’il avait très sommeil... Que veux-tu encore? Tu as fait ton affaire... et va-t’en! File!

Et il voulut pousser du pied Gavrilo, anéanti de douleur, mais il n’y réussit pas et serait tombé si Gavrilo ne lui avait soutenu les épaules. Le visage de Tchelkache était maintenant au niveau de celui de Gavrilo. Tous deux étaient pâles, misérables et effrayants.

--Fi!

Tchelkache cracha dans les yeux grands ouverts de son ouvrier.

L’autre s’essuya humblement avec sa manche et murmura:

--Fais ce que tu veux... Je ne répondrai pas un mot. Pardonne-moi, au nom du Christ!

--Nigaud, qui ne sais même pas voler! cria Tchelkache avec mépris. Il arracha sa chemise sous sa veste et, sans rien dire, grinçant seulement des dents, se mit à se bander la tête.

--As-tu pris l’argent? demanda-t-il enfin.

--Je ne l’ai pas pris, frère, je n’en veux pas! Il porte malheur!

Tchelkache fourra la main dans la poche de sa veste, retira la liasse des billets, en remit un dans sa poche et jeta tout le reste à Gavrilo.

--Prends et détale!

--Je ne puis le prendre... je ne puis! Pardonne!

--Prends, je te dis! rugit Tchelkache, roulant effroyablement les yeux.

--Pardonne-moi! Alors, je le prendrai... dit timidement Gavrilo, et il tomba aux pieds de Tchelkache sur le sable humide, que la pluie arrosait généreusement.

--Tu mens, nigaud, tu le prendras tout de suite! dit avec assurance Tchelkache et, lui soulevant la tête par les cheveux, avec effort, il lui fourra l’argent au visage.--Prends, prends! Ce n’est pas pour rien que tu as travaillé! N’aie pas honte d’avoir failli assassiner un homme! Pour des gens comme moi, personne ne réclame. On dira plutôt merci quand on l’apprendra. Tiens, prends! Personne ne saura ton action, et elle mérite pourtant une récompense! Voilà.

Gavrilo vit que Tchelkache riait, et il éprouva un soulagement. Il serra l’argent dans sa main.

--Frère! me pardonneras-tu? Tu ne veux pas? Dis? suppliait-il avec des larmes.

--Petit frère! dit, en le contrefaisant, Tchelkache qui se dressait sur ses jambes chancelantes. Pourquoi te pardonner? Il n’y a pas de quoi. Aujourd’hui c’est toi, demain ce sera moi...

--Ah! frère, frère! soupira douloureusement Gavrilo, en hochant la tête.

Tchelkache était debout devant lui et souriait étrangement; le linge, sur sa tête, rougissant peu à peu, devenait semblable à un bonnet turc.

La pluie tombait à torrents. La mer se plaignait sourdement et les vagues battaient contre la plage, furieuses maintenant et courroucées.

Les deux hommes se taisaient.

--Adieu! dit avec une froide ironie Tchelkache.

Il trébuchait, ses jambes tremblaient et il portait bizarrement sa tête comme s’il avait peur de la perdre.

--Pardon, frère! dit encore une fois Gavrilo.