Chapter 8 of 19 · 3967 words · ~20 min read

Part 8

Vassili hurlait après elle et grinçait des dents. Malva, en marchant, s’appliquait à mettre ses pieds dans les empreintes profondes des pieds de Vassili, et, quand elle y avait réussi, elle les effaçait soigneusement. Elle alla ainsi jusqu’aux tonneaux, où Serejka la reçut avec cette question:

--Eh bien, l’as-tu reconduit?

Elle fit de la tête un signe d’affirmation et s’assit à côté de lui. Et Iakov la regardait et souriait doucement, remuant les lèvres comme s’il disait des choses que lui seul entendait.

--Et quand tu l’eus reconduit, l’as-tu pleuré? continua Serejka.

--Quand iras-tu là-bas, au cap? questionna-t-elle à son tour, en indiquant la mer d’un mouvement de la tête.

--Ce soir.

--J’irai avec toi.

--Bravo! J’aime ça.

--Et moi aussi, j’irai! déclara Iakov.

--Qui t’invite? fit Serejka, en pinçant les yeux.

Un son de cloche, grêle et fêlé, retentit: l’appel au travail. Les sons se pressaient dans l’air, les uns après les autres, comme s’ils craignaient d’être en retard, de mourir dans le bruit des vagues.

--C’est elle qui m’invitera! dit Iakov.

Il regardait Malva avec défi.

--Moi? Qu’ai-je besoin de toi? répliqua-t-elle, surprise.

--Parlons franchement, Iakov! dit Serejka. Si tu l’ennuies, je te battrai comme plâtre. Et si tu la touches du doigt, je te tuerai comme une mouche. Je te cognerai sur la tête et ce sera fini de toi. J’ai des habitudes simples.

Son visage, toute sa personne et ses bras noueux, tendus vers la gorge d’Iakov, prouvaient éloquemment que, pour lui, tuer un homme était en effet une chose simple.

Iakov recula d’un pas et dit d’une voix étranglée:

--Attends! c’est elle-même qui...

--Tais-toi, voilà tout! Qu’est-ce que cela signifie? Ce n’est pas toi, chien, qui mangeras l’agneau. Si l’on te jette les os, dis merci. Assez! Qu’as-tu à rouler les yeux?

Iakov regarda Malva. Les yeux verts riaient d’une façon blessante pour lui, et elle frôla Serejka avec tant de câlinerie qu’Iakov se sentit en nage.

Ils s’en allèrent, côte à côte, et puis tous les deux éclatèrent de rire. Iakov enfonça fortement son pied droit dans le sable et resta ainsi, le corps tendu en avant, le visage rouge, la poitrine haletante.

Au loin, sur les vagues mortes du sable, se mouvait une silhouette humaine, petite et sombre; à sa droite, rayonnaient le soleil et la mer puissante, et à gauche, jusqu’à l’horizon, il y avait du sable, toujours du sable, uniforme, désert, morne. Iakov vit l’homme solitaire et, clignant de ses yeux pleins de larmes,--des larmes d’humiliation et de douloureuse incertitude,--il se frotta rudement la poitrine de ses deux mains.

Dans la pêcherie, on travaillait avec activité. Iakov entendit la voix basse et succulente de Malva qui s’écriait avec colère:

--Qui a pris mon couteau?

Les vagues bruissaient, le soleil rayonnait, la mer riait.

KONOVALOV

En parcourant distraitement un journal, je rencontrai un nom qui m’intéressa,--Konovalov,--et je lus ce qui suit:

«Hier soir, dans la chambre commune de la prison, Alexandre Ivanovitch Konovalov, âgé de quarante ans, citadin de la ville de Mourom, s’est pendu à la clef d’un poêle. Il avait été arrêté à Pskov pour vagabondage et était envoyé par étapes à sa ville natale. D’après le rapport du chef de prison, c’était un homme toujours tranquille, silencieux et rêveur. Le suicide, d’après l’avis du médecin, doit être attribué à la mélancolie.»

Je lus cette note brève, en petits caractères,--la fin des petites gens est toujours annoncée en petits caractères,--je la lus et je pensai que j’aurais peut-être, moi, la possibilité d’expliquer un peu la raison qui poussa cet homme rêveur à s’évader de l’existence. Je l’avais connu, j’avais demeuré avec lui. Peut-être n’ai-je pas le droit de me taire à son sujet; c’était un brave garçon, et on en rencontre si peu sur le chemin de la vie!

... J’avais dix-huit ans quand je vis Konovalov pour la première fois. A cette époque, je travaillais dans une boulangerie comme aide du pétrisseur. Le pétrisseur était un ex-soldat musicien; il buvait épouvantablement, souvent il gâtait la pâte, et, quand il était ivre, aimait jouer sur ses lèvres ou tambouriner des doigts sur n’importe quoi des airs variés. Si le maître boulanger lui faisait des observations au sujet de la pâte perdue ou du pain en retard, il devenait furieux, insultait son patron, l’insultait sans pitié et ne manquait pas de parler de son propre talent musical.

--J’ai fait sécher la pâte? criait-il en hérissant ses longues moustaches rousses et en remuant ses lèvres épaisses et toujours humides.--La croûte est brûlée? Le pain est humide? Ah! toi, que le diable t’emporte, gredin louche! Est-ce pour faire cette besogne que je suis au monde? Sois maudit avec ta besogne. Je suis un musicien! As-tu compris? Moi, quand l’alto avait bu, je jouais à sa place; quand le hautbois était au cachot, je jouais du hautbois; que le cornet à piston soit malade, qui donc pourrait bien le remplacer? Soutchkov! Présent! Très heureux de rendre service, mon capitaine. Tim-tar-rom-da-di! Et toi, paysan? Donne-moi mes gages.

Et le patron, homme malsain et bouffi, avec des yeux louches presque recouverts de graisse et une figure de femme, balançait son énorme ventre, frappait le sol de ses pieds courts et gros et criait d’une voix perçante:

--Brigand! Assassin! Judas! Traître! Mon Dieu, pour quel crime m’as-tu infligé la présence ici de cet homme?

Et, ouvrant ses doigts courts, il élevait au ciel ses bras et tout à coup annonçait d’une voix haute, qui écorchait les oreilles:

--Si je te faisais conduire au poste pour ton tapage?

--Au poste, le serviteur du Tsar et de la patrie? rugissait le soldat, et il s’avançait, les poings levés. Le patron reculait, crachait, soufflait d’émotion et criait des injures. C’était tout ce qu’il pouvait faire; en été dans les villes de la Volga, il est très difficile de trouver un pétrisseur.

Des scènes de cette espèce avaient lieu presque tous les jours. Le soldat buvait, gaspillait de la pâte et jouait différentes marches, valses et «numéros» comme il disait. Le maître grinçait des dents et moi, en raison de tout cela, je devais travailler pour deux, ce qui n’était pas logique et me fatiguait beaucoup.

Aussi fus-je très heureux quand, une fois, il y eut entre le patron et le soldat, la scène suivante:

--Eh! soldat, dit le maître, qui fit son apparition à la cuisine, le visage rayonnant et satisfait, les yeux luisant d’un sourire perfide, eh! soldat, avance les lèvres et joue la marche du départ.

--Quoi encore? dit d’une voix sombre le soldat. Il était couché, à moitié ivre selon son usage, sur le coffre à pâte.

--Pars pour la guerre, caporal! répondit le patron radieux.

--Où ça? demanda le soldat, laissant choir ses jambes du coffre, et pressentant quelque mauvais tour.

--Où tu voudras: contre le Turc ou contre l’Anglais...

--Comment faut-il comprendre cela? cria avec colère le soldat.

--Ce que tu as à comprendre, c’est que je ne te garde pas une heure de plus. Monte, reçois ton dû, et, aux quatre vents, marche!

Le soldat avait eu jusqu’alors le sentiment de sa force et de l’embarras où était le patron, et cette nouvelle chassa les vapeurs du vin: il ne pouvait ne pas comprendre la difficulté qu’il aurait, avec sa connaissance du métier, à se trouver une place.

--Ça, tu mens! dit-il avec angoisse en se levant.

--Va-t’en, va-t’en donc...

--M’en aller?

--File!

--Cela veut dire que j’ai assez travaillé... Le soldat secoua la tête avec amertume.--Tu as sucé mon sang, tu l’as tout sucé et tu me chasses! Bravo, c’est parfait!... Araignée!

--C’est moi l’araignée?

Le patron bouillait.

--Bien sûr! Araignée, suceur de sang! Voilà ce que tu es! dit avec conviction le soldat et il gagna la porte en chancelant.

Le patron riait méchamment et ses yeux pétillaient de joie.

--Essaye maintenant de trouver une place chez n’importe qui! Oui! J’ai fait de toi de si beaux portraits que, même si tu ne demandais pas de gages, on ne te prendrait pas! Nulle part on ne te prendra. J’ai veillé sur ton sort, tête pourrie que tu es!

--Avez-vous un nouveau pétrisseur? demandai-je.

--Un nouveau, oui, mais ce nouveau est un ancien. Il a été mon aide. Et quel pétrisseur! C’est de l’or. Ivrogne lui aussi, mais il a ses moments... Il arrive, il prend de l’ouvrage et pendant trois ou quatre mois il en abat comme un ours. Il ne connaît ni repos, ni sommeil et ne regarde pas au prix, c’est ce qu’on veut. Il travaille et il chante. Il chante si bien, mon petit, qu’on ne peut l’écouter: le cœur en devient lourd d’ennui. Il chante, il chante, puis il se met à boire.

Le patron soupira et fit un geste découragé de la main.

--Et, quand il se met à boire, il est impossible de l’arrêter. Il boira jusqu’au moment où il tombera malade ou bien n’aura plus de vêtement. Alors il a honte, ou quoi? et disparaît comme le diable à la fumée de l’encens. Tiens, le voilà! Tu es là pour de bon, Sacha?

--Mais oui! répondit du seuil une voix profonde.

Là, l’épaule contre le cadre de la porte, se tenait un homme d’une trentaine d’années, grand et large d’encolure. Son costume était celui du parfait vagabond, sa personne et son visage étaient ceux d’un slave, d’une rare pureté de type. Il avait une blouse rouge, incroyablement sale et déchirée, un large pantalon de toile, et, comme chaussure, un pied portait les restes d’un caoutchouc, l’autre d’une botte de cuir. Les cheveux, châtain clair, étaient mêlés, et d’entre les mèches sortaient des copeaux, des brins de paille, du papier; tout cela se retrouvait aussi dans sa superbe barbe rousse, qui s’étendait sur sa poitrine et la recouvrait de son large éventail. Le visage, allongé, pâle et fatigué, s’éclairait de grands yeux bleus, rêveurs et qui me regardaient avec une expression caressante. Ses lèvres, belles bien que pâles, souriaient sous la moustache rousse. Son sourire paraissait dire:

--Voici comment je suis... Ne m’en veuillez pas.

--Viens ici, Sacha, voici ton aide, disait le patron en se frottant les mains et regardant avec amour la large personne de son nouveau pétrisseur. L’autre avança en silence, me tendit son énorme main; nous nous dîmes bonjour. Il s’assit sur le banc, avança ses jambes, les examina et dit au patron:

--Nicolas Nikititch, achète-moi deux blouses, des chaussures, et encore de la toile pour un bonnet.

--Tu auras tout ce qu’il te faut, sois tranquille. J’ai des bonnets. Tu auras ce soir les chemises et les pantalons. Mets-toi à l’ouvrage, seulement: je sais, moi, qui tu es. Je ne t’offenserai pas. Personne n’offensera jamais Konovalov, parce que lui-même n’a jamais offensé personne. Est-ce que le patron est une brute? J’ai travaillé moi-même, je sais que c’est dur parfois. Eh! bien, restez, mes enfants, et moi je m’en vais.

Konovalov s’assit sur le banc. Il regardait autour de lui en souriant silencieusement. La cuisine était dans un sous-sol voûté, et les trois fenêtres se trouvaient au-dessous du niveau de la rue. Il y avait peu de lumière, peu d’air, mais beaucoup d’humidité, de saleté et de poussière de farine. Le long des murs, d’immenses coffres: l’un avec de la pâte, l’autre avec de la farine, le troisième vide. Et, sur chacun des coffres, tombait de la fenêtre une raie de lumière grise. Un énorme poêle occupait presque le tiers de la cuisine; sur le plancher sale gisaient des sacs de farine. Dans le four brûlaient, d’un feu ardent, de longues bûches, et la flamme, reflétée sur le mur gris, s’agitait et tremblait comme si elle parlait sans bruit. L’odeur du levain et de l’humidité pénétrait l’air malsain.

Le plafond, à nervures, enfumé, écrasait par son poids, et le mélange de la lumière du jour avec celle du feu donnait un éclairage indécis et fatigant pour les yeux. De la rue se coulait par la fenêtre un bruit sourd, la poussière volait. Konovalov regarda tout cela, soupira et, se tournant à demi vers moi, demanda d’une voix ennuyée:

--Il y a longtemps que tu travailles ici?

Je répondis. Nous nous tûmes en nous dévisageant à la dérobée.

--Quelle prison! soupira-t-il. Allons dans la rue nous asseoir près de la porte, veux-tu?

Nous allâmes à la porte cochère nous installer sur un banc.

--Ici, au moins, on peut respirer. Je ne m’habituerai pas tout de suite à ce caveau... Je ne puis pas... Pense un peu, je viens de la mer... J’ai travaillé comme chargeur sur la Caspienne... Et puis, de cette vastitude tomber dans ce trou!

Il me regarda avec un sourire triste, puis se tut, examinant attentivement les passants. Dans ses yeux bleus et limpides, il y avait une profonde et indéfinie tristesse. Le soir tombait. Il faisait lourd, bruyant et poussiéreux, et les ombres des maisons s’étendaient sur la route. Konovalov restait assis, le dos contre le mur, les bras croisés sur sa poitrine, et caressait les poils soyeux de sa barbe. Je voyais de biais son visage ovale et pâle, et je pensais: «Quel est cet homme?» Mais je ne me décidais pas à commencer moi-même la conversation, parce qu’il était mon chef et aussi à cause d’une étrange déférence que je sentais pour lui.

Son front était coupé de trois rides minces; mais, par moments, elles s’ouvraient et disparaissaient, et j’étais curieux de savoir à quoi cet homme pensait.

--Allons. Il doit être temps de mettre la troisième fournée. Toi, tu vas pétrir la seconde, et moi je m’occuperai de la troisième, et puis nous ferons les pains.

Quand nous eûmes pesé et disposé une montagne de pâte dans des moules, préparé une seconde fournée et mis le levain pour une troisième, nous nous installâmes à prendre le thé, et Konovalov, enfonçant sa main dans sa blouse, me demanda:

--Sais-tu lire?... Tiens, lis un peu cela... Et il me tendit une feuille froissée et salie.

Je lus:

«Cher Sacha, je te salue et je t’embrasse en idée. Je m’ennuie, je ne fais qu’attendre le jour où je partirai avec toi, ou bien que je resterai avec toi. Cette vie maudite m’ennuie plus que je ne peux le dire, bien qu’au commencement elle m’ait plu. Tu comprends cela, toi; moi-même je ne l’ai compris que quand je t’ai connu. Écris-moi, je t’en prie, plus vite; j’ai envie d’une lettre de toi. Et, pour le moment, au revoir et non adieu, ami à grande barbe de mon âme. Je ne te fais aucun reproche, quoi que tu m’aies causé bien de la peine, cochon, en partant sans me dire adieu. Pourtant tu as été bon avec moi, toi le premier, et je ne l’oublierai pas. Ne peux-tu pas t’occuper, Sacha, de ma libération? Les demoiselles t’ont dit que je te quitterais si j’étais libre; mais c’est bêtise et pur mensonge. Si seulement tu as pitié de moi, je serai pour toi comme un chien fidèle. Il t’est facile de faire cela, et à moi c’est très difficile. Quand tu es venu me voir, j’ai pleuré d’être obligée de mener cette existence, mais je ne te l’ai pas dit. Au revoir. Ta Capitolina.»

Konovalov me prit la lettre et se mit, d’un air rêveur, à la tourner d’une main, tandis que, de l’autre, il lissait sa barbe.

--Sais-tu aussi écrire?

--Oui.

--As-tu de l’encre?

--Oui.

--Écris-moi, pour Dieu, une lettre, dis! Sûrement qu’elle me croit une canaille, elle pense que je l’ai oubliée... Écris.

--Bon! tout de suite, si tu veux... Qui est-elle?

--Une fille... Tu vois toi-même: elle parle de libération. Ceci veut dire que je dois promettre à la police de l’épouser. Alors, on lui rendra son passe-port, on lui reprendra son livret, et elle sera libre de ce jour. As-tu compris?

Au bout d’une demi-heure, une épître touchante était prête.

--Eh! bien, lis donc; comment est-ce? demanda Konovalov avec impatience.

Voici comment c’était:

«Capa! ne pense pas que je sois une canaille et t’aie déjà oubliée. Non, je ne t’ai pas oubliée, j’ai simplement bu et il ne me reste plus rien. Maintenant j’ai de nouveau pris une place; je demanderai au patron de m’avancer de l’argent, je l’enverrai au nom de Philippe et lui t’affranchira. Tu auras assez d’argent pour le voyage. Et, pour le moment, au revoir. Ton Alexandre.»

--Hum!... dit Konovalov, en se grattant la tête. Tu n’écris pas très bien. Il y a peu de pitié dans ta lettre, peu de larmes. Et puis je t’avais prié de m’appeler de différents noms injurieux et tu ne l’as pas fait.

--Et pourquoi cela?

--Pour qu’elle voie que j’ai honte de moi-même, et que je comprends ma faute envers elle. Et au lieu de cela, tu as écrit comme si tu faisais rouler des pois sur le papier. Mets-y des larmes, au moins!

Il fallut mettre des larmes dans ma lettre, ce que je fis avec succès. Konovalov fut satisfait et, me posant la main sur l’épaule, me dit d’une voix profonde et cordiale:

--Voilà qui est bien! Merci. On voit que tu es un bon garçon... Nous serons camarades...

Je n’en doutais pas et je lui demandai de me parler de Capitolina.

--Capitolina? C’est une petite, tout à fait une enfant. La fille d’un marchand de Viatka... Oui, et puis elle fit un faux pas. Et puis toujours plus, et elle échoua dans une maison... Tu sais? Je vins et je vis une enfant, tout à fait une enfant. Mon Dieu, me disais-je, est-il possible? Et je fis sa connaissance. Elle se mit à pleurer. Je lui dis: «Ce n’est rien, aie patience. Je te retirerai d’ici; attends.» Et j’avais tout préparé, l’argent et tout... Mais voilà que je me mis à boire et me trouvai à Astrakan. Puis je vins ici. Quelqu’un lui a dit où j’étais. Elle m’avait écrit à Astrakan...

--Eh quoi! demandai-je, tu veux l’épouser?

--L’épouser? Comment le pourrais-je? Du moment que je suis un ivrogne, quel fiancé ferais-je? Non, ce n’est pas cela. Je la libérerai,--et puis va où tu veux. Peut-être trouvera-t-elle une place. Elle redeviendra un être humain.

--Mais elle dit qu’elle veut vivre avec toi.

--Ceci n’est rien, c’est par bêtise. Elles sont toutes ainsi les femmes... Je les connais très bien. J’en ai eu de différentes. L’une était une marchande très riche. J’étais alors écuyer au cirque, et elle me remarqua. «Viens, dit-elle, tu seras cocher chez moi.» Le cirque commençait à m’ennuyer; je consentis, j’allai. Et alors, elle se mit à me cajoler. Ils avaient une maison, des chevaux, des domestiques, ils vivaient comme des nobles. Son mari était petit et gros, comme notre patron, et elle, mince et souple comme une chatte et ardente. Je me souviens quand elle me prenait dans ses bras et m’embrassait sur les lèvres: c’était comme si elle m’avait versé des charbons ardents sur le cœur. Tu te mettais à trembler, c’était effrayant. Elle m’embrassait, et pleurait, pleurait; même ses épaules en étaient secouées. Je lui demandais: «Dis-moi pourquoi tu pleures, Véra.» Et elle: «Tu es un enfant, Sacha, tu ne comprends rien.» C’était une brave femme. Et cela est vrai que je ne comprends rien,--je suis très bête. Je le sais. Que faire?--Je ne comprends pas. Je vis comme ça, sans penser.

Il se tut et me regarda de ses yeux grands ouverts. Il y brillait quelque chose comme de l’effroi et de l’interrogation, quelque chose d’anxieux et de rêveur, qui rendait son beau visage plus triste et plus beau encore...

--Eh bien, comment as-tu fini avec ta marchande? demandai-je.

--Vois-tu, quelquefois l’ennui me prend. Un tel ennui, mon ami, un tel ennui que je ne puis plus vivre, absolument plus. C’est comme si j’étais seul d’homme au monde, et que, en dehors de moi, rien de vivant n’existât. Et tout me devient alors odieux, tout, tout! Et je me suis à charge, et tous les êtres, qu’ils meurent tous, cela me serait égal. C’est probablement une maladie que j’ai. C’est cela qui m’a poussé à boire... Avant, je ne buvais pas. Alors, quand cet ennui m’a pris, je lui dis, à elle: «Véra Mikhaïlovna, laisse-moi partir, je ne puis plus!--Eh! quoi, dit-elle, as-tu assez de moi?» Et elle riait, tu sais, d’un rire si mauvais. «Non, dis-je, ce n’est pas toi dont j’ai assez, c’est moi-même que je ne puis plus gouverner.» Au commencement elle ne me comprit pas, elle se mit même à crier et à m’injurier... Puis elle comprit. Elle baissa la tête et dit: «Va, va donc!» Elle pleura. Ses yeux étaient noirs et toute sa personne très brune. Ses cheveux étaient noirs aussi et frisaient. Elle n’était pas d’origine marchande: son père était un fonctionnaire. Oui, elle me fit pitié alors et j’eus le dégoût de moi-même. Pourquoi avais-je cédé à une femme? Je ne le savais pas. Elle, elle s’ennuyait naturellement avec un tel mari. Il était tout à fait comme un sac de farine... Elle pleura longtemps... elle s’était habituée à moi. J’étais très doux avec elle: je la prenais dans mes bras et je la berçais. Elle dormait et je la regardais. L’être humain, quand il dort, est très beau, si simple; il respire et sourit, et c’est tout. Et encore--nous étions alors à la campagne--nous allions faire des promenades en voiture. Elle aimait aller à fond de train. Nous arrivions, j’attachais le cheval à l’ombre dans la forêt, et nous-mêmes nous nous asseyions au frais dans l’herbe. Elle me disait de m’étendre, et mettait ma tête sur ses genoux et me faisait la lecture. J’écoutais, j’écoutais, et je m’endormais. Elle lisait de belles, de très belles histoires. Il y en a une que je n’oublierai jamais: celle du muet Guérassime et du petit chien qu’il aimait. Il était muet, un être persécuté, et personne ne l’aimait sauf son petit chien... On se moquait de lui et il se consolait avec son chien. C’était une histoire bien pitoyable!... Oui! Et cela se passait au temps du servage. La dame lui dit: «Muet, va noyer ton chien, il jappe trop fort.» Et le muet alla... Il prit un bateau, y mit le chien, et partit... A cet endroit du récit, je tremblais de tout mon corps. Mon Dieu, prendre à un être vivant sa seule joie au monde et la tuer! Quel ordre est-ce? Ah! c’est une histoire étonnante! Et vraie, voilà ce qui est le mieux! Il y a des gens pour qui tout l’univers est dans un seul objet,--disons un chien, par exemple. Et pourquoi un chien? Parce qu’il n’y a aucune personne qui aime cet homme, et le chien, lui, l’aime. Il est impossible de vivre sans un amour quelconque: c’est pour cela que l’âme est donnée, pour pouvoir aimer... Elle me lut beaucoup de différentes histoires. C’était une brave femme, je la regrette encore à présent... Si cela n’avait pas été mon sort, je ne l’aurais jamais quittée jusqu’à ce qu’elle le voulût elle-même, ou bien que son mari eût vent de nos affaires. Elle était caressante, c’est l’essentiel... Pas bonne comme qui donnerait des cadeaux... non, mais son cœur était caressant. Elle m’embrassait ainsi, comme une femme... et puis tout à coup il lui venait une humeur douce, et alors c’était étonnant comme elle était bonne. Elle regardait tout droit dans l’âme, et racontait comme une bonne à un petit enfant, ou une mère. A ces moments-là, j’étais devant elle comme un enfant de cinq ans. Et pourtant, je l’ai quittée... à cause de l’ennui! Quelque chose me traîne je ne sais où! «Adieu, lui dis-je, Véra Mikhaïlovna, ne m’en veuille pas.--Adieu, Sacha», dit-elle. Et, drôle de créature, elle me releva la manche jusqu’au coude, et enfonça ses dents dans ma chair. J’aurais hurlé! Elle m’arracha presque un énorme morceau... Trois semaines, j’eus mal au bras... Et encore maintenant la trace y est...