Chapter 19 of 19 · 458 words · ~2 min read

Part 19

J’aimais l’entendre parler ainsi. Il avait alors quelque chose d’enfantin et de simple. Et de semblables discours m’intéressaient d’autant plus que je ne connaissais personne à Tiflis et que l’hiver approchait; déjà, sur le Goudaour, la tourmente nous avait saisis. J’avais quelque espoir en Charko.

Nous avancions rapidement. Nous voici à Mschet, l’ancienne capitale de l’Ibérie. Demain, nous serons à Tiflis.

J’entrevis, de loin encore, de cinq verstes environ, la capitale du Caucase, serrée entre deux montagnes. C’était la fin du voyage!... J’étais vaguement heureux, Charko était indifférent. Il regardait, avec des yeux stupides, devant lui, crachait de temps en temps sa salive d’affamé et se prenait à chaque instant le ventre avec une grimace de douleur. Il avait imprudemment mangé trop de carottes crues, cueillies en route.

--Tu t’imagines que moi, un noble Géorgien, j’irai dans ma ville, de jour, comme je suis, sale et déguenillé? Non, nous attendrons jusqu’au soir. Arrête!

Nous nous assîmes près du mur d’une construction vide et, ayant roulé chacun une dernière cigarette, tremblants de froid, nous fumâmes. Sur la route militaire de Géorgie soufflait un vent tranchant et fort. Charko, assis, chantait entre ses dents une chanson triste... Je pensais à une chambre tiède et aux autres supériorités de la vie fixe sur la vie errante.

--Allons! dit d’un air décidé Charko en se levant.

Le jour était tombé. La ville allumait ses feux. C’était joli: les feux, les uns après les autres, sautaient d’on ne savait où dans l’obscurité, qui emmitouflait sourdement la vallée au fond de laquelle la ville se cachait.

--Écoute! Donne-moi ton bachlik, pour que je puisse me couvrir le visage... Pour que les amis ne me reconnaissent pas, peut-être!

Je donnai le bachlik. Nous étions dans la rue Olginskaïa. Charko sifflait d’un air résolu.

--Maxime! Tu vois la station de tramways, là-bas? Ce pont? Vas-y; attends! Je te prie, attends-moi! J’entrerai dans une maison, je demanderai à un ami des nouvelles des miens, du père, de la mère...

--Tu ne seras pas long?

--Un instant... Je reviens!

Il se jeta rapidement dans une petite rue étroite et sombre et y disparut... pour toujours.

Je ne rencontrai jamais plus cet homme, mon compagnon pendant presque quatre mois de ma vie; mais je songe souvent à lui avec un bon sentiment et un rire gai.

Il m’a enseigné beaucoup de choses qu’on ne trouve pas dans les plus gros livres écrits par les sages,--parce que la sagesse de la vie est toujours plus profonde et plus large que la sagesse des hommes.

TABLE

PRÉFACE MAXIME GORKI 5

LES VAGABONDS MALVA 59 KONOVALOV 147 TCHELKACHE 239 MON COMPAGNON 301

ACHEVÉ D’IMPRIMER le vingt-quatre mars mil neuf cent un PAR BLAIS ET ROY A POITIERS pour le MERCVRE DE FRANCE