Part 6
--C’est ça! dit Serejka d’un ton d’encouragement; et il s’affaissa sur le sable à côté d’eux. Il faut toujours m’obéir pour être sage... Et toi, dit-il à Malva, est-ce bientôt que tu te maries avec moi? Dépêche-toi, je ne veux pas attendre longtemps.
--Tu es trop déguenillé; fais d’abord recoudre tes trous, nous causerons après! répondit Malva.
Serejka regarda, avec un air de blâme, ses trous et hocha la tête.
--Donne-moi une jupe à toi, cela vaudra mieux.
--C’est ça! dit Malva en riant.
--Donne! Tu dois en avoir une défraîchie?
--Tu ferais vraiment bien de t’acheter un pantalon.
--Je préfère boire l’argent.
--Ça vaut mieux, bien sûr! dit Iakov. Il tenait toujours dans sa main les vingt copeks.
--Le pope prétend que l’homme doit songer non seulement à sa peau, mais encore à son âme. Et mon âme, à moi, demande de l’eau-de-vie, et non un pantalon. Donne l’argent. J’irai boire... Et je ne dirai rien à ton père.
--Dis-lui! décida Iakov.
Et il cligna avec suffisance du côté de Malva, en la poussant de l’épaule.
Serejka vit ce mouvement, cracha et dit sur un ton de promesse:
--Je n’oublierai pas de te battre, sois tranquille. A la première occasion... Et tu t’en souviendras longtemps.
--Mais pourquoi? demanda Iakov avec inquiétude.
--C’est mon affaire... Eh bien! quand m’épouses-tu, Malva?
--Commence par me dire ce que nous ferons et comment nous vivrons. Alors je réfléchirai, répondit-elle sérieusement.
Serejka regarda la mer, pinça les yeux et dit, après s’être léché les lèvres:
--Nous ne ferons rien, nous nous promènerons sur la terre.
--Et comment ferons-nous pour manger?
--Bah! dit Serejka avec un geste de découragement, tu raisonnes comme ma mère. «Quoi?... Comment?...» C’est ennuyeux, les femmes! Est-ce que je sais, moi? Je m’en vais boire...
Il se leva et s’en alla, reconduit par un étrange sourire de Malva et par un regard hostile du jeune homme.
--Quel commandant! dit Iakov quand Serejka fut loin. Chez nous, au village, on aurait vite fait de remettre ce vantard à sa place. On lui aurait donné une bonne leçon. Tandis qu’ici on a peur de lui...
Malva toisa Iakov et dit entre ses dents:
--Tu ne sais pas ce qu’il vaut!
--Qu’est-ce qu’il y a à savoir? Il vaut cinq copeks le cent.
--En voilà des idées! s’écria Malva moqueuse. Ça, c’est ce que tu vaux, toi!... Et lui, il a été partout, il a parcouru toute la terre et ne craint personne.
--Et moi, est-ce que je crains quelqu’un? fit bravement Iakov.
Elle ne lui répondit pas; elle suivait le jeu des vagues, qui accouraient et balançaient la lourde barque. Le mât s’inclinait à droite et à gauche et la proue se soulevait, puis retombait en frappant l’eau. Ce bruit était violent et semblait dépité, comme si la barque avait voulu s’arracher du bord, s’en aller sur la mer large et libre, et se fâchait contre le câble qui la retenait.
--Pourquoi ne t’en vas-tu pas? demanda Malva à Iakov.
--Où irais-je?
--Tu voulais aller à la ville.
--Je n’irai pas.
--Alors, va chez ton père.
--Et toi?
--Quoi?
--Iras-tu aussi?
--Non!
--Alors, moi non plus, je n’irai pas.
--Tu resteras toute la journée sur mes talons? demanda-t-elle.
--Je n’ai pas tant besoin de toi que cela! répondit Iakov offensé.
Il se leva et s’éloigna d’elle.
Mais il s’était trompé en disant qu’il n’avait pas besoin d’elle. Sans elle, il s’ennuya. Un étrange sentiment était né en lui après leur conversation, un obscur besoin de protester contre le père, un sourd mécontentement. Hier encore, ce sentiment n’existait pas, ni aujourd’hui avant qu’il eût vu Malva. Et maintenant il lui semblait que le père le gênait, bien qu’il fût là-bas, loin dans la mer, sur une langue de sable presque imperceptible à l’œil... Puis il lui sembla que Malva avait peur du père: si elle n’avait pas eu peur, ils auraient causé tout autrement. Maintenant elle lui manquait, tandis que ce matin il ne songeait pas à elle.
Il errait sur la plage, dévisageait les passants d’un œil morne et leur adressait paresseusement quelques paroles.
Voici, à l’ombre d’une baraque, Serejka assis sur un tonneau. Il frappe les cordes d’une balalaïka et chante en faisant de drôles de grimaces:
«Monsieur le sergent de ville, Soyez poli avec moi. Voulez-vous me conduire au poste? J’ai peur de tomber dans la boue...»
Une vingtaine d’ouvriers l’entourent, aussi déguenillés que lui, et tous, comme lui, sentent le poisson salé et le salpêtre. Quatre femmes, laides et sales, accroupies sur le sable non loin du groupe, prennent le thé qu’elles versent d’une grande bouilloire en fer. Et un ouvrier, déjà ivre malgré l’heure matinale, s’agite à terre, s’efforce de se mettre sur ses jambes et retombe. Une femme pleure et crie; quelqu’un joue d’un accordéon cassé; partout brillent des écailles de poissons.
A midi, Iakov découvrit un endroit abrité entre les montagnes de tonneaux vides, s’y coucha et dormit jusqu’au soir. Quand il se réveilla, il erra, sans projet arrêté, mais attiré vaguement par quelque chose.
Après deux heures de promenade, il trouva Malva loin de la pêcherie, à l’ombre de jeunes saules. Elle était couchée sur le côté et tenait à la main un livre froissé; elle regardait venir Iakov en souriant.
--Ah! voilà où tu es! dit-il en s’asseyant à côté d’elle.
--Y a-t-il longtemps que tu me cherches? demanda-t-elle avec assurance.
--Je te cherchais? Quelle idée! reprit Iakov, s’apercevant tout à coup que c’était justement la vérité.
Depuis le matin jusqu’à ce moment, sans qu’il s’en rendît compte, il l’avait cherchée. Il hocha la tête, d’étonnement.
--Sais-tu lire? demanda-t-elle.
--Oui... mais mal. J’ai tout oublié.
--Moi aussi... Tu as été à l’école?
--Oui, à la municipalité.
--Et moi j’ai appris toute seule.
--Vrai?
--Oui! J’ai été cuisinière à Astrakan chez un avocat, et son fils m’a appris à lire.
--Alors, tu n’as pas appris toute seule!
Elle reprit:
--Voudrais-tu lire des livres?
--Moi? mais non..., pourquoi faire?
--Moi, j’aimerais bien... Voilà, j’ai demandé ce livre à la femme de l’inspecteur et je lis.
--Qu’est-ce?
--L’histoire de saint Alexis, homme de Dieu.
Et, grave, elle lui raconta comment un jeune garçon, fils de parents riches et nobles, les avait quittés, se détournant du bonheur, et puis était revenu, mendiant et décharné, vivre dans un chenil avec les chiens, sans jamais dire jusqu’à sa dernière heure qui il était. Elle termina en demandant doucement à Iakov:
--Pourquoi a-t-il fait tout cela?
--Qui peut savoir? fit Iakov avec indifférence.
Des monticules de sable, amassés par le vent et par les vagues, les entouraient. De la pêcherie venait un bruit sourd et confus. Le soleil se couchait et répandait sur la grève le reflet rose de ses rayons. Les saules chétifs tremblaient de leurs feuilles blanches à la bise de mer. Malva se taisait comme si elle écoutait quelque chose.
--Pourquoi n’es-tu pas allée aujourd’hui là-bas, au cap? dit Iakov.
--Qu’est-ce que cela te fait?
Iakov cueillit une feuille et la mâcha. Il regardait à la dérobée la jeune femme et ne savait comment lui dire ce qu’il voulait.
--Voilà, quand je suis toute seule et qu’il fait si tranquille, je voudrais tout le temps pleurer ou bien chanter. Seulement je ne sais pas de chansons bonnes, et j’ai honte de pleurer.
Iakov entendait sa voix savoureuse et caressante; mais ces paroles, sans l’émouvoir, rendirent seulement plus aigu son désir.
--Écoute, dit-il sourdement en se rapprochant d’elle, sans la regarder, écoute ce que je vais te dire... Je suis jeune...
--Et bête, très bête! fit avec conviction Malva, en hochant la tête.
--Admettons, dit Iakov, s’animant tout à coup. Qu’a-t-on besoin d’esprit? Je suis bête, c’est bon! Voici ce que je te demande. Voudrais-tu...
--Ne dis plus rien... Je ne veux pas.
--Pourquoi?
--Parce que.
--Ne fais pas la bête... (Et il la prit doucement par les épaules.) Comprends!
--Va-t’en, Iakov! cria-t-elle sévèrement, en se dégageant. Va-t’en!
Il se leva et regarda tout autour de lui.
--Si c’est ainsi, je m’en moque! Il n’y a pas que toi de femme ici... Tu t’imagines que tu es mieux que les autres?
--Tu n’es qu’un petit chien! répondit-elle tranquillement. Elle se leva et secoua la poussière de sa jupe.
Et ils revinrent, côte à côte, à la pêcherie. Ils marchaient lentement à cause du sable.
Tout à coup, comme ils étaient déjà près des baraques, Iakov s’arrêta et saisit brusquement Malva par le bras.
--C’est pourtant exprès que tu m’excites!... Pourquoi fais-tu cela?
--Laisse, te dis-je!
Elle lui échappa, s’esquiva, et d’un coin de la baraque, apparut Serejka. Il secoua sa tignasse fauve et dit avec menace:
--Vous vous êtes baladés!... C’est bon!
--Allez tous au diable! cria Malva.
Iakov s’était campé devant Serejka et le dévisageait. Ils étaient à dix pas l’un de l’autre. Serejka regardait Iakov dans le blanc des yeux. Ils restèrent ainsi, une minute peut-être, comme deux béliers prêts à fondre l’un sur l’autre, puis s’en allèrent sans mot dire, chacun de son côté.
La mer était calme et rouge du soleil couchant. Sur la pêcherie planait un bruit sourd; une voix ivre de femme chantait, en clameurs d’hystérie, des paroles dénuées de sens:
«Ta-agarga, matagarga, Matanitchka à moi, Ivre et battue, Et échevelée...»
Et ces paroles, dégoûtantes, comme des cloportes, couraient dans toutes les directions parmi les baraques d’où s’exhalait une odeur de sel et de poisson pourri; elles couraient et offensaient la musique délicieuse des vagues qui flottait dans l’air.
* * * * *
A la pure lumière de l’aube, la mer sommeillait doucement, en reflétant les nuages de nacre. Sur le cap, les pêcheurs mal éveillés tripotaient, rangeaient dans la barque les agrès.
Ce travail coutumier s’exécutait vite et en silence. La masse grise des filets rampait du sable à la barque et se tassait au fond.
Serejka, comme toujours nu-tête et peu vêtu, était à la proue et hâtait les travaux d’une voix enrouée et ivre de la veille. Le vent jouait avec les lambeaux de sa blouse et les mèches de ses cheveux.
--Vassili, où sont les rames vertes? criait quelqu’un.
Vassili, sombre comme une journée d’automne, disposait le filet dans la barque, et Serejka le regardait par derrière; il se léchait les lèvres, ce qui signifiait qu’il voulait boire un coup.
--As-tu de l’eau-de-vie? demanda-t-il.
--Oui, grogna Vassili.
--Alors, c’est bon! je reste à l’aile sèche.
--Tout est prêt? cria-t-on du cap.
--Démarrez! commanda Serejka en descendant de la barque. Allez... Je reste. Faites attention, tâchez de prendre plus au large pour ne pas emmêler le filet... Et jetez-le avec précaution. Ne faites pas de nœuds... Marchez!
On poussa la barque à la mer; les pêcheurs grimpèrent par-dessus bord et, après avoir tiré les rames, les levèrent en l’air, prêts à frapper l’eau.
--Une!
Les rames tombèrent toutes ensemble dans les vagues; la barque s’élança en avant dans la large plaine d’eau lumineuse.
--Deux! commanda le timonier et, comme les pattes d’une énorme tortue, les rames s’élevèrent sur le bord.
--Une!... Deux!...
Sur la plage, à l’aile sèche du filet, cinq hommes étaient restés: Serejka, Vassili et trois autres. L’un des trois s’étendit sur le sol et dit:
--Si l’on pouvait dormir un peu!...
Les deux autres suivirent son exemple et trois corps en guenilles malpropres se mirent en tas.
--Pourquoi n’es-tu pas venu dimanche? demanda Vassili à Serejka en le conduisant à la cabane.
--Je n’ai pas pu venir.
--Tu étais ivre?
--Non. J’observais ton fils et sa belle-mère, déclara Serejka flegmatique.
--Te voilà un nouveau souci, dit Vassili avec un sourire de travers. Ils ne sont pas des enfants, après tout!
--Pires! L’un est un imbécile, l’autre une toquée!
--C’est Malva qui est toquée? demanda Vassili, et ses yeux brillèrent d’une colère triste.
--Elle-même.
--Depuis quand?
--Elle l’a toujours été. Elle a, frère Vassili, une âme qui n’est pas faite suivant son corps. Peux-tu comprendre ça?
--Ça n’est pas difficile à comprendre!... Son âme est vile.
Serejka loucha vers lui et répliqua d’un air méprisant:
--Vile? Eh! mangeurs de terre aux faces camuses! Vous ne comprenez rien à la vie. Il ne vous faut chez une femme que de gros tétons, et son caractère ne vous fait rien. Et c’est dans le caractère qu’est toute la couleur d’un être humain. Une femme sans caractère, c’est du pain sans sel. Peux-tu tirer du plaisir d’une balalaïka sans corde? Chien!
--C’est le vin d’hier qui te fait parler ainsi! lança Vassili.
Il avait grande envie de demander où et comment Serejka avait vu Malva et Iakov la veille, mais une honte le retenait.
Dans la cabane, il versa à Serejka tout un verre d’eau-de-vie pure, dans l’espoir que le drôle en serait gris et lui raconterait tout, de lui-même, sans attendre de questions.
Mais Serejka but, toussa et, rasséréné, s’assit à la porte, s’étirant et bâillant.
--Boire, c’est comme si l’on avalait du feu, dit-il.
--Il faut dire que tu sais boire! répliqua Vassili, frappé de la rapidité avec laquelle Serejka avait avalé l’eau-de-vie.
--Ah! oui, dit l’autre en secouant sa tête fauve.
Il s’essuya de la main les moustaches et se mit à parler d’un air crâne et doctoral:--Je sais boire, frère. Je fais tout vite et droit, et voilà tout! Sans crochets... Marche droit et voilà tout!... Et où j’arriverai, n’importe! De la terre on ne peut retomber que sur la terre...
--Tu voulais aller au Caucase? demanda Vassili qui manœuvrait avec précaution vers son but.
--Et j’irai quand je le voudrai. Quand je le voudrai tout à fait... Je vais tout droit: une, deux! et ça y est. Ça réussit à mon gré, ou j’ai une bosse au front... C’est simple.
--Très simple. C’est à peu près comme si tu n’avais pas de cervelle.
Serejka reprit d’un ton moqueur:
--Et toi, tu es si intelligent!... Combien de fois t’a-t-on fouetté de verges au village?
Vassili le regarda et se tut.
--Bien souvent, à ce qu’il paraît... Et c’est très bien que vos autorités vous poussent l’esprit de bas en haut... Eh! toi! Que peux-tu faire avec ta cervelle? Où iras-tu? Que peux-tu inventer? Dis. Au lieu que moi, sans m’embarrasser de rien, je vais tout droit, et voilà tout. Et sûrement j’irai plus loin que toi.
--Ça, c’est possible, confirma Vassili. Peut-être iras-tu jusqu’en Sibérie...
--Aïe! aïe!
Et Serejka éclata d’un rire sincère.
Il ne perdait pas la tête, en dépit de l’espoir de Vassili, que cela fâchait. Le vieux ne voulait pas lui donner un second verre, mais Serejka le tira lui-même d’embarras.
--Pourquoi ne me demandes-tu pas des nouvelles de Malva?
--Qu’est-ce que cela peut me faire? dit Vassili avec indifférence, bien qu’il frissonnât d’un secret pressentiment.
--Puisqu’elle n’est pas venue ici dimanche, tu devrais t’enquérir de ce qu’elle a fait. Je sais bien que tu es jaloux. Vieux diable!
--Il y en a beaucoup comme elle, dit Vassili négligemment.
--Beaucoup? Vrai? fit en l’imitant Serejka. Eh! paysans abrutis! Qu’on vous donne du miel ou du goudron, c’est tout un pour vous.
--Qu’as-tu, toi, à la vanter? Es-tu venu me la proposer en mariage? Mais il y a beau temps que je l’ai épousée tout seul! dit avec ironie Vassili.
Serejka le regarda, se tut un moment, et puis commença de parler raisonnablement à Vassili en lui posant la main sur l’épaule.
--Je sais ça... Je sais très bien qu’elle est avec toi. Je ne te gênais pas... je ne le voulais pas et je n’en n’avais pas besoin. Mais maintenant, cet Iakov, ton fils, tourne tout le temps autour d’elle; bats-le rouge, entends-tu? Sinon, c’est moi qui le battrai... Tu es un robuste gaillard, bien qu’un fameux imbécile... Je ne t’ai pas gêné, moi, souviens-t’en.
--C’est donc ça? Maintenant, toi aussi, tu te mets après elle? demanda sourdement Vassili.
--Va, si j’en étais sûr moi-même, je vous aurais tous jetés hors de mon chemin, et voilà tout! Mais qu’ai-je besoin d’elle?
--Alors, de quoi te mêles-tu?
Serejka ouvrit de grands yeux et rit.
--De quoi je me mêle? le diable seul le sait. C’est une femme... pimentée. Elle me plaît. Ou bien peut-être me fait-elle pitié...
Vassili le regardait avec méfiance. Il sentait bien, au rire franc de Serejka, que le gars était sincère et qu’il n’avait aucune vue sur Malva. Pourtant, il dit:
--Si c’était une intacte jeune fille, on pourrait avoir pitié d’elle. Mais maintenant ce serait drôle, vraiment!
L’autre ne parlait pas, il regardait la barque faire un circuit et tourner la proue vers la terre. Le visage roux de Serejka était ouvert et semblait bon et simple.
Vassili s’adoucit à le voir.
--Tu as raison, c’est une brave femme... elle n’est que légère. Iakov aura de mes nouvelles, le chien!
--Il ne me revient pas... Il sent le village, et je ne supporte pas cette odeur-là, déclara Serejka.
--Est-ce qu’il lui court après? demanda entre ses dents Vassili, tout en caressant sa barbe.
--Je te crois! Tu verras qu’il se mettra entre vous deux comme un mur.
--Je ne lui conseille pas d’essayer!
Au loin, sur la mer, s’ouvrit l’éventail rose des rayons de l’aurore. Déjà le soleil sortait de l’eau dorée. Dans le bruit des vagues arriva de la barque le faible cri:
--Tire!
--Levez-vous, les enfants. Mettez-vous à la corde! commanda Serejka en sautant sur ses pieds.
Et bientôt tous les cinq tiraient leur côté du filet. De l’eau, se tendait vers le bord une longue corde, souple et vibrante, et les pêcheurs, accrochés aux sangles, tiraient en gémissant.
L’autre bout du filet était ramené à la côte par la barque, qui glissait sur les vagues, et le mât coupait l’air en se balançant de droite à gauche.
Le soleil, éclatant et superbe, s’éveillait au-dessus de la mer.
--Quand tu verras Iakov, dis-lui de venir demain! recommanda Vassili à Serejka.
--C’est entendu!
La barque aborda, et les pêcheurs, sautant sur le sable, tirèrent leur aile du filet. Les deux groupes se réunirent peu à peu et les flotteurs de liège, sautant sur l’eau, formaient un demi-cercle régulier.
* * * * *
Très tard, le soir du même jour, quand les ouvriers de la pêcherie eurent fini leur souper, Malva, lasse et rêveuse, s’était assise sur un bateau démoli et retourné, et regardait la mer déjà vêtue de crépuscule. Là-bas brillait un feu, et Malva savait que c’était Vassili qui l’avait allumé. Solitaire, perdue dans le lointain sombre, la flamme s’élançait, par moments, puis retombait, comme brisée. Et Malva était triste de voir ce point rouge, abandonné dans le désert et palpitant faiblement parmi l’infatigable et incompréhensible murmure des vagues.
--Pourquoi restes-tu là? fit la voix de Serejka derrière elle.
--Qu’est-ce que cela te fait? répliqua-t-elle sèchement sans le regarder.
--C’est curieux.
Il se taisait, l’examinait, prit une cigarette, l’alluma et se mit à cheval sur le bateau. Puis, se rendant compte que Malva n’était pas disposée à parler, il lui dit amicalement:
--Quelle drôle de femme tu es! Tantôt tu fuis tout le monde, tantôt tu te jettes au cou de chacun.
--Au tien, peut-être? demanda Malva nonchalamment.
--Pas au mien, mais à celui d’Iakov.
--Ça te fait envie?
--Hum! Veux-tu que nous parlions à cœur ouvert?
Elle était assise de côté; il ne put voir son visage quand elle lui lança brièvement:
--Parle.
--As-tu rompu avec Vassili, dis?
--Je n’en sais rien, répondit-elle après un silence. Quel besoin as-tu de le savoir?
--Comme ça, par ennui.
--Je suis fâchée contre lui.
--Pourquoi?
--Il m’a battue.
--Est-il possible? lui?... Et tu le lui as permis?... Aie, aïe!
Serejka n’en revenait pas. Il tâchait de voir le visage de Malva et faisait une grimace ironique.
--Si j’avais voulu, je ne l’aurais pas laissé faire! répondit-elle avec colère.
--Comment ça?
--Je ne voulais pas me défendre.
--Tu l’aimes donc tant que ça, ce vieux chat gris? dit Serejka en lançant une bouffée de fumée. En voilà une affaire! Et moi qui pensais que tu valais mieux que ça.
--Je n’aime personne de vous! reprit-elle, de nouveau indifférente, et chassant la fumée avec sa main.
--Tu mens, bien sûr.
--Pourquoi mentirais-je? demanda-t-elle, et, au son de sa voix, Serejka reconnut qu’effectivement elle n’avait aucune raison de mentir.
--Mais, si tu ne l’aimes pas, comment as-tu pu lui permettre de te battre?
--Est-ce que je sais?... Laisse-moi tranquille.
--Drôle! dit Serejka en secouant la tête.
Et tous les deux se turent.
La nuit approchait. Les ombres tombaient des lents nuages sur la mer. Les vagues sonnaient.
Le feu de Vassili s’était éteint sur le cap, mais Malva continuait à regarder par là. Et Serejka examinait la jeune femme.
--Écoute, dit-il, sais-tu ce que tu veux?
--Si seulement je pouvais le savoir! répondit-elle tout bas, avec un profond soupir.
--Tu ne le sais pas? C’est mauvais, reprit avec assurance Serejka. Moi, je sais toujours!
Et, avec une nuance de tristesse, il ajouta:
--Seulement il est rare que je veuille quelque chose...
--Et moi, j’ai toujours envie de quelque chose, dit Malva. Je veux... quoi? je ne sais pas. Parfois je voudrais sauter dans un bateau et aller dans la mer, loin, loin. Et d’autres fois, j’aurais voulu faire de tous les hommes des toupies qui tourneraient, tourneraient devant moi. Je les regarderais et je rirais. Tantôt j’ai pitié de tout le monde, et surtout de moi-même; tantôt je voudrais tuer tout le monde, et puis moi-même... d’une mort horrible. Et je m’ennuie, et puis je voudrais rire, et tous les hommes sont des bûches!
--Du bois pourri, consentit Serejka doucement, je me disais bien: «Toi, tu n’es ni chat, ni poisson, ni oiseau... Et tu as de tout cela en toi. Tu ne ressembles pas aux autres femmes...»
--Et, Dieu merci! pour cela au moins, dit Malva avec un sourire.
A leur gauche, derrière une chaîne de collines sablonneuses, apparut la lune, les inondant de sa lueur d’argent. Large et douce, elle montait lentement sur le ciel bleu, et la lumière brillante des étoiles pâlissait et fondait à sa clarté égale et rêveuse.
--Tu penses trop, voilà ce que c’est! dit avec conviction Serejka, jetant sa cigarette en l’air. Et quand on pense, on se dégoûte de vivre... Il faut toujours être en action, il faut toujours que les gens tournent autour de vous... et qu’ils sentent que vous vivez. Il faut battre la vie pour qu’elle ne moisisse pas. Agite-toi en elle, de ci, de là, tant que tu en auras la force, et alors tu ne t’ennuieras pas.
Malva s’égaya.
--C’est peut-être vrai, ce que tu dis là. Il me semble parfois que si on mettait le feu, la nuit, à une des baraques... ça ferait une danse!
--A la bonne heure! s’écria l’autre avec enthousiasme, et il lui tapa sur l’épaule. Sais-tu ce que je te conseillerais... nous pourrions faire quelque chose de drôle, veux-tu?
--Qu’est-ce? demanda Malva avec animation.
--As-tu bien chauffé Iakov?
--Il brûle comme un feu clair! dit-elle avec entrain.
--Est-ce possible? Lance-le sur son père. Vrai! Ce sera drôle. Ils s’empoigneront comme deux ours... Chauffe un peu le vieux, et celui-là encore... Et puis nous les lâcherons l’un contre l’autre.
Malva regardait attentivement son visage taché de roux, qui souriait gaiement. Éclairé par la lune, il paraissait moins bariolé que de jour, à la clarté du soleil. Il n’exprimait ni haine, ni rien, sauf de la bonhomie et de l’animation, dans l’attente d’une réponse.
--Pourquoi les détestes-tu? demanda Malva, soupçonneuse.