Chapter 5 of 19 · 3993 words · ~20 min read

Part 5

Malva s’écarta avec le geste indolent d’une chatte langoureuse, et lui se leva à regret et s’en alla vers la cabane. Entre ses cils à peine écartés, la jeune femme le vit s’éloigner et soupira comme soupirent les gens qui ont porté un poids trop lourd.

Une heure encore s’écoula; tous trois étaient réunis autour du feu et prenaient le thé en causant.

Le soleil teignait déjà la mer des vives couleurs du couchant et les vagues verdâtres, sous la magie de ses rayons, s’étaient vêtues de pourpre et de rose tendre.

Vassili, tout en prenant son thé dans un gobelet de faïence blanche, interrogeait son fils sur la campagne et racontait ses souvenirs. Malva, sans se mêler à la conversation, écoutait leurs discours lentement déroulés.

--Ils vivent pourtant, les paysans?

--Mais oui, ils vivent... comme ils peuvent! répondait Iakov.

--Nous n’avons pas besoin de grand’chose, nous autres paysans. Une isba, du pain à volonté et, les jours de fête, un verre d’eau-de-vie... Oui! Mais nous n’avons même pas cela... Est-ce que je serais parti, moi, si j’avais pu vivre à la maison? Au village, je suis mon propre maître, l’égal de tous: et ici je suis un serviteur.

--Mais, par contre, ici on a moins souvent faim et l’ouvrage est moins dur.

--Ne dis pas cela. Il arrive aussi que les os vous font mal comme si on les écrasait... Et puis ici on travaille pour les autres et là pour soi.

--Et ici on gagne plus! riposta tranquillement Iakov.

En lui-même, Vassili admettait la justesse des arguments de son fils. Au village, la vie était plus rude qu’ici, c’est évident; mais il lui déplaisait qu’Iakov s’en aperçût. Et il dit avec sévérité:

--As-tu compté ce qu’on gagne ici? Au village...

--On est comme dans une prison étroite et sombre, dit Malva sarcastique. Et surtout la vie des femmes n’y est que larmes.

--La vie des femmes est la même partout, et la lumière est partout la même, et le soleil... dit Vassili en se renfrognant.

--Ça, c’est toi qui le dis! s’écria vivement Malva. Au village, que je le veuille ou non, je dois me marier. Et une femme mariée est une éternelle esclave. Il faut qu’elle tisse, qu’elle file, qu’elle soigne le bétail, qu’elle mette au monde des enfants. Que lui reste-t-il pour elle-même? Les coups et les injures de son mari.

--Il n’y a pas que des coups, interrompit Vassili.

--Tandis que moi, ici, continua-t-elle sans l’écouter, je ne suis à personne. Je suis libre comme une mouette! Je vole où il me plaît. Personne ne peut me barrer le chemin et personne ne peut me toucher.

--Et si on te touchait? dit, en s’amusant de l’allusion, Vassili.

--Alors, on me le paierait, dit-elle doucement, et ses yeux ardents s’éteignirent.

Vassili eut un rire d’indulgence.

--Ah! toi, tu es hardie et faible! Tu dis des paroles de femme. Au village, la femme est un être nécessaire à la vie, tandis qu’ici, elle est pour le plaisir.

Et, après un silence, il ajouta:

--Et pour le péché.

Iakov, quand leur conversation fut arrêtée, dit avec un soupir songeur:

--On dirait qu’il n’y a pas de bornes à cette mer.

Tous trois regardèrent devant eux l’étendue déserte.

--Ah! si tout cela était de la terre! s’écria le gars en étendant les bras, de la terre noire... et si on pouvait la labourer!

--A la bonne heure! dit le père avec bonhomie.

Il approuva d’un geste son fils, rouge du désir ardent qu’il venait d’exprimer. Il lui était doux d’entendre, dans les paroles de celui-ci, l’amour de la terre, et il songea que peut-être cet amour rappellerait impérieusement Iakov au village, loin des tentations. Lui, resterait avec Malva et tout irait comme par le passé.

--Oui, Iakov, tu as bien parlé. C’est ainsi qu’un paysan doit penser. Le paysan n’est fort que par la terre: tant qu’il a de la terre, il vit; mais, s’il s’arrache d’elle, c’est fini de lui. Le paysan sans terre est comme l’arbre sans racines; on peut en faire toutes sortes de choses, seulement il ne vit plus... il pourrit. Et il n’a plus cette beauté des bois; il est taillé, coupé; il n’a plus d’apparence. Oui, Iakov, tu as dit là de vraies paroles.

Et la mer, recevant le soleil dans ses entrailles, l’accueillait avec la musique de bienvenue des vagues parées par lui de teintes somptueuses.

--Il me semble que mon âme fond quand je vois le soleil se coucher...

Vraiment! dit Vassili à Malva.

Elle se tut. Le regard bleu d’Iakov errait sur le lointain de la mer. Longtemps tous trois regardèrent, pensifs, s’anéantir les dernières minutes de cette journée. La braise mourait sous la bouilloire de fer. La nuit déroulait déjà ses ombres sur le ciel. Le sable jaune devenait sombre, les mouettes avaient disparu. Tout devenait paisible, rêveur et charmant. Et, même les infatigables vagues, qui accouraient vers le sable, sonnaient moins haut et moins gai que de jour.

--Pourquoi suis-je encore ici? dit Malva. Il faut que je m’en aille.

Vassili s’agita et regarda son fils.

--Qu’as-tu à te presser? demanda-t-il, mécontent. Attends, la lune va se lever...

--Qu’ai-je besoin de lune? je n’ai pas peur... Ce n’est pas la première fois que je pars d’ici la nuit.

Iakov regarda le père et, pour cacher l’ironie de ses yeux, il les ferma; puis il regarda Malva: elle aussi l’observait. Il se sentit mal à l’aise.

--C’est bon, va!... dit le vieux avec mauvaise humeur.

Elle se redressa, prit congé et s’en alla lentement le long de la côte. Les vagues qui venaient rouler à ses pieds avaient l’air de vouloir jouer avec elle. Sur le ciel s’allumaient en tremblant les étoiles, ses fleurs d’or. La blouse claire de Malva, tandis qu’elle s’éloignait de Vassili et de son fils, paraissait déteindre au crépuscule.

«Mon aimé... arrive vite Te serrer... contre mes seins!»

chantait Malva d’une voix éclatante et haute.

Il sembla à Vassili qu’elle s’était arrêtée et qu’elle attendait. Il cracha de colère, en pensant:

--Elle fait ça exprès pour me taquiner, la drôlesse!

--Ah! bon! la voilà qui chante, dit Iakov.

Elle n’était plus à leurs yeux qu’une tache grise dans l’ombre.

«Ne ménage pas mes seins, Ces doux cygnes blancs...»

Sa voix se répandait sur la mer.

--Ah! soupira Iakov, et il se tendit de tout son corps dans la direction d’où venaient les paroles de tentation.

--Il faut croire que tu n’as pas su t’arranger avec la terre? dit la voix épaisse et sévère de Vassili.

Iakov, étonné, le regarda et reprit sa première pose.

Noyés dans le bruit des vagues, les mots provocants de la chanson leur arrivaient éparpillés:

«Ah! je ne pourrai dormir Seule... cette nuit.»

--Il fait chaud! s’écria tristement Vassili qui s’agitait sur le sable. C’est déjà la nuit... et quelle chaleur! Ah! maudit pays!...

--C’est le sable... il garde la chaleur du jour, dit Iakov en se détournant et en hésitant.

--Qu’est-ce qu’il y a? on dirait que tu te moques? demanda sévèrement le père.

--Moi? dit Iakov avec candeur. De quoi?

--C’est que justement il n’y a rien de drôle...

Ils se turent.

Et à travers le bruit des vagues, il leur arrivait quelque chose comme des soupirs ou de tendres appels.

* * * * *

Quinze jours après, c’était de nouveau dimanche, et de nouveau Vassili Légostev, étendu sur le sable, près de sa cabane, examinait la mer et attendait Malva. Et la mer déserte riait, jouant avec les reflets du soleil, et des légions de vagues naissaient pour courir sur le sable, y laisser l’écume de leur crinière et retourner à la mer où elles disparaissaient. Tout était comme l’autre fois. Seulement, Vassili, qui naguère attendait sa maîtresse avec une paisible sécurité, l’attendait maintenant avec impatience... Dimanche dernier, elle n’était pas venue; aujourd’hui, elle viendrait sûrement. Il n’en doutait pas; mais il avait hâte de la voir au plus vite. Iakov ne serait pas là pour les gêner: avant-hier, en passant avec d’autres ouvriers pour prendre un filet, il avait dit qu’il irait à la ville, le dimanche, s’acheter des blouses. Il s’était loué à raison de quinze roubles par mois. Déjà, depuis quelques jours, il travaillait à la pêche; il avait l’air hardi et gai. Comme les autres il répandait une odeur de saumure, et comme les autres il était sale et déguenillé. Vassili soupira, au souvenir de son fils.

--Pourvu qu’il résiste!... s’il se gâte, il ne voudra pas retourner au village... Et il faudra moi-même...

Sauf les mouettes, il n’y avait personne sur la mer. A l’endroit où elle était séparée du ciel par l’étroite bande sablonneuse du rivage, apparaissaient, par moments, de petits points noirs, qui bougeaient, puis disparaissaient. Mais toujours pas de bateau, bien qu’il fût déjà midi; les rayons du soleil descendaient sur la mer perpendiculairement.

Deux mouettes s’étaient agrippées dans l’air et se battaient si fort que les plumes volaient autour d’elles. Leurs cris acharnés déchiraient la chanson gaie des vagues, si constante, si conforme à la triomphale paix du ciel éblouissant, qu’elle paraissait naître du jeu de la lumière sur la plaine de la mer. Les mouettes tombaient dans l’eau et là continuaient à se battre, criant aigrement de fureur et de douleur, et s’élevaient de nouveau dans les airs en se poursuivant... Et leurs amies, tout un troupeau, sans s’émouvoir de cette lutte méchante, attrapaient des poissons, et culbutaient dans l’eau transparente et verte qui scintillait...

Vassili observe les mouettes et s’attriste. «Pourquoi se battent-elles? Est-ce qu’il n’y a pas assez de poissons dans l’eau?... Les hommes aussi s’empêchent mutuellement de vivre. Si l’un d’eux choisit un morceau, l’autre voudra le lui arracher du gosier. Pourquoi? Il y en a pour tout le monde dans la vie! Pourquoi retirer à l’homme ce qu’il a déjà acquis? Le plus souvent, c’est à cause des femmes que ces querelles éclatent. Un homme a une femme, mais un autre veut la lui enlever et s’efforce de l’attirer à lui. Pourquoi voler les femmes des autres, quand il y en a tant de femmes libres qui n’appartiennent à personne? Tout cela n’est pas bien, et fait du désordre...»

La mer était toujours déserte. La petite tache sombre bien connue ne s’y révélait pas.

--Tu ne viens pas? dit tout haut Vassili. C’est bon, je n’ai pas besoin de toi! Que t’imagines-tu donc?

Et il cracha dans la direction du rivage, avec mépris.

La mer riait.

Vassili se leva et alla vers la cabane, avec l’intention de se faire à dîner, mais, sentant qu’il n’avait pas faim, il retourna à son ancienne place et se recoucha.

--Si au moins Serejka pouvait venir! s’écria-t-il en lui-même; et il s’efforçait de ne songer qu’à Serejka.--C’est du poison que ce gars... Il se moque de tout, se bat avec tous. Robuste, sachant lire, ayant vu du pays... mais ivrogne. On ne s’ennuie pas avec lui... Les femmes en sont folles, et, bien qu’il soit ici depuis peu, toutes lui courent après. Il n’y a que Malva qui se tient à l’écart de lui... Elle ne vient toujours pas. Quelle maudite femme! Peut-être m’en veut-elle de ce que je l’ai battue? Mais ce n’était pas du nouveau pour elle. D’autres ont dû la battre ferme! Et moi je la battrai encore!

Ainsi, pensant à son fils, à Serejka, et le plus souvent à Malva, Vassili s’agitait sur le sable et attendait. L’inquiétude vague se transformait en soupçon, mais il ne voulait pas s’y arrêter. Il se cachait à lui-même sa méfiance. Il perdit son temps jusqu’au soir, tantôt se levant et marchant sur le sable, tantôt s’étendant de nouveau. La mer était déjà sombre qu’il guettait toujours, dans l’espoir du bateau.

Mais Malva ne vint pas, ce dimanche-là non plus. En se couchant, Vassili maugréa contre son service qui ne lui laissait pas la liberté d’aller sur la côte, et, même en s’endormant, il sursautait, comme s’il entendait au loin un bruit de rames. Alors, il mettait sa main en abat-jour au-dessus de ses yeux et regardait la mer trouble et obscure. Là-bas, à la pêcherie, brûlaient deux feux, et sur la mer il n’y avait personne.

--C’est bon, sorcière!... menaça Vassili.

Et il s’endormit d’un lourd sommeil.

Voici ce qui s’était passé à la pêcherie, ce jour-là.

Iakov se leva de bonne heure, quand le soleil ne brûlait pas encore et que la mer soufflait une fraîcheur vivifiante. Il alla de la baraque à la mer pour s’y laver, et sur la grève aperçut Malva. Elle était assise à la proue d’une grande barque amarrée au bord et, laissant pendre ses pieds nus, peignait ses cheveux humides.

Iakov s’arrêta pour l’examiner curieusement.

La blouse de percale dégrafée par devant était rabattue sur une épaule, et cette épaule était si blanche, si appétissante!

Les vagues heurtaient le bateau et Malva s’élevait puis redescendait au point que ses pieds nus touchaient presque l’eau.

--Tu t’es baignée, dis? lui cria Iakov. Elle tourna vers lui son visage, jeta un coup d’œil sur ses pieds, puis, continuant à se peigner, elle répondit:

--Je me suis baignée... oui... Pourquoi t’es-tu levé si matin?

--Toi, tu es bien levée déjà!

--Je ne suis pas un exemple pour toi.

Iakov garda le silence.

--Si tu vis à ma manière, tu auras du mal à garder ta tête, dit-elle.

--Oh! comme tu me fais peur! dit Iakov pour badiner.

Ensuite, accroupi au bord de l’eau, il entreprit de se laver.

Puisant l’eau dans ses paumes réunies, il se la jetait au visage et se secouait, à cette sensation aiguë de fraîcheur. S’essuyant avec le rebord de sa blouse, il dit à Malva:

--Pourquoi veux-tu toujours m’effrayer?

--Et toi, pourquoi me manges-tu des yeux?

Iakov n’avait aucun souvenir de l’avoir plus regardée que les autres femmes de la pêcherie, mais maintenant il lui dit tout à coup:

--C’est que tu es si... appétissante.

--Si ton père apprend tes fredaines, il t’en donnera, de l’appétit!

Elle lui lança un regard provocant et malicieux. Iakov éclata de rire et grimpa dans la barque. Il ne savait pas de quelles fredaines elle parlait; mais, puisqu’elle le disait, c’était donc qu’il l’avait poursuivie. Et il lui vint une subite gaieté à cette pensée.

--Que me fait le père? dit-il, en la rejoignant sur le demi-pont de la barque. T’a-t-il achetée pour lui, enfin?

Assis à côté d’elle, il considérait son épaule nue, sa poitrine à moitié découverte, toute sa personne fraîche et robuste, sentant la mer.

--Quel esturgeon blanc tu fais! s’écria-t-il avec admiration, après une enquête minutieuse.

--Ce n’est pas pour toi... dit-elle sans bouger et sans modifier sa tenue indiscrète.

Iakov soupira.

Devant eux s’étendait, aux rayons du soleil matinal, la mer illimitée. Les petites vagues joueuses, nées du souffle du vent, se heurtaient doucement contre la barque. Au loin, dans la mer, comme une cicatrice sur sa poitrine satinée, était le cap. Et de là, pointait sur le fond tendre du ciel bleu un mât svelte et mince, et l’on pouvait voir au bout s’agiter un haillon rouge.

--Oui, petit garçon, commença Malva, sans regarder Iakov, je suis appétissante, mais ça n’est pas pour toi... et personne ne m’a achetée et je ne suis pas la chose de ton père. Je vis pour moi-même... Mais ne cours pas après moi, parce que je ne veux pas me mettre entre toi et Vassili... Je ne veux ni querelles, ni brouille d’aucune sorte... Tu as compris?

--Mais qu’est-ce que je t’ai fait? demanda Iakov surpris. Je ne te touche pas, je ne te fais rien.

--Tu n’oses pas me toucher! dit Malva.

Elle parlait avec un tel dédain que l’homme et le mâle se révoltèrent en lui. Un sentiment de défi presque méchant le saisit et ses yeux brillèrent.

--Ah! je n’ose pas! s’écria-t-il en se rapprochant d’elle.

--Non, tu n’oses pas.

--Et, si je te touche?

--Essaie.

--Qu’est-ce que tu ferais?

--Je te donnerais une si bonne taloche sur la nuque que tu culbuterais dans l’eau.

--Voyons ça!

--Touche-moi, si tu l’oses!

Il l’entoura d’un rapide regard de feu, et, la saisissant brusquement de côté dans ses pattes puissantes, lui pressa le dos et la poitrine. Au contact de ce corps brûlant et robuste, il s’enflamma tout et sa gorge se serra comme s’il étouffait.

--Voici. Bats-moi! Qu’est-ce que tu attends?

--Laisse, Iakov! dit-elle tranquillement en tâchant de se libérer de ses bras qui frémissaient.

--Et la taloche que tu voulais me donner?

--Laisse! Sinon, gare!

--Assez de menaces, framboise que tu es!

Il l’attira contre lui et enfonça ses grosses lèvres dans la joue rose.

Elle rit aux éclats, avec défi, saisit les bras d’Iakov et tout à coup, d’un fort mouvement de tout son corps, s’élança en avant. Ils tombèrent enlacés, formant une seule masse lourde, et disparurent sous l’écume jaillissante. Puis, de l’eau agitée émergea la tête mouillée d’Iakov, et, à côté, surgit comme une mouette Malva. Iakov se démenait désespérément, frappait l’eau et mugissait et rugissait, tandis que Malva criait joyeusement, nageait autour de lui et lui lançait au visage l’eau salée, puis plongeait pour éviter ses vigoureux coups de battoir.

--Que diable! cria Iakov soufflant, je vais me noyer! C’est assez... je te jure que je me noie. L’eau est amère... Ah! je coule!...

Mais elle l’avait abandonné et nageait vers la côte à grandes brassées, comme un homme. Une fois là, elle remonta avec adresse sur la barque, se dressa à la poupe et observa en riant Iakov qui nageait en hâte vers elle. Ses vêtements humides collés à son corps, dessinaient ses formes élastiques depuis les épaules jusqu’aux genoux, et Iakov, quand il se fut accroché à la barque, convoita cette femme ruisselante et presque nue, qui se moquait gaiement de lui.

--Eh bien! sors, espèce de phoque! disait-elle à travers son rire et, se mettant à genoux, elle lui tendait une main et, de l’autre, se tenait au bord de la barque.

Iakov prit cette main et cria avec exaltation:

--Attends! maintenant c’est moi qui vais te baigner.

Il la tirait à lui, restant dans l’eau jusqu’aux épaules. Les vagues passaient par-dessus sa tête et, se brisant contre la barque, éclaboussaient Malva au visage. Elle riait et subitement, avec un cri, elle sauta à l’eau; du choc de son corps, elle fit perdre pied à Iakov.

Et ils jouèrent de plus belle, comme deux grands poissons dans la mer verte, se jetant de l’eau, criant, soufflant, grognant et plongeant.

Le soleil riait en les regardant et les carreaux des bâtiments de la pêcherie riaient aussi en reflétant le soleil. Les vagues bruissaient, brisées par les bras robustes, et les mouettes, effarées de ces ébats de deux êtres humains, volaient, avec des cris perçants, au-dessus de leurs têtes qui, par moments, s’engouffraient dans les vagues accourues de loin.

Enfin, fatigués, gorgés d’eau salée, ils grimpèrent sur le rivage et s’assirent au soleil pour se reposer.

--Ouf! fit Iakov avec une grimace. Quelle horreur que cette eau! Et comme il y en a!

--Tout ce qui est mauvais abonde sur la terre... les gars, par exemple... Dieu qu’il y en a!

Malva riait et tordait ses cheveux pour en faire couler l’eau... Les cheveux étaient sombres, épais et frisés, sans être très longs.

--C’est pour ça que tu t’es choisi un vieux! insinua Iakov en la poussant du coude.

--Il y a des vieux qui valent mieux que les jeunes.

--Si le père est bon, le fils doit être encore meilleur.

--Vraiment! où as-tu appris à te vanter?

--Les filles du village m’ont souvent dit que je n’étais pas du tout un vilain gars...

--Est-ce que les filles y connaissent quelque chose? Tu devrais me demander, à moi...

--Et toi, n’es-tu pas fille?

Elle le regarda fixement; il riait d’un rire insultant. Alors elle devint sérieuse et lui dit avec colère:

--Je l’étais, avant d’avoir un enfant.

--Bien dit et mal fait! dit Iakov en éclatant de rire.

--Imbécile! lui jeta brusquement Malva.

Elle s’écarta de lui.

Iakov, intimidé, se tut.

Ils restèrent ainsi, en silence, une bonne demi-heure; ils se retournaient au soleil pour sécher leurs vêtements.

Dans les baraques, longs bâtiments sales, les ouvriers se réveillaient. De loin, tous se ressemblaient, en loques, nu-pieds... Leurs voix rauques retentissaient jusqu’au rivage; l’un d’eux frappait contre un tonneau vide, et les coups secs se multipliaient: on eût dit un roulement de tambour. Deux femmes se chamaillaient, avec des voix perçantes; des chiens aboyaient.

--On commence à se remuer, dit Iakov. Et moi qui voulais partir de bonne heure pour la ville!... J’ai perdu mon temps avec toi...

--On ne fait rien de bon en ma compagnie! dit-elle, moitié plaisante, moitié grave.

--Quelle habitude tu as d’effrayer les gens! répondit Iakov.

--Tu verras, quand ton père...

Ce rappel du père le fâcha.

--Quoi, mon père? cria-t-il rudement. Mon père!... je ne suis pas un gamin. En voilà une histoire! Ici on n’est pas dans un couvent... Je ne suis pas aveugle, que diable! Lui non plus n’est pas un saint, il ne se prive de rien... Et qu’on me laisse tranquille!

Elle le regarda d’un air moqueur et demanda avec curiosité:

--Te laisser tranquille? et qu’est-ce que tu médites donc?

--Moi? (Il gonfla ses joues et bomba sa poitrine, comme s’il se préparait à soulever un poids.) Moi, je suis capable de bien des choses! J’ai secoué la poussière du village.

--Ça n’a pas été long! s’écria Malva ironiquement.

--Je te soufflerai à mon père, quoi?

--Oui?

--Tu penses que j’aurais peur?

--Dis! Vrai?

--Vois-tu, commença-t-il d’une voix émue et furieuse, ne me défie pas! Je...

--Quoi encore? demanda-t-elle avec indifférence.

--Rien.

Alors il se détourna, avec la mine d’un gars adroit et décidé.

--Comme tu es brave! L’inspecteur a un petit chien noir; l’as-tu vu? il te ressemble. De loin il aboie et menace de mordre et, quand on s’en approche, il baisse la queue et se sauve!

--C’est bon! cria Iakov en colère; attends, tu vas voir ce que je suis!

Et elle lui riait au visage.

Vers eux s’avançait, d’un pas lent et se dandinant, un gaillard bronzé, aux muscles saillants, à la tignasse touffue, d’un roux ardent. Sa blouse rouge, sans ceinture, était déchirée par derrière presque jusqu’au col, et, pour empêcher ses manches de glisser, il les avait roulées jusqu’aux épaules. Son pantalon n’était que trous, ses pieds étaient nus. Son visage, couvert de taches de son, s’éclairait d’yeux bleus, grands et impertinents, et le nez, large et retroussé, donnait à toute sa personne un air de désinvolture et d’arrogance. Quand il les eut rejoints, il s’arrêta, et, brillant au soleil de tout son corps qui perçait par les mille trous de son costume élémentaire, il renifla bruyamment, les considéra, et fit une grimace drôle.

--Hier Serejka a bu, et aujourd’hui la poche de Serejka est vide... Prêtez-moi vingt copeks! C’est égal, je ne vous les rendrai pas.

A ce discours rapide, Iakov pouffa; Malva sourit en examinant ce débraillé.

--Donnez, diables! Je vous marierai pour vingt copeks. Voulez-vous?

--Drôle de corps! Est-ce que tu es pope?

--Imbécile! A Ouglitch, j’ai été domestique chez un pope... Donne vingt copeks.

--Je ne veux pas me marier! dit Iakov.

--Donne toujours! Je ne dirai pas à ton père que tu courtises sa reine, reprit Serejka, en promenant sa langue sur ses lèvres sèches et craquelées.

--Avec ça qu’il te croirait!

--Quand je me mêle de parler, on me croit, affirma Serejka,--et il te corrigera vertement.

--Je n’ai pas peur! dit Iakov.

--Alors, c’est moi qui te corrigerai! annonça l’autre, et ses yeux devinrent étroits.

Iakov ne voulait pas donner vingt copeks, mais on l’avait prévenu qu’il fallait se tenir sur ses gardes avec Serejka et se soumettre à ses fantaisies. Il n’exigeait pas grand’chose, mais, si on lui refusait, il vous arrangeait une sale histoire pendant l’ouvrage, ou bien il vous battait. Et Iakov mit en soupirant la main à la poche.