Part 4
--Diablesse! jura Vassili à demi-voix.
Et, offusqué, il cracha.
Il était très intrigué. Tout en roulant une cigarette, il examinait la nuque et le dos du rameur qui s’approchait rapidement. Le bruit de l’eau, quand les rames la frappaient, résonnait dans l’air et le sable grinçait sous les pieds nus du gardien qui se débattait contre une curiosité nerveuse.
--Qui est avec toi? cria-t-il quand il put discerner le sourire, qui lui était si familier sur le beau visage potelé de Malva.
--Attends; tu le reconnaîtras bien toi-même! répondit-elle en riant.
Le rameur se retourna et, riant aussi, regarda Vassili.
Le gardien fronça les sourcils; il lui semblait avoir vu ce garçon-là.
--Rame plus fort, commanda Malva.
L’élan fut si vigoureux que le bateau se trouva déposé sur le sable avec une vague, se pencha, puis retrouva son équilibre, tandis que la vague roulait en riant dans la mer. Le rameur sauta sur le rivage et allant à Vassili:
--Bonjour, père!
--Iakov! s’écria Vassili, plus surpris que content.
Ils s’embrassèrent à trois reprises sur la bouche et sur les joues; après quoi, la stupeur de Vassili se mêla de joie et de trouble.
--Je me disais bien... qu’il y avait quelque chose... et le cœur me démangeait... Ah! c’est toi?... Comment as-tu fait? Et moi qui me demandais: «Est-ce Serejka?» Non, je voyais bien que ce n’était pas Serejka! Ah! c’était toi!
Vassili caressait sa barbe d’une main, et de l’autre il gesticulait dans l’air. Il aurait voulu regarder Malva, mais les yeux gais de son fils s’étaient fixés sur lui et le gênaient. L’orgueil d’avoir un fils si fort et si beau luttait en lui avec l’embarras que lui causait la présence de sa maîtresse. Il piétinait sur place devant Iakov et lui jetait des questions les unes après les autres sans attendre de réponse. Tout s’était confondu dans sa tête et il se sentit particulièrement mal à l’aise quand il entendit Malva lui dire d’un ton moqueur:
--Ne trépigne donc pas... de joie! Conduis-le à ta hutte et régale-le.
Il l’observa: sur ses lèvres errait un sourire narquois qu’il connaissait bien, et toute sa personne, ronde, molle et fraîche comme toujours, lui était en même temps étrangère et nouvelle. Malva promenait le regard de ses yeux verts du père au fils et grignotait des graines de pastèques avec ses dents petites et blanches. Iakov souriait aussi et, pendant quelques secondes qui furent pénibles à Vassili, tous trois se turent.
--Je reviens à l’instant!--dit tout à coup Vassili en se dirigeant vers la cabane,--ne restez pas là au soleil; moi, je vais chercher de l’eau... Nous cuirons la soupe. Je t’en ferai manger, une soupe de poisson, Iakov! Vous autres, arrangez-vous, je suis à vous dans une minute...
Il saisit une marmite qui était par terre près de la cabane, s’enfonça rapidement derrière les filets, qui le dissimulèrent de leur masse grise.
Malva et le gars le suivirent.
--Eh bien! mon beau jeune homme, je t’ai amené à ton père, dit Malva louchant vers la robuste personne d’Iakov.
Il abaissa vers elle son visage encadré d’une barbe blonde frisée et dit, les veux brillants:
--Oui, nous voilà!... Il fait bon ici... Quelle mer!
--La mer est large. Le vieux a-t-il beaucoup changé?
--Mais non, non... Je pensais qu’il était plus blanc, et il n’a encore que peu de cheveux gris... Et il est... si solide!
--Combien de temps y avait-il que vous ne vous étiez vus?
--Cinq ans, peut-être... Quand il a quitté le village, j’allais sur mes dix-sept ans.
Ils entrèrent dans la cabane où la chaleur et l’odeur du poisson étaient étouffantes. Ils s’assirent: Iakov sur une grosse souche de bois, Malva sur des sacs. Entre eux il y avait un tonneau scié en deux, dont le fond servait de table à Vassili. Quand ils furent installés, ils s’examinèrent longuement sans mot dire.
--A ce qu’il paraît, tu veux travailler ici? demanda Malva.
--Mais... je ne sais pas... si je trouve quelque chose, je travaillerai.
--Tu trouveras bien! dit avec assurance Malva, le tâtant toujours de ses yeux verts singulièrement frisés.
Il ne la regardait plus et, avec la manche de sa blouse, essuyait la sueur qui couvrait son visage.
Tout-à-coup, elle se mit à rire:
--Ta mère t’a probablement chargé de commissions et de salutations pour ton père?
Iakov eut un mouvement d’humeur et répondit:
--Bien sûr! Et après?
--Rien, dit-elle, riant toujours.
Son rire narquois déplut à Iakov; il s’écarta de cette femme et songea aux paroles de sa mère.
Quand elle l’avait accompagné au bout du village, elle s’était appuyée contre une barrière, parlant vite, clignant rapidement de ses yeux secs:
--Dis-lui, Iakov, au nom du Christ, dis-lui: «Père, la mère est seule là-bas. Cinq ans se sont écoulés, elle est toujours seule! Elle vieillit...» Dis-le-lui, mon petit Iakov, pour l’amour de Dieu! «La mère sera bientôt une vieille femme, seule, toujours seule, toujours au travail.» Au nom du Christ, dis-le-lui!...
Et elle avait pleuré silencieusement, se cachant le visage dans son tablier.
Iakov ne l’avait pas plainte alors, et maintenant il la plaignait... Et, devant Malva, il prit une expression dure comme s’il allait l’injurier grossièrement.
--Et me voilà, moi! s’écria Vassili, qui surgit avec un poisson frétillant dans une main, un couteau dans l’autre.
Il avait maîtrisé son trouble, le dissimulant profondément en lui. Maintenant il regardait ses hôtes avec sérénité et bonhomie; seulement son allure était plus agitée qu’à l’ordinaire.
--Je vais tout de suite faire du feu... et je reviens... Nous causerons. Hein! Iakov! Quel robuste gars tu es devenu!
Il disparut de nouveau.
Malva ne cessait pas de grignoter des graines. Elle dévisageait Iakov familièrement, et, lui, s’appliquait à ne pas rencontrer ses yeux, bien qu’il en eût grande envie, et il pensait à part lui:
--Il faut que la vie soit bonne ici, qu’on mange à sa faim... Comme elle est grasse, et le père aussi!
Puis, le silence l’intimidant, il dit tout haut:
--J’ai oublié mon sac dans le bateau... je vais le prendre.
Iakov se leva sans hâte et sortit. Alors apparut Vassili; il se pencha vers Malva et lui dit rapidement, avec colère:
--Tu avais bien besoin de venir avec lui!... Que lui dirai-je de toi? Que m’es-tu?
--Je suis venue et voilà tout, fit Malva.
--Eh! toi... stupide créature! Tu n’as pas honte... Comment ferai-je maintenant? Faut-il lui dire en face que... Mais j’ai une femme à la maison! Sa mère... Tu pouvais bien comprendre cela!
--Qu’est-ce que ça me fait? Ai-je peur de lui par exemple? Ou bien de toi? demanda-t-elle, pinçant avec mépris ses yeux verts. Et comme tu t’es démené à sa vue! Ce que je m’amusais!
--Tu t’amusais? Et moi, que ferai-je?
--Tu n’avais qu’à y penser plus tôt.
--Mais pouvais-je croire que la mer viendrait me le jeter ici sans crier gare?
Le sable grinçait sous le pas d’Iakov, et ils durent interrompre leur conversation. Iakov avait apporté un sac qu’il fourra dans un coin et il coula un mauvais regard vers la femme.
Elle grignotait avec entrain ses graines. Vassili, s’asseyant sur la souche de bois, se frottait le genou et disait avec un sourire gêné:
--Ainsi te voilà... Comment as-tu pensé à venir ici?
--Mais comme ça... Nous t’avions écrit...
--Quand? Je n’ai reçu aucune lettre.
--Vrai? Et nous qui avions écrit!
--La lettre a dû se perdre, dit avec regret Vassili. Que le diable soit d’elle, hein? Quand une lettre est importante, c’est celle-là qui se perd...
--Ainsi tu n’es pas au courant de nos affaires? demanda Iakov, avec méfiance.
--Comment les connaîtrais-je? Je n’ai pas reçu la lettre!
Alors Iakov lui raconta que leur cheval avait crevé, que tout le blé avait été mangé avant le commencement de février et que lui-même ne trouvait plus à gagner sa vie. Le foin aussi manquait, la vache avait failli périr de faim. On avait traîné tant bien que mal jusqu’au mois d’avril, et puis on avait décidé ceci: après le labourage, Iakov irait chez le père travailler au loin, lui aussi, trois mois peut-être. C’est ce qu’on avait écrit. Puis, on avait vendu trois moutons, acheté de la farine et du foin, et voilà Iakov parti.
--C’est ça! s’écria Vassili. Comment est-ce possible?... Je vous avais envoyé de l’argent.
--Pas lourd ton argent! On répara l’isba, il fallut marier la sœur... j’ai acheté une charrue... Tu sais, cinq années, c’est beaucoup.
--Hum! cela n’a pas suffi? Quelle histoire! Et ma soupe qui va se sauver!
Il se leva et sortit. Accroupi devant le feu au-dessus duquel était suspendue la marmite bouillante, Vassili réfléchissait tout en jetant l’écume dans la flamme.
Rien, dans le récit de son fils, ne l’avait particulièrement touché, et il s’irritait contre sa femme et Iakov. Combien d’argent ne leur avait-il pas envoyé pendant ces cinq années! Et ils n’avaient pas su s’arranger. Si Malva n’avait pas été présente il aurait parlé à son fils. Iakov avait bien su, de lui-même, sans la permission du père, quitter le village, mais quant à la terre, il n’en était pas venu à bout. Et cette terre, à laquelle Vassili, durant ces dernières années faciles et agréables, n’avait guère songé, lui revint subitement à l’esprit, comme un abîme où pendant cinq ans il avait jeté son argent, comme quelque chose d’inutile et d’embarrassant. Il soupira, en remuant sa cuiller dans la soupe.
A la lumière du soleil, la petite flamme jaunâtre du feu était si misérable, si pâle! Des filets de fumée bleue et transparente se traînaient du foyer vers la mer, à la rencontre des vagues. Vassili les suivait des yeux et pensait à son fils, à Malva; il se disait qu’à partir de ce jour, sa vie serait moins bonne, moins libre. Sûrement, Iakov avait déjà deviné ce qu’était Malva.
Elle restait dans la cabane, troublant le gars de ses yeux provocants et hardis qui ne cessaient de sourire.
--Peut-être as-tu laissé une fiancée au village? dit-elle tout à coup.
--Peut-être que oui, répondit-il à contrecœur, et en lui-même il injuria Malva.
--Est-elle jolie, dis? demanda-t-elle avec indifférence.
Iakov ne répondit pas.
--Pourquoi te tais-tu?... Est-elle mieux que moi ou non?
Il la regarda sans le vouloir. Ses joues étaient hâlées et pleines, ses lèvres savoureuses, et maintenant qu’un sourire malicieux les entr’ouvrait, elles tremblaient. Sa blouse de percale rose lui allait bien, dessinait les épaules rondes, la poitrine haute et élastique. Mais il n’aima pas ses yeux rusés verts et railleurs.
--Pourquoi parles-tu comme ça?
Il soupirait sans motif et parlait d’un ton suppliant; il aurait voulu cependant s’adresser à elle avec sévérité.
--Comment faut-il parler? demanda-t-elle en riant.
--Et voilà que tu ris... de quoi?
--De toi...
--Que t’ai-je fait? dit-il avec mauvaise humeur, et de nouveau il baissa les yeux sous son regard.
Elle ne fit aucune réponse.
Iakov devinait bien ce qu’étaient ses relations avec le père, et cela l’empêchait de s’exprimer librement. Il n’éprouvait aucune surprise: il avait entendu dire qu’aux travaux, loin du village, les gens perdaient toute retenue et, du reste, il aurait été difficile à l’homme robuste qu’était son père de se passer de femme si longtemps. Mais néanmoins, il éprouvait une gêne pour elle et pour son père. Et puis il se ressouvint de sa mère, harassée, grondeuse, qui peinait là-bas, sans relâche.
--La soupe est prête! annonça Vassili, au seuil de la cabane. Donne les cuillers, Malva.
Iakov regarda le père et pensa:
--On voit qu’elle vient ici souvent, puisqu’elle sait où sont les choses.
Quand elle eut trouvé les cuillers, elle dit qu’il fallait aller à la mer pour les laver, et que dans le bateau elle avait de l’eau-de-vie.
Le père et le fils la regardèrent s’éloigner; puis, restés seuls, ils se turent.
--Comment l’as-tu rencontrée? demanda enfin Vassili.
--Je me suis informé de toi au bureau: elle y était. Et elle me dit: «Pourquoi aller à pied dans le sable? Allons en bateau; moi aussi je vais chez lui.» Et nous sommes partis.
--Oui!... Et moi je me suis souvent demandé: «Comment est-il maintenant, mon Iakov?»
Le fils sourit avec bonhomie; cela donna du courage à Vassili.
--Et... comment la trouves-tu?
--Pas mal... dit vaguement Iakov en battant des paupières.
--Le diable n’y ferait rien, s’écria Vassili en agitant les bras. Je tins bon au commencement... Impossible! L’habitude... Je suis un homme marié!... Et puis, elle me recoud mes vêtements, et ainsi de suite... D’ailleurs on n’échappe pas plus à la femme qu’à la mort!
Cette maxime sincère termina son explication.
--Qu’est-ce que cela me fait? dit Iakov. C’est ton affaire, je ne suis pas ton juge.
Et à part lui, il pensait: «Je voudrais bien la voir reprisant un pantalon!...»
--J’ai quarante-cinq ans, ce n’est pas la vieillesse... Elle me coûte peu; que diable! elle n’est pas ma femme... continuait Vassili.
--Certainement... admit Iakov.
Et il pensait: «Bien sûr, elle fait danser ton argent!»
Malva était revenue avec une bouteille d’eau-de-vie et un chapelet de craquelins; on s’installa pour dîner. On mangea sans causer, suçant avec bruit les arêtes et les crachant sur le sable, près de la porte. Iakov dévorait, ce qui parut plaire à Malva; elle voyait avec tendresse se gonfler les joues hâlées et remuer vite les épaisses lèvres humides. Vassili n’avait pas faim, il tâchait de paraître absorbé par le repas afin de pouvoir à son aise observer Iakov et Malva et réfléchir à l’attitude qu’il prendrait à leur égard.
La musique joyeuse et caressante des vagues était accompagnée par les cris farouches et victorieux des mouettes. La chaleur devenait moins ardente et parfois arrivait à la cabane un souffle d’air frais imprégné de l’odeur saine de la mer.
Après avoir mangé la bonne soupe de poisson et pris plusieurs verres d’eau-de-vie, Iakov eut sommeil. Il commençait à sourire stupidement, à chercher, à bâiller, et regardait Malva de telle manière que Vassili trouva bon de lui dire:
--Couche-toi ici, Iakov, jusqu’au thé... et alors nous te réveillerons.
--Je veux bien, consentit Iakov en tombant sur les nattes. Et vous, où allez-vous? Hé! Hé!
Vassili, gêné par ce rire, sortit en hâte; Malva serra les lèvres, fronça les sourcils et répondit à Iakov:
--Où nous irons, ça ne te regarde pas! Qu’est-ce que ça te fait? Je te conseille de ne pas te mêler des affaires des autres. Oui, mon petit!
Et elle s’en alla.
--Moi? Bon! s’écria Iakov. Attends, ha! ha! ha! Je te montrerai... Bon! Quelle demoiselle ça fait!
Il grogna encore un peu, puis s’endormit avec un sourire ivre et rassasié sur sa face rouge.
Vassili planta dans le sable trois pieux dont il réunit les bouts, jeta dessus une natte et, ayant ainsi sommairement arrangé un abri, il se coucha à l’ombre, mit ses mains sous sa nuque et contempla le ciel. Quand Malva s’approcha et se laissa tomber sur le sable à côté de lui, il tourna vers elle son visage plein de ressentiment.
--Eh! quoi, vieux? demanda-t-elle en riant, tu ne te réjouis pas plus que ça de voir ton fils?
--Il se moque de moi... Et pourquoi? A cause de toi tout cela, répondit Vassili d’un air sombre.
--A cause de moi, vraiment?
Elle s’étonnait avec malice.
--Mais... sans doute!
--Ah! Comme tu m’affliges!... Que faire maintenant? Il ne faut plus que je revienne, dis? C’est bien, je ne reviendrai pas...
--Sorcière, va! Ah! ces êtres-là!... Il se moque; toi aussi... et vous êtes ce que j’ai de plus proche. Et de quoi vous moquez-vous? diables que vous êtes!
Il s’éloigna d’elle et se tut. Accroupie, elle se tenait les genoux embrassés et se balançait doucement de tout son corps, en regardant de ses yeux verts l’éblouissante, la joyeuse mer, et souriait d’un de ces sourires de triomphe, comme en ont les femmes qui comprennent la puissance de leur beauté.
Un bateau à voile glissait sur l’eau, tel qu’un grand oiseau gauche aux ailes grises. Il était loin du rivage et allait plus loin encore, où la mer et le ciel se fondaient en un infini bleu, qui attirait par sa souveraine tranquillité.
--Pourquoi ne dis-tu rien? demanda Vassili.
--Je pense... répondit Malva.
--A quoi?
--Comme ça!...
Elle remua les sourcils et, après un silence, elle ajouta:
--Ton fils est un beau gars.
--Qu’est-ce que ça te fait? s’écria Vassili avec jalousie.
--Est-ce qu’on peut savoir?...
--Toi... attends un peu! (Il lui jeta un regard de méfiance.) Ne fais pas la bête. J’ai beau être patient, il ne faut pas me narguer... non!
Il grinça des dents, serra les poings et poursuivit:
--Aujourd’hui, dès que tu es arrivée, tu as commencé un jeu... Je ne comprends pas encore, mais, vois-tu, s’il me faut comprendre, tu ne t’en féliciteras pas! Ah! tu as toutes sortes de grimaces... que je ne connais pas... et tout!... Je sais comment il faut se comporter avec vous autres... en cas de...
--Ne me fais pas peur, Vassia, dit-elle avec indifférence et sans le regarder.
--C’est bien! Et toi ne plaisante pas.
--N’essaye pas de m’effrayer.
--Je te ferai danser, si tu commences tes sottises!
Vassili s’irritait toujours davantage.
--Tu me battrais?
Elle se rapprocha de lui et regarda avec curiosité son visage bouleversé.
--On dirait une comtesse!... Oui, je te battrais.
--Je ne suis pas ta femme, pourtant? dit Malva d’un ton tranquille et doctoral; et, sans attendre de réponse, elle continua:--Tu avais l’habitude de battre ta femme pour un rien et tu t’imagines que tu peux faire la même chose avec moi. Non! Je suis libre. Je n’appartiens qu’à moi-même et je n’ai peur de personne. Et toi, tu as peur de ton fils: tantôt, comme tu lui faisais la cour! Et tu oses menacer encore?
Elle secoua la tête avec mépris et se tut. Ces paroles négligentes et froides avaient éteint la colère de Vassili. Jamais il ne l’avait vue aussi belle et il s’étonnait.
--La voilà partie, qui croasse... dit-il en l’admirant.
--J’ai encore quelque chose à te raconter. Tu te vantais à Serejka que je ne saurais me passer de toi plus que de pain, que je ne peux vivre sans toi! Tu te trompes... Peut-être n’est-ce pas toi que j’aime, et n’est-ce pas pour toi que je viens. Si j’aimais seulement cette plage?... (Elle étendit les bras d’un geste large.) Peut-être que j’aime ici la solitude; il n’y a que la mer et le ciel et pas d’êtres vils. Et que tu sois là, toi, cela ne me fait rien. C’est comme qui dirait le prix de ma place... Si ç’avait été chez Serejka ici, je serais venue chez Serejka; si c’était chez ton fils, je viendrais aussi... Le mieux serait s’il n’y avait personne... je suis dégoûtée de vous tous!... Mais s’il m’en passe l’idée, un jour, belle comme je le suis, je pourrai toujours me choisir un homme... qui vaudra mieux que toi.
--Oui-dà! siffla furieusement Vassili, et il la saisit à la gorge. Alors, c’est comme ça?
Il la secouait, et elle ne cherchait pas à se dégager, bien que son visage fût congestionné, ses yeux injectés de sang. Elle posa seulement ses deux mains sur la main qui lui serrait la gorge.
--Voilà ce qu’il y avait en toi? (Vassili était enroué à force de rage.) Et tu ne disais rien, et tu m’embrassais, et tu me caressais. Je te ferai voir!
Il l’avait courbée à terre et la frappait avec délices sur la nuque, une fois, deux fois, de son lourd poing musclé. Il éprouvait un sentiment agréable quand sa main tombait sur la chair élastique et grasse.
--Tiens, serpent! dit-il d’un air victorieux, en la repoussant.
Sans une plainte, silencieuse et calme, elle s’affaissa sur le dos, ébouriffée, rouge et belle pourtant. Les yeux verts épiaient sous leurs cils et brûlaient d’une flamme froide et haineuse. Mais lui, haletant de surexcitation, content de l’issue donnée à sa rage, ne surprit pas ce regard et, quand il se pencha vers elle, vainqueur et dédaigneux, elle souriait doucement.
D’abord, ses lèvres tremblaient un peu, puis les yeux s’éclairèrent, des fossettes se creusèrent dans les joues et elle se mit à rire. Vassili la voyait avec stupeur qui riait fort et gaiement, comme s’il ne venait pas de la battre.
--Qu’as-tu? diablesse, cria-t-il avec inquiétude en la tirant rudement par sa manche.
--Vassia! C’est toi qui m’as battue? murmura-t-elle.
--Oui, c’est moi; qui donc ça pourrait-il être?
Il l’observait sans rien comprendre et ne savait que faire. La battre encore? Mais sa fureur était morte; il n’avait plus aucune envie de recommencer.
--C’est que tu m’aimes? insinua-t-elle.
Et Vassili eut chaud à entendre sa voix chuchotante.
--C’est bon, que diable! dit-il d’un air sombre. Est-tu satisfaite?
--Vassia! Et moi qui pensais que tu ne m’aimais plus. Je me disais: «Maintenant que son fils est là, il me chassera pour lui.»
Elle éclata d’un rire étrange, trop fort.
--Sotte! dit Vassili en souriant involontairement. Il se sentit en faute, eut pitié d’elle, mais, se souvenant des propos qui l’avaient fâché, il reprit d’un air bourru:
--Mon fils n’y est pour rien... Et si je t’ai frappée, c’est à toi la faute: pourquoi m’as-tu nargué?
--C’était exprès, pour t’éprouver. Et, câline, elle frotta contre lui son épaule.
Il jeta un coup d’œil vers la cabane et embrassa la jeune femme.
--Pour m’éprouver?... tu en avais bien besoin!... Voilà le résultat!
--Ce n’est rien, déclara Malva, en fermant à moitié les yeux; je ne me fâche pas: c’est en m’aimant que tu m’as battue... Je te revaudrai ça!
Elle le dévisagea longuement, tressaillit et, baissant la voix, répéta:
--Ah! comme je te revaudrai ça!
Vassili interpréta ces paroles dans un sens qui lui était agréable; il en fut doucement troublé, et, souriant béatement, demanda:
--Comment? dis.
--Tu verras! répondit Malva tranquillement, très tranquillement, mais ses lèvres frémirent.
--Ah! ma chérie! s’écria Vassili; puis il la serra fortement dans ses bras d’amoureux. Et, sais-tu? depuis que je t’ai battue, je t’aime davantage, tu m’es plus chère... Vraiment! plus à moi...
Les mouettes volaient autour d’eux. La brise de la mer apportait à leurs pieds les éclats des vagues et l’infatigable rire des flots avait un son apaisant.
--Ah! la vie, la vie!... (Vassili caressa d’un air rêveur la jeune femme qui s’abandonnait à lui.) C’est ainsi que va le monde: ce qui est défendu est doux... Toi, tu ne sais pas; mais il m’arrive de songer à la vie, et d’avoir peur. Surtout la nuit, quand je ne peux pas dormir... Devant moi est la mer, au-dessus de moi le ciel, et tout autour il fait si noir, si effrayant! Et je suis seul. Et alors je me sens devenir si petit, si petit, et il me semble que la terre s’agite sous moi, et qu’il n’y a personne sur la terre, sauf moi! Si je t’avais, toi, dans ces moments-là... au moins nous serions deux.
Malva, les yeux clos, était couchée sur les genoux de Vassili et se taisait. Le visage un peu rude mais bon, du paysan, tanné par le vent et le soleil se penchait vers elle, et la grande barbe décolorée lui chatouillait le cou. La jeune femme ne bougeait pas; seulement, sa poitrine s’élevait haut et régulièrement. Les yeux de Vassili tantôt erraient sur la mer, tantôt s’arrêtaient sur cette poitrine, si proche de lui. Et il disait à Malva comme il s’ennuyait de vivre seul, et comme étaient douloureuses les nuits sans sommeil, remplies de pensées sombres sur la vie. Puis il lui baisa la bouche, sans hâte, et avec le bruit qu’il aurait fait en mangeant une bouillie chaude et grasse.
Ils restèrent là trois heures peut-être, et quand le soleil s’inclina sur la mer, Vassili dit d’une voix ennuyée:
--Il faut que j’aille faire bouillir le thé... notre hôte va bientôt se réveiller.