CHAPITRE I
LES DIVERS FONDEMENTS DES CROYANCES RELIGIEUSES.
§ 1. Les idées actuelles sur la genèse des religions.--§ 2. Éléments mystiques et affectifs des croyances religieuses.--§ 3. Éléments rationnels des croyances religieuses.--§ 4. Éléments collectifs des croyances religieuses.--§ 5. Rôle des rites et des symboles dans la constitution des croyances religieuses.--§ 6. Analogie des croyances religieuses chez tous les peuples.
§ 1.--Les idées actuelles sur la genèse des religions.
Bien que l’histoire de l’humanité soit inintelligible sans celle de ses dieux, l’analyse des religions fut longtemps dédaignée par la science.
A une époque récente seulement, elle finit par intéresser les savants. Mais les interprétations qu’ils appliquèrent alors produisirent d’assez médiocres résultats.
La genèse des religions demeure encore mal connue, parce qu’on a cru pouvoir les étudier comme les autres événements historiques, à l’aide de textes. Or, les religions pratiquées diffèrent toujours des religions enseignées par les livres. Nous verrons dans un autre chapitre qu’une religion adoptée est bientôt transformée, quoique ses textes restent invariables.
On connaît donc fort peu de chose des religions en se bornant à consulter des livres. Les temples, les statues, les bas-reliefs, les peintures, les légendes, nous renseignent beaucoup mieux sur la façon dont elles furent comprises par leurs fidèles.
Les écrivains adonnés à l’étude des religions ne tiennent généralement aucun compte de leurs transformations, c’est pourquoi on les voit adopter des théories fort contraires à l’observation.
De savants professeurs donnent, par exemple, le bouddhisme comme une religion sans dieu, alors qu’il fut peut-être le plus polythéiste de tous les cultes. Son fondateur, bien que contestant l’existence des dieux, entrait cependant en conflit avec eux, lorsque dans ses méditations, sous l’arbre de la sagesse, il luttait contre les menaces de Mara, prince des démons, et les séductions des Apsaras, filles des dieux. Parler de religion sans dieu c’est commettre une erreur de psychologie collective fondamentale.
Les hypothèses sur la genèse des religions changent d’ailleurs fréquemment. Une des plus répandues, pendant un certain temps, fut la théorie dite linguistique. D’après elle, les phénomènes de la nature: le soleil, la lune, le feu, etc., avaient été personnifiés, parce qu’on prenait pour des réalités les expressions figurées servant à les désigner. Ainsi le mythe de la déesse Séléné venant embrasser Endymion, dans la caverne de Latmos, représenterait simplement la lune caressant de ses rayons les flots où s’était couché le soleil.
Inutile de nous arrêter à cette théorie complètement abandonnée aujourd’hui. Celles qui la remplacèrent ne semblent pas d’ailleurs beaucoup plus solides.
Les recherches anthropologiques sur le totémisme chez les Peaux-Rouges comme explication du sacrifice, sur le tabou des Polynésiens comme interprétation du scrupule et de l’interdit dans la vie sociale ont en effet bien peu éclairci les problèmes religieux, notamment ceux de la mythologie grecque. Les codes des peuples civilisés et même de simples usages sociaux, dénués d’origine religieuse, sont remplis d’interdictions analogues aux tabous des groupements rudimentaires. Leur caractère sacré chez les primitifs tient à ce que tous les actes de la vie ordinaire, y compris les repas, sont pour eux de nature religieuse.
Une théorie très en faveur actuellement consiste à envisager les religions comme des phénomènes collectifs ayant pour but d’imposer certaines obligations devenues sacrées. Toutes les religions prennent évidemment, à un moment donné, un caractère collectif et impliquent nécessairement alors des obligations, mais on pourrait difficilement contester qu’elles aient d’abord été des créations personnelles. Ces deux caractères successifs: personnel, puis collectif apparaissent nettement, par exemple, dans les religions ayant joué le plus grand rôle, celles de Bouddha, et de Mahomet, notamment.
Le défaut des théories actuelles sur la naissance des religions est d’abord de leur chercher une seule cause, alors qu’elles en comptent beaucoup; ensuite de dédaigner les facteurs psychologiques, éléments principaux, suivant nous, de leur formation.
La connaissance de ces facteurs permet seule de mettre en évidence les origines profondes des phénomènes religieux observés dans l’humanité à travers l’histoire. Elle justifie la thèse que nous aurons à soutenir, de l’étroite parenté de tous les cultes.
Les pyramides d’Égypte, les flèches des minarets, les tours des cathédrales, les dissertations des théologiens, l’extase du prêtre devant l’autel, la ferveur des fidèles, aussi bien que les totems et les tabous des sauvages, demeurent incompréhensibles si l’on néglige les forces affectives et mystiques qui les déterminent. Ces forces étant les mêmes chez tous les peuples, leurs diverses manifestations religieuses présentent nécessairement une étroite analogie.
§ 2.--Éléments mystiques et affectifs des croyances religieuses.
La perpétuité des dieux dans l’histoire suffirait pour prouver qu’ils correspondent à des besoins irréductibles de l’esprit. Si l’humanité changea quelquefois de divinités, elle ne s’en est jamais passée. Avant d’élever des palais aux rois, les hommes en édifièrent aux dieux. Le besoin de religion présente le même caractère de fixité que les autres aspirations fondamentales de notre nature.
Un des éléments essentiels des religions est l’esprit mystique. Son rôle dans la genèse des croyances religieuses ou politiques apparaît prépondérant.
Il se trouve à la base des diverses religions, c’est pourquoi toutes possèdent, parmi leurs caractères communs, la crainte du mystère, l’espérance dans le mystère, l’adoration du mystère.
Sans doute, l’esprit mystique ne pouvait fournir que d’illusoires réponses aux problèmes de la vie et de l’univers, mais il engagea l’homme sur une voie entièrement nouvelle qui, après de longs siècles d’efforts, devait le conduire aux connaissances dont nous vivons aujourd’hui.
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Le mysticisme n’est pas le seul fondement des croyances religieuses, elles ont aussi pour soutiens des éléments d’ordre affectif. Parmi eux, il faut mentionner surtout la peur, l’espérance et le besoin d’explication.
De tous ces sentiments, la peur est peut-être le plus influent. Lucrèce lui attribuait la naissance des dieux.
La crainte de l’homme devant les forces redoutables dont il se sentait enveloppé était aussi naturelle que l’espérance de se concilier leur protection par des prières et des présents. La peur des forces naturelles transformées en divinités plus ou moins semblables à lui, et l’espoir de se les rendre favorables, furent des sentiments universels chez les peuples. Tous se conduisirent comme plus tard les Mexicains qui, ne connaissant pas les chevaux et voyant les cavaliers espagnols avec leurs armes à feu, adorèrent aussitôt ces êtres mystérieux vomissant la foudre.
L’action de la peur et de l’espérance ne s’observe pas seulement dans les religions primitives, mais aussi dans celles des peuples les plus civilisés. Sans la crainte de l’enfer et l’espoir du paradis, le christianisme n’aurait pu s’établir.
Les interprétations qui précèdent font comprendre l’origine des croyances religieuses, mais n’expliquent pas la genèse des diverses légendes mythologiques. Comment naquirent Jupiter, Apollon, Vénus, Diane et de quelle façon se créèrent leurs aventures? Aucune science ne saurait répondre parce qu’il est intervenu dans ces fictions un facteur: l’imagination, indépendant de toute logique intellectuelle.
On sait combien une telle faculté amplifie et déforme facilement les événements. Greffée sur des rêves et les visions qui en sont le cortège, elle altère complètement des faits dont le point de départ est quelquefois réel.
Les récits mythologiques se sont formés, comme la plupart des épopées et des légendes, de toutes les époques, _l’Odyssée_ et les _Contes des Mille et une Nuits_, notamment.
Elles mirent d’ailleurs des siècles à se constituer au moyen d’additions, interpolations et altérations successives. Perpétuées par la tradition populaire, elles acquirent progressivement une stabilité très grande et furent l’origine de rites compliqués, rigoureusement observés aussi bien chez les civilisés que chez les sauvages. Les Hopis du Colorado, par exemple, se donnent un mal énorme pour suivre les rites d’une religion enseignant que le monde souterrain est peuplé d’antilopes-serpents gouvernés par une femme-araignée qui tisse les nuages et fait tomber la pluie.
Toutes les religions sont pleines de légendes visiblement inventées de toutes pièces. On peut donner comme type de ces dernières l’aventure du chevalier incrédule qui, voulant remplir d’eau un petit baril, d’abord dans une fontaine, puis dans un fleuve, et enfin dans la mer, voit toujours le liquide fuir devant lui. Il devait être fort sceptique ce chevalier, puisqu’une telle succession de miracles fut nécessaire pour raffermir sa foi.
Les anciens ouvrages scientifiques eux-mêmes fourmillent de légendes absurdes, fruits de l’imagination pure. On trouve par exemple, dans des livres d’histoire naturelle écrits sous Louis XIV, que pour obtenir des vers à soie, il suffit de nourrir une vache pleine avec du mûrier, et de découper son veau en petits morceaux qu’on laissera putréfier. De nombreux vers à soie en sortiront alors. Dans les mêmes ouvrages on apprend que la râpure de corne de cerf facilite de façon infaillible l’accouchement.
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A côté des éléments psychologiques précédemment énumérés, un autre facteur, le besoin d’explication, joue un rôle important dans la genèse des dieux.
Jusqu’à une époque bien récente encore, il n’existait pas pour ainsi dire de phénomènes naturels. Tous étaient produits par des volontés divines.
Nos ancêtres, partant du principe général qu’il n’y a pas d’effet sans cause, et ignorant les enchaînements des lois naturelles furent vite conduits à supposer derrière chaque phénomène des êtres surnaturels invisibles assez puissants pour les déterminer.
Leur intervention satisfaisait, quoique d’une manière assez simpliste, aux nombreux «pourquoi» de la curiosité humaine à laquelle la science ne pouvait alors répondre. Toutes les forces de la nature se trouvèrent ainsi déifiées. Des dieux conduisaient le soleil, faisaient mûrir les moissons et lançaient le tonnerre. De semblables interprétations furent d’ailleurs d’une utilité immense aux époques où l’humanité ne pouvait en concevoir d’autres.
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Parmi les facteurs psychologiques des religions, il faut mentionner encore le désir de revivre dans un autre monde.
Cette aspiration à l’immortalité se manifeste dans les religions les plus anciennes. On y voit partout l’ombre des défunts leur survivre. Mais l’existence après la mort ne semblait pas toujours très enviable. Homère raconte dans l’_Odyssée_, qu’Ulysse descendu aux Enfers pour consulter Tirésias, rencontre Achille et essaye de le consoler de sa mort: «Tes consolations sont vaines, répond le fantôme du guerrier, j’aimerais mieux être sur terre l’esclave du plus indigent laboureur que de régner sur le peuple entier des ombres.»
C’est le christianisme qui insista le plus sur la vie future. Le paradis et l’enfer furent les deux grands éléments de son succès.
De nos jours, ces conceptions sont considérées comme imaginaires. Mais le besoin de survie demeure aussi intense au cœur de l’homme. Il fait la force du spiritisme qui laisse espérer une seconde vie à ses adeptes.
La science n’a malheureusement pas découvert encore une seule raison sérieuse permettant d’admettre l’existence de cette vie future. On ne voit pas trop du reste pour quel élément de notre nature il faudrait souhaiter l’immortalité, c’est-à-dire la fixité.
«De quoi se compose, écrit Maeterlinck, ce sentiment du moi qui fait de chacun de nous le centre de l’univers, le seul point qui importe dans l’espace et le temps? Ce moi, tel que nous le concevons quand nous songeons aux suites de sa destruction, n’est ni notre esprit, ni notre corps, puisque nous reconnaissons qu’ils sont l’un et l’autre des flots qui s’écoulent et se renouvellent sans cesse. Est-ce un point immuable qui ne saurait être la forme, ni la substance, toujours en évolution, ni la vie, cause ou effet de la forme et de la substance? En vérité, il nous est impossible de le saisir ou de le définir, de dire où il réside. Lorsqu’on veut remonter jusqu’à sa dernière source, on ne trouve guère qu’une suite de souvenirs, une série d’idées d’ailleurs confuses et variables, se rattachant au même instinct de vivre; un ensemble d’habitudes de notre sensibilité et de réactions conscientes ou inconscientes contre les phénomènes environnants. En somme, le point le plus fixe de cette nébuleuse est notre mémoire... Il nous est indifférent que, durant l’éternité, notre corps ou sa substance connaisse tous les bonheurs et toutes les gloires, subisse les transformations les plus magnifiques et les plus délicieuses, devienne fleur, parfum, beauté, clarté, éther, étoile;--et il est certain qu’il les devient et que ce n’est point dans nos cimetières, mais dans l’espace, la lumière et la vie que nous devons chercher nos morts,--il nous est pareillement indifférent que notre intelligence s’épanouisse jusqu’à se mêler à l’existence des mondes, à la comprendre et à la dominer. Nous sommes persuadés que tout cela ne nous touchera point, ne nous fera aucun plaisir, ne nous arrivera pas, à moins que cette mémoire de quelques faits, presque toujours insignifiants, ne nous accompagne, et ne soit témoin de ces bonheurs inimaginables.»
Il semble donc bien qu’il faille définitivement renoncer au séduisant espoir de conserver dans un autre monde, notre personnalité. Nous ne la maintenons même pas d’ailleurs ici-bas, puisque de la naissance à la mort, elle change constamment.
Le seul élément de durée sur lequel on puisse compter est la vie de nos descendants. Ils porteront en eux, comme nous les portons nous-mêmes les ombres de milliers d’ancêtres. Cette immortalité apparaît malheureusement trop impersonnelle pour pouvoir nous intéresser beaucoup. C’est pourquoi les croyants avides d’espérance agissent sagement en conservant les dieux qui leur offrent le puissant réconfort d’une vie future individuelle.
Les éléments psychologiques énumérés au cours de ce paragraphe: déification des forces de la nature, peur, espérance, imagination, besoin d’explication, désir de survivance, ayant été des facteurs fondamentaux de toutes les croyances, nous les retrouverons parmi les religions les plus diverses. Ils leur ont fourni beaucoup de caractères communs.
§ 3.--Éléments rationnels des croyances religieuses.
Les éléments rationnels n’ont joué aucun rôle dans la genèse des dieux. Quand les croyants essaient de justifier leur foi par des raisons, les religions sont déjà constituées.
Bien que les arguments soient sans influence sur la foi, les théologiens ont toujours été de grands raisonneurs. Confinés dans le cycle de la croyance et n’en pouvant sortir, ils tentèrent cependant de rationaliser des conceptions dont le peu de fondement leur apparaissait quelquefois.
Pendant tout le Moyen Age, les scolastiques firent d’énormes efforts pour concilier la philosophie néoplatonicienne et la logique d’Aristote avec les croyances chrétiennes. Ils espéraient découvrir des raisonnements invincibles afin d’y appuyer leur foi. Saint Anselme, par exemple, était convaincu «qu’il existe des raisonnements qui briseraient la superbe des Juifs et des hérétiques». Il les chercha sans succès.
Pas plus à cette époque qu’aujourd’hui, les papes ne voyaient d’un très bon œil ces prétentions de la raison. Grégoire IX au XIIIe siècle assurait «que ces théologiens raisonneurs, étaient gonflés d’esprit de vanité ainsi que des outres». Saint Thomas lui-même, quelque temps après sa mort en 1274, était violemment attaqué par l’Université de Paris et, en 1276, l’évêque de Paris condamnait formellement ses doctrines.
A leur point de vue, les papes n’avaient pas tort: le propre de la vraie foi est d’accepter les dogmes sans discussion.
Ces tentatives rationnelles furent au surplus toujours très vaines. Les dissertations d’un grand génie comme Pascal servirent uniquement à montrer combien il était chimérique d’entreprendre de rationaliser la foi.
On a fini par y renoncer. Les théologiens eux-mêmes reconnaissent volontiers maintenant que jamais la raison ne saurait justifier la foi. Toutes les observations sur la genèse et l’évolution des religions montrent en effet que les certitudes religieuses dérivent non de raisonnements, mais d’éléments affectifs et mystiques. Des arguments rationnels s’y superposent quelquefois, cependant leur influence sur les croyances est généralement nulle.
§ 4.--Les éléments collectifs des croyances religieuses.
Depuis quelques années, les sociologues insistent beaucoup sur le côté collectif des religions. Voici longtemps déjà, j’avais montré ce caractère, à une époque où il était fort méconnu. Mais ce serait une erreur de ne voir dans les religions que leur aspect collectif. Elles sont, je le répète, des créations à la fois personnelles et collectives. Personnelles, puisqu’on rencontre le plus souvent à leur base un créateur: prophète ou apôtre dont l’action est prépondérante. Collectives, non seulement parce qu’elles dérivent habituellement de croyances antérieures plus ou moins générales, mais surtout parce qu’une religion se transforme en arrivant dans les foules. Malgré les rites et les symboles qui fixent les formes extérieures de la croyance, un abîme existe, nous le verrons bientôt, entre la foi populaire et celle des livres sacrés.
Les croyances religieuses sont encore collectives parce que le succès des apôtres dépend évidemment de l’acceptation générale de leurs doctrines. Elles ne se répandent qu’à la condition de correspondre aux aspirations et aux besoins du moment. C’est pourquoi les prophètes et les réformateurs, bien qu’innombrables dans l’histoire, fondèrent peu de religions durables. Ceux qui réussirent, comme Bouddha et Mahomet, apparurent au moment précis où une transformation des croyances antérieures devenait nécessaire.
Les dogmes nouveaux se propagent alors au moyen de la suggestion et de la contagion mentale et subissent très vite les changements nécessités par les besoins auxquels ils doivent répondre.
Les modifications qu’apportent aux religions les influences collectives étant très importantes, nous leur consacrerons un chapitre spécial. Toute religion peut se définir: une œuvre individuelle devenue collective en se transformant.
§ 5.--Rôle des rites et des symboles dans la constitution des croyances religieuses.
Les religions ne sauraient, je le répète, être considérées comme interprétables par la raison. Aucune logique rationnelle n’arriverait à les construire ni à les maintenir. Elles ont d’autres bases. Toutes s’appuient sur ces trois colonnes fondamentales: _la foi_, _les rites_ et _les symboles_.
Les religions évoluent comme chaque élément de la vie sociale, mais les rites et les cérémonies leur donnent, au moins pour quelque temps, une certaine fixité. Elles n’acquièrent même un peu de permanence qu’à partir du jour où s’établissent les rites et les symboles.
Nulle religion ne put s’en passer. Grâce à leur action continue, la croyance nouvelle s’incorpore dans l’inconscient et, de simple adhésion momentanée, devient une conviction solide, capable d’orienter la conduite.
Privée de rites et de symboles et réduite uniquement à la foi, aucune religion n’aurait duré.
Toutes, aussi bien celles de la Chaldée, de l’Égypte que de l’Europe, sont remplies de rites rigoureux et de symboles bien arrêtés. Les dieux de chaque peuple eurent des temples où, à certains jours, les fidèles venaient répéter les mêmes cérémonies, les mêmes prières, les mêmes chants. Les rites de la religion chrétienne, par exemple, sont représentés par la messe, les sacrements, la communion; ses symboles par des images, des statues, des bannières, des cœurs enflammés, la colombe du Saint-Esprit, etc.
Rites et symboles, étant des choses visibles et matérielles, forment les éléments les plus facilement acceptés dans une religion.
Cette admission facile de rites et de symboles par un peuple illusionne souvent les historiens sur sa conversion à une foi nouvelle.
Ainsi les Barbares adoptèrent volontiers les rites du christianisme, bien que leur âme restât païenne. Incapables de comprendre les dogmes proposés, ils adorèrent les saints comme jadis leurs dieux et ne retinrent du nouveau culte que l’espoir du paradis et la crainte de l’enfer.
Les rites dérivés des dogmes acquièrent bientôt une puissance supérieure à celle des dogmes eux-mêmes. On discute ou ignore ces derniers, mais on respecte toujours les rites.
C’est également sous l’influence des rites et des symboles qu’une religion prend son caractère collectif. Les rites ont d’autant plus d’autorité qu’ils se pratiquent en commun. Dominant les imaginations individuelles, ils maintiennent l’unité de foi dans les groupes sociaux. Le rite crée pour chacun certaines obligations impérieuses, par suite du pouvoir mystique qui lui est attribué.
La force immense des rites les fait survivre longtemps à la foi. Plusieurs d’entre eux, tels que le baptême, la première communion, le mariage devant l’autel, l’enterrement religieux sont encore observés par des personnes dégagées de toute croyance. L’ouvrier, qui ne croit plus beaucoup, ne se considère cependant pas comme sérieusement marié s’il néglige de passer par l’église, et il suit avec un sentiment de gêne les enterrements civils. Les rites ataviques le relient à ses morts. Le latin du prêtre, les gestes et les prières liturgiques répétés depuis deux mille ans rattachent le défunt d’aujourd’hui à tous les morts du passé.
Le besoin psychologique de rites et de symboles se montre tellement impérieux que l’anticléricalisme lui-même est obligé d’en créer sans se douter qu’il oppose simplement ainsi une nouvelle religion aux anciennes. L’Église franc-maçonnique possède autant de rites et de symboles que l’Église catholique.
Rites et symboles présentent d’ailleurs de grandes analogies dans tous les cultes. Cette ressemblance tient sans doute à ce que l’esprit humain est obligé de faire entrer ses conceptions dans les cadres mentaux peu nombreux auxquels les philosophes donnaient jadis le nom de catégories de l’entendement. Conditionnant l’expression des choses, ces moules de la pensée limitent les possibilités des conceptions religieuses et des rites qui les maintiennent.
Pareille constatation m’a souvent frappé. Entré par hasard dans un vieux temple jaïnique du fond de l’Inde pendant une cérémonie religieuse, je crus d’abord assister à une messe catholique. Certaines cérémonies des temples égyptiens, il y a 3.000 ou 4.000 ans, ressemblaient singulièrement à celles qu’abritent nos grandes cathédrales modernes. Le langage de l’esprit mystique n’a jamais été bien varié.
Les religions ne possèdent pas seules le besoin de rites et de symboles. Le rôle de ces derniers est aussi important dans les institutions sociales, auxquelles ils donnent stabilité et prestige. Les fêtes nationales, les grandes commémorations, les drapeaux, les statues, les pompes officielles, les robes des magistrats, l’appareil de la justice avec ses balances symboliques, sont les plus sûrs soutiens des traditions et de la communauté des sentiments qui font la force des nations.
Le précédent exposé montre sur quels éléments psychologiques s’édifient les conceptions religieuses et permet de pressentir pourquoi, sous leurs aspects divers, elles présentent de profondes analogies.
§ 6.--Analogie des croyances religieuses chez tous les peuples.
L’intelligence humaine a considérablement évolué dans le cours des âges. Les connaissances de toutes sortes se sont prodigieusement accrues et un Grec ou un Romain revenant à la lumière aurait grand’peine à s’assimiler les découvertes accumulées par les siècles.
Si l’intelligence progressa, les sentiments qui forment le fond de notre nature changèrent très peu. L’amour, la haine, l’ambition, la jalousie, etc., sont restés ce qu’ils étaient à l’aurore de l’humanité. On les domine peut-être davantage, mais ils existent toujours.
Les sentiments s’étant modifiés faiblement au cours des siècles, il est naturel que la mentalité religieuse, issue des domaines de l’affectif et du mystique, soit demeurée la même. Nous devons donc nous attendre à rencontrer entre toutes les religions d’étroites analogies.
Ce n’est pas là, sans doute, l’enseignement des historiens. Ils montrent les peuples dominés par des religions tellement diverses qu’aucun lien ne semble les rattacher. Sous ces divergences apparentes se révèlent d’étroites similitudes, quand on laisse de côté les noms des dieux et les interprétations des théologiens. Si les hommes crurent à des divinités multiples, ils leur ont toujours attribué les mêmes pouvoirs, demandé les mêmes choses et les adorèrent de la même façon.
Bien que correspondant à une mentalité n’ayant guère varié, les manifestations des croyances religieuses suivirent nécessairement les besoins et les conditions de l’existence. Il est évident, par exemple, qu’au temps où la patrie se bornait à la cité, les dieux ne pouvaient être que locaux. Non moins évident qu’au moment où l’homme reconnut les phénomènes de la nature soumis à des lois et non à de divins caprices, une foule de divinités devenant inutiles durent disparaître.
Les diverses extériorisations de la mentalité religieuse amenèrent les historiens à créer de nombreuses divisions: fétichisme, animisme, monothéisme, polythéisme, etc. Soumises à l’analyse psychologique, elles se réduisent vraiment à peu de chose. Si des cultes monothéistes, par exemple, existèrent dans les livres, on n’en vit jamais un seul dans la pratique. Le fétichisme, cité parmi les religions primitives, persiste encore chez les peuples civilisés, comme nous le verrons bientôt.
L’identité des manifestations de la mentalité religieuse apparaît nettement aussi dans les religions des peuples anciens, grecs, égyptiens et hindous, notamment, qui n’eurent longtemps que de trop rares communications pour avoir pu s’influencer beaucoup. Divinisation de toutes les forces de la nature, adoration des plantes et des animaux, fétichisme, polythéisme, puissance magique des formules, cultes des ancêtres, etc., s’y retrouvent généralement.
Pour arriver à embrasser dans une vue d’ensemble les diverses certitudes religieuses s’étant succédé au cours de l’histoire, il faut les dégager des fictions qui les enveloppent et masquent leur vraie nature. Alors seulement on reconnaît qu’elles correspondent à des besoins irréductibles de l’esprit humain, identiques chez tous les peuples. Les religions, malgré certaines divergences, doivent donc présenter partout de singulières analogies.
Les historiens auraient depuis longtemps découvert ces similitudes s’ils avaient tenu compte des éléments affectifs et mystiques dont résulte la mentalité religieuse. Qu’importent les dieux et leurs rites, c’est la mentalité qui les créa qu’on doit d’abord chercher à connaître.