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CHAPITRE IV

LES GRANDES RELIGIONS SYNTHÉTIQUES. LE CHRISTIANISME.

§ 1. La naissance du christianisme.--§ 2. Les transformations du christianisme.--§ 3. Propagation du christianisme dans les couches populaires.--§ 4. Propagation du christianisme chez les lettrés.--§ 5. Les conséquences imprévues de l’adoption du christianisme.

§ 1.--La naissance du christianisme.

Les religions du monde antique furent d’abord des cultes locaux ne cherchant nullement à se propager. Un peuple avait ses dieux comme il possédait sa langue, ses lois, ses coutumes et ses arts. Il eût jugé sacrilège de voir ses divinités adorées par des étrangers. Un conquérant seul pouvait se le permettre.

Quand la puissance romaine eut un peu unifié le vieux monde et rendu les communications faciles, des religions à tendances universelles naquirent. Le christianisme et l’islamisme sont les plus célèbres.

Nous bornerons notre étude à la première. Elle suffit à montrer la genèse et l’évolution de ce que nous appelons les grandes croyances synthétiques. Son histoire apprend de quelle façon naît, se transforme et se propage une religion, comment elle s’assimile des croyances antérieures et pourquoi elle arrive à influencer les âmes.

L’évolution du christianisme contribue également à justifier cette loi, énoncée dans un précédent chapitre, que la religion enseignée par la théologie diffère toujours de celle pratiquée dans les masses. Elle vérifie aussi cette autre loi fondamentale que les manifestations de la mentalité religieuse sont identiques chez tous les peuples, malgré la diversité apparente de leurs croyances. Que l’homme ait vénéré Isis ou la vierge Marie, il les adora pareillement. De la même manière et sans les différencier beaucoup, il adora les divinités du panthéon gréco-romain ou les saints du ciel chrétien. Que ses fétiches fussent des reliques ou des amulettes quelconques, il leur attribua des vertus identiques.

* * * * *

Alors que la vie de plusieurs fondateurs de religions, Mahomet par exemple, est assez bien connue, celle du fondateur du christianisme reste à peu près ignorée. Il ne faut plus la chercher dans les évangiles, comme on le fit longtemps et comme la science a cessé de le croire possible aujourd’hui. Ces livres, dont le plus ancien, celui de Marc, fut écrit au moins un demi-siècle après la mort du Christ, constituent des compilations de rêveries et de souvenirs incertains amplifiés par la pieuse imagination de leurs auteurs.

Les moins inexacts des documents à consulter sur les premiers temps du christianisme paraissent être les épîtres de saint Paul. Mais, n’ayant pas connu le Christ, il n’en pouvait parler que d’après la tradition et son imagination.

Malgré leur insuffisance, ces sources d’information nous donnent du moins les idées en cours à l’époque où Jésus vivait et montrent que jamais le futur Dieu ne se considéra comme une divinité ni même comme le fondateur d’une religion nouvelle.

«Si l’on était venu dire aux douze apôtres, écrit le professeur Guignebert, que Jésus avait incarné Dieu, ils n’auraient d’abord pas compris, puis ils auraient crié à l’abominable scandale... L’idée de filiation divine ne pouvait présenter à l’esprit d’un Juif qu’un horrible blasphème.»

Se croyant un simple prophète, succédant à beaucoup d’autres, Jésus avait l’unique prétention d’annoncer la prochaine venue du royaume de Dieu prédite aux Juifs depuis fort longtemps. Cette bonne nouvelle concernait exclusivement d’ailleurs le peuple d’Israël.

Après sa mort, ses disciples essayèrent de répandre ses prophéties et sa morale, mais recrutèrent d’abord peu d’adeptes. La mémoire du Christ ne semblait pas devoir lui survivre longtemps.

On sait qu’il en fut tout autrement. La vision créatrice d’un illuminé, saint Paul, allait sauver le nom du Christ de l’oubli et l’entourer d’une gloire éternelle.

La célèbre apparition sur le chemin de Damas fut le véritable point de départ du christianisme. Doué d’une exubérante imagination, l’esprit rempli des souvenirs de la philosophie grecque et des religions de l’Orient, saint Paul fonda avec le nom du Christ une religion à laquelle Jésus lui-même n’eût certainement rien compris.

Saint Paul ne paraît d’ailleurs pas avoir songé à faire du Christ une divinité. Il le considérait seulement comme un envoyé de Dieu chargé d’apporter aux hommes la certitude d’une vie éternelle et le rachat de leurs péchés par sa mort.

Rien n’indique que pendant le premier siècle du christianisme Jésus ait été considéré par les fidèles comme un Dieu. La croyance à sa divinité se répandit seulement au début du second siècle parmi les communautés chrétiennes.

On pourrait s’étonner d’une pareille lenteur en se rappelant la facilité avec laquelle les hommes de cette époque divinisaient de grands personnages, tels que les empereurs.

Plusieurs raisons contribuèrent à retarder cette déification. Les Juifs, en se convertissant au christianisme, ne voulaient pas renoncer à Jehovah, dieu terrible et jaloux. Après avoir considéré Jésus comme son envoyé, ils en firent d’abord son fils, puis plus tard l’identifièrent avec lui. La foi aveugle des premiers fidèles les empêchait de voir l’abîme qui séparait le farouche Javeh du doux Jésus. Ces contradictions d’ordre rationnel n’existent pas pour la logique mystique.

Les efforts de saint Paul avaient tendu à dégager le plus possible le christianisme de ses éléments juifs, de façon à en faire une religion universelle. Il le devint, mais son expansion fut assez lente, beaucoup plus, par exemple, que ne devait l’être celle de l’islamisme.

Recherchons maintenant comment le christianisme s’annexa les croyances antérieures et évolua dans le cours des âges. Nous examinerons ensuite les causes de sa propagation.

§ 2.--Les transformations du christianisme.

Le nom de religion synthétique que nous avons donné au christianisme est justifié par son adoption d’une foule de croyances antérieures, dont il prétendait pourtant se séparer.

Dès que la doctrine du Christ sortit du monde étroit de la Judée pour pénétrer dans la vie gréco-romaine, elle devait nécessairement s’adapter à la pensée, aux besoins et aux sentiments de nouveaux milieux.

Elle y réussit par l’emprunt d’une foule d’éléments de la philosophie grecque et des religions orientales alors très en faveur.

La science moderne a mis facilement en évidence ce mélange d’influences étrangères méconnu pendant longtemps.

«Paganisme olympique, orphisme, religions orientales diverses, systèmes philosophiques, tout lui fournit un élément, écrit M. Guignebert...

«Le christianisme est devenu une religion véritable, de toutes la plus complète parce qu’elle a pris à toutes ce qu’elles avaient de meilleur.»

Pendant les cinq premiers siècles de son existence, le christianisme ne cessa de se transformer par ces annexions et il devint à la longue un mélange de toutes les croyances orientales, surtout de celles de l’Égypte et de la Perse, qui, vers le commencement de notre ère, étaient fort répandues dans le monde païen. Le culte d’Isis et celui de Mithra, notamment, y avaient de nombreux adeptes. La plupart des cérémonies, rites et symboles chrétiens, ainsi que la lutte éternelle du bien et du mal, appartenaient au culte de Mithra.

«L’Isis allaitant Horus, dit M. A. Reinach, a contribué à former le type de la Vierge à l’enfant, et l’Horus transperçant le crocodile les saint Georges et les saint Michel terrassant le dragon. On sait que l’influence de l’Égypte sur le christianisme ne s’est pas bornée à ces images... jusqu’au bénitier et à la clochette des messes, des cercles de l’enfer avec la plupart de leurs démons, à la prière pour les trépassés, l’Égypte a marqué le christianisme de son empreinte.»

Les rites du christianisme avaient fini par faire de tels emprunts aux cultes antérieurs que les Pères de l’Église, peu au courant du mécanisme de ces annexions progressives, prenaient le culte de Mithra pour une contrefaçon diabolique de celui du christianisme. C’était justement l’inverse.

En raison de ces additions successives, le christianisme mit plusieurs siècles à se constituer. On peut même dire que jusqu’au commencement du Moyen Age, il n’existait aucun exposé officiel de la doctrine. Les décisions des conciles étant contradictoires restaient sans autorité.

Nul pouvoir central ne pouvait fixer les incertitudes des théologiens, l’évêque de Rome n’ayant pas de prépondérance sur ses collègues. Personne ne songeait alors à sa future suprématie.

La foi chrétienne évolua naturellement selon la mentalité des peuples qui l’acceptèrent. Pendant plusieurs siècles, elle constitua un mélange d’éléments fort hétérogènes. Vainement les théologiens tâchaient d’en préciser les dogmes. Schismes et hérésies ne cessaient de se multiplier. Le concile de Nicée, tenu en 325, n’était pas arrivé à formuler nettement la doctrine. Il avait été réuni d’ailleurs dans la seule intention de combattre Arius, niant que le Fils fût Dieu comme son Père. Ce concile eut pour unique résultat important de diviniser définitivement le Christ.

Jamais religion ne dut autant que le christianisme se soustraire aux querelles des théologiens. Il se fût peut-être désagrégé devant ces discussions, si la foi persistante du peuple, étranger à de telles controverses, ne lui eût constitué un solide appui.

Les dogmes chrétiens n’acquirent une stabilité réelle qu’à partir du moment où le pouvoir du Pape fut admis définitivement, au XVe siècle.

Depuis le Xe siècle, les évêques de Rome essayaient bien, mais n’y avaient réussi qu’exceptionnellement, de se faire reconnaître le droit de gouverner l’Église. Innocent III est à peu près le seul qui se permit d’excommunier des souverains.

La première croisade les avait posés un peu en chefs de la chrétienté. Les rois, cependant, ne se soumirent pas longtemps à une pareille tutelle. Les conciles mêmes l’acceptaient mal. Au XVe siècle, celui de Bâle, résistant aux injonctions d’Eugène IV, ce dernier proclama sa dissolution. Le concile alors déposa le pape et en couronna un autre.

Les Souverains Pontifes finirent cependant par obtenir la suprématie depuis si longtemps rêvée. Elle fut un désastre pour l’Église. Leurs prétentions et les abus du clergé amenèrent l’explosion de la Réforme et des guerres de religion qui ravagèrent l’Europe pendant cinquante ans.

Les querelles incessantes du clergé, sa cupidité et le mépris général qu’il inspirait auraient suffi à justifier la prétention de Luther et Calvin de rejeter l’autorité du pape, renoncer à des dogmes incertains et s’en tenir simplement au texte de la Bible.

Après avoir été funeste à l’Église, la Réforme lui devint fort utile en l’obligeant à s’améliorer et surtout à s’unifier. Vers 1550, le concile de Trente reconnut définitivement la suprématie universelle du pape et fixa les moindres détails des dogmes. Ses décisions constituent le code de l’Église depuis cette époque.

Prétendre fixer immuablement un code quelconque, religieux ou civil et, par conséquent, vouloir l’empêcher de changer a toujours été, non seulement une grave imprudence, mais une impossibilité. Immobiliser les dogmes n’est pas immobiliser les pensées.

Papes et conciles s’imaginèrent donc bien vainement stabiliser à jamais la foi chrétienne. L’esprit humain devait progressivement, par ses découvertes, s’écarter d’elle.

§ 3.--Propagation du christianisme dans les couches populaires.

Après avoir montré comment naquit et se transforma le christianisme, il nous reste à indiquer la façon dont il se propagea. Ce point important constitue un phénomène psychologique fort remarquable, bien que généralement laissé dans l’ombre par les historiens.

J’ai longuement exposé dans un précédent ouvrage comment les opinions et les croyances se répandent, indépendamment de toute action rationnelle, par répétition, affirmation, contagion, suggestion et prestige. Ne pouvant revenir sur ce sujet, je me bornerai à énumérer quelques-unes des causes qui favorisèrent l’expansion du christianisme.

Si cette religion était apparue telle que nous la connaissons aujourd’hui, avec ses dogmes bizarres et sa métaphysique compliquée, son succès eût été probablement très éphémère. Les foules ne vivent pas de métaphysique, mais d’espérances.

La foi nouvelle en apportait d’immenses. Aux faibles, aux déshérités, aux vaincus de la vie supportant ici-bas une misère sans espoir, le christianisme promettait un paradis de félicités éternelles, où le pauvre deviendrait l’égal du riche et où les puissants de ce monde n’obtiendraient pas plus de privilèges que le dernier des misérables. Le socialisme promet moins aujourd’hui et cependant il subjugue aussi les foules. La vision du bonheur entraînera toujours les âmes.

Dès que cette vie future bienheureuse apparut comme une certitude, la religion chrétienne triompha et le monde fut changé.

On peut remarquer sans doute que la survivance dans un autre monde avec l’enfer et le paradis était admise par la plupart des religions antiques, celles de l’Égypte et de la Perse notamment, mais à l’état de croyance vague. Nous avons vu qu’à l’époque d’Homère le royaume des ombres offrait un séjour peu tentant.

Le christianisme ouvrant aux âmes la perspective d’une éternité de délices, eut pour premier résultat de transposer le but de l’existence. Alors qu’aux yeux des Grecs et des Romains la vie terrestre constituait la principale préoccupation, l’existence future devint l’unique objet des aspirations du chrétien. Son passage ici-bas représentant une simple préparation à la vie céleste le salut éternel était sa constante pensée. Pour l’obtenir et éviter l’enfer, il acceptait les pires privations, la pauvreté, la vie monacale, le martyre même.

Le christianisme du Moyen Age pourrait être caractérisé en disant que, ne présentant pas d’unité chez les théologiens, il la trouva dans l’âme populaire, orientée par deux grands phares: l’espoir du ciel et la peur de l’enfer.

En dehors de ces points essentiels, le peuple conserva sa mentalité païenne. Les noms seuls des vieilles divinités avaient changé. Il adorait la Trinité nouvelle comme jadis celle du Capitole: Jupiter, Junon et Minerve. Les saints remplacèrent la foule des anciens dieux secondaires. Les faunes et les nymphes des forêts se transformèrent en fées ou en démons. Les sorciers se substituèrent aux augures.

Toute religion, nous l’avons montré, revêt bientôt deux formes: celle des préceptes enseignés par les théologiens et les lettrés et celle adoptée par le peuple. Sa propagation ne peut donc s’opérer à l’aide du même mécanisme à travers les couches diverses d’une société.

Sans doute, dans les deux cas, la contagion mentale et la suggestion jouent un rôle prépondérant; mais, au début, ces moyens d’action ne sauraient suffire pour persuader des classes cultivées.

Nous venons de voir de quelle façon le christianisme se répandit parmi les masses, nous allons essayer de montrer maintenant comment il se propagea dans les couches éclairées du monde romain.

§ 4.--La propagation du christianisme chez les lettrés.

Cette propagation s’expliquerait facilement si l’on se reportait seulement à l’époque où la religion chrétienne ayant gagné le peuple et l’armée, les empereurs jugèrent d’une politique sage d’en faire le culte officiel. Mais bien avant cette légalisation, le christianisme s’était répandu dans la société lettrée. Quelles furent les causes de sa diffusion?

On ne peut les saisir nettement, sans considérer tout d’abord que le fait d’adopter une religion nouvelle, si grave pour un homme moderne, ne présentait aucune importance pour un Romain. Il ajoutait facilement, en effet, des dieux à son panthéon, sans pour cela changer de religion. Les empereurs eux-mêmes étaient fort éclectiques sur ce point. Hadrien faisait élever des sanctuaires à tous les dieux. Alexandre Sévère avait dans son oratoire les images des plus importantes divinités, y compris celle du Christ. Dans l’Olympe, déjà si peuplé, avaient pris place, après les conquêtes romaines, une foule de dieux nouveaux. Les cultes de l’Égypte et de la Perse se répandaient progressivement. Parmi eux figuraient déjà des divinités à tendance monothéiste et surtout Mithra, le dieu soleil de la Perse, dont plusieurs empereurs se montraient les adorateurs fervents.

Mais la prétention des chrétiens de faire de leur Dieu l’unique maître du ciel, rendait son adoption difficile. Elle avait besoin d’être préparée par une évolution mentale conduisant à envisager tous les anciens dieux comme les formes diverses d’une même divinité, idée existant depuis longtemps dans plusieurs religions de l’Orient.

Cette notion se généralisait de plus en plus au début de notre ère. Le polythéisme universel évoluait progressivement vers un monothéisme théorique. Le Dieu des chrétiens en fut la concrétisation.

Le christianisme n’offrait, en réalité, rien de nouveau aux lettrés. D’une part, en effet, il comportait le Dieu unique dont l’idée s’acceptait de plus en plus, et, de l’autre, il se trouvait saturé d’éléments orientaux: rites, cérémonies et mystères adoptés depuis longtemps.

Outre les facteurs que nous venons d’indiquer, une des plus importantes causes de triomphe pour le christianisme fut son irréductible intransigeance.

En ajoutant seulement un Dieu nouveau à tant d’autres, il aurait fini, ainsi que plus tard le bouddhisme, par être noyé dans les anciens cultes et serait devenu une simple secte. Considérant au contraire son Dieu comme unique et appliquant l’épithète de démons à toutes les autres divinités, il ne pouvait transiger avec elles.

La foi ardente de ses adeptes lui permit du reste de combattre facilement des dieux mal défendus par une foi affaiblie.

§ 5.--Les conséquences imprévues de l’adoption du christianisme.

Les observations précédentes nous montrent le Christianisme accueilli avec enthousiasme par le peuple, avec indulgence par les lettrés et finalement admis dans un but purement politique par les empereurs.

Nul ne prévit alors les lointaines conséquences de cette adoption. Tant de dieux avaient été acceptés dans le cours des siècles qu’un de plus ne semblait pas devoir changer quelque chose à la vie sociale et à la civilisation.

Le contraire cependant se produisit rapidement. Resté sans autres rivaux que des démons, à puissance incertaine, le Dieu des chrétiens prétendit bientôt régir les diverses manifestations de l’existence comme il dirigeait la vie religieuse. Son action s’étendit rapidement à tous les éléments de l’organisation sociale. Les arts, la littérature, la philosophie s’inspirèrent de lui et la civilisation païenne disparut entièrement. Durant des siècles, l’âme humaine ne put se mouvoir que dans le cadre étroit fixé par la théologie chrétienne.

Le christianisme n’aurait pu assurément exercer une telle influence à l’époque où les Romains possédaient une armature sociale, trop stable pour être transformée. Mais quand il triompha, le vieux monde chancelait chaque jour davantage et touchait à sa fin. Les envahisseurs barbares y trouvant une civilisation trop élevée pour leur mentalité, ne pouvaient se l’assimiler. Le christianisme leur fournit les éléments de stabilité qu’ils ne possédaient pas.

Son adoption fut un grand bienfait pour eux et joua dans leur évolution un rôle qu’aucune civilisation supérieure n’aurait su exercer. Les terribles menaces de l’enfer et l’espoir du ciel parvinrent seuls à refréner un peu des hordes dominées par leurs impulsions instinctives et à les transformer en sociétés durables.

La fusion de l’organisation religieuse avec l’organisation politique accrut à la fois la force de la religion et celle de l’État. Pendant de longs siècles, le pouvoir terrestre et le pouvoir divin furent plus ou moins associés, quoique parfois en lutte. Empereurs et rois avaient fini par se considérer comme des représentants de Dieu.

Lorsque, après mille ans de domination, le christianisme eut un peu civilisé les Barbares, ils devinrent alors capables de comprendre le monde antique oublié depuis longtemps. Sa réapparition constitua le mouvement appelé Renaissance.

Cette résurrection fut un éblouissement. Devant les chefs-d’œuvre surgissant à leurs yeux, les hommes délaissèrent les préoccupations théologiques et la perpétuelle menace de l’enfer. Ils admirèrent les dieux et les déesses sortis du tombeau et se laissèrent charmer par leurs merveilleuses légendes.

L’antiquité devint alors la grande inspiratrice. Artistes, littérateurs, philosophes furent subjugués par elle. Il est frappant, quand on visite Rome, de constater que les papes, défenseurs attitrés de la théologie chrétienne, demandaient aux artistes de représenter les légendes de la mythologie païenne. Auprès de ces évocations du monde antique, paraissaient bien pâles les figures étriquées des saints, des martyrs, des Christ et des suppliciés de l’enfer. De tous ces funèbres assombrissements de la vie imposés par la théologie chrétienne l’homme pouvait enfin sortir. La naissance de Vénus, l’histoire de Psyché, les amours de Jupiter ornèrent les murs des palais romains et ceux du Vatican lui-même. Les dieux qui avaient séduit la jeunesse de l’humanité revenaient charmer son âge mûr. Elle apprenait à vivre avec la nature et non plus contre la nature. Si cet élan ne dura pas, c’est que la Réforme y mit indirectement un terme. Sans son influence, le monde fût peut-être redevenu païen.

L’époque de la Renaissance ne coïncida pas seulement avec la résurrection du monde antique, mais avec l’éclosion des sciences expérimentales. Ces dernières devaient changer l’orientation de la pensée. L’homme entrevit qu’aux certitudes l’ayant guidé depuis quinze siècles, il deviendrait nécessaire d’en substituer d’autres.

* * * * *

Obligé de condenser en quelques pages de longs siècles d’histoire religieuse, nous ne pouvions qu’indiquer les grandes lignes du mobile tableau dont l’ensemble constitue le christianisme. Elles suffisent à montrer que la religion, qui devait si longtemps dominer les âmes, ne représente en aucune façon un événement surgi brusquement, mais simplement une fusion d’idées nouvelles avec des dogmes antérieurs. D’abord adopté par le peuple que séduisaient ses promesses, le christianisme n’atteignit les couches élevées de la société qu’après plusieurs siècles.

Cependant pour que la religion nouvelle triomphât, il fallut un de ces concours de circonstances qui se rencontrèrent trois ou quatre fois seulement dans l’histoire du monde. Un tel concours était nécessaire à la réalisation de sa formidable conquête. Grâce au triomphe du christianisme, la pensée des hommes fut orientée pour longtemps, et ils crurent posséder enfin des vérités éternelles.