CHAPITRE III
LES FACTEURS ILLUSOIRES DE LA MORALE.
§ 1. Classification des fondements de la morale.--§ 2. La religion et la morale. Origines différentes du sentiment religieux et du sentiment moral.--§ 3. Les conceptions métaphysiques de la morale.--§ 4. Les illusions des moralistes sur le mérite et le démérite.--§ 5. Les rapports de l’instruction et de la morale.--§ 6. Faible valeur de la morale fondée sur la raison et la science.
§ 1.--Classification des fondements de la morale.
Les philosophes et les théologiens ne cessent, depuis l’antiquité, de disserter sur les fondements de la morale. La religion, l’utilité, le bonheur, la science et bien d’autres éléments ont été successivement cités comme devant constituer sa base.
Quelques-uns de ces facteurs sont artificiels, d’autres très réels. Certains d’entre eux, tels que les religions, tout en étant artificiels, exercèrent parfois une action efficace. Notre division ne saurait donc être tenue pour absolue. Elle ne peut servir, comme toute autre classification, qu’à faciliter les descriptions.
Ce chapitre traitera uniquement des fondements illusoires de la morale, le suivant de ses facteurs réels.
§ 2.--La religion et la morale. Origines différentes du sentiment religieux et du sentiment moral.
La plus importante des bases attribuées à la morale fut la religion, considérée aujourd’hui encore par beaucoup de personnes comme le principal régulateur de la conduite.
Les religions antiques s’occupaient assez peu de prescriptions morales. La conduite des hommes entre eux laissait les dieux indifférents. L’Égypte, cependant, fit exception. Les actions des vivants y étaient rigoureusement pesées après leur mort. Le jugement d’Osiris rappelle le jugement dernier des chrétiens.
Les livres religieux des juifs contenaient également des prescriptions de morale, d’ailleurs assez simples, puisqu’elles se résumaient dans les règles sommaires du Décalogue, traduction des nécessités d’hommes quelconques réunis en société.
Ce ne fut guère qu’avec le triomphe du christianisme que la religion prétendit formuler des règles strictes de morale et régir dans tous ses détails la vie des hommes. La conception chrétienne eut pour résultat, nous l’avons rappelé plus haut, de déplacer l’échelle des valeurs humaines et de changer le but de l’existence. Ce n’était plus ici-bas qu’il fallait chercher un bonheur forcément transitoire, mais dans une autre vie où ce bonheur serait éternel.
La rigidité des prescriptions religieuses, la dureté des menaces, la grandeur des récompenses, furent parfaitement adaptées à la mentalité de peuples demi-barbares, livrés à toutes leurs impulsions et qu’il était nécessaire de fortement impressionner. L’espoir du paradis et la crainte de l’enfer apportèrent pendant les âges de foi d’utiles soutiens à la morale. Durant de longs siècles, les sanctions et les promesses de la vie future contribuèrent à civiliser un peu les envahisseurs de l’Europe lorsque la puissance romaine fut détruite. Elle exerça sur eux une influence que n’auraient pu obtenir les divinités indécises et indifférentes du paganisme.
Le lien de la morale et de la religion dans le christianisme fit croire à beaucoup de personnes que la morale peut seulement se fonder sur la religion. Cette erreur, si répandue encore, tient à ce que le sentiment religieux est généralement confondu avec le sentiment moral, alors que tout en s’influençant, ils ont des origines fort différentes, c’est-à-dire correspondant chacun à des besoins distincts de l’âme.
Le sentiment religieux représente, en effet, une forme de l’esprit mystique, le sentiment moral une adaptation aux nécessités du milieu. La religion est régie par la logique mystique, la morale par la logique affective.
Le sentiment religieux, simple manifestation de l’esprit mystique, dont j’ai précédemment montré la généralité et la force, n’a donc aucun rapport avec la morale, qui est d’origine affective. L’esprit mystique, je le rappelle, ne crée pas seulement les religions, mais encore le spiritisme, la croyance aux formules politiques, aux miracles et autres manifestations très étrangères à la morale.
Ces différences d’origine du sentiment religieux et du sentiment moral expliquent clairement pourquoi des individus ou des peuples peuvent être fort religieux et ne posséder qu’une moralité assez faible. Les nations les plus religieuses de l’Europe, Russie et Espagne, sont loin de se montrer les plus morales. Les hommes les plus immoraux, que j’aie eu occasion d’observer dans mes voyages, sont les habitants du Népal. Aucune contrée du globe cependant ne renferme autant de temples consacrés à l’adoration des dieux.
Comme preuve de l’indépendance de la morale et de la religion, des savants, pourtant fort croyants, tels que Max Muller, ont cité le bouddhisme.
«La morale la plus élevée qui ait été enseignée à l’humanité avant l’avènement du christianisme, dit-il, fut enseignée par des hommes pour lesquels les dieux étaient des ombres vaines, par des hommes qui n’élevaient point d’autels, qui n’en élevaient pas même aux dieux inconnus.»
On ne doit pas insister, je crois, sur cet exemple. Le bouddhisme fut, en effet, une religion sans dieux pour ses fondateurs, mais j’ai montré dans un autre chapitre qu’en pénétrant l’âme populaire, il se chargea de nombreuses divinités.
Bien que la religion et la morale soient d’origines indépendantes, la première peut, nous l’avons dit, influencer la seconde, pendant les périodes de foi, par la peur de châtiments et l’espoir de récompenses. Les menaces des codes religieux agissent simplement alors comme celles des codes civils.
Il ne faudrait pourtant pas trop compter sur l’influence des religions. L’individu à la fois immoral et religieux adapte facilement, en effet, sa foi à ses mauvais instincts, et même requiert parfois l’aide du ciel dans l’accomplissement de ses méfaits. Nombreux furent les dévots qui, à l’exemple de Louis XI, promettaient à la Vierge et aux saints de coûteux présents pour obtenir leur assistance dans les moins recommandables entreprises.
Nous ne saurions trop insister sur cette indépendance de la religion et de la morale. Les criminologistes ont remarqué depuis longtemps qu’il existe de féroces criminels fort dévots. Leur mentalité est identique à celle de ces brigands espagnols qui aiguisent leurs poignards en récitant des prières sur l’autel de certains saints pour obtenir leur assistance. J’ai eu occasion de visiter à Novy-Targ, dans les monts Tatras, une petite église élevée, dit-on, par les brigands à la Sainte-Vierge pour la remercier de sa protection pendant leurs expéditions.
Bien que la plupart des penseurs n’aient pas clairement aperçu la distinction profonde qui sépare l’esprit religieux de l’esprit moral, quelques-uns cependant l’ont entrevue et reconnu qu’une société pouvait parfaitement se maintenir sans religion. Il est intéressant de citer parmi eux Bossuet.
«Il est beaucoup plus important, dit-il, de conserver la religion que les royaumes pour maintenir les bonnes œuvres et faire arriver les âmes au salut, néanmoins la société civile pourrait subsister et se soutenir même dans un état de perfection, en supposant la vraie religion anéantie[7].»
[7] BOSSUET. _Défense de la Déclaration_, tit. II, chap. XXXV.
La religion et la morale, bien qu’ayant des sources différentes, peuvent, je le répète, s’influencer lorsque la foi est forte, mais généralement cette influence est plus apparente que réelle.
L’illusion concernant le rôle exercé sur la morale par la religion provient habituellement du fait que l’on attribue à cette dernière des actes dépendant de la mentalité même des peuples. Ainsi arrive-t-il lorsque la religion traduit simplement quelques-uns de ces caractères de race qui sont des soutiens de la conduite beaucoup plus sûrs que les prescriptions des livres. La mentalité austère et rigoriste de certains Anglais, par exemple, a plus influencé les dogmes théologiques qu’elle ne fut influencée par eux. La hantise du péché et la peur de l’enfer servirent d’abord d’aliment au puritanisme. On doit bien admettre cependant que ce dernier résultait surtout de la mentalité de ses adeptes, puisqu’il a survécu à leur foi. De religieux il est devenu social. C’est par puritanisme que le théâtre et le roman anglais osent à peine parler d’amour et que la vente de certains livres français, pourtant bien anodins, est interdite. Même libres penseurs, comme le sont les protestants libéraux, beaucoup d’Anglais conservent, au moins extérieurement, une morale puritaine. Elle n’est pas, je le répète, une morale religieuse, mais bien une morale de race, et la religion n’en a été que le prétexte.
Étant données leurs différences de caractères, les mêmes religions agiront très inégalement sur des peuples divers. Malgré des siècles d’inquisition et de bûchers, jamais les Espagnols n’ont acquis cette morale rigide, ennemie de tout plaisir, qui est bien vraiment un produit de la race anglaise.
Ce qu’on peut dire de plus sûr en faveur des morales à base religieuse, c’est qu’elles possèdent la force des coutumes traditionnelles dont l’action persiste quand même la raison ne saurait les défendre. Les peuples ont donc parfaitement raison de conserver leurs dieux ancestraux.
L’influence que peut exercer une morale par le seul fait d’être traditionnelle explique très bien pourquoi certaines nations, l’Angleterre et l’Amérique, par exemple, font tous leurs efforts pour garder les anciens dogmes, en tâchant de les moderniser un peu. Nous avons vu que pour mettre d’accord les dogmes avec les constatations de la critique scientifique, diverses sectes chrétiennes renoncèrent à attribuer une origine divine au fondateur de leur foi. D’autres, afin d’éviter la discussion, croient préférable de conserver toute la mythologie religieuse et donnent pour raison qu’il ne s’agit pas de savoir si une religion est vraie, mais si elle est utile. Cette dernière opinion représente la thèse du pragmatisme, dont nous avons déjà parlé et sur laquelle nous reviendrons bientôt.
§ 3.--Les conceptions métaphysiques de la morale.
Les raisons métaphysiques imaginées comme soutiens de la morale par la philosophie n’influencèrent jamais la conduite des hommes et servirent seulement de prétexte à dissertation pour les lettrés. Il suffira donc de les examiner sommairement.
La plus célèbre des morales à base métaphysique est celle de Kant. Son étude, fort intéressante, nous montre que l’éminent philosophe, appliquant tout son génie à la recherche des bases de la morale, revint très vite aux anciennes spéculations des théologiens, en les modifiant bien peu.
On sait quel scepticisme manifesta Kant, dans sa _Critique de la Raison pure_. Il y expliquait comment notre connaissance des choses n’est qu’une interprétation, conditionnée par la nature de notre entendement, des données que fournissent les sens et déclarait par conséquent la réalité inaccessible. Dès qu’il aborda le problème de la morale, tout ce scepticisme s’évanouit.
Ramenée à ses éléments principaux, l’argumentation de Kant est d’une simplicité parfaite. Son point de départ réside dans l’antique notion du bien et du mal. En vertu de dispositions particulières possédées par tous les hommes, ils seraient tenus d’obéir à un impératif catégorique leur commandant de faire le bien et d’éviter le mal. Un tel choix exige qu’ils soient libres. Cette nécessité suffirait, selon Kant, à prouver notre libre arbitre.
Mais le choix du mal semble souvent plus agréable que celui du bien, et il apparaît avec assez d’évidence que le vice n’est pas toujours puni ici-bas et que la vertu y est parfois médiocrement récompensée. L’existence d’un autre monde, où seront distribuées peines et récompenses, devient donc indispensable. L’âme est par conséquent immortelle.
La nécessité d’un monde futur suppose également celle d’un justicier. Le justicier, c’est Dieu.
Par ce simple enchaînement d’arguments sont démontrés en quelques lignes: le libre arbitre, l’immortalité de l’âme, le paradis, l’enfer et l’existence de Dieu.
De tels raisonnements apparaissent aujourd’hui un peu candides et faiblement convaincants. Si par suite d’une hypertrophie, d’ailleurs improbable, de ses cellules cérébrales, un mouton arrivait à raisonner, il le ferait à peu près comme Kant et n’aurait pas de peine, en suivant la même série de propositions, à démontrer l’immortalité nécessaire de l’âme des moutons et l’existence d’un dieu rémunérateur.
La destinée des moutons, dirait-il, se montre pleine d’iniquités. Dieu étant infiniment bon n’a certainement pas créé, uniquement pour qu’il fournisse des côtelettes, un animal qui par sa douceur et sa résignation offre le modèle de méritoires vertus. La loi morale veut qu’il soit dédommagé plus tard de son injuste destinée. Le mouton possède donc évidemment une âme immortelle et trouvera dans une autre vie la compensation aux violences dont il est victime ici-bas.
On comprendrait difficilement qu’un philosophe tel que Kant ait pu raisonner d’aussi pauvre façon si l’on oubliait qu’il vivait à l’époque où l’homme était encore considéré comme un être à part dans la création, ayant comme fonction principale de se préparer une vie éternelle heureuse en suivant sur la terre les prescriptions de son créateur.
Pour les métaphysiciens de cette époque, la morale constituait une sorte de grande entité, identique chez tous les peuples, c’est-à-dire universelle. Le bien consistait à observer ses lois, le mal à les enfreindre.
Les prescriptions morales dictées par la métaphysique étaient du reste fort simples. Kant assurait que la loi morale pouvait se résumer dans cette règle: «Agis toujours comme si tu voulais que ton action fût érigée en règle universelle de conduite.» Ce conseil pourrait être classé à côté de ceux dont les livres religieux fourmillent, tels qu’aimer son prochain comme soi-même, tendre la joue droite quand on a été souffleté sur la joue gauche, etc.
De très éminents savants ont cependant jugé claires et définitives les théories de Kant sur la morale. Voici de quelle façon s’exprimait à ce sujet Berthelot en 1863: «C’est en établissant les vérités morales sur le fondement solide de la raison pratique que Kant leur a donné, à la fin du siècle dernier, leur base véritable et leurs assises définitives.»
De nos jours il est devenu impossible de prétendre fournir comme appui à la morale la théorie d’un dieu vengeur pouvant créer des êtres parfaits et les créant imparfaits pour le plaisir de les faire brûler pendant l’éternité. Cette conception est assurément une des plus choquantes rêveries du cerveau humain.
Émile Faguet a très justement traduit les idées actuelles sur ce point dans les lignes suivantes:
«Si Dieu est et s’il est unique, il est tout-puissant, et si le mal existe ici-bas, il ne faut pas dire: c’est qu’il l’a permis; mot vide de sens quand il s’agit d’un tout-puissant; il faut dire: c’est qu’il l’a voulu. Or, un Dieu qui veut le mal est incompréhensible ou odieux, et mieux vaut alors qu’il n’existe pas...
... Il est certain qu’on ne sortira jamais de là que par des échappatoires peu rationnelles. Dire que Dieu a voulu le mal comme une «épreuve», peut se soutenir quand il s’agit des hommes; mais les animaux souffrent aussi, et l’on ne voit pas quelle épreuve, il est bon, ou salutaire, ou utile, ou raisonnable qu’ils subissent. Dire que le mal est une punition d’une première faute ne fait que reculer la question sans la déplacer, si je puis parler ainsi; ne fait que reculer la question en la laissant tout entière. Si l’homme a commis une première faute, c’est que Dieu l’a _permis_, et c’est-à-dire qu’il l’a _voulu_. Qu’est ce Dieu tout-puissant, tout juste et tout bon qui veut que l’homme soit coupable pour le pouvoir punir? De toute façon, Dieu est l’auteur du mal sur la terre, du mal moral et du mal physique.
... La croyance en un Dieu rémunérateur et punissant, est peut-être postulée par la morale, mais elle détruit la morale, ce qui est à considérer. Certainement, la croyance aux récompenses et aux peines d’outre-tombe détruit la morale; car si vous croyez à ces récompenses et à ces peines, vous ne faites pas le bien pour le bien, mais pour le pourboire et par crainte du fouet; et donc vous n’êtes pas moral du tout. «La pire immoralité, a dit quelqu’un, c’est de croire que la moralité est profitable.»
§ 4.--Les illusions des moralistes sur le mérite et le démérite.
Les idées anciennes sur la morale conduisirent à faire entrer dans sa structure la notion du mérite et du démérite. Elle semblait tellement capitale à Kant qu’il prétendait en déduire les preuves de l’existence de Dieu, seul capable, en effet, de rétribuer le mérite et punir le démérite.
Un tel point de vue, assez voisin au fond de celui des théologiens, simplifiait beaucoup le problème moral. L’homme étant libre de ses actes, le bien ou le mal qu’il commettait dépendait uniquement de sa volonté.
Ces conceptions candides ne se défendent plus guère aujourd’hui. Nous verrons, en étudiant les fondements réels de la morale qu’elle est constituée seulement après être devenue inconsciente, par conséquent soustraite à toute délibération, et indépendante des sentiments de crainte ou d’espoir suspendus sur la tête par les codes religieux et civils.
Aussitôt que certaines influences ancestrales ou éducatives, examinées ailleurs, se sont fixées dans l’inconscient, la morale devient involontaire et, du fait même, disparaît alors le mérite de lui obéir.
Lorsque l’impératif moral n’est pas complètement établi dans l’inconscient, et par conséquent que l’individu hésite entre des impulsions contraires, il aura peut-être beaucoup de mérite à triompher de ses tendances malfaisantes, mais son hésitation prouve que sa morale n’a pas encore acquis de stabilité.
Aux personnes qui contestaient cette argumentation, j’ai demandé si elles ne préféraient pas un serviteur n’ayant jamais l’envie de les voler, à celui qui se voit obligé de lutter pour résister à une telle tentation? Le premier ne se trouvant pas tenté est sans mérite, l’autre plein de mérite, puisqu’un grand effort lui est nécessaire pour repousser les tentations. On peut craindre cependant qu’il ne les repousse pas toujours, aussi lui préfère-t-on généralement le premier malgré son absence de mérite.
Cet exemple peut être complété par un autre encore plus clair, quoique de nature différente. On sait qu’un cycliste arrive, au moyen d’exercices répétés, à garder sans aucune peine l’équilibre sur sa machine. Si nous employions le langage des moralistes, assimilant le mérite à l’effort, nous dirions que le cycliste a beaucoup de mérite à conserver son équilibre pendant la période où il n’y parvient qu’au prix de grandes difficultés et aucun mérite lorsqu’il s’y maintient sans effort. Ce n’est pourtant qu’à cette période, correspondant à la moralité constituée, dans le cas précédent, qu’il sait monter à bicyclette.
Nous devons donc nous habituer à séparer entièrement l’idée de moralité et celle de mérite. Une règle morale n’est solidement établie dans l’esprit, je le répète, qu’au moment précis où disparaît le mérite de l’observer. En fait, nous pourrions dire de l’homme qui raisonne sa morale qu’il n’a pas encore de morale.
Cette théorie paraissant peut-être paradoxale, quoique sa justesse soit certaine, j’aurais voulu trouver quelques auteurs pour l’appuyer. Mais je n’ai réussi à en découvrir qu’un seul, William James, dont les idées se rapprochent un peu des miennes sur ce point: «Faire tourner, dit-il, toute notre morale humaine autour de la question du mérite, c’est une piteuse fiction!»
Les considérations précédentes ont un intérêt pratique incontestable puisqu’elles nous permettront de montrer où doivent être recherchés les vrais facteurs d’éducation de la morale si incompris aujourd’hui. Elles nous dévoilent aussi le danger redoutable de l’enseignement des nouveaux théoriciens. Ils sont plus menaçants encore pour l’avenir que pour le présent, la morale étant, non pas seulement une acquisition de la vie actuelle, mais surtout un héritage ancestral. Le présent crée beaucoup moins la morale du moment que celle de l’avenir. Nous vivons de la morale de nos pères et nos fils vivront de la nôtre.
§ 5.--Les rapports de l’instruction et de la morale.
Une des plus persistantes illusions de la démocratie moderne est de supposer l’instruction capable de développer les vertus morales. Tout récemment encore, un ancien ministre de la République écrivait un gros livre pour tâcher de prouver que l’instruction est un moyen infaillible de perfectionner la moralité. Une faible dose d’observation révèle cependant que le savoir individuel ne possède aucun rapport avec le sens moral. On peut être très ignorant et fort vertueux, ou inversement, extrêmement savant et très vicieux. J’en ai fourni de célèbres exemples dans un autre ouvrage et me bornerai à faire remarquer maintenant qu’à l’Académie française les prix de vertu sont généralement obtenus par des illettrés.
L’illusoire théorie de l’influence de l’instruction sur la morale est d’ailleurs fort ancienne. Les Grecs de l’époque de Socrate essayaient déjà d’édifier des codes de morale rationnelle. Ils supposaient, comme tant de personnes le croient encore, que nos fautes étant imputables à notre ignorance, l’instruction y remédierait facilement. Il suffirait d’apprendre par cœur un traité de morale, ainsi qu’un livre de droit civil ou de physique.
La moralité et l’instruction sont en réalité très indépendantes. Les facultés critiques développées par l’instruction serviraient plutôt à ébranler les fondements affectifs et mystiques, bases de beaucoup de vertus.
Je ne crois vraiment pas nécessaire d’insister davantage pour montrer que les connaissances accumulées par l’intelligence n’ont aucune influence sur la morale. Qui en douterait encore n’aurait qu’à constater combien diffèrent souvent par leur moralité des enfants appartenant à la même famille, ayant reçu une instruction identique dans un même établissement d’enseignement.
§ 6.--La morale fondée sur la raison et la science.
Lorsque l’hypothèse d’un Dieu justicier récompensant le bien et punissant le mal apparut indéfendable, les philosophes se demandèrent si l’on n’arriverait pas à fonder la morale sur des bases rationnelles. La raison avait permis de construire un édifice imposant de connaissances. On espérait donc établir facilement avec elle une morale. Ce fut une des dernières illusions de la philosophie.
La croyance que l’homme peut trouver dans la raison tous les mobiles de sa conduite dérive de l’erreur psychologique sur laquelle nous sommes revenu bien des fois: que la logique rationnelle seule doit servir de guide aux sociétés et aux individus.
Beaucoup de philosophes, d’éducateurs et de politiciens modernes restent cependant persuadés que la morale relève exclusivement de la raison. Ils la définissent volontiers avec le savant professeur Boutroux: «l’ensemble des règles _rationnelles_ de la conduite humaine.»
On se rendra compte combien est répandue l’illusion d’une morale à base rationnelle en parcourant l’enquête faite il y a quelques années par une grande publication: _La Revue_, auprès des professeurs, des savants et des écrivains les plus distingués: Leroy-Beaulieu, Anatole France, Aulard, Durkheim, Charles Richet, Fouillée, Boutroux, Séailles, Charles Gide, etc. Presque tous furent d’accord pour affirmer que la morale devait être fondée sur la raison.
Bien que très accréditée, cette erreur n’est pas cependant générale. L’illustre Henri Poincaré a montré en des pages remarquables qu’il ne saurait exister de morale scientifique, et que la science reste impuissante à déterminer les règles de conduite des hommes.
Nous verrons au cours de cet ouvrage que parmi les facteurs susceptibles d’entrer dans la genèse d’une morale réelle, c’est-à-dire d’une morale pratiquée, la raison ne saurait figurer. Les seuls soutiens réels de la morale sont des éléments affectifs indépendants de la raison. On peut parler de science rationnelle mais non de morale rationnelle.
Inutile donc de discuter ici les divers systèmes de morale rationnelle. Ils n’eurent jamais d’influence et ne constituent que d’illusoires spéculations[8]. Ceux qui obtinrent le plus de succès un instant sont bien oubliés aujourd’hui.
[8] Tous les créateurs de morale rationnelle se sont imaginés que la raison suffirait à l’homme pour se guider dans la vie. Le passage suivant de Kant reproduit par M. Lachelier, montre comment l’illustre philosophe finit par entrevoir que les règles morales fondées sur la raison ne constituaient pas un principe directeur très sûr:
«J’ai une lettre de feu l’excellent Sulzer, où il me demande: Quelle peut bien être la cause pour laquelle les doctrines morales, si convaincantes qu’elles puissent être pour la raison, ont si peu d’action pratique? Je retardai ma réponse afin de me mettre en mesure de la donner plus complète. Mais il n’y en a pas d’autre que celle-ci, c’est que les maîtres ne tirent pas au clair leurs concepts, et que voulant trop bien faire, rassemblant de tous côtés des mobiles propres à nous exciter au bien, ils gâtent le remède qu’ils voulaient rendre plus énergique.»
La réponse assez confuse de Kant prouve à quel point il fut embarrassé par l’argument très juste de son correspondant.
Tous ces systèmes métaphysiques ne seraient défendables que si leurs auteurs avaient découvert les moyens de faire accepter les règles morales qu’ils prétendaient instituer. En pareille matière l’énumération des lois théoriques est sans importance: la difficulté consiste à les imposer. Kant y réussissait grâce à l’assistance d’un Dieu redoutable, mais privée de cette assistance, l’opération devient malaisée. Un impératif moral purement rationnel ne sera jamais un impératif catégorique.
S’il fallait entreprendre la très vaine tâche de bâtir un système de morale, on pourrait le fonder sur l’intérêt, le plaisir, l’altruisme, la nécessité, ou d’autres éléments encore, mais point sur la logique rationnelle. L’homme qui obéirait seulement à des arguments réfléchis et raisonnés, suivant l’idéal de tant de philosophes, ne posséderait aucune stabilité morale. Au premier souffle de l’intérêt, elle s’évanouirait. Chez les êtres prétendant avoir la raison pour seul guide on reconnaît généralement qu’il faut attribuer, comme dit Nietzsche, «les petites actions à la peur, les moyennes à l’habitude et les grandes à la vanité».
Le rôle de la raison en morale n’est évidemment pas nul, mais très faible. Tout au plus la logique rationnelle servira-t-elle parfois à opposer un sentiment à un autre, à peser les motifs, à éviter les actes trop dangereux. Elle utilise nos forces latentes, mais ne remplacera jamais le caractère et les influences inconscientes qui nous font agir.
Recherchons maintenant sur quelles bases réelles, fort différentes de celles énumérées dans ce chapitre, s’est édifiée la morale.